CHAPITRE I
Naissance de Mgr Turgoon. — Il fait ses études au Séminaire de Québec. — Secrétaire de Mgr Plessis. — Destiné à l'épiscopat. — Voyage à Rome. — Il refuse la coadjutorerie en 1825 et l'accepte en 1831. — Nommé par l'évêque, reconnu par le gouvernement, mis de côté à Rome. — Lutte de Saint-Sulpice contre l'Archevêque de Québec. — Lettre du Dr Wiseman. — M. Maguire se rend à Rome. — Mémoire de Mgr Lartigue. — L'abbé Thavenet. — Ses intrigues. — Requête du clergé. — Bulles accordées à Mgr Turgeon. — Son sacre.
Pierre-Flavien Turgeon naquit à Québec, le 12 novembre 1787, de Louis Turgeon, respectable négociant, et de Louise Dumont. Il avait l'honneur de compter parmi ses ancêtres un compagnon du P. Jogues, le généreux Guillaume Couture, qui lui-même fut torturé par les Sauvages. A l'âge de 13 ans, le jeune Turgeon entra au séminaire de sa ville natale, et se distingua, durant tout le cours de ses études, par des talents remarquables unis à la plus aimable piété. Sa dévotion à l'église, et la modestie de toutes ses démarches étaient telles, que ses confrères aimaient à le comparer à saint Louis de Gonzagne. Rendu en Troisième, il méritait qu'on écrivît de lui dans son bulletin annuel : quo sapientior in schola nullus existit.
" Mgr Plessis, avec ce coup d'œil qui lui faisait si bien connaître les hommes, avait remarqué cet élève au milieu
de ses condisciples. Il l'appela auprès de sa personne, après sa Rhétorique, pour l'employer au secrétariat, et lui donna en même temps la soutane. Le jeune abbé suivit son cours de philosophie et de théologie, tout en s'initiant déjà, sous un si grand maître, aux détails de l'administration. Mgr Plessis caressait secrètement l'idée de laisser à sa mort le trône épiscopal à Mgr Turgeon lui-même. Il voulait, de longue main, le préparer à ce poste important, et multipliant ses rapports avec lui, lui faire connaître ses vues et le mettre en état de maintenir les traditions établies. C'est M. l'abbé Ferland qui, dans sa biographie de Mgr Plessis, nous lait connaître ces détails.
« Cependant la Providence eut d'autres vues : ce ne fut que vingt-cinq ans après la mort de son vénérable ami qu'elle lui permit de monter sur le siège épiscopal. Elle voulait qu'il rendît auparavant au Séminaire de Québec d'éminents services.
« Ordonné prêtre, le 29 août 1810, il fut agrégé au séminaire, le 19 octobre 1811, et demeura attaché à cette maison l'espace de vingt-deux ans. Il y occupa tour à tour la charge de directeur du grand et du petit séminaire, de premier assistant-supérieur et de procureur. Il remplit cette dernière charge l'espace de neuf ans, depuis 1824 jusqu'en 1833 », (a) et s'acquit à jamais la reconnaissance de ses collègues, par son habileté, sa fermeté, son infatigable dévouement, et par les réformes importantes qu'il fit clans l'administration des affaires temporelles de la maison.
Secrétaire de l'évêque de Québec depuis 1807, l'abbé Turgeon l'accompagna à Rome en 1819, et mit à son service
(a) " Notice Biographique par M. l'abbé Cyrille Legaré. "
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tous - - talents et toute son amitié. Pendant le cours de ce voyage, dit L'abbé B. Paquet, le digne prêtre partagea s travaux du prélat, et, par sa modestie, son affabilité et ses autres belles qualités, il se créa de nombreux amis, prêts à rendre service à L'église du Canada ». (/>> Aussi de plusen plus convaincu de son mérite, et connaissant d'ailleurs en quelle estime le tenait tout le clergé, Mgr Plessis se fortifia dans la résolution qu'il avait déjà prise de l'élever à l'épiscopat. Ses vues étaient partagées par le vénérable coadjuteur, Mgr Panel. Voici comment l'abbé Ferland raconte ce qui se passa à ce sujet entre les deux prélats, et comment M. Turgeon refusa l'honneur qu'on voulait lui imposer : <« Au moment où M. Plessis mourut, l'évêque de Saldes était à Québec depuis plusieurs jours, travaillant à déposer sa charge de coadjuteur sur des épaules plus jeunes. Les deux prélats avaient déjà proposé deux noms, ceux de M. Jérôme Demers et de M. Turgeon, qui avaient été agréés par le gouverneur, lorsque le décès inattendu de Mgr Plessis força l'évoque de Saldes à monter sur le siège de Québec. Un troisième nom fut alors ajouté, par Mgr Panet, aux deux premiers déjà pour la coadjutorerie : ce fut celui de M. Signay. M. Deniers refusa péremptoirement. M. Turgeon fut ensuite vivement pressé d'accepter la mître, et par l'évêque et par le
iverneur, qui lui adressa à ce sujet une lettre extrêmement flatteuse. Un second refus aussi formel que le premier vint
ore briser les espérances du clergé. » L'histoire ne saurait blâmer l'humilité de l'abbé Turgeon, mais elle nepeuts'era-
her de regretter qu'il n'eut pas de suite accepté la charge •pat, qu'il était si digne et si capable de porter.
