Les Exilés
Ils achevaient de dîner au pavillon d'Armenonville, à une petite table, près de la véranda; c'était le dernier soir de juin, un soir chargé d'orage. Tandis que les deux hommes tiraient les premières bouffées de leurs cigares, les deux femmes , rejetant leurs écharpes et s'éventant, découvraient leurs épaules sous la dure lumière des lustres électriques. La plus jeune, blonde, frêle, qui portait une robe en linon blanc très décolletée et toute garnie de valenciennes, alluma une cigarette d'Orient; des plumes roses retombaient de son immense chapeau en paille d'Italie sur sa nuque.
— Encore deux ou trois semaines, dit-elle, et il n'y aura plus personne à Paris... Aujourd'hui, il y a déjà peu de monde ici... Ceux-
là, à gauche, vous les connaissez, monsieur Hérinor?
— Non, madame, je ne les connais pas, répondit le jeune homme qu'elle appelait ainsi et dont le visage, complètement rasé et mat, montrait des traits volontaires, presque rudement découpés, comme le front haut et fort sous lequel les yeux clairs s'enfonçaient. Mme Dolnay les connaît peut-être.
Il s'adressa à sa voisine :
— Mme Aubray voudrait savoir si vous connaissez ces personnes qui sont là, à gauche.
Mme Dolnay qui, d'une beauté à la fois plus éclatante, plus grave aussi, devait compter quelques années de plus que son amie, tourna la tête.
— Non, je ne les connais pas, fit-elle, indifférente.
Puis elle ajouta :
— Est-ce que vous quittez bientôt Paris, Jeanne?
— Vers le 20 juillet; mon mari a décidé un voyage dans l'Allemagne du sud.
— Alors, vous n'irez pas à Trouville?
— Non; nous n'y serons même pas pour la
grande semaine : quelle honte! Michel a Trouville en horreur, est-ce bête!... Nous irons à Biarritz en septembre, par compensation.
Et ce voyage dans l'Allemagne du sud,
questionna Héring, vous le faites en auto, naturellement?
— Naturellement.
— Le jour oii Michel voyagera autrement qu'en automobile...
Michel Aubray, caressant son épaisse barbe noire de brave géant, se mit à rire d'un bon rire sonore.
— L'automobile, c'est ma vie, mon vieux Claude; depuis onze ans que j'en fabrique, je n'ai pas eu une minute d'ennui. L'usine et la grand'route, voilà où. je me plais. Tout de même, quand je suis sur le siège, une paire de lunettes sur les yeux, les mains au volant, et que je conduis à travers la campagne une bonne petite voiture qui avale tranquillement ses quatre-vingts à l'heure, c'est alors que je suis le plus content.
Et tu n'admires rien : tu roules, ça te
suffit.
— Je m'arrête dans les villes... j'y dîne, j'y couche...
— Nous gagnerons le duché de Bade par l'Alsace, poursuivit Mme Aubray...
— Par ton pays, interrompit Michel en donnant à Claude une bourrade amicale.
— En effet, par mon pays, répéta Claude machinalement.
— Ah! c'est vrai, c'est votre pays, prononça Mme Aubray — et aussitôt une idée jaillit dans son esprit. — Eh bien, accompagneznous. Et qu'Henriette aussi nous accompagne. Ça n'est pas gai de voyager seule, tout un mois, avec son mari... Vous acceptez, monsieur Héring?. . . Comment, vous vous taisez ?. . . Enfin, vous êtes Alsacien!... vous ne seriez pas enchanté de revoir votre pays?
Il hocha la tête et garda le silence.
— Et vous, Henriette, est-ce que vous refusez?
— Non; seulement, je vous quitterai en Alsace.
— En Alsace! pourquoi cela?
— Parce que j'y séjournerai tout l'été. "=— Et où donc?
— A Colmar.
— A Colmar! s'exclama Claude; mais je suis né à Colmar, toute ma famille paternelle est de Colmar. Par exemple, qu'est-ce qui vous a suggéré de choisir Colmar?
Le premier violon de l'orchestre s'approchait; il s'inclina profondément, ses longs cheveux qu'une raie partageait luisant sur son front, et il demanda à Mme Aubray si elle désirait qu'il jouât pour elle quelque chose. Mme Aubray lança une bouffée de fumée, le regarda un instant, et, sa cigarette entre les doigts, indiqua une valse hongroise. Le musicien sourit, à la fois obséquieux et fat, puis, tout près de Mme Aubray et se penchant vers elle, il commença.
— Mon mari, expliqua Mme Dolnay, était très lié depuis son enfance avec un ménage qui, désolé de n'avoir point d'enfants, se prit à l'aimer, passionnément... Ils vivaient à Paris, et mal, car l'homme, incapable de se pousser, avait une situation modeste, et la femme n'était pas riche; ils ne rêvaient que de gagner un jour un gros lot qui leur permît d'acheter en province une maison où ils se
retireraient... Un an après la mort de mon mari, ils héritent d'un cousin très éloigné, et qui était Alsacien, une maison à Colmar avec de petites rentes. Ils courent à Colmar; c'était leur rêve : une maison avec un jardin, toute meublée. Ils y sont depuis deux ans, ils me supplient de leur rendre visite... Je leur ai promis; ils m'attendent.
Mme Aubray l'écoutait, stupéfaite.
— Vous vous enterrerez dans une petite ville de province... allemande, par-dessus le marché, et avec de vieilles gens! vous êtes folle, ma chérie... vous mourrez d'ennui.
— Mais non, mais non. Je mènerai une vie calme, je me reposerai, je peindrai un peu, je me promènerai; la campagne, aux environs, est magnifique.
— Ce sera terrible.
— Ce sera délicieux. Vous ne me croiriez pas, si je vous avouais que j'aime médiocrement Paris, et ses succursales, les stations balnéaires, les plages élégantes : pourtant, c'est la vérité. J'ai une âme très simple : un champ, un vieux clocher, une rivière, et je suis heureuse.
— Une rivière , un vieux clocher, un champ . . . au bout de quinze jours... Enfin, c'est entendu; vous partez avec nous. Seulement, à Colmar, nous vous laisserons notre itinéraire; de cette façon, quand vous en aurez assez — ce qui ne tardera pas, — vous pourrez nous rejoindre. Michel, Colmar, est-ce sur notre
chemin?
Oui, puisque nous passons par Fribourg-
en-Brisgau.
Mme Aubray secoua la cendre de sa cigarette.
— Oh! moi, la géographie!
Le musicien avait fini, et, après un salut, s'éloignait. L'orchestre entama un air anglais; dans le jardin, toutes les tables étaient occupées.
Alors vous êtes né à Colmar, monsieur
Héring? interrogea Mme Dolnay.
— Mais oui, quatre ans après la guerre, chez ma grand'mère, où ma mère était venue accoucher, tandis que mon père, qui avait opté, restait en France... A ma troisième année, ma nourrice m'a emmené à Paris.
Vous y retourniez tous les ans, en Alsace?
s LES EXILÉS
— Oh! non, mais assez souvent aux vacances, avec ma mère, ou seul, quand je fus plus grand; mon père ne nous accompagnait jamais. J'y suis allé ensuite moins souvent... Et puis ma grand'mère est morte.
— Depuis combien de temps n'y êtes-vous pas retourné ?
Il réfléchit :
— Ma grand'mère est morte quand j'étais au régiment... J'ai trente-six ans... Nous sommes en 1909. Je suis allé à Colmar pour la dernière fois l'année qui précéda mon service militaire... cela fait quinze ans; c'est un chiffre...
— Et tu hésiterais! s'écria Michel. Mais ce sera le retour de l'enfant prodigue! Oh! ne nous prive pas de cela... Nous nous arrêtons à Colmar, trois, quatre, cinq jours même, si tu veux; tu te retrempes le cœur avec quelques souvenirs familiaux, tu amasses une provision d'air natal, et nous repartons... Ça te convient-il ?
Mme Dolnay inclina un peu vers Claude son visage.
— Il faut accepter, monsieur Héring, ditelle doucement.
— Eh bien, acquiesça-t-il — et l'on devinait qu'il craignait de paraître se déterminer trop vite, sur le conseil de Mme Dolnay — je serai du voyage.
