‹ Les évêques de CarpentrasChapitre 46 sur 49 · FRANCOIS-MARIE ABBATI · texte numérisé non relu

FRANCOIS-MARIE ABBATI

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Monseigneur 'Abbati apppartenait à une noble famille de Pesaro, dans le duché d'Urbin, où il naquit le i3 janvier 1660. Successivement auditeur à la nonciature de Lisbonne et de Vienne, il fut nommé le 18 février 1702 recteur du Vénaissin par Clément XI, son cousin germain, et arriva à Carpentras le 20 mai suivant.

En succédant à Flavius Barbarossa à la rectorie, il s'attacha à faire oublier l'opposition faite par celui-ci à Monseigneur Buti, vécut toujours en parfaite harmonie avec lui, réglant sa conduite sur celle du vénérable évêque et travaillant de concert pour le bien des populations confiées" à sa garde.

Il ne tarda pas, avec cette mansuétude^ qui était le fond de son caractère, à s'attirer Testime et Taffection générales. Aussi, lorsqu'en l'année 1707 Monseigneur Abbati fut nommé à Tévéché de Riéti, le Conseil de ville, touché des regrets qu'il avait à quitter Carpentras, lui décerna le 7 mars le titre de citoyen de la ville.

Monseigneur Abbati fut très sensible à cette distinction et lorsque, après le décès de Monseigneur Buti, il fut nommé lui-même pour lui succéder sur le siège épiscopal, il se hâta, le 29 juin 1710, d'en informer les consuls de la ville, en se prévalant du droit de cité qui lui avait été précédemment accordé.

Son premier soin^ après qu'il eut reçu l'institution canonique, fut d'aller visiter le tombeau des Apôtres et de prendre congé du pape, son illustre parent. Clément XI lui conféra avant son départ, le 14 avril 171 1, le titre de prélat assistant au trône.

Le 4 juin suivant, le nouvel évêque fit son entrée solennelle dans la ville, où la population Taccueillit avec enthousiasme.

L'enregistrement de ses bulles au parlement de Provence ne se fît pas sans difficultés. La cour de France émit la prétention que Tévéque devait prêter au roi le serment de fidélité. Cette nouvelle exigence sans précédent trouva chez l'évêque une résistance énergique, et le parlement finit par y renoncer.

Après avoir établi dans son diocèse les conférences ecclésiastiques (i). Monseigneur Abbati s'eflbrça de

(i) Mandement du 8 avril 1713. V. n° 10 de la collection Massillan, à Avignon,

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corriger les abus et de rendre aux cérémonies du culte leur ancienne splendeur.

Le 2 mai 1718, il donna en arrière-fief à Paul Aldonce François de Thézan-Venasque, marquis de St-Gervais, la seigneurie de St-Didier, à la charge de lui en faire foi et hommage et moyennant la redevance annuelle d'un flambeau de cire blanche. En retour, le marquis de Thézan céda à Tévêque une nouvelle part de la seigneurie de Venasque et une pension de 3oo livres (i).

Monseigneur Abbati fit un nouveau voyage ad limina en Ï716, et à son retour il fut momentanément chargé de la rectorie du 7 mars au 2 juin suivant.

Le II avril 17 17 il vint consacrer lui-même Téglise du monastère de la Visitation, où il donna Thabit religieux à Sylvie de Sales, fille du marquis Joseph de Sales et petite-nièce du saint évêque de Genève.

L'année 1720 et les suivantes furent pour la Provence, la ville d'Avignon et une partie du comté Vénaissin, une époque de terreur et d'épouvante. La peste moissonnait sans merci des populations entières, et de toutes parts on faisait des prodiges pour lutter contre la marche du fléau. Tandis qu'au point de vue humain, on organisait dans chaque localité des bureaux de santé et des compagnies pour empêcher toute communication avec les pays contaminés, l'évêque ordonnait des prières publiques, recommandait la pratique des bonnes œuvres, la fuite des cabarets, la cessation des procès et

(1) Acte reçu par Floret, notaire, copié dans les Ms de Farci, pag.

la réconciliation des ennemis, afin d'obtenir la divine miséricorde dans ce temps de tribulation (i).