(h) " Oraison funèbre de Mgr Turgeon. "
Cependant, les évêques Panet et Signay réussirent, en 1831 , à vaincre les répugnances de ce digne prêtre, et il fut convenu qu'il serait le futur coadjuteur de l'évêque de Québec. Aussi, après la mort du premier de ces prélats, Mgr Signay s'empressa-t-il de demander sa nomination à Rome, et, dès le mois de février 1833, il était regardé, dans tout le pays, comme le coadjuteur élu, d'autant plus que le gouvernement anglais l'avait reconnu en janvier de la même année.
« Vous apprendrez, sans doute, avec une extrême satisfaction, disait l'évêque de Québec dans son mandement d'entrée, le choix que nous avons fait de messire Pierre-Flavien Turgeon, prêtre du Séminaire de Québec, pour être notre coadjuteur : choix que Son Excellence Lord Aylmer, gouverneur en chef de cette province, a bien voulu confirmer. Le mérite et les talents de ce vertueux ecclésiastique, joints à l'avantage qu'il a eu de se former aux devoirs de l'épiscopat sous un pontife dont la mémoire nous est chère à tous égards, sont des motifs bien propres à lui attacher voire confiance, et à nous persuader que le ciel réserve encore des jours de paix et de bonheur à l'église du Canada. »
On comprend facilement après cela, quel fut l'étonnement de l'évêque et de tout le clergé, quand on apprit que les bulles ne seraient peut-être pas accordées par le Saint-Siège, en faveur de M. Turgeon, et que des démarches actives étaient faites pour obtenir la nomination de M. l'abbé Saint-Germain, curé de Saint-Laurent de Montréal.
Depuis la nomination de Mgr Lartigue, en 1821, les messieurs du Séminaire de Montréal étaient en froid avec les évêques de Québec, et leur mécontentement avait augmenté, à cause de l'opposition du clergé à la vente de leurs biens au gouvernement britannique. Depuis treize ans, cette
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institution gouvernée par une majorité de prêtres français s'était aliéné tous les esprits au Canada et passait pour être opposée à l'autorité des êvêques et du cierge national.
Aussi les Sulpiciens furent-ils de suite accusés d'être les auteurs de la cabale montée contre la nomination de M. Turgeon.
Mgr Signay avait pour agent auprès du Saint-Siège le
docteur N. Wiseman (plus tard cardinal), recteur du collège
anglais à Rome, et cet homme distingué remplissait cette
charge depuis le 4 mai 1829. Voici ce qu'il écrivit à l'évêque
de Québec :
« Collège Anglais, Rome, 24 avril 1833.