— Vous parlez allemand? demanda Mme Aubray.
— Oui, très bien.
— A merveille ; ni Michel ni moi n'en possédons un traître mot. Et puis, vous aimez les arts ; vous nous montrerez les musées. Et puis vous êtes savant ! Vous êtes professeur à l'École des sciences politiques! De quoi, à propos, êtes-vous donc professeur?
— Jeanne, Jeanne, se récria M. Aubray, tu es insupportable.
— Chère madame, répondit Claude amusé, je professe un cours sur l'évolution de l'esprit public en Allemagne de 1815 à 1848 : une leçon par semaine, durant le premier semestre. Il est bien naturel qu'une jolie femme l'ignore.
Mme Aubray, un peu dépitée, s'attaqua à son mari.
— Vous l'ignoriez aussi, vous; ce n'est pas la peine de vous moquer.
— Moi, déclara-t-il en levant les bras,
j'ignorais ce qu'enseigne Claude, qui est mon ami depuis le lycée ! Mais j'ai assisté plusieurs fois à son cours : un grand amphithéâtre clair, oii tous les bancs étaient remplis; et non seulement des Français écoutaient Claude, mais des Russes, des Turcs, des Égyptiens, même un Chinois... Et Claude parle admirablement, il est précis, il est simple, il a de l'aisance.
Il n'y avait plus dans le restaurant que deux ou trois couples de dîneurs, et les musiciens jouaient au dehors, dans le kiosque du jardin, au milieu des curieux qui, installés devant des boissons fraîches, participaient au moins du regard aux plaisirs luxueux des autres.
Michel réclama la note. Mme Aubray, une petite glace dans la main, arrangeait au-dessus des tempes ses cheveux irréguliers.
— Qu'est-ce qu'on fait, maintenant? Si on finissait la soirée à Luna-Park? Je suis sûre que les Danrémont y sont... Moi, j'adore Luna-Park; la passerelle, l'escalier, le waterchute, c'est ma passion.
— Chère amie, dit Mme Dolnay, je suis un
peu fatiguée ; je rentrerai chez moi: déposezmoi avenue du Bois.
— Si vous le permettez , madame , dit Claude , je vous quitterai là aussi. Comme j'habite rue de Saigon, je rentrerai à pied.
— En voilà des lâcheurs!
— Chacun à sa guise, approuva Michel... c'est grâce à ce principe que notre amitié est si solide... Alors, en route.
Les femmes s'enveloppèrent de leurs grands manteaux légers; un chasseur galonné poussa la porte; un autre appelait le chauffeur de l'automobile. Sa jupe souple relevée et dégageant ainsi ses chevilles fines que serrait dans un soulier de satin un bas de soie transparente, Mme Dolnay, tandis que ses compagnons demeuraient sous la marquise, s'était un peu avancée.
Près du petit lac, immobile, dédaigné et couvert d'une ombre glauque que versait le ciel lourd, une glycine taillée s'éployait autour d'un rosier rouge, et par delà, dans une baie qu'ouvraient les arbres et qu'éloignait la nuit, des lumières, les unes fixes, les autres oscillantes, révélaient Paris. Au bord du gazon,
et dominant un massif de géraniums, un chèvre-pieds soufflait dans son pipeau. L'élégance, le bruit, l'éclat du lieu, tout, pour elle, à l'instant, s'évanouissait devant ce petit tableau chimérique, banal, et charmant.
Elle se retourna.
— Comme c'est joli! et il faut que nous partions pour nous en apercevoir.
— Oui, approuva M. Aubray, avec une politesse distraite; c'est gentil.
La limousine arrivait. Quelques minutes plus tard, elle franchissait la porte Dauphine et s'arrêtait sur le bas-côté de gauche, au numéro 88. Mme Dolnay et Claude descendirent.
— On respire enfin! dit Claude. Il pleuvra certainement; on sent déjà dans le vent la fraîcheur prochaine de la pluie; c'est exquis.
— C'est vrai! répéta-t-elle, on respire. Elle allait sonner; elle examina le ciel sans
étoiles, sombre mais teinté de reflets roses, puis l'avenue où perçait dans le ronflement des autos la clochette grêle d'un cheval, et les massifs d'arbres, où la brise glissait. Une rumeur, qui montait de la ville, se répandait à travers l'air tiède.
— Si nous marchions un peu, proposât-elle?
Ils se dirigèrent vers l'Étoile; le chemin était presque désert; les grandes ombres des arbres s'allongeaient sur le gazon qui, sous la lumière du gaz, paraissait tapissé de givre. Sur la terrasse d'un hôtel, des hommes en habit et des femmes décolletées riaient; dans une petite allée obscure, sur un banc, une femme en cheveux tenait, étendu dans ses bras, un ouvrier.
Laissant un peu traîner sa jupe, son manteau ouvert sur sa gorge, où brillait un collier de perles, la masse de ses cheveux bruns débordant de son grand chapeau blanc, Mme Dolnay goûtait, muette, la volupté du soir. Lui, à côté d'elle, assez grand, robuste, la regardait : elle semblait grande , bien qu'elle dépassât seulement son épaule, mais elle avait un corps élancé et plein de grâce ; elle était belle vraiment, car son visage unissait à une infinie pureté des traits, une douceur un peu grave, et cet incompar-able éclat du teint, des yeux, des lèvres, des dents, de l'expression même que n'ont jamais les jeunes filles... Intelli-
gente, fine, instruite, elle l'avait frappé la première fois qu'il l'avait rencontrée chez les Aubray, un an avant la mort de M. Dolnay, et il avait facilement pénétré que dans ce milieu riche, agité, avide, elle portait une âme moins frivole. On prétendait qu'elle n'était pas très heureuse ; son mari, ingénieur mêlé à de considérables entreprises, se consacrait moins à elle qu'à ses affaires, et elle n'avait pas d'enfants. Son deuil l'avait éloignée une année entière. Quand Claude la revit, il discerna que cette âme, qu'il jugeait seulement moins frivole, était délicate et profonde; une sorte d'amitié tacite s'était établie entre eux et ils éprouvaient un calme plaisir à se retrouver dans le monde, à un dîner, à une soirée, certains de se parler franchement, avec confiance, elle sans songer à la moindre coquetterie, lui sans songer à la courtiser. Ce soir, cependant, seul avec elle dans ce chemin, il ne ressentait pas le calme plaisir des jours anciens, mais de la timidité, presque de la gêne, peut-être du trouble.
— Je suis ravi, dit-il enfin, madame, de voyager avec vous jusqu'à Colmar. Mais la
vie de Paris est bien curieuse : nous avons causé souvent et longuement... nous sommes des amis, de bons amis... et vous ignoriez où j'étais né, comme j'ignorais que dans la ville où je suis né vous aviez de vieilles affections. Elle le considéra avec une légère ironie.
— Nous n'avons même jamais parlé de l'Alsace. Assurément, vous ne vous souvenez guère que vous êtes Alsacien.
Il eut un geste vague :
— Je suis pareil à beaucoup d'Alsaciens de France. Fils d'émigrés, nés après la guerre, élevés en France, ils n'ont pas souffert, car ils n'ont pas connu une France intacte. Ils ont bien entendu leurs parents regretter ce qui n'est plus, et se lamenter, en parlant de l'Alsace et des années fortunées qu'ils y avaient vécues... Pour eux, la date de 1870 marquait la fin d'un monde; ils disaient : avant 70... depuis 70... pour nous, c'était simplement la date d'une guerre.
— La jeunesse, murmura Mme Dolnay, ne comprend ni les regrets, ni les plaintes, ni les larmes.
— D'autres pensées, continua- 1- il, nous
i6 LES EXILÉS
possédaient, et nous ne voulions pas être hypnotisés par l'Alsace... D'ailleurs les nécessités immédiates de l'existence s'emparaient de nous, le souci de nos études et de notre service militaire, les inquiétudes de notre carrière, les luttes politiques... nous étions simplement des Français comme les autres, suivant , à l'âge d'homme , toutes les modes fragiles, tour à tour sceptiques, nietzschéens, humanitaristes... Et puis, chez moi, on célébrait trop exclusivement l'Alsace; pour mon père et pour ma mère, il n'y a pas de plus beau pays que l'Alsace... Je l'avoue... cela m'agaçait. . . Il y avait d'autres pays plus beaux et je voulais les parcourir... Libre, maître de moi, j'ai visité la France, l'Italie, l'Allemagne, l'Espagne, la Hollande; je découvrais le monde avec exaltation... Non, en effet, je ne me souvenais pas que j'étais Alsacien.
