PREMIÈRE PARTIE
par exemple, où Gilles, métropolitain de Reims, fut blâmé d'avoir sacré un évêque à Châteaudun, cette ville ne devant point en avoir. Ce sont là de ces grands faits qui paraissent tout petits à la postérité.
Une des gloires de saint Germain est d'avoir deviné l'Université de Paris et d'en être en quelque sorte le premier fondateur.
Le clergé, qui seul avait conservé la notion des belles-lettres, et qui avait recuelli l'héritage de science du passé, au milieu de l'écroulement général, voulait en faire profiter les peuples où il portait la parole de Dieu.
Les Ecoles épiscopales de saint Germain , où les clercs venaient, sous sa conduite, enseigner la philosophie, l'histoire, les arts et les sciences ; voilà l'Université conçue, l'Université de la Cité qui n'a pas encore passé les ponts; l'Université sceptique d'aujourd'hui a été fondée par un évêque. Ecolière ingrate et indocile, elle a attendu d'être assez forte pour voler de ses propres ailes ; alors elle a renié son premier maître et a passé devant lui sans le reconnaître ; mais l'Eglise, qui sait que la reconnaissance n'est pas de la terre, a souri doucement, quoique un peu triste, et a fait des vœux pour l'enfant prodigue.
Au milieu de ses voyages et de ses travaux, Germain trouvait encore le temps d'écrire. Il composa un Traité sur la Messe qui est parvenu jusqu'à nous.
Jusqu'à sa mort, son influence sur son siècle fut immense. Un an avant, il écrivait sa Lettre à Brune-
haut, fameuse encore aujourd'hui, dans laquelle il la conjure de préserver le royaume des malheurs d'une guerre civile près d'éclater entre les deux frères Chilpéric et Sigebert. Le ton de cette lettre est digne mais pressant ; il conseille plus qu'il ne supplie.
Il avait déjà un pied dans la tombe et il parle avec cette autorité de l'homme qui a beaucoup vécu et qui va couronner une longue vie par une sainte mort.
Saint Germain savait le jour de sa fin et l'attendait tranquillement ; elle arriva le 28 mai 576. 11 avait alors quatre-vingts ans.
On l'enterra solennellement à Saint- Vincent, qui prit de lui le nom de Saint-Germain-des-Prés. Il reposa avec son père et sa mère dans la chapelle de Saint- Symphorien.
Le roi Chilpéric avait fait son épitaphe en vers latins et Aimoin la retoucha ; ce n'était guère la peine de se mettre à deux pour composer une strophe aussi banale. Cette épitaphe peut s'appliquer à saint Germain comme à tout autre, à un évéque comme à un pape, à un prélat du VI® comme du i®^ ou du xv® siècle. « Miroir de l'Eglise, dit-elle. Père de son troupeau, asile des coupables, force de sa patrie. »
Les reUques de saint Germain, pour un motif ou pour un autre, firent à travers Paris et ses environs de nombreuses pérégrinations. En 734, Pépin et son fils Gharlemagne les firent exhumer et déposer dans le chœur de l'église qui portait son nom.
A l'époque des incursions des Normands, on les porta en Brie, puis près de Sens à Esmans, puis à un petit village du nom de Nogent-l' Artaud. Mais Téglise fut brûlée et le corps de saint Germain dut être déposé dans le lieu de sa sépulture première, d'où il fut enfin, et pour la seconde fois en 869, transféré au milieu du sanctuaire de l'église.
Un des disciples de saint Germain, saint Bertrand donna son nom à une église du Mans, et à Paris même une église primitivement dédiée à saint Jean-Baptiste prit le nom de Saint-Germain-le- Vieux.
Saint Germain fut un docte et puissant évêque; il eut le bonheur immense de venir à son heure et il sut en profiter. 11 fut en ces temps barbares le Richelieu de Childebert et de Chilpéric, et il eut de plus que son illustre successeur la gloire d'en être aimé.
Un intérêt commun unissait alors les évêques et les rois ; les rois avaient besoin des évêques pour aflermir leur puissance, ceux-ci se servaient des rois pour augmenter celle de l'Eglise. Durant tout le moyen âge, depuis Clovis jusqu'à Louis XI, les gouvernants de France ont été les évêques. Au-dessus du roi, au-dessus des hauts barons et des grands seigneurs était l'assemblée des évêques, et l'histoire de la France est étroitement unie à l'histoire de l'Eglise française.
Germain contribua puissamment à cet ordre de choses ; le passé, qu'il avait profondément étudié, lui servit à comprendre le présent et à deviner l'avenir.
Le rôle de son siècle, qu'il a dû pressentir, lui servit à comprendre le sien propre.
Ce rôle convenait admirablement du reste à ses apti^ tudes et à ses allures ; saint Germain ne fut pas un évéque pauvre et petit, il semblait ne pas dédaigner les riches vêtements, il tenait son rang à la cour, et ce rang était le premier ; son attitude commandait le respect; il avait la science des hommes, savait leur imposer, les entraîner ou les maintenir ; il était le représentant de la science, de Fesprit, du travail, des beaux-arts, de tout ce qu'il y a de grand et de noble sur la terre, il était surtout le représentant de Dieu !
Si j'avais à peindre saint Germain, je le représenterais à cheval , vêtu de sa longue robe d'évêque, et accomplissant à travers la France un des ces pèlerinages qu'il aimait tant, ou bien je le montrerais à la droite du roi Childebert, dans une des sales des Thermes, entouré de tous les courtisans, des chefs francs aux visages encore durs et presque barbares, vêtus de costumes de couleurs éclatantes, parlant haut et tous à la fois. Childebert s'entretiendrait avec le prélat, qui l'écouterait calme et souriant.
-. Alors saint Germain peut avoir soixante ans; ses cheveux sont presque blancs, sa figure maigre, son œil fier ; on le traite avec respect, c'est le Père; on l'écoutequand il parle, mais il parle peu ; il a l'air faible, mais il est le plus fort