LavilledeCarpentras fut préservéedu fléau. Nos pères attribuèrent cette grâce à la protection du Saint-Clou, dont la cathédrale de St-Siftrein est toujours la gardienne^ et en reconnaissance la ville fit, le 14 septembre 1728, le vœu de faire célébrer chaque année, à la chapelle du St-Clou, une messe d'actions de grâce. Les consuls assistaient à cette messe, et offraient chacun un cierge de deux livres portant le blason municipal avec la légende : Vœu de la pille fait en j/2S pour avoir été préservée de le peste.

La ville voulant, en outre, donner un témoignage durable de sa reconnaissance, fit faire encore à cette occasion la belle tribune en fer forgé, d'où l'on donne la bénédiction du St-Clou, au-dessus de la porte latérale, avec cette inscription commémorative :

Sacro Redemptoris Clavo a contermina peste ill.ïsa civitas posuit mdccxxiv

Indépendamment d'autres embellissements dont il enrichit sa cathédrale, Monseigneur Abbati fit reconstruire le château de St-Félix, près Malemort, qui devint un lieu de repos pour les évêqucs, et la crypte funéraire qui se trouve dans le chœur de la cathédrale, devant le maître-autel, et dans laquelle il a seul reçu la sépulture.

(i) Lettre pastorale du 19 octobre 1720, imprimée à Carpentras, chez Dominique Eysséric.

La maison de la Charité possédait autrefois le portrait du charitable prélat, au bas duquel on a inscrit de lui le plus bel éloge :

Vivens aluit pauperes, nioriens hœredes fecit.

Enfin, non content de travailler au bien des âmes, il s'attacha encore au bien-être matériel de ses diocésains. Usant de son crédit auprès de Clément XL il obtint, le i6 janvier 1726, du cardinal Paulucci^ secrétaire d'État du pape, la continuation des travaux de Taqueduc monumental qui donne encore à la ville ses belles eaux. Interrompus pendant quelque temps^ les travaux furent repris en 172g et terminés en 1734.

Ce magnifique ouvrage coûta huit cent mille livres à la ville. Aussi Monseigneur Abbati, dans sa dernière maladie, ne dissimulait pas le regret qu'il éprouvait d'avoir usé de son influence pour un monument qui avait été si onéreux quoique si nécessaire. Touchant scrupule auquel ne sont guère accessibles de nos jours ceux qui ne craignent pas d'obérer nos finances publiques, pour tant de travaux d'une nécessité plus que contestable !

Sentant sa fin approcher, et au moment de recevoir les derniers sacrements, il parla avec tant d'onction à la pieuse assistance, que tout le monde fondait en larmes.

Monseigneur Abbati mourut le 22 avril 1735, après un épiscopat de 25 ans. 11 fut inhumé dans le caveau qu'il avait fait construire dans le chœur de la cathédrale, et sur lequel il avait fait graver l'inscription suivante :

F. M, Episcopus sibi et successoribus.

Anno Domini MDCCXXXI

Armes : D'a{ur à l'église d'argent] posée sur une montagne de trois copeaux de même, cantonnée en chef à dextre d'une comète aussi d'argent.

Sceau de Monseigneur Abbali.

MALACHIE D'INGUIMBERT

La grande figure dont je vais esquisser rapidement les traits est certainement l'une de celles dont le souvenir est resté le plus populaire à Carpentras.

Près d'un siècle et demi nous sépare de sa mort, mais ses oeuvres sont encore si vivantes parmi nous, et tout dans notre ville parle de lui avec tant d'éloquence, qu'on se demande si cet évêque bienfaisant, ami de la science et du pauvre^ n'est point encore notre contemporain.

