GASPAR DE LASCARIS DU CASTELLAR
Après la mort de Monseigneur de Fortia^ le siège épiscopal resta vacant pendant plus de quatre ans.
Pendant la vacance, Jacqueline Goudon fonda dans la ville un couvent des Sœurs du tiers-ordre de saint François et leur fit, en i663, une donation importante que M. Trobati, notaire de Mormoiron. attaqua près d'un siècle plus tard (i).
Gaspar de Lascaris fut enfin nommé au |siège épiscopal le 28 septembre i665.
Gaspar de Lascaris du Castellar, protonotaire apos-
(1) Voir le Recueil de Tissot, n*^ 5, une consultation de l'avocat Pascal, du 20 septembre 1770.
tolique, référendaire de Tune et Tautre signature, abbé de St-Pons, près de Nice, seigneur de St-Blaise et coseigneur de St-André, naquit au château de Castellar,, de Claude de Vintimille et de Camille de Lascaris (i).
Nommé vice-légat du St-Siège à Avignon le 29 janvier lÔDg, il administra avec une grande prudence l'Etat pontifical. Son séjour à Avignon ne fut pas de longue durée, mais il fut marqué par un événement considérable qui nous donne une idée de la fermeté de son caractère.
Le 19 mars 1660, Louis XIV, allant épouser l'Infante Marie-Thérèse d'Espagne, séjourna à Avignon accompagné d'une cour nombreuse et brillante. Monseigneur de Lascaris reçut le roi au palais et lui donna une somptueuse hospitalité jusqu'au i^"" avril suivant.
Bien que les relations entre la cour de France et le St-Siège fussent alors assez tendues, le vice-légat fut plein d'attention pour son hôte illustre, et le roi voulut, en retour, le combler d'honneurs. Mais, comme toutes choses en ce moment, ces brillantes journées eurent un pénible lendemain (2).
A la mort du cardinal Mazarin, le roi, voulant faire oublier l'hostilité latente qui fermentait entre le pape et lui, résolut d'envoyer à Rome une ambassade solennelle sous les ordres du duc Charles de Créqui.
L'ambassade fit son entrée publique à Rome le 1 1
(i) L'Hermite de Solliers, Hist, généalog. de la noblesse de Tourraine, Paris, 1665, pag. 513.
(2) V. dans les Annales de l'Académie de Vaiicluse., tom. I", pag. 69, une fort intéressante étude de M. Duhamel, qui est restée malheureusement inachevée) mais dont il a bien voulu me communiquer les notes.
juin 1662, et on put espérer un moment la réconciliation complète entre les deux gouvernements.
Elle ne fut pas de longue durée, car, si les apparences étaient correctes de part et d'autre, il n'en était pas de même entre les Français qui formaient la suite de l'ambassadeur et les gardes corses du pape. Une sourde mésintelligence ne tarda pas à couver entre eux et finit par éclater le 20 août suivant. Cette journée fut pour la ville de Rome pleine de périls et de deuil. Français et Corses en étaient venus aux mains et s'entr'égorgeaient dans les rues. La garde corse en vint jusqu'à cerner le palais Farnèse et tira plusieurs coups de mousquet sur l'ambassadeur lui-même, qui avait paru au balcon pour essayer d'en imposer à ses agresseurs.
Le 3o août suivant, Louis XIV écrivit au pape une lettre de protestation, et n'ayant pas obtenu la satisfaction qu'il demandait, le parlement de Provence rendit, le 26 juillet i663, un arrêt prononçant la réunion du comté Vénaissin et de l'État d'Avignon à la couronne.
L'arrêt fut signifié à Monseigneur de Lascaris par les huissiers du parlement, avec injonction de sorfir immédiatement d'Avignon avec sa garde italienne. Le vicelégat refusa avec énergie de satisfaire aux injonctions du roi de France, menaçant des censures ecclésiastiques quiconque attenterait à sa liberté. Il fut néanmoins enlevé de force dans la nuit du 27 juillet et conduit jusqu'à Aix dans le carrosse du duc de Mercœur, gouverneur de Provence. Il se rendit ensuite à Nice, où il se fixa en attendant les événements.
L'annexion de l'État pontifical à la France ne fut que temporaire, et le 20 août 1664, ^^ comte de Mérinville,
LES ÉVÉQUES DE CARPEN7RAS 283
gouverneur général pour le roi, en fit la restitution à Monseigneur Chigi^ nonce apostolique, en vertu du traité de Pise. Celui-ci en reprit possession au nom du pape et se hâta de réintégrer dans la charge de vice-légat Monseigneur de Lascaris, dont la conduite avait été si correcte et si digne d'éloges.
Le 20 aoûtj le vice-légat, couché dans une litière, à cause de son état de santé, fit son entrée à Avignon, au milieu des acclamations enthousiastes delà population.
Remplacé le 1 1 septembre suivant par Alexandre Colonna. Monseigneur de Lascaris alla se fixer à Rome ; mais le pape, voulant le récompenser de sa belle et fière attitude au moment de l'annexion, lui donna, le 28 septembre i665,révêché de Carpentras, vacant par le décès de Monseigneur de Fortia.
