CHAPITRE II
Traversée de l’océan.—Lettre de Mgr de Lauberivière à sa mère.—Ravages de la maladie parmi les passassre.—Dévouement de l’évêque. —Miracle attribué à sa prière.—Arrivés 4 Québeo.—Sa maladie et sa mort.—Deuil universel, —Lettre de Mgr de Grenvble.—Éloge par Mgr de Pontbriand.
La traversée de l'océan fut des plus heureuses, jusqu’au grand banc de Terre-Neuve, où le Rubis arriva, après seulement vingt-deux jours de marche ; un bon vent continuait de souffler, les passagers jouissaient d’une santé parfaite et tout semblait annoncer une prochaine et joyeuse arrivée à Québec. Mgr de Lauberivière ne tarda pas à gagner l’affection de ceux qui avaient l'honneur de se trouver avec lui sur le même vaisseau. L'un de ses compagnons, le Père Ganot, écrivait : « On peut dire, pour faire son éloge en deux mots, qu’à l’âge de vingt-huit ans seulement, c'était un prélat accompli, d'une douceur qui attirait tous les cœurs, d'une prudence consommée, d’une sainteté qui le faisait infiniment respecter ; en un mot, c'était un apôtre, un saint, qui n’était point gêné et qui ne gênait personne. A peine fns-je sur le vaisseau, qu’il voulut bien m'’honorer de sa confiance, et, si j'ose franchir le terme, de son amitié. Toute ma consolation de mon côté était de pouvoir profiter de ses lumières et de ses bons exemples, et il ne se passait presque point de jour où je ne fusse enfermé dix heures avec lui; mais je ne prévoyais pas combien de larmes devait me coûter cette union qui me paraissait si honorable et si avantageuse.
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» Jeunesse, grâces extérieures, dit Mgr de Grenoble, talents naturels et acquis, prudence prématurée, c’étaient autant d'avantages qui se réunissaient à toutes les autres qualités encore plus estimables, pour assurer, par son moyen, l’exécutiou des desseins qu’il paraissait que Dieu avait sur lui pour la propagation de son culte. Aussi, commença-t-il, dans le
vaisseau même chargé de le transporter, à mettre en usage tous les dons qu'il avait reçus.»
Arrivé le 3 juillet sur le grand banc de Terre-Neuve, Mgr de Lauberivière écrivit, le lendemain, la lettre suivante à sa mère :
« Je profite, madame ma très chère mère, de l’occasion qui se présente de vous donner de mes nouvelles. Nous sommes arrivés sur le grand banc de Terre-Neuve, où nous arrivâmes hier, en vingt-deux jours, il ne reste plus qu'environ cent lieues d’ici à Québec. (a) J'espère que nous les ferons aussi
heureusement que nous avons fait celles que nous avons devers nous.
«Nous avons pêché et mangé de la morue fraîche; ce matin, nous en avons pris d’une belle taille ; le Seigneur nous à favorisés jusqu'ici, je ne me suis presque pas senti de la mer, M. Paris (b) en a été malade ; mais il va bien actuellement. Je vous supplie de faire savoir de ses nouvelles à sa famille, aussi bien que de celles de Jourdan, qui s’est toujours bien porté. C’est à la hâte que j'ai l'honneur de vous écrire, par des bâtiments de pêcheurs que nous rencontrons.
(a) La distance est de quatre cent: lieues. Il y a erreur du copiste. (&) Secrétaire de l’évêque.
« Permettez que mon père trouve ici lés assurances de mon respect; mes frères et sœurs, ceiles de ma tendresse.
