LES ÉVÊQTJES ET ARCHEVÊQUES DE PARIS
Et non-seulement personne n'a mieux peint que lui les personnages de son temps, mais il a puisé dans ce temps même, cette libre allure, cette hardiesse dans le langage, ces rudes et primitives qualités, auxquelles vingt ans plus tard seront ajoutées la suprême distinction et l'élégante régularité, que Louis XIV mettra en honneur. Les Mémoires du cardinal de Retz lui ont survécu et plaident sa cause devant la postérité. Catilina passe, Salluste reste, dit A. Houssaye ; ce qui a survécu à l'empire romain, ce n'est pas Tibère qui règne, ni Thraséas qui complote, c'est Tacite qui surprend l'âme de l'empereur et du conspirateur, pour donner à leur secrète pensée l'éternité de sa parole souveraine.
Les observations abondent dans les Mémoires, Retz soigne particulièrement la théorie, et bon nombre de ses maximes ne seraient pas désavouées par la politique moderne... « Les peuples, dit-il, sont las devant que de s'apercevoir qu'ils le sont. » Et ailleurs : ^ Il n'y a rien où il faille plus de précautions, qu'en ce qui regarde les peuples, parce qu'il n'y a rien de plus déréglé ; il n'y a rien où il les faille plus cacher, parce qu'il n'y a rien de plus défiant. ^ Ou bien : « On a plus de peine dans les partis à vivre avec ceux qui en sont, qu'à agir contre ceux qui y sont opposés. »
^ Le peuple, remarque-t-il encore, leva le voile qui doit toujours couvrir tout ce que l'on peut dire, tout ce que l'on peut croire du droit des peuples et de celui
des rois, qui ne s'accordent jamais si bien ensemble que dans le silence. 55 II a véritablement l'intuition du droit et des chartes contemporaines quand il dit :
« Les rois qui ont été sages et qui ont connu leurs véritables intérêts, ont rendu les parlements dépositaires de leurs ordonnances, particulièrement pour se décharger d'une partie de l'envie et de la haine que l'exécution des plus saintes et même des plus nécessaires produit quelquefois. Ils n'ont pas cru s'abaisser en s'y liant eux-mêmes : semblables à Dieu qui obéit toujours à ce qu'il commande une fois. Les ministres qui sont presque toujours assez aveuglés par leur fortune, pour ne se pas contenter de ce que ces ordonnances permettent, ne s'appliquent qu'à les renverser ; et le cardinal de Richelieu plus qu'aucun autre y a travaillé avec autant d'imprudence que d'application. Il n'y a que Dieu qui puisse subsister par lui seul. Les monarchies les plus établies et les monarques les plus autorisés, ne se soutiennent que par l'assemblage des armes et des lois ; et cet assemblage est si nécessaire, que les unes ne se peuvent maintenir sans les autres. Les lois désarmées tombent dans le mépris ; les armes qui ne sont pas modérées par les lois tombent bientôt dans Tanarchie. La république romaine avoit été anéantie par Jules-César ; la puissance dévolue par la force de ses armes à ses successeurs, subsista autant de temps qu'ils purent eux-mêmes conserver l'autorité des lois. Aussitôt qu'elles perdirent leur force, celle
des Empereurs s'évanouit; et elle s'évanouit par le moyen de ceux mêmes qui, s' étant rendus maîtres et de leur sceau et de leurs armes, par la faveur qu'ils avoient auprès d'eux, convertirent en leur propre substance celles de kurs maîtres, qu'ils sucèrent, pour ainsi parler, à l'abri de ces lois anéanties. L'empire romain mis à l'encan, et celui des Ottomans exposé tous les jours au cordeau, nous marquent par des caractères bien sanglants l'aveuglement de ceux qui ne font consister l'autorité que dans la force. »
Si l'œuvre est remarquable, l'homme ne l'est pas moins, et pourtant plus à plaindre qu'à admirer. Il était de ceux qui ont des vanités sans proportion avec leur mérite, et qui sont plus affamés de jouissance que de travail. On a plus d'un exemple des excès où peuvent se porter ces sortes d'intelligences, ambitieuses, avides et impuissantes. Où qu'on les place, quoi qu'on les fasse, à quelque fortune qu'on les lace, parce qu'ils voudront toujours s'élever trop au-dessus de leur position, ils paraîtront toujours au-dessous.