i Monseigneur,
i Vous saviez sans doute que les papiers à moi adressés, touchant le siège de Québec, avaient fait fausse route et ne m'étaient parvenus qu'il y a quelques semaines, ayant été retenus à Naples, d'où le docteur Gradwell me les a envoyés par des étudiants allant au collège chinois. Pendant ce temps, et bientôt après mon retour d'Angleterre, au commencement de cette année, je reçus les copies de ces documents. Je les mis, sans perdre de temps, devant la congrégation de la Pro-
. ande, avec les réflexions que je crus les plus propres à promouvoir les vues prudentes de Votre Grandeur. Dans la dernière congrégation, l'affaire du Canada fut l'une des trois mises à l'étude et l'on prit certaines décisions qui, j'ai lieu le croire, n'ont pas été et ne seront pas communiquées à Votre Grandeur. L" fait est que le Pape a suspendu L'exécution de tons les décrets de cette assemblée', qui semblent ir été faits avec une précipitation et une inconsidération extraordinaires Mais il est bon que Votre Grandeur
sache, pour sa gouverne, quelles furent les décisions de la congrégation en question, et comme je suppose qu'elles ne vous ont pas été communiquées officiellement, je vais les mentionner ; t<> Il fut décidé d'accepter la démission si souvent offerte, de Mgr Pévêque de Telmesse ; 2° D'accepter aussi celle de Mgr Panet, Votre Grandeur, comme de juste, lui succédant ; 3° L'abbé Turgeon ne fut pas accepté pour coadjuteur, parce qu'on le suppose hostile aux Sulpiciens ; mais un autre a été nommé, dont le nom m'était auparavant inconnu, je crois que c'est celui de l'abbé Saint-Germain, ou quelque nom semblable. Cette décision allait tellement au delà de ce que les amis des Sulpiciens croyaient prudent de faire, que l'abbé Thavenet fut le premier, je crois, à demander qu'elle ne fût pas de suite communiquée à Votre
Grandeur De fait, le Pape, au lieu de ratifier, comme
à l'ordinaire, les décrets de cette congrégation, a ordonné
de les tenir en suspens
« L'abbé Thavenet est infatigable à visiter tous ceux qui peuvent servir les intérêts de sa communauté ; il joue son rôle avec une admirable adresse, et il a les manières les plus insinuantes et les plus engageantes. Il passe à peine un jour sans aller à la Propagande pour pousser son affaire de l'avant, et de fait il n'a pas d'autre occupation que celle-là. » (a)
(a) Bnglish Collège Rome april 24, 1833.
My Lord,
Your Lordship was no doubt aware that the papers forwarded to me relating to the see of Québec miscarried, or rather never reached me, till a few weeks ago, having been delayed at Naples whither Dr Gradwoll had forwarded thera by somc students going to the Chinese Collège. In the mean time, soon af'ter my return f'rom England, at the beginning of tins yoar, I received the duplici of those documents. I lost no time in laying them before the Congrégation of
MGU TURGEON ÔcSlJ
Cette Lettre lit comprendre à Mgr Signay qu'il n'y avait pas de temps à perdre, si l'on voulait conjurer le danger dont
le diocèse était menacé, et il Tut décidé que M. l'abbé Maguiiv, qui s'était déjà rendu à Rome, en 1829, pour représenter l'evèque devant le Saint-Siège, y retournerait encore pour
Propagauda, together with suoh reflections as I thought uiight be useful in promotiug your Lordship's prudent wishes. In the last Congrégation, the business of the Church ol' Canada was one ol* the three points taken into considération, and certain décisions were inade, which I hâve reason to think havenot been and will not be coininunicated to your Lordship. The faot is that the Pope bas suspended the exécution of ail the decrees of that Congrégation which seoui to
hâve been inade with extraordinary haste and inconsiderateness Lut it is
proper that your Lordship should know, l'or your guidance what, were the décisions ut the Congrégation in question, and as I suppose they of course hâve not been ollicially communicated to you, I will mention theni : 1Q It was agreed to accept the résignation so often offerred of Mgr Bishop of Telmcsse j 2° To accept that alsu of Mgr Panet, your Lordship of course suooeeding ; 3° Abbé Turgeon was not accepted as Coadjutor becauit nappoxed to be hoxtile to the tSulpiciana, but another appointed, whose name was previously unknown to me, 1 think the Abbé à. Germain, or nome name li/ce it. This décision went so far beyond what the friends of the Sulpiciaus deemed prudent, that the AbbéThavenet was I believe the tiret to request that it might not be at once communicated to your Lordship... In fact, the Pope, intstead of ratijiiny an unual, the décréta of thiv Conyreyation, hau
ordered thtm ail to be kejjt in »uapen»e
ihe abbé Thavenet is indefatigable in his visits to every one who can be of
service to his body j he plays his part with admirable skill, and bas a most insi-
nuating address and manuers. lie hardly passes a day without going to Propagauda,
to puah forward his business, and bas in fact no other occupation but this. "
Laos son ouvrage intitulé " The last four Popes, " le Cardinal Wiscman rap-
e cet épisode de l'histoire de l'église du Canada, pour prouver que Grégoire XVI mettait quelquefois de côté les décisions des congrégations romaines. Voici ce pa.-iage intéressant : '• Cardinal Acton used to say that he uad kuowu as many &s eight or ten cases in which the Pope had refused to ratify the judgment of a
.regation, and had at Jength reversed it, upou cauonical grounds which had been overlooked by the many learned persons previously engaged in its discus-
. And this instinctive perception occurred in cases aÛectiug distant countries.