« J’ai l'honneur d’être, avec un tendre et profond respect, « Madame ma très chère mère, « Votre très humble et obéissant serviteur et fils, «+ Frs-Ls, Evêque de Québec»
Quelques jours après avoir écrit cette lettre, l’évêque aurait pu en adresser une autre d’un tout autre caractère, et remplie des détails les plus navrants. Un jeune novice jésuite, appelé Régent, fut attaqué d’une fièvre maiigne, qui exigea les soins les plus vigilants, lorsqu'on était encore à quatre cents lieues de Québec. IL entra cependant en convalescence, «mais sa maladie n’était qu’un présage imparfait de celle dont tout le vaisseau devait être infecté. Etait-ce peste, comme quelques-uns ont voulu l’assurer, je n’en crois rien, dit le Père Canot déjà cité. Quoiqu'il en soit, c'était un bien triste spectacle de voir de pauvres malheureux, les uns sans mouvement, les autres agités d’une fièvre si vioiente que quelques-uns se sont précipités dans la mer, d’autres poussaient des hurlements si affreux qu'on les entendait de toute part dans le
. vaisseau. Il n’y à point de cachot qui puisse vous donner une idée de la misère où ils étaient,
« Représentez-vous un endroit, grand comme nos galetats, où la lumière ne pénêtre presque jamais, et où à peine peuton marcher droit, tout rempli de paillasses, au-dessus desquelles sont des toiles de la longueur d’un homme et de largeur de deux pieds, attachées par les deux coins à des clous, qui servaient également de lits à ces pauvres malheureux, de sorte qu’il y en avait près de quatre cent dans un
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si petit espace. Dans un état si triste, nous autres prêtres, aurions-nous été oisifs ? Je vous donne à penser ce qu'on fait et ce qu'on doit faire dans ces circonstances. Cependant le mal augmentait et nous tâchions de nous approcher le plus que nous pouvions de Québec. L’équipage dépérissait de jour en jour, et à peine avions-nous qui pût faire la manœuvre. Les officiers étaient obligés de la faire eux-mêmes, et quiconque avait de la force mettait la main à l’œuvre. Nous avions beau arborer le pavillon qui est le signe de l'incommodité et qu’on a besoin de secours, qui que ce soit ne venait.
« De là aux environs, le bruit s'était répandu que le vaisseau du roi était pestiféré, et en vain tirait-on le canon, au bruit duquel on doit apporter des rafraichissements au vaisseau.
« Voulions-nous aborder avec notre chaloupe, on ne nous voulait point recevoir, et on regardait ceux qui y étaient, comme gens frappés de contagion.»
On peut se figurer la douleur du pauvre évêque au milieu de tant de calamités ; on peut aussi se faire idée de ses actes de zèle et de dévouement. « Le prélat, dit le Père Galpin, jésuite, ne s’épargnait pas plus que 1e Père Canot qui deux fois a pensé mourir. Comme un nouveau Charles Borromée, il s'offrait mille fois, chaque jour, à toutes les horreurs de la mort, en se dévouant avec intrépidité au soulagement de tous ceux que le mal attaquait; secours spirituels, secours temporels, rien ne lui coûtait ; il était prêt à donner sa vie pour sauver les autres.» Quelle consolation pour les pauvres malades que d’avoir un tel pasteur pour compâtir à leurs souffranceset surtout pour leur apprendre à les donner à
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Dieu ! Quelle heureuse mort l’on faisait assisté par ce saint évêque !
C'est pendant que le vaisseau était ainsi ravagé par cette cruelle maladie, qu’un prodige fut opéré par sa pieuse intercession auprès de Dieu. Ure femme avait, dans un moment de trouble, laissé tomber son petit enfant dans la mer. L'enfant disparut dans l’abîime. Dans sa désolation, la mère éplorée alla se jeter aux pieds du jeune et pieux évêque de Québec, à qui elle avait déjà vu opérer tant de prodiges de charité. Elle avait foi dans l’intercession de celui qui se sacrifiait si entièrement pour les autres. Le saint jeune homme se mit aussitôt en prière, dans la simplicité de son cœur, et Dieu récompensa la foi de l’un et de l’autre. L'enfant reparut porté sur les flots, et les heureux témoins de ce prodige remarquèrent qu’il tenait sans cesse les yeux fixés sur ceux du prélat, qui lui-même tantôt regardait l'enfant et tantôt regardait le ciel. Enfin les matelots, qui avait descendu une chaloupe à la mer, prirent le pauvre enfant qui flottait sur les vagues. et le rapportèrent plein de vie et de santé à son heureuse mère. (a)
Cependant la fièvre continuait à se répandre à bord du navire ; presque tous étaient frappés : aumôniers, prêtres, officiers, médecins, pilotes, etc. (b) Une fois rendus au Bic, à cinquante lieues de Québec, les malheureux voyageurs se crurent perdus sans ressources, il semblait impossible d’aller plus loin, et aucun secours ne semblait devoir venir. Enfin quelques marins moins malades que les autres s’offrirent
(a) Récit de M. Rufin de la Maraudière.
