PREMIÈRE PARTIE
Depuis le xii'' siècle , à partir de l'épiscopat de Pierre Lombard, il ne se passe pas de jours sans qu'un cerveau plus ou moins savant ne devienne la proie de quelque idéologie nouvelle qu'il devra, bon gré mal gré, mettre au jour. Les évêques de Paris passent une partie de leur pontificat à discuter, plaider, réfuter, proscrire , dénoncer , condamner chaque mois une erreur nouvelle.
C'est une épidémie qui sévit tout particulièrement sur les docteurs de l'Université parisienne. Depuis le professeur jusqu'à l'élève, chacun est tourmenté d'une sorte de manie d'invention théologique, où les propositions les plus saugrenues sont merveilleusement soutenues.
L'un disait que l'essence de Dieu n'est et ne sera vue en elle-même ni des anges, ni des hommes; que cette essence est une dans le Père et dans le Fils, mais non dans le Saint-Esprit ; qu'en tant qu'amour et nœud des deux premières personnes de la Trinité, le Saint- Esprit ne procède que du Père, que la création est distincte de la créature , que le Diable ni Adam n'avaient de quoi se maintenir dans l'état d'innocence, que les âmes et les corps des bienheureux ne seront pas dans le ciel empyrée avec les anges, mais dans le ciel aqueux ou cristallin au-dessus du firmament, etc., etc.... Impossible d'établir la nomenclature exacte de toutes les opinions qui furent avancées dans l'espace de quatre cents ans, sur la matière philosophothéologique.
L'activité de l'esprit, se trouvant sans objet, parait ainsi s'être reportée sur les questions religieuses, faute d'autre aliment, peut-être par un secret dessein de la Providence qui voulut ainsi prouver la toute-puissance de la doctrine chrétienne, en l'exposant pendant une période si longue à des dangers si renouvelés dont elle devait sortir victorieuse.
C'est ainsi qu'un Guillaume, orfèvre, et quelques prêtres, après avoir affirmé que chaque chrétien était membre de Jésus-Christ, enseignaient que Dieu le Père s'était incarné dans Abraham comme Dieu le Fils dans Jésus-Christ. Ils qualifiaient le pape d'Antéchrist et appliquaient à Rome les textes des Ecritures qui concernent Babylone.
Il est à remarquer que les Luthériens en feront autant deux siècles plus tard et ne désigneront la Ville-Eternelle que sous le nom de Babylone.
Babylone d'ailleurs n'est pas d'un usage exclusif au moyen âge, puisqu'un grand nombre de villes ont été tour à tour appelées Babylone, qui n'en sont pas mortes. Ceci est seulement fâcheux pour la ville de Sémiramis, qui est ainsi devenue le type de ce qu'on peut rêver de plus abominable au monde. Quoi qu'il en soit, Guillaume, chartrain de naissance et prophète de profession, se donnait pour un des sept personnages dans lesquels le Saint-Esprit devait s'incarner, et prédisait quatre fléaux qui allaient se succéder dans l'espace de cinq années : la famine qui désolerait les peuples, le
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glaive dont les princes s'armeraient l'un contre l'antre, les commotions de la terre qui s'entrouvrirait pour engloutir les cités, enfin, le feu du ciel qui dévorerait les prélats, tous membres de l'Antéchrist.
Pour faire accepter ses prophéties précédentes, Guillaume annonçait à Philippe-Auguste les faveurs et les bénédictions divines : le royaume de France embrasserait tout le globe, et le roi régnerait sur la terre aussi longtemps que le Saint-Esprit dans le monde, c'est-àdire jusqu'au moment où tous les êtres rejoindraient l'Etre suprême.
Comme on croit toujours volontiers ce qu'on peut désirer , Philippe - Auguste souriait et laissait dire.
Mais dans un temps oii le mystérieux et le surnaturel avaient sur les esprits une influence puissante, de pareilles prophéties jetaient dans les affaires publiques une perturbation facile à concevoir.
Les années se succédaient. ^ Au lieu de cinq , que le fourbe marquait pour l'accomplissement de sa prédiction, dit le chroniqueur, j'en ai vu s'écouler treize et rien n'est arrivé. ^
Pierre de Nemours fit appréhender les sectaires, les enferma à l'évêché, et, livrés à la justice séculière, ils furent brûlés vifs.
Ils n'excitèrent aucune compassion, car la multitude, très-facile à duper, est impitoyable quand elle s'aperçoit qu'on la dupe, et tous ces braves gens n'étaient
pas fâchés de se venger de leur crédulité, sur ceux qui l'avaient exploitée.
On leur reprocha même d'avoir altéré méchamment l'atmosphère ; et l'inclémence de l'air, le jour de leur supplice, leur fut imputée à crime par les historiens du temps.
Mais les procès et les procédures ne convenaient pas à Pierre ; si du moins , comme son archidiacre , de Parisis il avait pu comhattre dans le midi l'hérésie des Albigeois, le heaume en tête et la cuirasse sur le dos ! Il apprenait que son vicaire dressait des tours mobiles, poussait les mangonneaux contre le château du comte de Toulouse et qu'après avoir , pendant un an , lutté contre les éléments en même temps que contre les châtelains, son archidiacre était entré, à la suite de Simon de Montfort, dans le donjon qu'ils avaient détruit de fond en comble. Ces récits de bataille tentaient le prélat.
Aussi, quelques années plus tard, à la première nouvelle du siège de Damiette, Pierre de Nemours, à son tour, ne songea plus qu'à partir combattre pour la foi.
Ses successeurs ne tirent que passer sur le siège de Paris. L'un, Guillaume de Seignelay, ne se consola pas d'y avoir été élevé ; l'autre, Barthélémy, n'y fut élevé que pour y rendre le dernier soupir. Le premier était l'évêque adoré d'Auxerre, comme Auxerre était sa ville bien-aimée. Il fallut un ordre formel pour lui