instance related to Canada. A distinguished bishop of that country fouud
i that the Pope demurred to a resolution pa.<sed by the Propagauda about it ;
I -n a few days, as he declared, fresh information arrived which l'ully justified
.'jrrcctnea« ol the sovereign judgment. "
faire nommer le coadjuteur élu et empêcher une nomination dont les conséquences auraient été désastreuses. L'abbé Maguire partit au mois de septembre, muni des instructions de Mgr Signay et de Mgr Lartigue, et emportant'avec lui les vœux du clergé et du peuple.
Mgr de Telmesse disait dans son mémoire : « 1° Gomment revenir sur cette affaire avec un gouvernement protestant, qui considère comme appartenant à la prérogative royale le droit d'intervenir dans la nomination de l'évêque?
Cette démarche aurait les plus graves inconvénients
pour la religion ; et pourrait môme engendrer un schisme, dans un pays où nous avons besoin de ménager le gouvernement, si l'on veut qu'il reconnaisse au civil l'évêque catholique de Québec, et où il y a de faux principes répandus parmi certains prêtres, amis du Séminaire de Montréal, que les ecclésiastiques ne doivent reconnaître comme évêques que ceux qui sont regardés comme tels par notre gouvernement civil. Surtout qu'on ne nous impose pas des évêques nommés par les intrigues, du moins indirectes, du Séminaire de Montréal ou de quelques autres, comme paraît l'avoir été M. Saint-Germain, curé de Saint-Laurent. Car comment la Propagande aurait elle deviné son nom à Rome ou auraitelle imaginé que M. Turgeon était hostile au Séminaire de Saint-Sulpice ? M. Saint-Germain n'a certainement pas les qualités principales que doit avoir un évoque pour être utile en ce pays : il aurait contre lui l'opposition de l'immense majorité du clergé et du peuple ; il ne s'est recommandé jusqu'à présent à nos yeux que par ses liaisons intimes avec les vues des Sulpiciens, et en désobéissant comme eux aux ordres des évêques, ainsi qu'à ceux du Saint-Siège, quoiqu'il
D'y ait rien à dire contre ses mœurs privées (a) ; et si le Séminaire de Montréal commençait une lois à recommander à Rome les évêques de ce pays, il ne cesserait pas jusqu'à ce que c'en fût fait de l'épiscopat parmi nous.
Les Sulpieiens ont obtenu à Rome, à ce qu'il paraît, que le nombre des étrangers surpassât toujours Le nombre des Canadiens dans le Séminaire de Montréal. M. Maguire fera aisément sentir l'absurdité d'une telle prétention : que ce serait ôter le pain des enfants du pays pour le donner aux étrangers ; qu'au contraire pour l'utilité de Saint-Sulpice, et le faire aimer des Canadiens, il faudrait que ceux-ci dominassent par les places et par le nombre dans la maison ; que nous avons ici assez de sujets pour suffire à tous les besoins du séminaire ; et que tous les étrangers de cette maison pourraient se retirer dans leur pays sans danger pour notre
église que c'était évidemment le désir et l'intention
du gouvernement britannique, comme il appert par l'extrait de la dépêche de Milord Goderich du 13 septembre 1831 (/;), et que Le gouvernement a demandé la cession des biens des Sulpieiens en Canada, autant de fois que ceux-ci ont demandé à faire venir des prêtres de France pour leur maison, savoir à oque du duc de Richmond, de Lord Dalhousieet de Lord Avlmer.