(6) Lettre du P. Canot.
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d'aller en chaloupe à Québec, et, quelques jours auprès, deux bâtiments vinrent au secours du Rubis. L'un d'eux repartit de suite, emportant le plus qu’il put de malades, et l’autre demeura avec le vaisseau du roi. Un aumônier qui était aussi descendu pour secourir les malades fut de suite atteint lui-même par le terrible fléau et forcé de retourner à Québec. Un sulpicien, compagnon de l’évêque, mourut de la fièvre et fut enterré à Kamouraska.
A mesure que l’on approchait de Québec, tous ceux qui pouvaient le faire, quittaient les vaisseaux et se faisaient conduire à terre, en chaloupe ou en canot.
Mgr de Lauberivière, qui avait pendart longtemps résisté aux sollicitations et aux prières de tous les officiers, crut qu’il était de son devoir de gagner sa ville épiscopale, maintenant que sa présence n'était plus nécessaire au milieu des victimes de la maladie. Il prit un canot que l’on avait envoyé exprès pour lui, et il arriva à Québec, le 8 août 1740, à sept heures du soir. Préservé jusque-là de tout malaise, jouissant d'une parfaite santé, et surtout de la réputation d'un saint, il fut reçu avec tous les honneurs imaginables. « Tous les officiers, tout le clergé, les religieux, les différents corps de ville et tout le peuple étaient accourus sur le rivage pour y recevoir le saint Charles et le saint François de Sales de notre siècle, » (a) On peut en effet se faire une idée de la joie des fidèles à la vue de leur évêque, en songeant que la ville élait privé, depuis cinq ans, de la présence du premier pasteur, et que celri qui venait occuper le siège épiscopal, su présentait avec tous les charmes de la jeunesse et de la
(«) Lettre du P, Canot.
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sainteté. « Il fut accueilli, disent les annales des Ursulines, et complimenté du clergé de toute la ville, avec une joie qu’il n’est pas possible d'exprimer. Les grands et les petits se disputaient le plaisir de le voir. Aussi était-ce un prélat des plus distingués, joignant à une illustre naissance toutes les belles qualités du corps et de l'esprit, propres à faire un grand évêque ; mais pardessus tout, une vertu, une prudence et une sagesse qu’on aurait admirées dans un homme de soixante ans, quoiqu'il n’en eût que vingt neuf. »
Après avoir fait son entrée à la cathédrale, le même soir de son arrivée, Mgr de Lauberivière alla demeurer au sémiuaire, où on lui avait préparé un appartement. On voit dans les annales de l’'Hôpital-Général que, deux jours après, il prit le diner chez l’intendant, et qu’il se proposait de visiter, le même jour, les religieuses de cette communauté. Mais quelqu'un lui fit remarquer que, n’étant pas les plus anciennes, d’autres qu’elles devaient avoir l’honneur de ses premières visites; ce qui fait croire qu'il alla aux Ursulines et à l’'Hôtel-Dieu.
L'hôpital de cette dernière maison était remplie des infortunés compagnons de voyage de l’évêque, et la mère Sainte- Hélène écrivait : «Je n’ai jamais vu tant de malades chez nous : les. salles, greniers, parloirs extérieurs, tout en est plein, et à peine pouvons-nous passer entre leurs lits ; tous deviennent noirs comme des nègres, sitôt qu’ils sont morts.» Mgr de Lauberivière ne devait pas tarder à éprouver les conséquences des soins qu’il leur avait donnés dans le bateau. Le 13 août, cinq jours après son arrivée, il fut frappé à son tour ; «le 14 et le 15 la fièvre ne donna pas d'indications mortelles, le 16 elle redoubla ; les transports suivirent, enfin
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Au commencement de sa maladie, « on voulut, dit le Père Calpin, le transporter à l'Hôtel-Dieu, où on l'aurait infiniment mieux traité que dans le Séminaire, où, malgré les attentions qu'on pouvait avoir, il lui manquait assez de choses ; tout fut inutile ; il regardait sa santé comme l'affaire de la Providence, qui la conserverait, si elle le jugeait expédient pour la gloire de Dieu...
