Cf. HOLTZMANN
76i LES ÉVANCILES SYNOPTIQUES
Restés seuls, les deux disciples s'avouent mutuellement qu'ils auraient dû reconnaître plus tôt celui qui leur parlait dans le chemin, rien qu'à l'émotion profonde qui s'était emparée de leurs cœurs, pendant qu'il leur expliquait les Ecritures, ou peut-être si leur intelligence n'avait été paralysée par quelque obstacle surnaturel *. Sans plus tarder, ils retournent à Jérusalem, où ils trouvent réunis tous les disciples autour des onze apôtres : on leur dit que le Seigneur est ressuscité, que Simon Ta vu ; eux racontent ce qui leur est arrivé 2. Le témoignage de Pierre, qui a vu le Seigneur, se trouve corroboré par celui des disciples qui l'ont entendu interpréter les Écritures, et qui l'ont reconnu à la fraction du pain.
Pourquoi Tapparition du Sauveur à Simon n'est-elle pas racontée? Si le texte traditionnel est correct, on devrait supposer qu'elle était dans la source où se trouvait l'histoire des disciples <l'Emmaiis, car on ne comprend guère cette allusion à un fait qui est rappelé à raison de son importance, s'il n'en avait pas été question auparavant. Dire que Luc est l'auteur de cette allusion, et qu'il n'avait rien de plus à raconter sur la « vision de Pierre », parce qu'il la connaissait seulement par la première Epître aux Corinthiens^, est risquer une hypothèse tout à fait gratuite et invrai-
1. V. 32. /.xl EiKav npoç àXXriXou;' oùyi y, xap8ta f,a<ov xaiO{X£VTj f,v sv Tjaîv (D, oùyi 7j xapSia ^v f^jiôjv xëxaXu{jL^év7] ; Ss. Se. sah. arm. « appesanti r ; lat. c. « excœcalum »; e « exlerminatum »; / « obtusum »; on a remarqué (cf. Blass, 120) <iu'un seul point fait en araméen la différence entre l^p^ « ardent », et l^Z^ « pesant)); mais il peut être risqué de conclure à une double traduction de l'original araméen de notre récit, la variante pouvant s'être produite en syriaque par ce détail d'écriture, et en grec, par la ressemblance des mots; bien que « le creur ardent » n'excite pas la déflance des interprèles (cf. Well- HAusEN, Le. 139), on pourrait trouver « le cœur couvert » ou « alouixii », c'est- Il-dire « rintcHigence voilée » ou « appesantie », plus conforme aux habitudes du langage biblique et en meilleure harmonie avec le contexte), w; èXaXft f,aîv Êv T^ oSû, to; ùirlvotYEv f^jxîv làç Y?*9'î J Plusieurs mss. lat. Ss. Se. omettent cÎk iXdtXu ^(JLÎv; peut-être y a-t-il doublet dans la leçon commune wç i. fj., <uç $, rj.
2. V. 33. xat àvaaxàvTÊç (D lat. c c. sah. ajoutent Xu7:ou(xgvoi qui s'accorde bien avec la lecture xExaXu[jL|jL£VT), au v. 32. Resch IIÏ, 781) aurj ttj copa (tnioxpitlav a; 'lepougaÀrlp., xal cupov 7iOpoia{jL6vouç Toùç évSgxa xai toÙç aùv aùtot; (cf. v. 9) 34, Xî^ovraç (D, Xg^ovifiç) oxt 5vtwç tjyÉpÔti 6 xûpioç xal cucpOï) £i{X(ovi. 35. xal aÙTOÎ IÇt^youvto -à iv Trî ôôw xal «î>ç lyvaSaOr) aùtoîç (Ss. Se. om. auTOÏç) Iv if) xXddct lou af-Tou.
3. BriANDT, 421. Le rapport d'expression avec I Cor. xv, 4. on syTiyepTai... 5. xal oTt w^Or] K^oi^ n'est pas autrement concluant.
