A. Schweitzer, Das Abendmahl, I
le repas de communauté dans l'Eglise apostolique, et celle-là expliquant l'usage chrétien, mais ne rendant pas compte de l'institution par le Christ ni de l'origine du symbolisme eucharistique. Bien qu'on ait essayé, comme il était naturel, de résoudre la difficulté par l'analyse des textes, peut-être n'a-t-on pas tiré de cette analyse toutes les indications qu'elle peut fournir à l'historien sans parti pris '.
1. Il est impossible d'indiquer ici tous les travaux qui oui été publiés en ces derniers temps sur le sujet. Rappelons pour mémoire l'opinion de Renan (Jésus13, 312, 310-317, 399-400 i : « Une des idées favorites du maître, c'est qu'il était le pain nouveau, pain très supérieur à la manne, et dont l'humanité allait vivre... Voulant rendre cette pensée, que le croyant vit de lui,... il disait à ses disciples : « Je suis votre nourriture », phrase qui, tournée en style figuré, devenait : « Ma chair est votre pain, mon sang' est votre breuvage. » Puis... à table, montrant l'aliment, il disait : « Me voici »; tenant le pain : « Ceci est mon corps » ; tenant le vin : « Ceci est mon sang » ; toutes manières de parler qui étaient l'équivalent de : « Je suis votre nourriture »... Dans le dernier) repas, ainsi que dans beaucoup d'autres, Jésus pratiqua son rite mystérieux de la fraction du pain. Comme on crut, dès les premières années de l'Eglise, que le repas en question eut lieu le jour de Pàque, et fut le festin pascal, l'idée vint naturellement que l'institution eucharistique se fit à ce moment suprême... Comme, d'ailleurs, une des idées fondamentales des premiers chrétiens était que la mort de Jésus avait été un sacrifice remplaçant tous ceux de l'ancienne Loi, la « Cène », qu'on supposait s'être passée une fois pour toutes la veille de la Passion, devint le sacrifice par excellence, l'acte constitutif de la nouvelle alliance, le signe du sang répandu pour le salut de tous. Le pain et le vin, mis en rapport avec la mort elle-même, furent ainsi l'image du Testament, nouveau que Jésus avait scellé de ses souffrances, la commémoration du sacrifice du Christ jusqu'à son avènement. » Sur le parti que Renan croyait pouvoir tirer du quatrième Evangile, cf. QE, 424-456, 704. La question a été agitée surtout depuis une vingtaine d'années. Citons P. Lobstein, La doctrine de la sainte cène (1889 et 1899) : « Le pain que Jésus rompt pour les disciples et qu'il leur distribue, ils doivent s'en nourrir : De même que je vous convie à manger de ce pain, ainsi vous êtes appelés à vous assimiler le fruit de ma mort, les effets salutaires de ce don de moi-même, de ce corps brisé et livré pour vous. » — A. Harnack, Brot und Wasser : die eucharistischen Elemente bei Justin (Texte u. Unt ers. VII, 1890 ; Theol. Litefaturzeitung, 1892, 373-378; Dogmengeschichte 3, I (1894) 64 : Jésus a rattaché lui-même l'idée de sa mort, envisagée comme un sacrifice, aux éléments naturels de la nourriture, qui deviennent ainsi la nourriture de l'âme parla rémission des péchés, quand ils sont pris avec action de grâces en souvenir de la passion. — A. Jûliciier, Zur Geschichte der Abendmahlsfeier in der kltesten Kirche (Theol. Abhandl, C. v. Weizsâcker gewidmet, 1892 : Jésus se serait comparé, à raison de sa mort imminente, au pain rompu, au vin versé, en ajoutant, par manière de consola-
Vu le caractère général du second Evangile, on est d'avance autorisé a présumer cjue l'influence de Paul se sera exercée sur l'interprétation de la dernière cène dans Marc. Et cette influence