Il me sera bien difficile de résumer en quelques pages cette belle vie, sur laquelle on a écrit des volumes (i),

(i) Voir le Mémoire historique sur la vie et les écrits de Dont Malachie d' Inguimbert^ de l'abbé de St-Véran, publiée en 1859, par le D'^ Barjavel ;

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mais, obligé de me restreindre dans des limites bien étroites, je vais tâcher d'en donner du moins les traits les plus saillants.

Joseph-Esprit dlnguimbert naquit à Carpentras, le 26 août i683, du mariage d'Esprit-Joseph d'inguimbert et d'Anne de la Plane. Par son père, il descendait d'une antique race, dont les rameaux nombreux s'étaient illustrés dans la magistrature et sur les champs de bataille. La famille de sa mère, fixée depuis quatre siècles à Carpentras, avait fourni déjà vingt-quatre membres au corps consulaire.

Après avoir passé à Pernes les années les plus tendres de sa jeunesse, il vint à Carpentras continuer ses études au collège des Jésuites, où il obtint de brillants succès.

Il avait quinze ans à peine lorsqu'il demanda à ses parents de consentir à ce qu'il entrât dans Tordre des Frères Prêcheurs, et, sur leur agrément, il prit, en 1698, la blanche livrée des fils de saint Dominique.

Après son noviciat, il fut attaché au couvent d'Aixen-Provence pour y étudier, et ensuite pour enseigner lui-même la philosophie et la théologie. Ses supérieurs n'hésitèrent pas à l'envoyer passer quelques années à Paris pour lui permettre de fréquenter les riches bibliothèques et de terminer ses études. Il y contracta des amitiés solides avec les savants de l'époque, RoUin, Fleury, les PP. Hardouin, Tournemine, Berthier et Mabillon.

Nouveau Dict. Hist.^ par Chaudon, au mot Inguimberti ; Oraison funèbre, par le P. Magy ; Éloge, par Maxime de Seguins-Pazzis; Cottier, Les Recteurs du Comtat ; Hist. de Msir d'Inguimbcrt, par l'abbé Ricard ; Dict. de Vaucluse, de Barjavel, etc., etc.

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D'une nature ardente et généreuse, le jeune dominicain eut un moment la pensée d'aller dans la mission d'Amérique se consacrera Tévangélisationdes infidèles, mais il fit une maladie sérieuse qui Tobligeaà renoncer à la vie apostolique.

11 dut recevoir la prêtrise des mains du cardinal de NoaillesleS mars 1708.

Il vint alors passer deux ans dans sa famille, et se disposait à se rendre à Paris pour condnuer encore ses études de théologie, lorsque des affaires pressantes rappelèrent à Rome. Il y demeura six mois, et tandis qu'il rentrait à Carpentras pour aller ensuite à Paris, il s'arrêta quelques jours à Florence, où il assista à une thèse de physique publiquement soutenue en présence de Côme III, grand-duc de Toscane. Il demanda la permission de donner son avis personnel, et il parla avec une telle élégance que le grand-duc lui conféra spontanément, le 12 décembre 171 1, une chaire de théologie à la célèbre Université de Pise. Il y enseigna pendant deux ans et demi.

Mais la réputation qu'il ne tarda pas à se faire dans toute l'Italie n'allait pas à son goût de la solitude et à sa piété austère. Trouvant même que la règle de saint Dominique ne le séparait pas assez du monde, il sollicita et obtint de Benoît XI II l'autorisation d'embrasser la règle plus austère de la Trappe à l'abbaye de Notre- Dame de Buonsolazzo.qui se trouvait à quelques lieues de Florence.

Il y prononça ses vœux solennels, le 2 août 1715, sous le nom de frère Malachie, qu'il ne devait plus quitter.

LES ÉVÊQUES DE CARPENTRAS 3oj

Deux ans après sa profession, il publia son premier ouvrage : Massime saute, tradotte del francese.

Le P. Malachie était à Buonsolazzo depuis trois ans à peine, lorsqu'il fut choisi avec quelques-uns de ses frères pour aller introduire la réforme dans l'abbaye de Casamari, sur les frontières du royaume de Naples. C'est dans cette solitude qu'il composa, en 171 8, son Traité du schisme et sa Vie de F abbé de Rancé (i).