— C'est très mal.
Elle avait dit cela sérieusement, et le blâme amical que contenaient ces mots causa de la peine à Claude. Ils atteignaient l'avenue Malakoff, quand un éclair embrasa le ciel; aussi-
lot un coup de vent ploya les arbres; et des gouttes tombèrent.
Il s'inquiéta :
— N'avez- vous pas froid?
— Non. Tout de même il faut rentrer.
Ils revinrent sur leurs pas; elle fermait avec la main son léger manteau dont le vent gonflait les plis ; cependant elle ne se hâtait pas.
— Est-ce que vous avez encore des parents en Alsace? interrogea-t-elle.
— Aucun.
— Vous n'y avez plus d'intérêts?
— Mon père a hérité de sa mère quelques prés, quelques vignes, il les loue et le notaire chaque année lui envoie le montant des locations : c'est tout.
— C'est une jolie ville, Colmar?
— Une petite ville, où subsistent beaucoup de vieilles maisons, de vieilles rues, une ville alsacienne d'autrefois; il y a aussi un musée très important pour l'histoire de la peinture.
— Et vous n'êtes pas un peu ému après tant d'années...
— Emu d'y retourner? acheva-t-il en hésitant — non, je ne suis pas ému; ce n'est pas
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le terme juste; serai-je indifférent, attendri, ennuyé? voilà seulement ce qui me préoccupe... En tous cas, je suis très heureux d'y aller, puisque...
Il ne termina pas sa phrase, et elle ne lui en accorda pas le temps :
— Les Alsaciens sont encore très attachés à la France, n'est-ce pas?
Elle ne distingua pas qu'il rougissait, honteux de ne pouvoir la renseigner exactement :
— Beaucoup l'affirment... Moi, j'ignore, je le confesse, ce qu'il en est réellement.
— Mais c'est très mal, dit-elle encore, de la même voix sérieuse. Deux ou trois de mes amis, qui ne sont que Français, sont bien mieux informés.
— Oui, balbutia-t-il, confus, vous avez raison, c'est très mal. Je me l'étais reproché parfois, mais je m'en arrangeais vite avec moimême... Si vous, madame, vous me jugez coupable, c'est que je le suis vraiment.
Il n'était pas complètement sincère; cédant à l'influence de la nuit orageuse et de leur intimité solitaire, il laissait, sans tenter de les retenir, les paroles exagérer sa pensée. Elle
n'eut pas l'air de s'en douter. Dans la petite allée, encore étendu sur le banc, l'ouvrier avait posé la tête sur les genoux de la femme, et la femme lui caressait le cou et le visage; les gouttes de pluies étaient plus fortes, un nouvel éclair déchira le ciel; tout l'univers leur restait étranger.
Mme Dolnay se trouvait devant sa maison; elle sonna; Claude retirait son chapeau, elle lui tendit la main qu'il baisa.
— Je suis encore chez moi, tous les jours, à partir de six heures.
La porte s'ouvrait.
— Excusez-moi, répondit-il, je quitte Paris après-demain; je vais à Amiens, chez mes parents, pour deux semaines.
Soudain, la pluie tomba à verse; un fiacre automobile, par bonheur, débarquait des clients.
— Vite, vite, cria Mme Dolnay, prenez-le. Il s'y précipita.
M. François Héring, qui atteignait sa soixante-dixième année, habitait Amiens depuis vingt-cinq ans. Il y était arrivé, nouveau conseiller que l'ambition ne tourmentait guère, pour siéger à la Cour; la ville, vieille à la fois et jeune, éprise de ses traditions et ardente au progrès, et qui, semblable sur ce point à l'ancienne Colmar où il était né, tient en singulière estime sa magistrature, l'avait très vite gagné; loin de briguer l'avancement, il l'avait toujours refusé, et, l'âge de la retraite sonné, il était resté. Son fils aîné, capitaine de tirailleurs, avait trouvé la mort dans une embuscade, au Soudan; son cadet, Claude, avait très tôt quitté la famille pour terminer ses études à Paris au lycée Louis-le-Grand et faire ensuite son droit tout en suivant les cours de l'Ecole des sciences politiques; sa fille s'était mariée avec un ingénieur de Rouen.
Demeuré seul avec sa femme, une Alsacienne de Schlestadt, M. Héring avait abandonné la maison désormais trop vaste qu'il louait rue de Bellevue pour une autre, construite sur la place de la cathédrale, juste en face du portail. 11 menait là une vie tranquille, lisant et relisant beaucoup, écrivant un peu ce qu'il avait observé durant une existence déjà longue, et aussi ce qu'il imaginait, car il aimait les spéculations qui exercent l'esprit. Les visites de Claude lui causaient une grande joie, et elles étaient fréquentes ; Claude venait tous les mois d'un samedi au lundi, — Amiens est si près, — et en juillet, avant de prendre ses vacances, il consacrait à ses parents deux ou trois semaines. Il ne sortait presque pas de chez eux; il causait avec son père. Il éprouvait à son égard, non pas seulement cette tendresse naturelle qui monte d'un fils vers l'auteur de ses jours, mais encore un respect très particulier, comme à l'égard d'un homme qui représentait une autre époque, lointaine, plus belle, meilleure, plus tragique aussi, et qui, au lieu des médiocrités présentes, avait vu des révolutions, des guerres, des victoires.
des désastres, des peuples se soulever pour conquérir des libertés, et d'autres pour constituer leur nation, toute la cruauté des hommes enfin et en même temps tout leur courage, tous leurs féroces appétits et en même temps toutes leurs magnifiques vertus. La haute taille de M. Héring, son visage énergique, plein de noblesse et creusé de rides, ses cheveux complètement blancs, tout en lui contribuait à rendre plus puissant chez Claude ce sentiment. Mme Héring, occupée par le soin de la maison, ne les dérangeait pas quand ils conversaient tous deux. Parfois, cependant, ses lunettes sur le nez, petite, vive, un châle sur les épaules, elle traversait sans bruit la pièce oii ils parlaient et qui servait à son mari de cabinet, ouvrait un placard, y prenait quelque chose, semblait ne prêter attention à rien, mais saisissait à l'instant, sur un mot, de quoi il était question, posait, pour une caresse fugitive, la main sur le bras ou la tête de son fils, puis disparaissait... Parfois aussi, pour un renseignement, M. Héring la cherchait.
— Maman, disait-il, maman — car par une
habitude touchante, il ne l'appelait jamais autrement — veux-tu venir?
Elle entrait, la mine un peu fâchée; pourquoi la dérangeait-on? Mais elle ne savait pas ce qu'on lui demandait, elle ne se souvenait pas! Et tout aussitôt elle contentait, avec précision et détails, le désir de M. Héring; en s'en allant, elle ne manquait jamais d'exprimer qu'elle espérait bien qu'on la laisserait tranquille, mais si par hasard on lui avait obéi, elle en aurait eu du chagrin. Le soir, par exemple, le repas fini, elle s'asseyait en face de M. Héring; il bourrait une pipe, on allumait la lampe et elle lui faisait, d'une voix délicieuse par sa clarté, la lecture. Ecoutait-il toujours ce que lisait cette voix? Et souvent, la tête renversée, sa pipe à la main, n'écoutaitil pas plutôt tout ce que cette voix limpide réveillait en son cœur de souvenirs heureux, de visions fortunées, de jeunes tendresses? Le second soir oii Claude fut avec eux, elle lut un conte d'Erckmann-Chatrian. M, Héring, les jambes croisées, retirait, à intervalles réguliers, sa pipe de sa bouche, et souriait; Claude, d'abord distrait, était devenu attentif; nul
bruit ne s'élevait de la place, et dans le grand silence, la voix de Mme Héring racontait la douleur du brigadier Frédéric.