(a) " M. Saint-Germain, dit l'abbé Tanguay, qui prit une si grande part dans la fondation des deux communautés religieuses aujourd'hui si florissantes à Saint
i Laurent, reçut en 1803, par Mgr de Montréal, une magnifique médaille, présent . du Saint-Père. Il mourut le 3 décembre de cette même année, à l'âge de 75 ans. "
(b) " Je concours de plus en plus avec mes prédécesseurs pour blâmer la continuation d'une institution qui, au lieu de remplir par .ses proprei élèves (sujets anglais) les vacances qui ont lieu dans son corps, a été obligée 'le recruter ses
-mi un cl«-r^é appartenant a un pays étranger " (Dépêche de Lord
Goderich.;
« 3" Il faudrait insister pour qu'on ne permît pas à Rome
l'aliénation des biens de Saint-Sulpice en Canada
l'évêque de Québec ne pourra jamais le permettre en conscience ; et le gouvernement britannique n'osera consommer la transaction sans l'assentiment de ce prélat... le 16 février 1827, M. Roux écrivait de Rome que ce plan de cession serait la ruine de son institut en Canada
« 4° Que M. Maguire s'élève contre l'abus inouï dans l'Église universelle... que, sans le consentement de l'évêque de Québec, et même contre sa volonté expresse et celle du gouvernement civil, le supérieur du Séminaire de Saint- Sulpice à Paris envoie, quand il lui plaira, tel nombre de
prêtres étrangers ignorants ou habiles pour exercer
le ministère dans la paroisse de Montréal et dans tout le
district sans que personne ait droit d'y mettre le nez ni
d'examiner ces sujets »
L'archevêque cependant écrivit aux messieurs de Saint- Sulpice, pour les inviter à dégager leur responsanilité dans l'affaire de la coadjutorerie et à protester qu'ils n'étaient pour rien dans la substitution du nom de M. Saint-Germain à celui de M. Turgeon. Ces messieurs, après bien des délais et des refus, finirent par déclarer qu'ils n'étaient intervenus en aucune manière, soit à Rome, soit au Canada,et affirmèrent de la manière la plus positive qu'ils n'avaient plus d'agent à Rome depuis 1831.
M. Maguire n'en trouva pas moins, à son arrivée dans la ville éternelle, l'abbé Thavenet, sulpicien français, parti de Montréal depuis dix-huit ans, qui prétendait gérer toutes les affaires de Saint-Sulpice, tout comme s'il était agent du séminaire. Et de fait, il passait pour tel aux yeux de tous
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les cardinaux, et, comme le disait le docteur Wisemau, il déployait, à plaider ses causes, un zèle et une habileté extraordinaires. Avec un pareil avocat à Rome, on comprend que Saint-Sulpice pouvait facilement se passer d'un agent, (a) C'était lui qui avait fait nommer M. Saint-Germain par la congrégation de la Propagande.
Il déclara à M. Maguire que Saint-Sulpice de Montréal était informé par Saint-Sulpice de Paris de tout ce qui se faisait à Rome, et que lui recevait de Saint-Sulpice de Montréal, par le même canal, tous les détails des affaires ecclésiastiques du Canada. Il ajoutait : « Moi Thavenet ctois porter seul toutes les conséquences de mes démarches à Rome ; aucun blâme ne doit tomber sur Saint-Sulpice de Montréal. » D'après lui encore, il avait agi sans l'autorisation de ses
confrères de Montréal et même contre la défense de son supérieur de Paris !
L'abbé Maguire ne tarda pas à faire valoir ses réclamations et, le 16 décembre 1833, quelques jours seulement après son arrivée, il écrivit au Saint-Père la lettre suivante :
A Sa Sainteté Grégoire XVI.
Thomas Maguire, vicaire général de l'illustrissime et révérendissime Joseph Signay, archevêque de Québec, et son
(a) L'abbé Thavenet était arrivé en Canada en 1794 ; il en repartit en 1815, et fut chargé de régler les affaires d'argent que les communautés avaient, encore en Europe. Pendant dix ans qu'il eut à s'en occuper, il no rendit aucun compte satisfaisant, et les communautés subirent de.» pertes énormes grâce à la manière dont il avait géré leurs biens. La dernière reddition de comptes, qui l'ut acceptée comme règlement final, eut lieu en juin 1836. Mgr Signay le remercia «lu zèle et du désintéressement dont il avait fait preuve dans L'administration de affaire.-:. L'abbé Thavenet mourut à Rome, le 16 déc. 1844, à l'âge de 81 an.-.