Le 4 octobre suivant, il reçut la consécration épiscopale des mains du cardinal Charles Pio, et le 23 du même mois, il prit possession de son siège par procureur.
Il quitta Rome peu de temps après pour se rendre à Carpentras, où, pendant dix-neuf ans, il gouverna son diocèse avec une grande distinction.
Parmi les œuvres qui marquèrent son épiscopat, il en est une que je ne puis passer sous silence. Nous avons vu déjà combien, à Tombre du siège épiscopat la charité chrétienne -avait inspiré de pieuses institutions destinées au soulagement des pauvres.
Indépendamment de la fondation d'Hugues de Lésignan, le chapitre avait établi un hôpital aux portes de la cathédrale, tandis que les chanoines de Notre-Dame du Grès^ les Dominicains et les Observantins distribuaient
largement du pain et des légumes à la porte de leurs monastères.
Un obscur mais pieux habitant de la ville, Jean Bernard, voulut ajouter encore à ce que la charité avait fait jusque-là; le 10 juin 1669, il fit donation de tous ses biens à la ville, à la charge d'en employer les revenus au soulagement des malheureux recueillis dans une maison qu'il voulut affecter à cet objet. Telle fut l'origine de la maison de la Charité y dont la générosité des habitants ne tarda pas avenir accroître les ressources (i).
L'administration municipale de Carpentras, deux siècles après la mort du charitable fondateur, a pensé que les bienfaits de l'école sans Dieu remplaceraient avantageusement dans notre ville les bienfaits de la charité chrétienne ; et, à l'heure qu'il est, il ne reste rien de l'œuvre de Jean Bernard. Les pauvres ont dû faire place à un collège laïque de jeunes filles, en attendant qu'une administration plus respectueuse de la volonté des défunts rende le bel établissement de la Charité à sa destination^naturelle.
L'épiscopat de Monseigneur de Lascaris vit encore fonder à Carpentras deux établissements religieux fort importants: le monastère des religieuses de la Visitation en 1670, et le couvent des Carmes déchaussés en 1678.
De nombreuses tentatives avaient été faites déjà du
(1) François des Isnards lui donna une maison à CarpentraS) rue du Grand-Touve, en 1678 ; Marguerite de Mot, veuve d'Etienne de Baculard de St-Hilaire, donna six mille livres en 1720; Adrien de Chaussande. deSt-Roman, institua la maison de Charité pour son héritière universelle en 1742, et Monseigneur Buti lui donnai en 1705, )8oo écus d'or pour doter une pauvre fille, dont le choix devait être fait par un membre de sa famille.
vivant de la fondatrice, sainte Jeanne-Françoise de Chantai, par une de ses pieuses compagnes, la Mère de Blonay, et les Visitandines d'Apt, pour fonder dans notre ville un couvent de leur ordre. Le chanoine Paul d'Andrée, après des difficultés sans nombre, eut le bonheur de mener cette œuvre à bonne fin.
L'ordre de la Visitation, jeune de quelques années à peine, s'était déjà répandu au loin, et l'auréole qui s'attachait au nom de saint François de Sales et à celui de la Mère de Chantai, lui assurait une brillante carrière.
La Mère Françoise-Madeleine de Chaugy (i), une des gloires de la Visitation, reçut la mission de venir fonder le couvent de Carpentras.
Née le i" janvier 1611, dans le Bourbonnais, elle était fille de Hugues de Chaugy et de Claudine de Toulongeon^ dont le frère avait épousé une fille de M'"*^ de Chantai.
Vers la fin de l'année 1622, elle vit saint François de Sales à Moulins chez le maréchal de St-Gérans, et le saint évêque lui annonça qu'elle serait un jour religieuse de la Visitation.
C'est elle, en effet, qui, après avoir reçu l'habit religieux des mains de l'évêque de Genève, et devenue supérieure du couvent de Crest en Dauphiné, vint, avec la sœur Marie-Joseph Fournier, sa fidèle compagne, la sœur Thérèse-Madeleine d'Alos et deux autres religieuses, assurer la fondation de Carpentras.
Douée d'un mérite supérieur et honorée de l'estime d'Alexandre VIIj elle fut parfaitement accueillie par
(i) Sa vie a été publiée à Orange chez Escoffier, imprimeur, en 1839.
Monseigneur de Lascaris et par le conseil de ville luimême, qui donna son adhésion formelle à la fondation le 8 janvier i6j3.
Elle se berçait de Tespoir de finir ses jours à Carpentras même, lorsqu'elle reçut l'ordre d'aller à Turin auprès de la princesse Marie-Françoise de Nemours, qui venait de perdre le duc de Savoie, son mari.
Après elle, l'œuvre commencée ne cessa de prospérer sous l'administration de la Mère de Sales de Banières, petite-nièce de saint François de Sales, et entre les mains des supérieures qui lui succédèrent.
Les Carmes déchaussés ne reçurent pas le même accueil et eurent à triompher d'une formidable opposition pour s'établir dans notre ville.
Jean de Mot, né en i625, du mariage de François de Mot et de Marie de la Plane, leur donna tous ses biens pour favoriser leur établissement. Pour rappeler sa mémoire, les Carmes reconnaissants firent placer ses armes sur la porte de leur église avec cette inscription :