— Erckmann-Chatrian, dit le lendemain M. Héring à son fils, voilà des écrivains qu'on n'apprécie pas assez. Le charme de leur œuvre, c'est d'avoir exprimé, comme jamais on n'y réussira, la saveur spéciale de la vie alsacienne, d'une part, et de l'autre la multiple beauté de notre pays. En nul endroit du monde, je crois bien, la vie familiale n'a été plus douce, plus intime, plus confortable aussi. Une bonhomie qu'avivait une fine ironie, une hospitalité affectueuse, de la tiédeur, de la délicatesse, et aussi le goût de la bonne chère, des bons vins et des bons meubles : tout cela caractérisait avant la guerre les moeurs des habitants. On était honnête spontanément et par tradition, on était digne, un peu fier même, mais dans cette dignité, il n'entrait aucune morgue, elle était toute naturelle. Cependant comme on habitait une terre féconde, on aimait tout ce qu'elle produisait d'excellent... De quelle vérité simple à la fois et saisissante sont peints les
personnages d'Erckmann-Chatrian ! Mais il y a aussi la nature, cette nature si merveilleuse, parce qu'elle est infiniment variée. La montagne riante ou sauvage, avec ses massifs de rochers rouges et ses bois de châtaigniers, de chênes, de sapins où volent les mésanges, les grives et les geais; la plaine, où les prés, les houblonnières et les vignobles se déploient avec une calme splendeur, que les villages sèment de taches écarlates avec leurs toits de tuiles et que borde le Rhin bleu et vert; les vieilles tours en ruines, les vieux châteaux écroulés; les petites rivières perdues sous les arbres et qu'escortent la reine des prés et l'iris : cette nature, Erckmann et Chatrian l'ont décrite avec leur âme... Quand j'écoute ta mère, je vois tout ce qu'évoquent leurs phrases et, à chaque moment, je me dis : « Comme c'est bien cela! »
Il se tut une minute, puis il ajouta : — Sans doute, leur vocabulaire n'est pas très riche; pourtant, avec si peu de mots, ils suffisent à tout.
Claude ne l'avait pas interrompu. Combien, depuis son enfance, en avait-il entendu de ces
fervents développements sur l'Alsace qui souvent lui semblaient la marque d'un esprit étroit. L'Alsace, M. Héring y pensait toujours, il en parlait souvent, elle était pour lui la plus belle contrée de l'univers; loin d'affaiblir cet amour, les années l'avaient sans cesse accru. Claude ne put s'empêcher de sourire, comme toujours.
— Sois content, annonça-t-il avec un ton joyeux, je vais cet été traverser l'Alsace. Mes amis, les Aubray, visitent en automobile l'Allemagne du sud, ils m'emmènent... Nous nous arrêterons un peu à Colmar, où une de leurs amies doit séjourner.
— Ah! dit simplement M. Héring.
— Accompagne-nous, poursuivit Claude.
Nous parcourrons ensemble la ville où tu es né, où s'est passée toute ta jeunesse, où tu as eu ton premier enfant.
Une ombre couvrit le visage de M. Héring.
— Non, Claude; les vieux Alsaciens, qui ont connu l'Alsace française, ne supportent pas de la revoir allemande. Quand j'en suis parti, en 71, j'espérais qu'avant peu d'années les Français la reconquerraient... et alors,
tout de suite, j'y serais retourné — et avec quel bonheur ! Toute ma vie s'est écoulée dans cette attente... Je suis vieux maintenant, et j'ai fini d'espérer... Si douce que soit la France, si fort que je la chérisse, je me compare toujours à un exilé... Nous autres, en effet, dont la petite patrie subit le joug de l'étranger, nous sommes, loin d'elle, des exilés.
— Pourtant , lorsque grand'mère est morte...
— Oui, en effet, lorsque ma mère est morte, il y a quinze ans, je suis allé à Colmar... je voulais la conduire moi-même au cimetière... je le devais... je l'ai fait... Tu ne peux pas savoir avec quelle lamentable tristesse... C'était bien, au cœur de la ville, les mêmes maisons, les mêmes monuments, les mêmes rues. . . ce n'était plus la même âme, et à chaque pas, des soldats allemands, des fonctionnaires allemands, orgueilleux d'être les maîtres... Toute une population d'immigrés qui, par le costume, les manières, le physique, manifestait si puissamment sa nationalité étrangère. Et déjà des transformations, des bâtiments de style germanique, des magasins pleins
d'horreurs allemandes... je me rappelais le Colmar de mon enfance. Le soir même de l'enterrement, je me suis enfui; je n'en pouvais plus... Toi, tu es jeune, tu n'as pas nos souvenirs; tu peux voir Colmar sans pleurer.
Il s'était levé; Claude restait assis; M. Héring inclinait la tête.
— Songe, mon enfant, que tous tes ancêtres ont vécu là, honorés et parmi les premiers de la cité, qu'ils y ont servi ardemment la France, que tu dois à leurs longs efforts ce que tu es, et que moi, leur héritier, je ne possède même plus la maison qu'ils avaient construite... alors, tu dois comprendre.
En cet instant, brusquement, en effet, Claude commençait à comprendre; il écoutait cette voix grave, qui contrastait si vivement avec la voix enjouée qu'il avait voulu prendre, et elle ébranlait en lui pour la première fois des pensées qu'il n'avait jamais eues jusqu'alors. M. Héring tira d'un secrétaire une grande boîte verte qu'il mit sur la table.
— Examine cela... Ce sont nos papiers de famille. . . Quand je serai mort, c'est à toi qu'ils
iront... et tu les transmettras à ton fils, plus tard...
Il lui tendit une petite clef. Un sentiment de respect, où se mêlait une sorte de crainte, arrêta Claude un moment; il pénétrait que son père lui donnait une marque inestimable de confiance et d'affection. Puis il ouvrit la boîte; son père se tenait debout, derrière lui. Des photographies étaient fixées sur un double carton blanc, les photographies de M. et de Mme Héring, de leur fils aîné, de leur fille, de Claude tout enfant ; elles portaient les noms et les dates de naissance; il y en avait d'autres, des grands-parents et des arrière-grandsparents, faites d'après des miniatures, et celles-là portaient, en plus, les dates de mort. Un étroit carnet jauni, dont l'écriture fine avait entièrement pâli, s'était glissé entre les deux feuilles du carton.
— Qu'est-ce que c'est? demanda Claude.
— C'est le carnet où ton arrière-grand-père consignait tous les événements de sa vie, heureux ou tristes. Il avait un esprit curieux, très mystique; quand Cagiiostro s'installa à Strasbourg, il se lia beaucoup avec lui. Voici un
autre carnet où il a exposé les grandes lignes d'un essai illuminé sur l'explication de l'univers...
Claude continuait... Ce que ses doigts touchaient, ce que ses yeux lisaient, c'étaient, sur un parchemin rude, le brevet royal qui nommait son trisaïeul bailli pour les terres de la noblesse immédiate de Haute-Alsace au Conseil souverain, et les lettres de provision qui conféraient à son arrière-grand-père une charge de conseiller au Conseil souverain siégeant à Colmar; c'étaient les états de service de son grand-père, depuis son engagement dans la Grande-Armée jusqu'à sa promotion de commandant, avec son brevet de chevalier de la Légion d'honneur, l'attestation de ses exploits, ses citations à l'ordre du jour; c'étaient un cahier où son père avait retracé la noble existence modeste du vieil officier, des lettres tendres de ce grand-père à ses enfants, une lettre de Desaix, commandant l'armée de Sambre-et-Meuse, àsagrand'tante, à qui l'unissait une déférente amitié; des contrats de mariage, des extraits d'états civils, l'acte d'option. Les copies de papiers
retrouvés à la bibliothèque de Colmar, prouvaient que dès le quinzième siècle les Héring possédaient le droit de bourgeoisie. Des gravures représentaient l'ancien Colmar français. . . C'était toute l'histoire d'une famille alsacienne, sa famille, qui passait entre ses mains, et, à chaque pièce, son émotion devenait plus profonde... tout cela égalait les plus beaux quartiers de noblesse. Durant ces minutes il se sentit vraiment l'héritier de ces morts, qui constituaient cette longue lignée d'hommes honorables, et il en éprouvait une fierté attendrie. C'était plus même que l'histoire d'une famille alsacienne, c'était l'histoire, en résumé, de toute l'Alsace, fédération de villes libres d'abord, puis rattachée à la France et se fondant en elle, enfin brutalement séparée de la patrie.