11 quitta peu après Casamari pour se rendre à Rome auprès du cardinal Albani, qui lui confia un ouvrage considérable pour la défense des vérités religieuses. Son Spécimen catholicœ veritatis parut à Pistoie, en 1722, et lui valut les éloges de nombreux cardinaux et de ses savants contemporains.

Après avoir professé quelques mois la théologie au Lycée de Florence en 1720, Tévéque de Pistoie lui confia, le i^' mars 1721, la direction de son séminaire, où toute la noblesse de Toscane s'empressa d'envoyer ses enfants.

Au commencement de l'année 1723, le cardinal Albani rappela dom Malachie auprès de lui et le chargea d'écrire la vie du pape Clément XI, son oncle. Des jaloux le desservirent auprès du cardinal, qui lui donna l'ordre de quitter Rome sans retard et de rentrer à la Trappe.

Le P. Malachie était prêt à se soumettre sans murmurer, mais il crut de sa dignité de se justifier auprès

(i) Le cadre restreint que je me suis imposé ne me permet pas d'énumérer tous les nombreux et savants ouvrages de notre éminent prélat. On ca trouvera la liste complète dans le Dict. du D' Barjavel, et dans ses autres biographes.

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du cardinal, et même auprès du pape Benoît XII.

La loyauté de l'humble moine ne tarda pas à triompher des préventions qu'on avait conçues contre lui. Le pape le retint à Rome, lui donna le prieuré de Flassans et plus tard celui de Buisson \ plusieurs grands personnages, parmi lesquels la princesse de Piombino, s'intéressèrent à lui, et le cardinal Corsini, après l'avoir nommé son théologien, le prit pour son bibliothécaire.

A la mort de Benoît XIII, le cardinal Corsini fut élevé au souverain pontificat, sous le nom de Clément XII. Dom Malachie put désormais attendre avec confiance l'avenir qui s'ouvrait devant lui.

Le nouveau pape, en effet, se hâta de rendre justice à ses mérites et de le combler de faveurs. Après l'avoir nommé consulteur du St-Ofïice, prélat de sa maison, assistant au trône pontifical et abbé de Cîteaux, il lui conféra, le i6 des calendes de janvier lySi, l'archevêché de Théodosie, m partibiis infidelium^ vacant par la nomination au siège de Bologne du cardinal Lambertini, qui fut élevé, quelques années plus tard, sur le trône pontifical, sous le nom immortel de Benoît XIV.

Le grand-maître de Malte lui-même se hâta de lui faire remettre, par son ambassadeur, la croix de son ordre.

Arrivé ainsi, après une vie laborieuse et pleine de tribulations, au faîte des honneurs, il eut pu prétendre à la pourpre romaine, mais il s'y refusa, et, désireux de trouver une vie plus modeste, il préféra accepter l'évêché de Carpentras, quand il devint vacant par la mort de Monseigneur Abbafi.

Clément XIL en le nommant à Carpentras le 23 mai 1735, le vit à regret s'éloigner de Rome.

Le 23 juin suivant. Monseigneur d'Inguimbert fit son entrée solennelle dans sa ville épiscopale. Complimenté par le vicaire capitulaire, par Monseigneur Cervini, recteur du Vénaissin,et par Tavocat Poyol, premier consul de la ville, il fut acclamé par la population accourue au devant de lui, fière et heureuse de voir un compatriote illustre venir s'asseoir sur le siège épiscopal.

Dès lors commence pour Monseigneur d'Inguimbert une vie nouvelle. Jusques là il avait travaillé presque exclusivement au développement de ses connaissances et à la publication de ses nombreux et savants ouvrages ; mais du jour où il sentit peser sur ses épaules la charge épiscopale, il abandonna pour toujours ses travaux d'érudition, et il renonça même à correspondre avec les illustrations de son temps, pour se donner entièrement et sans partage au troupeau qui lui était confié.