LE RKSSlSaTÉ 765
semblable, puisque Tévangéliste néglige entièrement par ailleurs les indications de Paul. Luc se serait plutôt dispensé de raconter la vision de Pierre, parce qu'il ne pouvait pas l'introduire dans son cadre. En effet, l'apparition dont il parle ne pourrait avoir eu lieu qu'à Jérusalem. Celle dont parle Paul a dû se produire en Galilée. Marc paraît annoncer une apparition galiléenne destinée principalement à Pierre, bien qu'il ne la raconte pas. Cette apparition du Sauveur à Pierre ne parait pas autre que celle qui est reproduite en manière d'appendice, dans le dernier chapitre du quatrième Evangile*. Sans doute Pierre, dans cette circonstance n'est pas seul à voir Jésus ; mais Jésus est venu surtout pour lui. Ceux qui ont donné au quatrième Evangile sa forme définitive l'ont complété en ajoutant l'histoire de la pêche miraculeuse, parce que ce récit tenait une grande place, et probablement la première, dans la tradition que représente Marc, et à laquelle peuvent très bien se rattacher Paul et Matthieu. Ajoutons que l'Évangile apocryphe de Pierre, faible autorité, mais qui peut valoir comme écho d'une tradition meilleure que le livre même, commençait le récit des apparitions par une pêche miraculeuse^. L'apparition galiléenne avait sans doute plus d'importance que ne paraît en avoir celle qui est rapportée implicitement par Luc au jour même de la résurrection. Mais Luc, qui a voulu raconter seulement les apparitions hiérosoly mitaines, n'a pu décrire une apparition qui eut lieu près du lac de Tibériade ^,
Il est possible que le texte évangélique ait subi quelques retouches. Origène, en plusieurs endroits de ses écrits *, appelle,
i. Jn. XXI, 1-17. Cf. QÉ, 926, 940.
2. Voici la fin du fragment apocryphe : V. 58. t< Et c'était le dernier jour de» Azymes, et beaucoup s'en allaient, retournant chez eux, parce que la fête était finie. 59. Et nous, les douze (?) apôtres du Seigneur, nous pleurions et nous étions affligés (ÈxXaiofAsv xal IXu7rou[i.s6a) ; et chacun, attristé de ce qui s'était passé (Xu;couji8voî 8tà x6 jutipcrv), s'en retourna dans sa maison. 60. Etmoi Simon-Pierre, et André mon frère, prenant nos filets, nous allâmes à la mer; et il y avait avec nous Lévi (fils) d'Alphée, que le Seigneur »
3. Sur l'espèce de compensation que Luc parait avoir opérée, sciemment et volontairement, en rattachant la i^êche miraculeuse à la vocation de Pierre, cf. I, 439-446.
4. In Joh. I, 5 (àXXà xal Sijxojv xai KXsojca;, ôjxiXouvtsç ;:pôç ôXXtîXouç çaji* <j\>
(xovoç Tcapoixeiç âv 'l6poua«Xii;jL, xtX, Brooke, I, 9), 8(tayTTî TfJ $uvi(jLEt {xapTupouvTs; 6 EifjLwv xal6 KXs(îna; çaat'v ouy t ^ x<xp${aT)(jiù>y xatojxsvyj tjvcv ttÎ 65oj [cf. «upr. p.764,n.l]^ èiç ôiTJvoiYsv xtX. Brooke, I, 12} ; C. CelSy II, 62; In Jer. honi. XIX, 3. Amaon ou
sans la moindre hésitation, les deux disciples par les noms de Simon et de Cléophas, bien qu'il ne dise pas positivement si le Simon dont il s'agit doit être identifié à Simon Pierre. Les auteurs ecclésiastiques qui ont accepté le nom de Simon sur la foi d'Origène, et qui se servaient du texte traditionnel, ont dû nier cette identité. Bien que les noms de Simon et de Cléophas se trouvent en dehors des citations que fait Origène, il est probable que celui-ci avait trouvé le nom de Simon dans quelques manuscrits, et considérait cette donnée comme certaine. Partant de là, on a supposé * que c'étaient les disciples d'Emmaiis eux-mêmes qui disaient ^ aux autres : « Le Seigneur est vraiment ressuscité » ; ils raconteraient ensuite les détails de l'apparition. L'emploi du mot « onze » pour désigner les apôtres en l'absence de Pierre ne fait pas difficulté. Paul 3 emploie le mot « douze », qui n'est pas plus exact. Il est moins facile de comprendre la parole : « 11 est apparu à Simon. » Il faut supposer que Cléophas parle ainsi, persuadé que l'apparition a eu lieu pour Pierre. L'avantage de cette hypothèse consiste en ce que l'apparition à Simon n'est plus une allusion sans objet. De plus elle fait disparaître la contradiction formelle qui existe, dans le texte ordinaire, entre la profession de foi des disciples et le doute qu'ils ont encore Tinstant d'après ^, lorsque Jésus leur apparaît. La finale de Marc •^, s'accorde mieux avec le récit int-erprété de la sorte, qu'avec le texte actuel.
Si Pierre était censé à Emmaiis, le récit de Luc aurait été d'abord destiné à remplacer l'apparition galiléenne, et serait comme un dédoublement de la pêche miraculeuse, dont Tévangéliste a utilisé une partie ailleurs. Le texte primitif aurait été modifié parce que
Ammaon, forme du premier nom dans s. Ambtx>ise et quelques mss. latins, est altéré de Simon et influencé par EmmaQs. Ce doit être par Origène qn'Ambroise connaît le nom du premier disciple.