— Tu vois, mon enfant, dit M. Héring, nous sommes d'une bonne famille, et nous pouvons aller partout, la tète haute. Vois aussi comment tes ancêtres ont servi la France, et ce qu'ils valaient : c'eût été les trahir, que de rester là-bas.
Soudain une feuille de papier écolier frappa
le regard de Claude : il se courba, reconnut l'écriture et la signature de son père, et il lut ces lignes : « Je veux être, après ma mort, ramené à Colmar et enterré près de mon père; ma femme veut être enterrée à côté de moi. Je souhaite que mes enfants aient le même désir. La concession qui nous appartient est très grande. »
— Ah! fît-il, bouleversé, non par l'idée de la mort que cette volonté pouvait évoquer, mais par la tranquille simplicité avec laquelle elle était exprimée.
En même temps, il montra la feuille à son père; M. Héring se pencha :
— Oui, c'est ma volonté la plus chère. Elle est formulée dans le testament que j'ai remis à ta mère; je ne savais plus que cette boîte la contenait aussi. Je me suis résigné à vivre loin de l'Alsace; je ne me résignerai pas à dormir mon dernier sommeil ailleurs qu'en Alsace... Rien ne peut empêcher un exilé de rentrer, quand il est mort, dans son pays. C'est ainsi que je veux rentrer dans le mien, pour y rejoindre mes parents, et y attendre ma femme. Tout ce qui aura changé Colmar
me sera caché; je serai dans ma terre natale, et la terre, elle, ne change pas. Et toi, mon fils, je te prie de me conduire au cimetière.
— Je te le promets, balbutia Claude.
— Même, reprit M. Héring, puisque tu t'arrêteras à Colmar, aies la bonté de pousser jusqu'au cimetière. Dans quel état doivent êtr2 nos tombes!... J'adresse chaque année au gardien une petite somme, mais, depuis tant d'années que nous n'allons plus à Colmar, il ne doit s'occuper de rien. Tu t'informeras des formalités qu'il faut remplir pour le transfert d'un corps... A la mairie et à l'église, on pourra te fournir ces renseignements... Tu me les enverras, pour que ta mère, dans le chagrin qu'elle aura, la pauvre femme, ne s'affole pas devant d'imaginaires difficultés.
Il se tut, contempla son fils, et s'aperçut que les yeux de Claude étaient rouges.
— Eh bien ! eh bien ! dit-il, sur un ton d'amical reproche... En voilà une sensiblerie que je ne soupçonnais pas... Mais la mort, mon enfant, il n'y a rien de plus simple... A ton âge, je n'y pensais pas; maintenant, comme
je suis vieux, j'y pense souvent, et elle ne m'effraie pas.
Mme Héring, des clefs à la main, entrait de son pas silencieux.
— Ah! maman, dit-il, tu ignorais, n'est-ce pas? que ton fils avait un cœur de femme.
L'automobile pénétrait dans le village, mais la sirène avait beau chanter son refrain, personne n'apparaissait au seuil des maisons, et la grand'rue, toute blanche de soleil, demeurait complètement déserte.
— Mais enfin, où sommes-nous, monsieur Héring? cria d'une voix agacée Mme Aubray à Claude assis près du mécanicien; tâchez de découvrir un indigène et interrogez-le.
Au même instant un vieil homme, coiffé d'un bonnet, et qui fumait sa pipe, s'accouda au rebord d'une petite fenêtre, emplissant toute l'ouverture, et regarda la voiture d'un œil indifférent.
— Arrêtez, arrêtez, cria encore Mme Aubray; voilà quelqu'un.
Claude descendit, enleva ses lunettes :
— Où sommes-nous, monsieur, je vous prie, demanda- t-il en allemand.
Le vieil homme retira sa pipe :
— Vous êtes à Engwiller.
— Nous sommes près de Strasbourg?
— Une heure en chemin de fer.
— Et où conduit cette route?
— Ah! loin; à Sarreguemines.
— A Sarreguemines ! répéta Claude stupéfait.
Mme Aubray se pencha :
— Qu'est-ce qu'il dit? qu'est-ce qu'il dit?
— Eh bien, expliqua Claude, nous nous sommes trompés de chemin en quittant Saverne; nous tournons le dos à Strasbourg; nous filions vers la Lorraine.
— J'en étais sûre, fit-elle irritée, c'est stupide. Aussi pourquoi Michel n'a-t-il pas conduit lui-même, comme d'habitude! Et il est midi. Allons-nous seulement pouvoir déjeuner?
— Est-ce qu'il y a une auberge, monsieur, questionna Claude, où nous puissions manger quelque chose?
Le vieil homme étendit le bras :
— Là, àgauche, un peu plus loin, il y en aune. Tout à coup, dans l'air brûlant, une cloche
sonna, et, en une minute, les paysans qui
sortaient du temple envahirent la rue, les petites filles et les femmes s'en allant deux par deux, le livre de prières à la main, le visage encadré par le grand nœud du bonnet, la jupe verte froncée à la taille et fermée sur le côté, le fichu à longues franges serré sous le plastron à paillettes; les hommes, en bandes, les mains dans les poches du pantalon noir, et, sous la veste courte et noire aussi, le gilet rouge à double rangée de boutons ouvert sur la chemise de toile blanche. Ils aperçurent la voiture; les petites filles et les petits garçons couraient, les autres hâtaient le pas, et tous bientôt l'entourèrent, étonnés, curieux, mêlant, sous le soleil éblouissant, le vert des jupes, le rouge des gilets, la soie chatoyante des tabliers, l'éclat des chemises, les vives broderies des corselets. Les têtes des femmes se penchaient, montrant les paillettes d'or sur le velours des coiffes, et les longs nœuds de faille avaient des mouvements d'ailes éployées; quelques hommes riaient, du costume que portaient les voyageurs sans doute, des manteaux poussiéreux, des lunettes, des voiles épais. Plus audacieux, les enfants s'appro-
chaient, touchaient les roues, le châssis, la sirène. Le vieil homme, à sa fenêtre, continuait, impassible, à fumer.
— Oh! mais! ils sont ennuyeux à nous examiner ainsi, se plaignit Mme Aubray; ils n'ont donc jamais vu d'automobile!
— Allons, allons, conseilla Mme Dolnay, soyez moins nerveuse, et regardez-les, vous aussi; cela en vaut la peine; c'est un tableau délicieux.
Michel Aubray avait armé son appareil de photographie, le braquait, pressait le déclic. Les paysans tout d'abord ne prêtèrent pas attention; il voulut recommencer; une femme, par hasard, jeta les yeux sur lui, poussa un cri, en se cachant la figure, et tous, avertis, reculèrent instinctivement.
— Allons déjeuner, dit Michel Aubray en haussant les épaules.
L'auberge était tout près. Haute maison à pignon, dont les poutrages apparents rayaient, en les animant, les murs blanchis à la chaux, elle bordait la rue par un de ses côtés percé seulement de petites fenêtres qu'égayaient des pots de fleurs, tandis que la façade s'éle-
vait sur une vaste cour, où l'on entrait par une imposante porte cochère couverte de vieilles tuiles. Dans la cour, un grand bâtiment, le long duquel s'étendait un balcon de bois sculpté, renfermait des écuries et des granges; un auvent abritait des instruments de labour. Sur le linteau de la porte d'entrée, le maître avait gravé dans la pierre un nom : Pierre Schaffer, et une date : 1764, afin de transmettre aux générations futures le souvenir de sa première possession, et une inscription, en dialecte, offrait aux curieux ce conseil : « Au lieu de rester là, bouche béante, comme un singe, tu ferais mieux d'aller travailler. » Les voyageurs montèrent trois marches et se trouvèrent dans une grande pièce boisée qui donnait à la fois sur la cour et sur la rue, et que meublaient de longues tables et des bancs. De jeunes paysans, le feutre noir sur la tête, le gilet rouge ouvert, les bouts de la cravate glissés sous les bretelles, leur veste à côté d'eux ou sur leurs genoux, buvaient de la bière avec lenteur, sans rires ni cris bruyants, et causaient amicalement. L'arrivée inattendue de ces femmes si diffé-
rentes de celles auxquelles ils étaient habitués ne les troubla pas longtemps : ils lancèrent un regard vers elles, quelques-uns sourirent, et tous, sans davantage s'en occuper, continuèrent à parler. Une petite fille, qui ne gardait de son bonnet que la coiffe brodée, et qui avait quitté son châle, apportait les verres de bière que son père remplissait derrière le comptoir, et recevait l'argent. Une table était libre près d'une fenêtre; Mme Aubray et Mme Dolnay, enlevant leurs manteaux, s'assirent sur le banc fixé au mur, les hommes en face d'elles.