tion aux disciples, que sa mort serait salutaire à beaucoup, que son sangrépandu serait un sang d'alliance. Le besoin de commémorer la dernière cène dans les repas de la communauté serait né comme spontanément dans la société apostolique. — Le caractère abstrait de toutes ces hypothèses suffirait à les rendre invraisemblables. — J. Weiss, Lukas (Meyer 8, 1892), 617-619 ; AE 294-295 : le texte occidental de Luc représente la tradition de la première communauté touchant la cène ; les paroles : « Ceci est mon corps », signifient la communion qui subsistera, malgré la mort, entre le Christ et les siens, dans le repas de communauté, rien n'indiquant une efficacité particulière de la mort pour le salut du monde. — Spitta, Zur Gesch. und Lit. des Urchristentums, I (1893), 207-337 : Jésus a présenté aux disciples le pain comme son corps, et le vin comme son sang, mais il ne faisait aucune allusion à sa mort ; il avait en vue le festin messianique, où, selon la tradition juive, le Messie lui-même doit être la nourriture des élus. La dernière cène était une anticipation de ce festin ; ce n'était point le repas de la pâque, et Jésus n'avait pas prescrit de la réitérer; mais sa mort obligea les disciples à changer le sens de ses paroles, par rapport à la pàque et à la passion; en même temps se produisit l'idée d'une institution. — P. Gardner, The Origin of the Lord' s Supper (1893) : le texte occidental de Luc est à regarder comme primitif ; Jésus n'avait pas prescrit de réitérer en mémoire de sa mort la bénédiction du pain et du vin, et la cène de la communauté primitive était sans rapport avec le dernier repas du Christ. Le récit de Paul est une vision de l'Apôtre, sans valeur historique, et son idée de l'eucharistie a été influencée par la connaissance qu'il a eue des repas sacrés qui se pratiquaient dans les mystères d'Eleusis. — W. Brandt, op. cit. 1893 288-302 : la théorie de Paul a influencé Marc; dans le récit primitif, que représente le texte occidental de Luc, les paroles : « Ceci est mon corps », contenaient l'idée essentielle de la cène, à savoir l'unité morale des croyants qui participaient au même pain ; un ordre de Jésus n'était pas nécessaire pour qu'on renouvelât cette communion dans la société apostolique ; Paul y a vu le premier, conformément à sa théorie de la rédemption, une institution commémora tive de la mort du Christ ; c'est son influence qui a généralisé l'emploi du vin pour la coupe, car la communauté apostolique se contentait de « rompre le pain » (Act. ii, 46). — E. Haupt, Ueber die ursprungliche Form und Bedeutung der Abendmahlsworte ^1896) : Jésus a voulu signifier la puissance de salut qui résidait en sa personne, et qui devait résulter de sa mort; et, selon toute vraisemblance, il a recommandé à ses disciples de renouveler l'action symbolique par laquelle lui-même avait figuré cette puissance. — F. Schultzen, Das Abendmahl im Neuen Testament (1896) : l'idée du sacrifice implique la répétition de l'acte symbolique, et la communion au corps et au sang du Christ par l'intermédiaire du pain et du vin. — R. A. Hoffmann, Die Abendmahlsgedanken Jesu Christi (1896) : le sang du Christ a été répandu
peut être vérifiée presque matériellement. Ce qu'on lit au sujet de la coupe trahit une combinaison rédactionnelle où l'idée eucharistique de Paul se superpose à la donnée traditionnelle touchant la présentation du vin. Les paroles : « Je ne boirai plus de ce fruit de la
pour les incroyants, et ce sang, qui est l'âme du Christ, est donné aux croyants en nourriture de vie ; c'est à cette participation de la communauté à la vie du Christ parla commémoration de sa mort que se rapportait l'ordre de Jésus.