D'une austérité toute monacale, il était, d'après son grand-vicaire, le premier levé de tout son diocèse^ et passait la plus grande partie de ses journées à travailler dans une étroite et pauvre cellule qu'il s'était choisie sous les combles de son palais, ou bien encore à prier dans la tribune de la cathédrale qui communiquait avec sa cellule. La dignité épiscopale ne lui fit pas abandonner un seul jour la règle rigoureuse de la Trappe qu'il avait embrassée.

Le 4 mars lySô, il érigea canoniquement la communauté de la Sainte-Famille, londée à Caromb par le P. Etienne Viste de la Compagnie de Jésus et approuvée déjà par Monseigneur Abbati. Il donna à ces saintes filles l'habit et les règles des religieuses hospitalières, avec la sœur Marie-Blandine du Barroux pour supérieure, et c'est à cette communauté que Monseigneur

Vignoli s'adressa plus tard^ lorsque fut terminé le magnifique hôpital, dont nous allons raconter la fondation.

Un des caractères distinctifs de l'épiscopat de Monseigneur d'inguimbert fut Texquise charité avec laquelle il aimait à soulager les malheureux. Après avoir fondé, en 1736, l'œuvre de la Miséricorde, il donna une somme de trois mille livres, en 1741, pour permettre aux familles pauvres de son diocèse de retirer gratuitement le linge qu'elles avaient dû engager au Mont-de-Piété pour se procurer des secours.

Provisoirement chargé de la rectorie, le 3 avril 1745, en attendant que le Saint-Siège eût donné un successeur à Alexandre Guiccioli, nommé évêque de Rimini, Monseigneur dlnguimbert autorisa rétablissement des Récollets, que le conseil de ville avait acceptés, le 20 du même mois d'avril, à la condition qu'ils ne pourraient jamais avoir de couvent dans l'enceinte même de la ville. L'évêque voulant tout concilier, leur donna la maison de la Sainte-Famille, sur la route de Pernes, dont la chapelle avait été restaurée quelques années auparavant par le chanoine Paul d'Andrée. Les Récollets l'habitèrent jusqu'en 1773, époque à laquelle ils Tabandonnèrent.

Charitable à l'excès, Monseigneur d'Inguimbert avait conservé pour l'étude une véritable passion. Dès lors il résolut de poursuivre deux généreux projets : la fondation d'une bibliothèque publique et la construction d'un magnifique hôpital.

Il avait déjà apporté de Rome un grand nombre de livres choisis, qu'il destinait à former le noyau d'une bibliothèque^ et il ne manquait jamais l'occasion d'en acquérir de nouveaux.

Il apprend un jour que M. de Thomassin de Mazaugues venait de mourir et que sa précieuse bibliothèque de 16.000 volumes était en' vente. Il part aussitôt pour Aix et en conclut secrètement Tacquisition au prix de quarante mille livres. Sachant que le parlement de Provence désirait lui-même conserver pour la ville d^Aix ce riche dépôt, il se hâta de faire emballer les livres et de les expédier à Carpentras. Douze charrettes furent chargées à cet effet. Lorsque le parlement apprit que la vente en était consommée, il envoya des gens pour arrêter les charrettes, pensant quelles étaient encore en terre de Provence ; mais déjà elles venaient de traverser la Durance et se trouvaient en terre pontificale, à l'abri des réclamations du parlement.

Monseigneur d'Inguimbert acheta alors l'hôtel de de Grandis pour y installer la bibliothèque, qu'il enrichit encore des manuscrits de Peyresc, d'un médailler considérable et de manuscrits précieux, et qu'il dota d'une somme de soixante mille livres pour en assurer l'existence à l'avenir.

Le pape Benoît XIV confirma la fondation de la bibliothèque publique de Carpentras par sa bulle du 27 janvier 1746.