— Nous ne pourrons pas déjeuner ici, il n'y aura rien, dit, avec une moue méprisante, Mme Aubray.
Claude questionnait à l'aubergiste :
— Eh bien, qu'est-ce qu'il peut nous donner? interrogea Michel.
— De la soupe, des œufs, du bouilli et de la tarte.
— C'est parfait, approuva Mme Dolnay.
— Vous n'êtes pas difficile, déclara Mme Aubray.
La petite fille posait sur la table une nappe
de toile bise à raies rouges, des couverts d'étain, des verres et des assiettes.
— Et qu'est-ce que nous boirons? demanda Mme Aubray.
— Du vin ou de la bière.
— Ah! si j'avais seulement un peu d'eau fraîche !
Mme Dolnay prit un verre :
— Il y a une fontaine dans la cour; je vais vous en chercher.
Claude voulait la remplacer :
— Madame, je vous en prie...
Mais déjà elle sortait; tout de même il put la devancer et manœuvrer la pompe. Elle baigna d'abord ses mains, amusée par l'eau claire qui coulait entre ses doigts, puis remplit le verre, et, sans en répandre une goutte, le remit à Mme Aubray.
Mme Aubray, une petite glace à la main, se poudrait le nez et les joues, avec autant d'aisance que dans son cabinet de toilette ; quand elle eut fini, elle tira d'un petit sac un étui d'argent, appuya sur un bouton de l'étui, et consciencieusement se frotta les lèvres avec le crayon de pommade.
— Oh! madame! ne put s'empêcher de s'exclamer Claude, et il montra les paysans qui s'ébahissaient.
— Si vous croyez que je vais me gêner! devant des Allemands... répliqua-t-elle en continuant, mais oui, devant des Allemands; il n'y en a pas un qui sache un mot de français. Ah! qu'on ne vienne pas nous prétendre qu'ils sont restés Français : quelle plaisanterie !
Il fut blessé, comme si les paroles de Mme Aubray touchaient en lui, sans même qu'il s'en rendît compte, des sentiments obscurs qu'il ignorait.
— Des Allemands! mais ce ne sont pas des Allemands, madame; ce sont des Alsaciens; ce n'est pas la même chose.
— Ecoutez-les; leur dialecte, c'est de l'allemand. Et d'ailleurs, pour leur entendre parler le français, comme nous l'avons entendu hier, par exemple, à Saverne... vous vous souvenez, cet hôtelier qui disait : « Fous foulez une furchette? foilà une furchette », j'aime encore mieux qu'ils parlent leur patois. Quel charabia! Ah! non, ne nous soutenez pas qu'ils sont restés Français.
— Je ne soutiens rien; je ne sais rien.
— Observez-les : est-ce qu'ils ne sont pas heureux? Ils rient, ils boivent, ils causent, ils fument, ah! ils se soucient bien de la France !
— Il est certain, opina Michel, que l'Alsace n'est pas malheureuse. Le peu que nous en avons vu jusqu'ici m'a donné l'impression d'une très grande prospérité : elle n'a pas perdu au change.
— Les Alsaciens ne peuvent cependant pas, dit Mme Dolnay un peu ironiquement, laisser leurs champs en friche et se refuser à boire et à manger, parce que la France ne les arrache pas à la domination étrangère. Il faut vivre d'abord : ils vivent.
Il y eut un silence. Mme Aubray avait renfermé dans son sac sa petite glace, sa houpette et son crayon, et buvait son verre d'eau. Mme Dolnay regarda Claude, puis les paysans, et de nouveau Claude, qui s'en aperçut.
— Serais-je indiscret, madame, si je m'informe de ce que vous pensez.
— Mais non. Je pensais que vous aviez bien l'air d'un Alsacien. Cette tête carrée, ce front
têtu, ce menton volontaire; vous ressemblez à ces paysans.
Michel et sa femme examinèrent curieusement Claude :
— Tu as le visage rasé comme eux, remarqua Michel.
— Oui, chez eux, les domestiques seuls conservent la moustache. La lèvre rasée révèle le maître, celui qui est libre.
— Ce qui me frappe, ajouta Mme Dolnay, c'est leur noblesse, la noblesse de leurs traits comme la noblesse de leur attitude.
En effet, dans cette salle basse, éclatante de propreté, sous leurs costumes traditionnels, calmes, ils évoquaient à l'esprit les anciens âges où le travail, loin d'avilir, ennoblissait. Claude se rappelait des paysans de France, malins, finauds, défiants, sales souvent; aucun n'avait cette distinction naturelle : ceux-là représentaient une forte race, vieille, pure, élevée dans le respect d'elle-même et dans la fierté de sa tâche. Un d'eux surtout attira son attention : les veux bleus et d'une extrême clarté, les dents magnifiques, son jeune visage resplendissait de jeune loyauté : il pouvait
compter vingt-deux ans. Sa petite veste sur les genoux, il portait, comme ses camarades, le pantalon noir, le gilet rouge, la cravate glissée sous les bretelles. Cependant il apparaissait un chef. L'aubergiste arrivait, la soupière fumante dans les mains; Claude lui désigna le jeune homme :
— Qui est-ce donc?
— C'est mon frère, dit l'aubergiste.
Il faisait très chaud. Le soleil, à travers les volets, coupait la salle d'un rayon lumineux où dansaient les mouches; des paysans étaient partis, d'autres venaient; la fumée des pipes se mêlait à la fumée des cigares; inlassable, la petite fille, ses cheveux bien divisés en bandeaux plats, toute pénétrée de l'importance de sa fonction, dépensait à travers la salle son zèle sérieux. Une femme entra; elle était grande, vêtue de noir, et le nœud de son bonnet encadrait un visage doux et triste. Elle adressa quelques mots à l'aubergiste, puis, appuyée au mur, les bras pendants et ses mains retenant un panier, elle attendit.
— L'image de l'Alsace en deuil, dit en riant Michel Aubray.
— C'est vrai, fit Mme Dolnay gravement. Je n'ai jamais contemplé une figure si belle dans sa douleur.
Tout en mangeant, Mme Aubray se lamentait. Déjeuner dans une auberge, au milieu de paysans, dans la fumée des cigares, quelle calamité! Ah! ce voyage s'annonçait gaiement! Et penser qu'en ce moment elle pourrait être à Trouville! Un paysan, assis derrière Claude, solide encore, bien qu'il eût un visage raviné par les rides et bruni par le grand air, écoutait avec effort, la tête baissée, ce que racontaient ces étrangers. Tout à coup il toucha Claude : a J'étais artilleur au siège de Strasbourg », confia-t-il en un français pénible, qu'il cherchait au fond de sa mémoire. Claude, intéressé par cette confidence spontanée, le questionnait en patois; le paysan, étonné, lui dit : « Vous êtes donc Alsacien? » Claude lui expliqua d'où il était, et pourquoi il n'habitait plus l'Alsace; le paysan secouait la tête; à son tour, il apprit à Claude, que prisonnier, après la reddition, à Ingolstadt, il avait regagné, la paix signée, son village; maintenant il cultivait son bien. Quand il eut fini, il se retourna vers
le paysan qui était à côté de lui, et le renseigna : « Ce sont des Français. » L'autre le répéta à son voisin.