député auprès du Saint-Siège, prend la liberté de se prosterner aux pieds de Votre Sainteté et de lui exposer humblement : — Que les longs délais du Saint-Siège à accorder l'institution canonique à M. l'abbé P. F. Turgeon, l'un des directeurs du Séminaire des Missions-Étrangères de Québec, et destiné à être coadjuteur de Québec, avaient rempli depuis quelque temps le cœur du dit seigneur archevêque de deuil, et sensiblement affligé le clergé de son diocèse ; mais que les bruits récents d'un projet à Rome de substituer le nom d'un certain individu inconnu au diocèse, à celui de M. l'abbé Turgeon, étaient venus augmenter les inquiétudes déjà accablantes du dit seigneur archevêque et de son clergé, et avaient répandu la consternation parmi les fidèles à un degré difficile à décrire ;— Que dans ces circonstances douloureuses, le dit seigneur archevêque, appuyé des dignitaires de son église et encouragé tant par son clergé que par les laïques les plus recommandables de son diocèse, s'est décidé, malgré les énormes dépenses qui doivent en résulter, à députer le dit Thomas Maguire vers le Saint-Siège, pour représenter très respectueusement à Votre Sainteté : — Que le dit seigneur archevêque connaissait parfaitement et respectait profondément l'ordre du Saint Siège, exprimé dans la lettre de Votre Sainteté du 8 août 1829. lorsque Votre Sainteté était Préfet de la sacrée congrégation de la Propagande, lequel portait qu'il fallait présenter au Saint-Siège plus de trois noms pour le choix des coadjuteurs de Québec ; mais que c'était l'intime persuasion du dit seigneur archevêque, aussi bien que de son illustre prédécesseur, le seigneur archevêque Pan et, de pieuse mémoire, que cet ordre devait affecter seulement les élections futures des coadjuteurs de Québec, m
mats non celle dr M. l'abbe Turgeon : — Que c'est sous cette impression et dans la meilleure foi, que le dit abbé Turgeon a été proclamé coadjuteur, par le dit seigneur archevêque, dans un mandement solennel adressé à son diocèse ; — Qu'il a été reconnu et complimenté comme tel par le clergé et les autorités civiles du Bas-Canada ; — Qu'il a reçu l'approbation gracieuse de Sa Majesté Britannique, notifiée dan« une dépêche de Tun de ses ministres d'État, et qu'il a prêté le serment usité, au représentant de sa dite Majesté, le gouverneur général des Canadas ; — Qu'il a été nommé membre de la corporation du Séminaire de Nicolet, établissement précieux pour la religion en Canada, et a été reconnu en cette qualité au civil ; — Enfin que le dit abbé a été créé vicaire général du dit seigneur archevêque et a dès lors et depuis partagé avec lui l'administration de son immense diocèse. Votre pétitionnaire prend respectueusement la liberté d'appeler toute l'attention de Votre Sainteté sur cet état de choses et de la supplier humblement de prendre en sa considération la plus sérieuse les scandales déjà occasionnés au Canada par la présente question et les inconvénients encore plus graves qui pourraient résulter d'un plus long délai de la confirmation de l'élection de M. l'abbé Turgeon.
« Parmi ces inconvénients, il convient de signaler à Votre Sainteté, comme l'un des plus considérables, la quasi-impossibilité de revenir sur l'élection de M. l'abbé Turgeon, avec un gouvernement protestant, qui, loin de reconnaître la suprématie du Pape, s'arroge, comme prérogative de sa couronne, le droit d'intervenir dans la nomination des évoques
de Québec Et cette opinion, appuyée sur de nombreux
faits, n'est pas particulière au dit seigneur archevêque et à
son clergé : elle est partagée par tons les hommes éclairés qui connaissent les rapports qui existent entre le clergé catholique et le gouvernement de Sa Majesté Britannique. Parmi les personnages très versés dans la politique des Canadas, et bien instruits en particulier des difficultés en question, et dont l'opinion est d'un poids immense dans la présente circonstance, votre pétitionnaire se félicite de pouvoir offrir à Votre Sainteté le nom du seigneur évêque de Telmesse, qui a manifesté son sentiment sur ce sujet dans une lettre à l'adresse de Son Éminence le cardinal préfet de la Propagande, et encore ceux des seigneurs évêques de New-York et de Kingston, l'un et l'autre vicaire général du dit seigneur archevêque de Québec. Ces derniers se sont fortement prononcés sur le mérite transcendant de M. l'abbé Turgeon, ainsi que sur les graves inconvénients qui pourraient naître du délai en question, comme Votre Sainteté en verra la preuve dans les lettres ci-jointes que Son Éminence le cardinal Weld a eu la condescendance de fournir pour la présente occasion importante. Enfin votre pétitionnaire, pour rendre justice à la cause sacrée qu'il plaide auprès de Votre Sainteté, doit mentionner que M. l'abbé Turgeon a réuni les suffrages de tout le clergé et du peuple canadien, sans qu'une seule voix se soit élevée contre sa nomination ; et que loin de briguer l'épiscopat, ce prêtre refusa de la manière la plus positive, en 1825, l'offre de cette dignité, à la mort de feu le seigneur Joseph-Octave Plessis, archevêque de Québec, et que, dans la présente circonstance, il n'a cédé qu'avec peine aux pressantes sollicitations d'amis de la religion, d'hommes les plus respectables du clergé canadien. — Quant à l'opposition au choix de M. l'abbé Turgeon, que la