Le 24 septembre 1747, Monseigneur d'Inguimbert présidait une cérémonie touchante. A peu de distance du bourg de St-Didier, messire Alexandre Martin^ curé du lieu, avait jeté les bases d'une maison de prière et de travail, où deux ecclésiastiques des plus respectables du Comtat^ MM. Laurent-Dominique Bertet et Joseph- François de Salvador, fondèrent la congrégation des Missionnairas de Notre Dame de Ste-Garde. L'évêque, qui avait applaudi à cette fondation, venait consacrer, ce

jour-làj l'église brillante de jeunesse et de lumières, au milieu d'un concours considérable de prêtres et de fidèles.

Le berceau de la congrégation de Ste-Garde est aujourd'hui devenu petit séminaire diocésain ; mais l'œuvre de MM.Bertet et de Salvador^ formellement approuvée par Benoît XIV lui-même, après s'être conservée jusqu'à la Révolution^ a été reprise en i85i, par quelques prêtres aussi dévoués que pieux et instruits. Elle se voue comme autrefois à Tévangélisation des villes et des campagnes, et elle a envoyé dans plusieurs diocèses des colonies d'ouvriers apostoliques qui continuent avec fruit le ministère que leurs pères avaient exercé sous l'autorité de Monseigneur d'inguimbert.

Le 3 novembre 1747, l'évêque de Carpentras donna la somme de 5, 000 livres pour Tagrandissement de la chapelle de N.-D. de Santé, dont le conseil de ville avait voté l'urgence le 23 mars 1732.

Nous avons déjà dit qu'après avoir élevé dans sa ville épiscopale une bibliothèque, dont la réputation est aujourd'hui européenne, l'éminent prélat voulut, à côté de l'élément intellectuel qui relève l'âme, élever encore un monument destiné au soulagement des déshérités de ce monde.

En voyant aujourd'hui ce superbe Hôtel-Dieu, qui, par ses proportions grandioses et la pureté de ses lignes, rappelle les monuments de Rome, on ne peut qu'admirer les prodiges que peut seule opérer la charité inspirée par la foi.

M. d'Allemand, parent de l'évêque et architecte en renom, dressa le plan monumental que nous connais-

sons et dont l'exécution fut ''confiée, au prix de 35,ooo livres, aux entrepreneurs Lambertin et Jourdan.

Nous aimons à croire que la fureur de laïcisation, qui trône en maîtresse dans les conseils de la France, saura s'arrêter à la porte de la charitable demeure, car elle n'arriverait pas à faire oublier les prodiges de la charité chrétienne^ en présence des lâches apostasies de ce temps.

Monseigneur d'Inguimbert entreprit, le i*^"" septembre lySo, malgré son âge, le long et pénible voyage de Rome. Benoît XIV Taccueillit avec tous les égards possibles et fit de grandes instances pour le retenir quelques mois auprès de lui. L'évêque prétexta des œuvres qui l'attendaient dans son diocèse pour rentrer au plus tôt à Carpentras, où il arriva le 3o octobre.

Pendant son absence, le i8 septembre^ le chanoine d'Allemand bénit en son nom la première pierre de rhôpital en présence du recteur du Comtat et des consuls de la ville, et, après dix ans de laborieux efforts, les malades y furent solennellement transférés^ le 6 septembre 1761 (i).

Monseigneur d'Inguimbert agrandit encore le château de St-Félix, dans le but d'y réunir, chaque année, les prêtres de son diocèse pour une retraite de huit jours.

Il serait trop long d'énumérer toutes les largesses du cliaritable évêque : la maison de la Charité, la chapelle des Pénitents noirs, et toutes les œuvres et chapelles de la ville et du diocèse trouvèrent en lui un bienfaiteur. Ses libéralités se firent même sentir au dehors,

(i) Les frais de cette translation s'élevèrent à 83 livres 12 sols. (Archives municipales, C. C, 544).

car il donna, sous le règne de Frédéric II, une somme de six mille livres pour l'érection d'une église catholique au centre de Berlin.