Le déjeuner s'achevait; Mme Aubray alluma une cigarette et en offrit une à Mme Dolnay qui la refusa. Claude ne put réprimer un mouvement d'impatience.
— Eh bien! qu'est-ce que vous avez encore? interrogea- t-elle .
Il balbutia :
— Vous allez me détester; mais vous ne devriez pas fumer ici, devant ces paysans... On leur apprend déjà assez dans les écoles que la France est une nation corrompue. Une femme qui fume, pour eux, c'est monstrueux.
Elle haussa les épaules et, les coudes sur la nappe, les manches de sa chemisette dénudant ses bras, elle fuma de plus belle, se plaisant même à renvoyer la fumée par le nez. Les paysans la considéraient, à la fois égayés et scandalisés.
L'ancien artilleur se pencha vers Claude et clignant de l'œil :
— C'est une Parisienne, fit-il, j'en ai connu dans le temps.
Claude, plein de confusion, inventa aussitôt une excuse :
— Elle a mal à la gorge. Ce sont des cigarettes de pharmacien; elle fume pour sa santé
Mme Dolnay, peut-être pour corriger la mauvaise impression, avait arrêté la petite fille, et lui donnait des bonbons. La petite, d'abord intimidée, puis vite conquise, les serrait dans la main, puis les croquait... Et bien, tôt, amenés par une secrète divination, une autre petite fille, qui, elle, avait gardé le nœud de son bonnet, et un tout petit garçon, noir et rouge comme les grands, se faufilaient, découvraient la dame aux bonbons, leur sœur qui se régalait, et accouraient la rejoindre.
L'ancien artilleur se pencha de nouveau vers Claude :
— Elle est gentille, celle-là.
L'automobile quitta Engvviller dans le milieu de l'après-midi. A quelque deux cents mètres hors du village, au bord de la route plantée de cerisiers, de jeunes paysannes, assises sur le talus, les jupes bien tirées sur les jambes, causaient avec de jeunes paysans couchés ou
debout à leurs pieds. Derrière eux, les champs de blé que l'on commençait à faucher, les prés, dont l'herbe était coupée, les vergers où les mirabelliers inclinaient leurs branches trop lourdes, s'étendaient, bornés à l'horizon par la masse sombre des montagnes et des bois. L'amour sans doute rôdait autour d'eux et c'était là sans doute que le dimanche, dans l'idyllique simplicité de la nature, il troublait les cœurs. Le soleil était moins ardent, l'azur se fondait en une tendre blancheur et tout s'unissait en une vive gaieté, le bleu adouci du ciel, le vert foncé des jupes, l'or des blés, le rouge des gilets, le vert humide des prairies. Un peu plus loin, un homme, d'une quarantaine d'années, un homme de la ville, assurément, mince, habillé de noir, coifïé d'un chapeau de paille, une moustache brune dérobant toute la lèvre, avait réuni autour de lui quelques jeunes hommes. Ils l'écoutaient attentivement et ils ne s'inquiétaient même pas de la voiture qui passait.
Comme huit heures sonnaient à Saint-Martin, l'église paroissiale de Colmar, Claude Héring quitta l'hôtel des Deux-Clefs. Les Aubray reposaient encore; la veille, dès son arrivée, Mme Dolnay s'était installée chez ses amis.
Il entra dans un magasin pour acheter des cigarettes; il s'exprimait en allemand, la marchande, une vieille femme, lui répondit en un français excellent; il dit, spontanément : « Pardonnez-moi... » La vieille femme hocha la tête : « Oh! ça ne fait rien » et demanda : « Monsieur est Français? » Il répondit, avec la même spontanéité : « Je suis Alsacien. » La vieille femme s'intéressait ; quand il dit son nom, elle leva les bras au ciel : « Comment! c'était monsieur Héring! Ah! elle se rappelait bien la grand'mère, et aussi le père et la mère de monsieur, et monsieur même, en le
regardant bien, elle le reconnaissait. » Une jeune fille, venue de l'arrière-boutique, s'exprimait elle aussi en français : « On parle toujours beaucoup français à Colmar? » demanda Claude... La vieille s'étonnait : « Tout le monde, monsieur; il n'y a que les gens de la rue qui parlent le patois. Les Allemands euxmêmes sont obligés ici d'apprendre le français. » Il sortit; il avait, sans raisons précises, le cœur content; il monta jusqu'au Champ de Mars.
Trois vieux cochers et trois vieux chevaux se tenaient compagnie sur la place presque déserte. Elle était immense; il n'y avait là qu'un homme, le grand Rapp, dont la statue de bronze éternisait un geste impérieux. Et pourtant elle était à l'instant familière : tout près, sur l'avenue, c'était l'agitation de la cité, des marchands, des cafetiers, des employés, des oisifs, mais là-bas, en face, de paisibles maisons peintes, roses ou vertes, la limitaient, un peu cachées par la frondaison des arbres, leurs toits de tuiles doucement assombries par le temps. Un fin clocher gris s'élançait, le clocher de l'église des Dominicains, et, dominant
ce fin clocher de son clocher oriental, comme elle dominait toute la ville, l'église de Saint- Martin élevait au-dessus des toits rouges, telle une protectrice qui veille, la masse cuivrée de ses pierres. Tout, dans ce décor si vraiment provincial, s'harmonisait sans effort, par un divin hasard : la couleur des maisons, dont les années ont éteint la vivacité, et la couleur des arbres que l'été a touchés, le sol rosé, la tour plus pâle, le toit plus rougeâtre de l'église paroissiale, jusqu'au chemin macadamisé de la place, tout blanchi par les pas de tant de gens, depuis tant d'années. Le kiosque des journaux était ouvert; Claude en acheta un; la marchande parlait français. Du haut de son siège, un cocher lui cria : « Voulez-vous que je vous promène dans la ville? — Non, non, merci, fit-il », en secouant la tête et souriant. Il avait bien le temps de se promener : ce qu'il voulait voir d'abord, c'était la maison de sa famille. Une curiosité un peu inquiète l'animait; dans quel état la retrouverait-il? Et puis son père serait heureux de savoir.
Il prit la rue des Boulangers, traversa la calme place des Dominicains, s'arrêta devant
l'église de Saint-Martin. Elle dressait, enveloppée d'un silence vraiment religieux que le ciel bleu éclairait, sa grande tour solide en grès rouge que la nef semble suivre comme une compagne modeste. Tout était chétif autour d'elle et soumis, mais confiant aussi; elle n'était pas orgueilleuse, elle était forte, elle était simple, et les maisons s'abritaient dans la quiétude qu'elle répandait. Alors, il s'égara à travers les rues étroites, capricieuses, au pavé raboteux. Maisons à grands toits inclinés, toujours en tuiles rouges dont les siècles ont vieilli l'éclat, maisons à toits allongés oii l'architecture a su encore pratiquer un étage, maisons à pignons aigus, crénelés ou festonnés, dédaigneuses d'alignement, les unes ventrues, voûtées, tout de travers, serrées ainsi que de vieilles femmes; les autres plus délicates, anciennes demeures de notables, au poutrage apparent, avec un portail sculpté, une tourelle, une galerie à rampe : à chaque pas un imprévu saisissant. Et il les regardait, comme s'il ne les avait jamais vues autrefois.
Cependant, au seuil de leurs magasins, ou
derrière leurs vitrines, les boutiquiers, passementiers, chapeliers, orfèvres, attendaient, sans folle impatience, la clientèle; on s'interpellait d'une porte à l'autre, on se communiquait les nouvelles. Des gens passaient sans hâte, ils avaient le temps de vivre, rien ne les pressait, bourgeois à la tête blanche qui n'avaient pas voulu déserter leur ville au lendemain de l'annexion, jeunes gens qui continuaient ce qu'avaient voulu leurs pères, jeunes filles et paysannes au grand nœud qui ne démentaient point le dicton célébrant Colmar pour la beauté du sexe, écoliers qui musardaient, soldats revêtus de l'uniforme allemand et qui parlaient français.
