V. 26. Tzovqpï ÔouXs xaî àxvrjps
elle aurait dû inspirer au serviteur une autre conduite : quand même on travaillerait pour un homme avide, ce qu'on a de mieux à faire est de prendre ses intérêts, sinon l'on s'expose à sa vengeance; le serviteur se fût-il contenté de déposer l'argent chez un banquier, le maître, à son retour, aurait touché l'argent avec la rente ; le serviteur n'aurait couru aucun risque, et le maître n'aurait eu aucun reproche à lui adresser. Un banquier oriental aurait eu sans doute besoin d'être quelque peu surveillé ; mais cette attention au maniement des fonds n'exigeait du serviteur aucune fatigue. Puisqu'il n'a même pas songé à un expédient si facile, l'esclave mérite qu'on lui enlève son talent, pour le donner à celui qui a dix talents, c'est-àdire au serviteur qui avait cinq talents et qui en a gagné cinq autres.
On perd de vue le serviteur aux quatre talents ; dans l'application de la parabole, il se confond plus ou moins avec le premier. Celuici est censé garder toujours les dix talents, mais non comme propriétaire. Il saura employer utilement le talent dont l'autre n'a rien fait; ou bien, comme la perspective de la parabole s'arrête plutôt à la rétribution des services passés qu'aux bénéfices de l'avenir, la façon dont on traite le serviteur négligent montre qu'il a perdu à tout jamais la confiance de son maître, qui reste acquise et de plus en plus au serviteur zélé ; celui-ci remplace l'autre, et sa situation grandit, pour ainsi dire, de l'effacement où tombe son compagnon. C'est le cas d'appliquer le proverbe : on donne à qui possède, et l'on prend à qui n'a rien ; le riche s'en va toujours gagnant, et le pauvre toujours perdant. On ne voit pas à qui s'adresse l'ordre du maître : a Otez-lui le talent. » Il faut supposer d'autres serviteurs présents. Il est possible que l'impératif eût dans la source une forme impersonnelle : « Qu'on lui ôte le talent. » Matthieu aura pensé sans doute aux anges qui assisteront le Christ juge.
Dans Luc , le serviteur négligent est qualifié seulement de « mauvais » ; mais le prince commence par lui dire : « C'est par ta bouche que je te jugerai * », en d'autres termes : « ton propre aveu suffit pour te condamner », développement oratoire qui a pu se déduire de ce qui suit. Le principal de la réponse est conforme à ce qu'on lit dans Matthieu, sauf les variantes signalées plus haut dans le discours du serviteur. L'évangéliste observe que l'ordre : « Otez-
\. V. 22. èz tou aTo'fAaTo's aou xptvco se, r.ùvt\o\ 8ouXs. Le futur xp'.vw semble préférable au présent xpîvto.
lui la mine » , a été donné par le prince « aux assistants * » , mais en écrivant : « donnez-la à celui qui a les dix mines », il a oublié que, selon la combinaison adoptée par lui pour la distribution de l'argent et la proportion des bénéfices, le premier serviteur possède onze mines, puisque la mine qu'il a reçue en a rapporté dix autres. Le chiffre dix était donc indiqué par la source de Luc, et cette source, immédiate ou non, indiquait autrement que Luc la proportion de l'arg-ent reçu avec l'arg-ent rapporté. Le narrateur n'a pas remarqué non plus que le don d'une mine était un bien petit cadeau après celui de dix villes.
Les « assistants », que Luc introduit inopinément, parce qu'il a besoin d'eux pour l'exécution de l'ordre donné par le roi, sont des officiers de la cour, mais ils doivent se confondre avec les serviteurs, et il ne semble pas que ce soient, dans la pensée de l'évang-éliste, les anges du châtiment 2. Pour amener le proverbe que Matthieu a introduit sans autre préambule, Luc intercale une remarque de ces « assistants » : « Seigneur, il a dix mines 3 », comme s'ils avaient peur que le roi ne soit imprudent en donnant tout son argent au môme. Une mine est cependant peu de chose pour un roi. Luc n'aura pas voulu que le roi dît de lui-même à son entourage le motif de sa conduite envers le serviteur zélé, parce qu'il n'a pas de confidence a leur faire ; leur inquiétude fournit au souverain l'occasion de promulguer, avec la majesté du Christ juge, le principe général de la rétribution. Car c'est évidemment Jésus qui prononce l'assertion solennelle : « Je vous dis qu'à quiconque possède on donnera. » Le serviteur zélé finit par représenter le groupe des élus, et le serviteur négligent le groupe des damnés, de telle sorte cependant que le groupe des élus se confonde plus moins dans la perspective avec les Gentils convertis, et le groupe des damnés avec les Juifs incrédules et exterminés. L'observation des assistants, qui semblent presque jaloux du bon serviteur, comme s'ils étaient judéochrétiens, et plaidaient la cause des Juifs contre les Gentils, n'en a pas moins l'apparence d'une interpolation dans le discours du roi, qui se poursuit sans reprise, et comme s'il n'avait pas été interrompu. L'inter-