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rumeur attribue à la congrégation de Saint-Sulpice de Montréal, votre pétitionnaire ose croire que Votre Sainteté i pleinement convaincue que cette assertion est donnée de fondement, lorsqu'EUe aura lu, dans les pièces ci-jointes, le désaveu formel de cette congrégation, de toute agence ou intervention, soit à Rome, soit au Canada, relativement à l'élection du coadjuteur de Québec. — Dire que M. l'abbé Turgeon est hostile à la congrégation de Saint-Sulpice, sans produire aucun fait positif, serait une accusation vague et indigne d'être accueillie et placée dans la balance de la justice. Au contraire, j'ose affirmer de la manière la plus solennelle qu'aucun membre du clergé canadien, à l'exception peut-être de trois ou quatre, n'a vécu, ces années dernières, dans une plus grande intimité avec les messieurs de Saint-Sulpice que M. l'abbé Turgeon. — Mais peut-être regarde-t-on comme une hostilité l'opposition que ce monsieur a toujours manifestée à la cession des biens de Saint- Sulpice. Si cela est un crime, M. l'abbé Turgeon le partage avec les évoques, le clergé et la masse entière du peuple, et de plus avec l'une des branches de la législature, la Chambre d'Assemblée, autorité suprême dans le Bas-Canada. Ce considéré, votre pétitionnaire, pour et au nom du dit seigneur archevêque de Québec, supplie humblement Votre Sainteté de fermer les yeux sur les défauts de forme qui pourraient s'être glissés, mais par une erreur de faits seulement, dans l'élection de M. l'abbé Turgeon ; et de vouloir bien, dans sa bonté paternelle, se rendre aux vœux de L'église du Bas- Canada, en confirmant cette élection dans Le plus court délai. Et votre pétitionnaire ne cessera de prier, o
« Tho. Maguire, Ptre. »
«J'attendais, raconte M. Maguire, le résultat de ma pétition, aves le calme de l'innocence et la conviction du succès, lorsqu'on me notifia officiellement, le 1er février, que la Sacrée Congrégation avait admis à la vérité la réclamation en faveur de M. l'abbé Turgeon, mais qu'elle avait recommandé en même temps de n'expédier ses bulles, qu'autant que je déclarerais formellement que ce monsieur ne s'opposerait jamais à
l'admission de Sulpiciens français au Séminaire de Montréal
Je répondis que je ne pouvais charger ma conscience d'une telle responsabilité ; que mes instructions ne m'autorisaient point à cela ; et que, d'ailleurs, d'après la déclaration écrite de Saint-Sulpice qu'il ne s'était mêlé ni à Rome, ni au Canada de l'élection de M. l'abbé Turgeon, on ne pouvait avec toute la sagacité humaine, soupçonner au Canada une difficulté de cette nature, ni par conséquent me fournir des instructions, à ce sujet »
« L'information que je reçois, écrivait M. Maguire au secrétaire de la Propagande, déchire mon âme de douleur, parce que la condition dont il s'agit sera très probablement rejetée par M. l'abbé Turgeon, qui cherche à éviter le fardeau de Pépiscopat,etque,dans cette circonstance, l'église du Canada, déjà en proie à tant de malheurs, sera exposée à un surcroît de scandales. Une lutte d'une douzaine d'individus étrangers au Canada, soutenue avec succès pendant treize ans contre les évêques et un clergé indigène de près de trois cents prêtres, l'honneur du sacerdoce, et dont la régularité est passée en proverbe, et en même temps contre un demimillion de catholiques que compte le Bas-Canada, est un phénomène dont les annales de la religion ne fournissent point d'exemple
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Km, dit-on, les évéques du Canada veulent envahir 1rs biens de Saint-Sulpice, comme ils ont envahi ceux des Missions- Étrangères de Québec. Mon âme a frémi d'horreur en entendant
l'antre jour, pour la première fois, cette accusation contre des hommes d'un mérite transcendant et qui ont honoré leur état par toutes les vertus épiscopales. Je repousse avec indignation, avec horreur cette inculpation. »>
On voit que quelques personnages ne se gênaient pas pour ruiner la réputation des évoques de Québec. Mais M. Maguire n'eut pas de peine à réfuter ces calomnies absurdes, et un témoignage signé des messieurs du Séminaire de Québec, et qu'il reçut quelque temps après, acheva de détruire à jamais l'effet qu'avait pu produire cette infâme accusation.