« La maladie qui change l’homme, nous fit toujours voir le prélat ce qu'il était ; ce n’était que paroles de douceur, ses discours n'étaient que pour s'offrir au Seigneur, s’estimant heureux de quitter la vie, dans un pays où le zèle seul l'avait conduit.» Pendant la nuit qui précéda son décès, il fit plusieurs recommandations à M. Jacrau, prêtre du séminaire, et lui dit qu’il n’avait point eu le temps de faire de testament. « Si mon chapitre veut garder quelque chose de ma chapelle, ajouta-t-il, il peut retenir ce qu’il jugera à propos ; » et presqu'en même temps, il prononça ces mots: «Je meurs dans l'amour de mon Dieu et fidèle à mon roi. » (b)
Il légua aussi quatre cents francs pour les missions de l'Acadie et trois cent pour celles des Tamarois, « afin, disaitil, d'y faire connaitre le nom de Dieu. »
Mgr de Lauberivière occupait, quant il mourut, la chambre destinée au supérieur du séminaire. jusqu’à ces dernières
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(a) Lettre de MM. Benuharnois et Hocquart.
(@) La chapelle de l’évêque fut envoyée à sa famille qui la conserve religieusement. Son père envoyn an chapitre de Québec une lampe et un encensoir d'argent en échange de ln crosse épiscopale.
aunées. GCelte chambre fait maintenant partie du corridor qui conduit au nouveau séminaire.
Le gouverneur général et l'intendant firent prier le chapitre de procéder sur-le-champ à sou inhumation, afin d’empêcher l'épidémie, dont le prélat venait de mourir, de se répandre daus la ville. Le doyen s’empresssa d’obtempérer à leur désir, quelque grande que fût son afiliction, et, le mème soir, le corps du jeune évêque fut transporté à la cathédrale et déposé dans la tombe, à côté de celle de Mgr de Laval. « La solennité des funérailles eut lieu seulement le 22 septembre. Deux saints dormaient donc ainsi l’un près de l’autre, bien distincts par l’âge, mais également chers à Dieu et aux hommes. » (a)
Quand on apprit cet événement lamentable, de la mort de l’'évèque, ce fut un cri de douleur universelle dans toute la ville. « On le pleura, écrit le Père Canot, et on le regretta amèrement. Le jour qu’il mourut, fut et sera peut-être celui où il se versa plus de larmes à Québec. La consternation y fuu si générale, qu’on n’entendit que cette parole : notre saint évéque est mort... on a été obligé de déchirer plusieurs de ses collets pour les distribuer au peuple, qui lui attribue déjà des miracles.
«Tout ce qu'il possédait ressentait la pauvreté évangelique. Ses habits, sa soutane de cérémonie étaient de laine, son diamant ou plutôt son anneau était de dix écus seulement. La seule richesse qu’on ait trouvé dans une boite qui s'ouvrait par un secret, était une chemise de crin, une ceinture, trois disciplines teintes de sang, et une autre de fer
(a) M. l’ubbé G. Côté—Travaux d'excavation faits en 1877 dans In basilique de Québec,
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Un autre père jésuite écrivait: « nous avons perdu un grand a:ni, les autres communautés un père, et l'Église un grand évèque.» Ces éloges ne furent pas les seuls qui se firent entendre pour bénir la douce mémoire de Mgr de Lauberivière. L'évêque de Grenoble, dont nous avons déjà cité la lettre circulaire, ne pouvait se consoler de la perte de son noble et saint enfant, qu’en songeant à la gloire et au bonheur dont il le pensait en possession dans le ciel: « Mgr l'évêque de Québec meurt comme il a vécu, en saint, et en saint-que les siècles les plus purs du christianisme eussent vénéré comme un martyr de la charité, n'ayant pu devenir un martyr de la foi, bonheur auquel il y a lieu de croire qu'ii ne se fût pas refusé, si tels eussent été sur lui les desseins de Dieu.
« Quant à nous, nous l’avions perdu pour cette province, nous le regagnons, de même que ses diocésains, pour le ciel. »
Une année après le décès de Mgr de Lauberivière, son successeur, Mgr de Pontbriand, commençait son mandement d'entrée en rappelant la sainteté de celui dont il venait prendre la place. Il disait à ses diocésains combien il partageait leur légitime douleur pour la perte immense qu'ils venaient de faire ; et il leur demandait de répandre pour lui-même devant le Seigneur, des larmes qui étaient inutiles
pour le vertueux prélat que le ciel avait déjà récompensé et couronné.
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