La cathédrale fut plus particulièrement l'objet de ses largesses. Après avoir donné la balustrade du chœur, le lutrin, des livres de chant magnifiques, plusieurs calices précieux et des ornements tissés d'or, il voulut encore Tenrichir, le 29 octobre lySô^ de six chandeliers de quatre pieds de haut avec leur croix et quatre reliquaires en argent d'une rare beauté, ciselés et portant les images des saints protecteurs de la ville. Ce beau travail fut confié à Martin Boucthay, belge d'origine, et fixé depuis quelques années à Carpentras, où il a laissé le souvenir d'un grand artiste. Il fut évalué à la somme de i8,5oolivres, et échangé, en 1792, contre du blé avec des Génois ; on suppose qu'il appartient aujourd'hui à la cathédrale de Gènes.

Déjà le 8 mars 1755 l'illustre évéque avait fait son testament, où personne ne fut oublié. Après avoir nommé les divers couvents de la ville, les établissements charitables, ses parents, sa cathédrale, ses aumôniers, ses exécuteurs testamentaires et jusqu'à ses domestiques, il instituait l'hôpital pour son héritier universel.

Il restait encore à Monseigneur d'Inguimbert une grande œuvre à accomplir. Le 3i août 17 56, il inaugura un synode diocésain où furent traitées toutes les questions relatives à Tintégrité de la foi, à la sainteté des mœurs, et à la discipline ecclésiastique.

Le curé de Caromb, Ambroise Gaudibert, docteur en théologie, prononça le discours d'ouverture, après lequel furent nommés les promoteurs et autres otïiciers du synode.

Les statuts synodaux rédigés à la suite des délibérations prises en assemblées générales restent aujourd'hui encore comme un modèle achevé d'un corps complet de discipline ecclésiastique. Rien ne manque à ce recueil, écrit dans ce beau latin dont on n avait pas encore perdu le secret et où la prévoyance la plus sage le dispute à la plus sévère orthodoxie.

Le jour de la promulgation des décrets du synode, ce fut une fêle des plus émouvantes que l'on pût voir. La lecture en fut faite solennellement par messires Antoine Chabaud et Élzéar de Raoulx, docteurs en théologie, en présence de très illustres seigneurs Jean-Louis d'Astouaud de Murs, bailli et commandeur de Malte, et Paul-Marie-Pierre-Antoine de Thézan-Venasque, chevalier du même ordre, témoins du synode.

L'assistance était nombreuse et recueillie, et c'était touchant de voir le vieil évêque, accablé d'infirmités et courbé sous le poids des ans, venir présider lui-même cette solennité, porté par ses familiers, au milieu des acclamations de son clergé et de son peuple.

Cette cérémonie fut Tune des dernières que put présider Témincnt prélat. Menacé d'apoplexie^ il se sentit frappé à mort, et dès lors il ne songea plus qu'à se préparer à sa fin prochaine comme il convient à un austère religieux et à un saint évêque. Conservant jusqu'à la fin la plénitude de ses facultés, il apprit sans défaillance que sa dernière heure était proche. Quelques larmes toutefois trahirent un moment d'émotion, mais il se recueillit bien vile pour donner à Dieu, dans toute la sérénité de son âme, son dernier soupir. C'était le mardi 6 septembre 1757, à deux heures de l'après-midi. Le lendemain de sa mort, son corps fut exposé dans

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une des salles du palais, et le surlendemain on le porta dans la cathédrale, où il demeura exposé jusqu'au vendredi soir.

Après Toraison funèbre, prononcée par le P. Marcois, recteur du collège des Jésuites^ le corps du prélat fut provisoirement déposé dans le caveau des évêques jusqu'au 5 septembre 1764, où il fut transféré à Thôpital, qui venait d'être terminé, et dans un superbe mausolée en marbre blanc où figure son buste, ayant à ses côtés les statues de la Charité et de la Science^ avec Tépitaphe suivante :

Hic quiescit

D.Malach. d'Inguimbert,

Episcopus Carpentoractis,

patrie decus et pater,

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