Chez le cardinal de Retz tout est génie ; seuls le soin et l'étude ont manqué ; il voulut sans cesse tenir le pavé, suscita les plus grands désordres sans avoir aucun dessein formé de s'en prévaloir, fut au résumé un homme de grands talents, qui lui servirent peu, mais ne fut pas un grand homme. Doué des plus étonnantes facultés, de la mémoire la plus vaste, de l'éloquence la plus entraînante, brave autant que Condé,
habile comme Mazarin, fier comme Richelieu, il eut peu de jugement, et de sens, point du tout.
Dans une république, on parvient aux affaires par la volonté du peuple et des grands ; dans une monarchie parlementaire, où le peuple et le roi sont censés gouverner de concert, on y parvient par la volonté du roi contre celle du peuple, et plus souvent par la volonté du peuple contre celle du roi. Mais dans un état comme était celui de France au dix-septième siècle, il fallait parvenir par le souverain ou le renverser ; on ne pouvait songer à s'imposer à lui par la force. Retz oublia qu'il n'est rien de plus dangereux pour un sujet, que de se rendre redoutable à son roi, et prétendit devenir premier ministre malgré le conseil et malgré la régente ; c'était foUe.
La grande force des ministres absolus, tels que Richelieu ou Mazarin, était précisément leur dévouement, dont on avait lieu de se tenir pour assuré, et d'où provenait la confiance que les souverains mettaient en eux. Quant à Gondi , il ne songeait point à faire une révolution, mais il espérait devenir le ministre nécessaire, en mettant toutes choses si bas, qu'on eût été heureux de l'accepter comme un sauveur. Par le fait, il n'y avait pour l'abbé de Retz, désigné archevêque de Paris, de chemin à l'élévation que celui du ministère, et de chemin au ministère que l'attachement à la cour. Mais il eût fallu pour cela montrer un dévouement entier aux intérêts de la régente, à
ceux de son autorité et de celle qu elle devait conserver au roi. Ce fut le grand art de Mazarin et ce sera toujours la marche la plus sûre auprès des souverains dont le pouvoir, affermi par sa nature, n'est combattu que par les circonstances. Tel était le plan d'ambition que pouvait suivre le coadjuteur ; il n'était pas infaillible, l'ambition n'a rien qui le soit, mais il était probable et surtout c'était le seul possible dans l'exécution. Le cardinal aurait dû voir que le résultat vraisemblable de la guerre civile qu'il allumait, était un accommodement, soit que Mazarin fût chassé, soit qu'il ne le fût pas, et présumer que la régente, dès qu'elle serait maîtresse, ou le roi dès qu'il serait majeur, ne pardonnerait pas à un archevêque de Paris d'avoir été le boute-feu de la sédition et d'avoir soulevé la capitale.
De ces menées, il ne tira d'autre fruit que des querelles avec Mazarin et le plaisir de braver impunément un ministre, qui savait dissimuler les injures, mais qui ne les oubliait pas; il le vit bien quand il lui fallut donner la démission de sa place, et qu'il ne put même demeurer archevêque. Il dut n'être rien, pour avoir voulu être tout, et paraître devant Louis XIV, qui le traîta comme un homme qui n'avait été rien de ce qu'il devait être.
Retz honore le titre de chef de partie dit la Harpe, et il a tort. On peut admirer un chef de parti comme on admire tout ce qui est au-dessus du médiocre, on
ne peut honorer que ce qui est juste. Cet homme, qui dans ses écrits a tant raisonné sur les principes de l'ambition, manqua entièrement au premier de tous, qui est d'avoir un objet; il se persuada être glorieux, pour un archevêque, de se faire chef de sédition, pour un homme d'Etat, de troubler tout le royaume uniquement afin de renvoyer un ministre.
En dernier résultat, il fut cause de quatre années de guerre civile, parce qu'il avait du goût pour la faction, et le reste de sa vie fiit employé à l'expiation d'un pouvoir employé à faire du mal. Il n'y a là rien de grand ni dans les principes, ni dans les eflTets; il n'y a de louable que le repentir.