Pendant que tout cela se passait à Rome, les esprits continuaient d'être très excités et très inquiets à Québec. Une lettre de Mgr Signay à M. Maguire nous met parfaitement au fait de la situation.
«J'étais d'opinion, dit le prélat, que le clergé devait attendre de vos nouvelles avant de faire aucune démarche pour appuyer les recommandations déjà envoyées à Rome, en faveur de M. Turgeon. Mais les bruits qui couraient au moment de votre départ, ayant pris un caractère plus sérieux, le clergé de Québec et des environs a cru qu'il était pressant d'adopter quelque mesure propre à détourner L'effet des manœuvres que, suivant les apparences, L'on fait jouer à Rome, pour empêcher la nomination du coadjuteur que j'ai demandé. Il s'est en conséquence assemblé et a passT; les ilutions que vous trouverez sur la feuille marquée A. lesquelles ont été suivies d'une requête à moi adressée et
d'une supplique au Pape, qu'on m'a prié de vous transmettre sans délai, afin que vous la déposiez aux pieds de Sa Sainteté...
« Il est à props que vous sachiez que, sur deux cent soixante-quatorze prêtres qui composent le clergé du diocèse, non compris les membres du Séminaire de Montréal, et les missionnaires du district de Gaspé, huit seulement ont refusé
de signer la supplique Il est digne de remarque que
tous les prêtres français, non sulpiciens, du diocèse, ont signé la supplique avec grand plaisir. »
Enfin, le 28 février 1834, le Saint-Père signa les bulles qui nommaient M. Turgeon évêque de Sidyme, et coadjuteur de Mgr Signay. Elles furent données sans conditions, et le nouveau prélat n'eut aucune promesse à faire au sujet de l'admission des Sulpiciens français au Séminaire de Montréal. Le cardinal préfet de la Propagande, en lui transmettant le document pontifical, se contenta de l'exhorter à prêcher la paix et la concorde entre le clergé séculier et les membres du Séminaire de Montréal. Les amis de cette maison avaient poussé le zèle jusqu'à faire croire aux cardinaux que les Sulpiciens avaient été les premiers missionnaires du Canada ! c'est pourquoi le cardinal Pedicini ajoutait dans sa lettre à M. Turgeon : « Vous devez vous rappeler, vous et le clergé séculier, que cette congrégation par qui la religion chrétienne a été fondée au Canada, bien qu'affligée et diminuée par les malheurs des temps, est digne d'une bienveillance et d'une mémoire éternelle. » (a)
(a) " Prseterea te clerumque s^eeularem memores esse oportet, quod is hominum ordo, a quo fides chrisiiana in Canada fundata est, quantumvis nunc afflictus et calamitate temporum imminutus, tainen aeterna mcinoria bcncvolontiaquo dignus videtur."
La nouvelle de l'arrivée des bulles causa une joie universelle parmi le clergé du Bas-Canada, qui assista en foule à la consécration du coadjuteur, le 11 juin 1834. Cette imposante cérémonie eut lieu dans la cathédrale, et fut présidée par Mgr Signay, assisté de Mgr Lartigue et de Mgr Gaulin. M. le grand vicaire Cadieux, qui fit le sermon, adressa, en terminant, ces paroles au nouveau dignitaire : « Je dirai que votre qualité d'élève, de disciple, de compagnon et d'ami d'un prélat illustre, dont la mémoire sera toujours chère à ce diocèse, Mgr J. 0. Plessis, votre voyage avec lui jusqu'au siège de l'Église catholique, votre approche près du tombeau des martyrs, nous sont une garantie de votre zèle apostolique, et qu'avant que nous vous eussions choisi, vous l'aviez été dans le ciel. »