‹ Les évangiles synoptiques (volume 2)Chapitre 156 sur 729 · Hypothèse de J. Weiss · texte numérisé non relu

Hypothèse de J. Weiss

2. V. 25. Ss. omet téxvov, pour qu'Abraham n'appelle pas un réprouvé son fils.

3. Ss : « il se repose », au lieu de : « il est consolé », peut être traduction libre. D lit déjà, à la fin du v. 23 : xaù AàÇapov èv tw xo'Xtcw aùrou àva;rauo';.i.£vov. Les témoignagnes recueillis par Resch, III, 448-451, montrent combien cette idée a été familière à l'antiquité chrétienne. Lazare « est consolé ici » w&e ; la variante oSe, « celui-ci », fournit antithèse facile avec au 8é ; mais elle est peu autorisée. Ce n'est pas entre les personnes mais entre les conditions et les lieux que le contraste existe. Noter la leçon de s. Cyprien (Test. III, 61) : « Nunc hic rogatur, tu autem doles », avec laquelle s'accordent Aphraates et s. Éphrem, probablement d'après le Diatessaron (Burkitt, S. Ephraim's Quotations from the Gospel, 71).

4. V. 26. xai èv rcâai toutou;. Var. èirf. Mais il ne s'agit pas d'enchérir sur l'argument précédent. Abraham dit, avec une sorte de compassion pour le riche (Julicher, II, 629) : « Et dans tout cela », dans la situation qui vient d'être décrite. On ne peut guère entendre « tout cela » de l'espace qui sépare Abraham de son interlocuteur (Schanz, Lk. 122). [XETaÇù 7][j.CSv xai ujxwv suppose que le riche a des compagnons de tourments, comme Abraham et Lazare ont des compagnons de bonheur : préoccupation étrangère au récit qui précède. A la fin du v. 26, wSs (D, It.) peut être préférable à zpô; fy-iàç.

Tous les éléments descriptifs de la parabole sont empruntés aux croyances populaires de l'époque. Pour les mettre d'accord avec la théologie moderne, on est obligé d'opérer une substitution d'images qui enlève à la parabole toute sa fraîcheur, sans rien ajouter à sa valeur morale. Lazare est mort. Les anges le portent dans le sein d'Abraham. C'est Lazare qui est transporté, c'est-à-dire sa personne, ce qui, dans la conception vulgaire, subsiste d'un homme qui n'est plus, son ombré vivante, quelque chose qui n'est précisément ni le corps ni l'âme, et qui participe de l'un et de l'autre, corps par les apparences, âme par la subtilité. Comme on ne pense pas à la résurrection générale, rien ne laisse entendre qu'Abraham et Lazare soient dans un séjour provisoire ; ils sont dans le paradis des justes. Abraham y reçoit ses enfants qui méritent d'y être admis : c'est à raison de cet accueil paternel, et non parce qu'ils seraient censés couchés près de lui au festin des bienheureux, qu'il est dit les recevoir dans son sein. Le séjour des justes ne paraît pas un simple lieu d'attente, comme le supposent d'autres documents i. Ni le séjour des justes, ni celui des damnés ne semblent être sous la terre. La distance de l'un à l'autre est considérable ; il y a un vide immense entre les deux. Si, dans le cas présent, l'on se voit et l'on se parle du paradis à l'enfer, c'est que les lois de l'autre monde ne sont pas celles de celui-ci. Les bienheureux sont dans un lieu très agréable ; les damnés sont dans un lieu de tourments, où ils sont environnés de flammes et éprouvent une soif ardente. Le sort des uns et des autres est fixé. Les justes mêmes ne peuvent rien pour venir en aide à ceux qui sont exclus de leur société. Les conditions

1. Ap. vi, 9, où les âmes des martyrs restent sous l'autel jusqu'au jugement; IV Esdr. iv, 35; toi, 32, où la demeure des âmes séparées de leurs corps est également provisoire ; Hén. xxii, où l'on trouve une description détaillée du séjour des défunts avant le jugement dernier : le séjour lumineux des justes est voisin de l'endroit où sont les pécheurs ; il contient une source d'eau vive ; les deux endroits sont en dehors de la terre des vivants, non au-dessus ou audessous. Dans Hén. xxxix et lxx, le paradis semble être le séjour définitif des anciens justes et des élus. La parabole semblerait associer cette idée avec la topographie d'HÉN. xxii, tout en supposant une plus grande distance entre le paradis et l'enfer. Une conception comme celle de l'Hénoch slave (Morfill et Charles, Secrets of Enoch, 7-8), qui met le paradis au troisième ciel, mais en correspondance avec le monde inférieur, ne serait pas impossible. Cf. Act. vu, 55-56 (Le. xxii, 69; xxm, 43).

de cette vie d'outre-tombe rétablissent l'équilibre de la justice providentielle, qui paraît trop souvent compromis sur la terre. Le riche égoïste et voluptueux, qui n'a pensé en ce monde qu'à ses plaisirs, au lieu de distribuer ses biens aux pauvres pour mériter une place dans le royaume des cieux, est voué désormais à la douleur. Le pauvre, qui languissait dans la misère et subissait patiemment toutes les rigueurs de l'existence, jouit du repos et de l'abondance, en compagnie des saints de l'ancien temps, qui président à la félicité commune des amis de Dieu.