— W. Schmiedel, Die neuesten Ansichtert ùher den Ursprung des Abendmahls (Protest. Monatshefte, III. iv, 1899) : même conception que celle de Lobstien, sup/\ cit. ; l'action symbolique a été répétée parce que son importance religieuse avait été saisie par les disciples, et aussi parce que Jésus avait donné quelque ordre ou quelque indication à cet égard. — A. Andersen, Das'Abendmakl in den zwei ersten Jahrhunderten nach Clir. iZeit. fur die neuf. Wissenschaft, III, ii-iii, 1902) :1e corps du Christ, dans Paul, est la société des fidèles ; en prenant le pain eucharistique, on entre dans la communion de ce corps, et, en prenant le vin, on participe à la nouvelle alliance, à la rédemption effectuée par la mort de Jésus (suppression arbitraire de to urcèp 6{jlGv, dans I Cor. xi, 24) ; la source primitive des Synoptiques ne contenait pas les paroles : « Ceci est mon corps », c Ceci est mon sang » ; Jésus présentait le pain en disant qu'il n'en mangerait plus, le vin en disant qu'il n'en boirait plus, avant le festin du royaume céleste; Me. 24 est visiblement interpolé dans le récit ; mais « Ceci est mon corps » fait pendant à « Ceci est mon sang », et cette formule a remplacé ce que Jésus disait du pain qu'il ne mangerait plus ; Le. 15 dit de la pàque ce que le récit primitif disait du pain, et les vv. 19-20, tout entiers, ont été ajoutés après coup clans le troisième Evangile (conséquence : Luc, qui connaît l'eucharistie comme «fraction du pain », aurait supprimé le pain dans l'institution de la cène) ; le qua- Irième Evangile, qui voit dans la dernière cène un repas d'adieu, et n'a pas l'idée de l'institution eucharistique, s'accorderait parfaitement avec le texte ancien des premiers Evangiles (le texte traditionnel aurait été constitué vers l'an 150), où il n'était pas question de repas pascal ni d'institution ; l'idée d'institution appartient à Paul, qui ne l'a pas reçue de la tradition apostolique, mais qui se prévaut d'une révélation directe ; sa conception symbolique pouvait d'ailleurs se concilier avec « la fraction du pain » de la communauté apostolique, et les deux se sont en effet amalgamées dans la tradition chrétienne.
— J. Welluausen, Mt. (1903), 122-120 ; Le. (1904) 121 : les formules : « Ceci est mon corps », « Ceci est mon sang », accentueraient la fraternité qui existe entre commensaux, et la seconde contiendrait de plus une allusion à la mort prochaine de Jésus ; le Sauveur manifestait l'espoir de prendre part au festin messianique, non comme Christ, mais au même titre que ses disciples (assertion gratuite : il va de soi que Jésus présidera le festin messianique comme il préside le dernier repas) ; Le. 19-20 n'est pas primitif, mais ce qu'on lisait dans le troisième Évangile concernait la dernière pâque du Sauveur, sans égard à la cène chrétienne (hypothèse invraisemblable, vu le parallélisme
vigne ] », et les paroles : « Ceci est mon sang de l'alliance répandu pour plusieurs 2 », appartiennent à deux courants d'idées très dilïérents, et, pour peu qu'on y réfléchisse, on trouvera que les premières seules étaient intelligibles pour les disciples, dans la circonstance où elles sont rapportées, tandis que les dernières n'ont de signification que pour des personnes initiées à la théorie de Paul sur la mort rédemptrice. Il n'était, d'ailleurs, plus temps de dire : »Ceci est mon sang », après cfue les disciples avaient bu; Matthieu3 la bien senti, et c'est pourquoi il rattache ces paroles à la présentation de la coupe. Mais les paroles : « Je ne boirai plus de vin », venaient mieux après qu'avant la distribution du calice. 11 paraît donc assez clair que le rédacteur du second Evangile disposait d'un récit où il n'était pas question de sang répandu, et que, ne voulant pas déranger l'économie de ce récit, il s'est contenté d'associer aux paroles primitives, dites après la distribution de 1 a coupe, celles qu'on lisait, dans Paul, du calice à distribuer. Il n'a d'ailleurs pas eu besoin de copier l'Epître aux Corinthiens, mais tout simplement de conformer l'ancien récit à la doctrine et la pratique eucharistiques des communautés fondées par Paul 4.
Cela étant, la base de l'investigation critique sur la signification historique des paroles qui ont été prononcées dans la dernière cène, et qui sont, dans la vie de Jésus, comme le point d'attache du repas eucharistique tel qu'il s'est pratiqué dans la première communauté, ne peut être que la déclaration : « Je vous dis en vérité que je ne boirai plus du produit de la vigne, jusqu'à ce que je le boive nouveau dans le royaume de Dieu '. » La parole : « Ceci est mon corps », semblerait d'abord fournir une base non moins solide que
de ce cette relation avec les deux autres Synoptiques, et l'importance de la « fraction du pain » dans les Acles) ; la commensalité des disciples avec leur Maître se perpétua d'elle-même, sans avoir été prescrite ; Jésus avait voulu, par un acte et des paroles symboliques, leur recommander de rester bien unis entre eux, comme les membres d'un même corps, de le représenter ainsi et de le remplacer (substitution d'un chef d'école à l'envoyé de Dieu).