Cette conception eschatologique, propre au troisième Évangile, et maintenant essentielle au récit, donnerait à penser que la parabole, où se reconnaît d'ailleurs l'esprit de Jésus, différait notablement, dès sa première rédaction, du récit que le Sauveur a pu faire. Jésus ne semble pas s'être complu dans la description de l'au-delà, il annonçait l'avènement du règne de Dieu sur la terre, non la translation des pauvres dans le sein d'Abraham.

Ainsi le riche n'a plus rien à espérer pour lui-même. Un sentiment naturel d'affection pour les parents qu'il a laissés sur la terre le porte à faire une autre demande à Abraham. Il ne voudrait pas que ses frères, qui sans doute continuent à mener l'existence joyeuse et insouciante qu'il menait autrefois lui-même, eussent la même destinée que lui après leur mort. Lazare * ne pourrait-il pas les aller trouver, les prévenir du malheur qui les attend, s'ils ne changent de conduite, les décider à se convertir ? Cette requête est pareillement écartée. Abraham n'allègue pas ici l'impossibilité, mais l'inutilité de la démarche. Moïse et les prophètes, c'est-à-dire la Bible juive, désignée ici par ses deux parties principales, suffisent à instruire tout homme de bonne volonté : que les frères du riche écoutent Moïse et les prophètes, les envoyés de Dieu! Mais le riche sait bien que les gens de sa sorte n'ont pas grand souci des exhortations contenues dans le recueil des Ecritures. Il faudrait quelque chose d'extraordinaire pour frapper leur esprit et les déterminer à croire :

1. Le riche dit (v. 27) : èptorw as ouv, uarep, i'va itipfaç ocutov. Cette rfaçon de désigner Lazare ne vient pas naturellement après v. 26. Plusieurs mss. latins (suivis par Blass) omettent le pronom ; mais la désignation du messager est supposée v. 28 : ôraoç 8ia[i.ap-njpT)rat aùroï;, et ce messager ne peut être que Lazare, bien que sa qualité de mort (v. 31), non sa personne, importe au résultat souhaité. La suppression du pronom vient peut-être de ce que le choix du messager a paru devoir être laissé à Abraham (Jûlicher, II, 130).

si un mort venait les trouver, ils n'hésiteraient pas à changer de vie. Le riche le pense maintenant, parce que la réalité des tourments qu'il endure lui est plus sensible que celle de son indifférence passée ; il s'imagine qu'il aurait écouté un mort qui serait venu le menacer des maux qu'il souffre actuellement. Abraham lui répond que c'est une illusion : là où Moïse et les prophètes ont échoué, un mort ressuscité ne réussirait pas *,

La seconde requête du riche introduit dans la parabole une série d'idées que le corps du récit ne faisait pas prévoir. Pour sauver l'unité de l'ensemble et l'authenticité de cette finale, on a prétendu que la parabole avait pour objet de montrer aux riches la nécessité de faire pénitence, d'adhérer à l'Evangile ; la seconde prière serait destinée à écarter un prétexte des incrédules, et se rattacherait aussi naturellement au récit que le mécontentement du fils aîné à l'histoire du Prodigue ?. Mais cette intention de procurer la conversion des riches ne résulte ni du récit principal ni de l'appendice. Le récit principal tend visiblement à montrer que la richesse n'est pas un bien réel ni désirable, et que la pauvreté n'est pas un mal à redouter, parce que la vie éternelle compense la misère du pauvre, et que le malheur éternel détruit les avantages passagers du riche. On ne dit pas à celui-ci qu'il aurait dû vendre ses biens ; on lui dit qu'il n'a pas lieu de se plaindre. Tout va donc à consoler les pauvres par l'espérance de la justice éternelle, qui pour eux sera miséricorde. C'est l'idée de la première béatitude, avec sa contre-partie dans le troisième Evangile : <* Bonheur à vous, pauvres!... Malheur à vous, riches 3. » Il est sous-entendu que le riche n'était pas un saint, puisqu'il est damné, et que le pauvre n'était pas un malfaiteur, puisqu'il est sauvé ; que la richesse est un grand obstacle à la conversion, et que la pauvreté rapproche de Dieu ; que, pour Jésus, riche et heureux de ce monde est à peu près synonyme d'incrédule à l'Evangile, et que, pauvre, méprisé, persécuté, signifie presque la même chose que fidèle. Mais la parabole ne dit pas la façon dont un riche peut éviter la réprobation et gagner le salut ; elle montre à quoi ont abouti respectivement, dans un cas donné, qui est typique pour

1. La variante rctJTîuao'jjiv (D, Vg.), au lieu de r.ziaftiîvov-z'. (v. 31), est pour une application plus directe à la résurrection du Christ.

2. Maldonat, II, 292; B. Weiss, LJ. II, 60-61 ; Schanz, Lk. 422-423.

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