Enfin il arriva sur la place des Six-Montagnes-Noires, devant la maison de ses parents : c'était une vieille maison à deux étages. Autour d'elle les siècles avaient tout bouleversé : jadis il y avait eu là des rues, un manège, une hôtellerie; une place avait succédé aux rues; on avait construit une fontaine, surmontée d'une statue, sur les ruines de l'hôtellerie brûlée; oîi l'on apprenait l'équitation, les plates-bandes d'un jardinet assemblaient les
bouquets pressés des ne m'oubliez pas et les larges corolles des dahlias simples : seule la maison demeurait la même. On poussait une grille en fer, on traversait une petite cour, qu'enfermaient à droite et à gauche des maisonnettes peintes en bleu et plus âgées encore, et l'on était devant la porte, une porte en chêne, à deux battants, au-dessus de laquelle une pierre montrait, nettement gravés, la date de construction, 1670, le monogramme des Héring, et la devise : Fide, sed vide ; une glycine étendait ses branches sous les fenêtres du premier. Brusquement, Claude franchit la cour et sonna.
Une servante accourut; Claude demanda le propriétaire. Des plantes vertes garnissaient le vestibule, mais une abominable odeur de pétrole grattait Claude à la gorge, et il se rappelait l'ancienne odeur de la maison, une odeur si fraîche, presque humide. Comme il cherchait d'oii provenait cette émanation, le propriétaire apparut, un grand Allemand raide, aux cheveux gris rejetés en arrière, serré dans une redingote étroite, trop longue, aux manches trop courtes; sa moustache mal taillée
retombait par-dessus la lèvre et de grosses lunettes d'or abritaient ses yeux. 11 s'inclina profondément, à trois reprises. Claude expliquait ce qu'il désirait, mais il l'expliquait avec timidité, avec honte presque... il lui était dur, tout à coup, d'adresser cette prière à un homme d'une autre race, la race devant laquelle son père et sa mère s'étaient retirés. Mais l'autre, qui se frottait lentement les mains, écoutait avec attention, et, ravi d'obliger un Français, s'inclinait de nouveau, approuvait, louait, puis s'empressait, coupant ses phrases d'exclamations gutturales. Tout de suite il ouvrit une porte à gauche et s'effaça. Le plancher était peint en brun très foncé. Au-dessus d'une table ronde, que recouvrait un tapis en moquette, un vide-poche, imitant les coupes renaissance, érigeait un cratère en verre bleu plein de fleurs séchées. Un secrétaire à rabat, de style baroque, s'appuyait au mur, dominé par un buffet en pagode au miheu duquel s'encastrait une horloge. On pouvait lire sur la bande de velours jaune qui dérobait le clavier du piano ces mots brodés en soie rouge : « Que tes mains soient habiles et ton
âme expressive! » et sur le couvercle noir, deux bouquets de feuilles mortes honoraient comme par un service de garde le buste en plâtre doré de l'Empereur, posé sur un socle de peluche: une couronne de lauriers, avec un ruban aux couleurs nationales qui se déroulait sur la nuque, ceignait la tête du souverain. Tous les meubles, fauteuils et chaises de Louis- Philippe, que protégeaient des dentelles faites au tricot, étaient capitonnés. Des chromos et des lithographies reproduisaient les hauts faits de « l'inoubliable grand-père » au temps de la guerre sainte, la guerre de 1870. La famille avait réuni dans cette pièce d'apparat tout ce qu'elle possédait de riche et d'artistique : cependant la poussière y régnait en parfaite sûreté. « C'est mon salon », dit avec vanité l'Allemand.
Georges se rappelait l'autre salon, celui de son enfance. Ici, entre les deux fenêtres, audessus d'une console empire, un cartel sonnait les heures d'un timbre grave; là, au fond d'un canapé à fleurs, contre le mur, près d'un secrétaire en bois de rose, il s'était, toute une semaine d'août, isolé pour lire et relire A/ouf e-
CJiristo. Des miniatures au cadre rond descendaient le long de la glace, médaillons d'ancêtres dont il ne connaissait pas très sûrement l'ascendance, mais qui lui étaient si familiers; là, dans le coin, se courbait le tuyau du poêle en faïence... et près du poêle la grande bergère où s'asseyait sa grand'mère... Ses yeux d'enfant ne sentaient pas alors la simple grâce de ce qu'ils voyaient chaque jour; maintenant que sa mémoire fidèle l'évoquait, il la comprenait. Ce n'était pas sur cette bergère qu'il revoyait cependant sa grand'mère, un peu fière, ses boucles bien roulées diminuant Tovale de la fisfure et touchant la collerette de son corsage, sa jupe soigneusement étalée, les pieds sur un large tabouret et montrant un peu ses bottines de lasting; mais contre la fenêtre de droite, sur une chaise basse, où, quand elle ne sortait pas, elle restait tout l'après-midi, une main contre le menton, son petit bonnet de dentelle sur ses cheveux blancs, regardant par delà la cour et se plaignant, parce que sa vue faiblissait.
Un jour, — on l'avait raconté plus tard à Claude, — quelques mois après l'annexion.
M. Reusch, conseiller à la Cour, qui avait accepté de servir l'Allemagne, avait sonné à la porte. C'était un vieil ami, et, bien que tous les Alsaciens lui eussent fermé leur maison, il espérait sans doute que Mme Héring continuerait, en souvenir de leurs anciennes et affectueuses relations , à le recevoir. La bonne l'avait laissé entrer; à peine avait-il passé le seuil, que Mme Héring se levait et rouvrait la porte. Elle n'eut pas un mot de colère, elle n'eut pas un geste de violence; elle dit simplement : « Je ne peux pas, monsieur Reusch, je ne peux pas. » Il n'avait pas essayé de se défendre... Claude se rappela aussi qu'un jour, au temps des passeports — il avait seize ans — elle l'avait conduit chez le préfet pour qu'il obtînt une prolongation. Le préfet était un Prussien; il avait considéré Claude et il avait dit, d'un ton rogue : a Pourquoi ses parents ont-il émigré? Votre petit-fils devrait être un petit Allemand. » Mme Héring avait aussitôt quitté le cabinet; néanmoins le préfet avait, la même semaine, accordé la prolongation... Claude se rappelait tout cela, tandis qu'à côté de lui l'Allemand, toujours frottant
6o LES EXILÉS
ses mains, souriait... Ils gravirent l'escalier aux marches creusées. L'odeur de pétrole devenait plus violente : Claude s'aperçut alors que tout l'escalier était, à la manière germanique, badigeonné au pétrole. Il posa la main sur la vieille rampe de bois toute polie par les mains jeunes ou tremblantes qui depuis tant d'années s'y étaient posées. « C'est vieux », fit avec un peu de mépris le propriétaire.
Au premier, sur le palier, il tourna une clef : « Mon bureau » , annonça-t-il. C'était la chambre où le grand-père et la grand'mère de Claude avaient rendu le dernier soupir, où son père, où lui-même était né; c'était maintenant un bureau selon la dernière mode munichoise, avec des meubles en bois vert foncé, tout en lignes droites, tapissés de cuir vert de mer, semés de clous vert brun; une bibliothèque seule, tout ensemble bibliothèque et divan, exhibait des formes compliquées, avec des rayons qui se terminaient en porte-bouquets, et des encognures qui ressemblaient à des niches pour saints. Sur la table une photographie représentait un jeune fantassin allemand en tenue de campagne, casqué, le man-
LES EXILÉS 6i
teau roulé autour du corps, les bottes aux pieds, martialement appuyé sur son fusil. Le regard de Claude s'y fixa : ici, dans cette chambre, qui avait de tout temps été la chambre de famille, celle où l'on naissait, où l'on mourait, cette marque brutale de l'envahisseur... L'Allemand rougit un peu :
« C'est mon portrait, quand j'ai fait la guerre! » Puis il ajouta : « Ah!... c'est triste, la guerre! » Claude, de la main, le remercia de son intention; il n'aurait pas eu la force de parler.
Cependant il voulait encore voir une chambre, la pièce contiguë, sa chambre, quand il venait, adolescent, aux vacances. Il fit quelques pas; l'Allemand leva le doigt d'un air mystérieux, et, marchant sur la pointe des pieds, entre-bâilla la porte : a Tu es là, Hilda? » demanda-t-il. Une grande jeune fille, au teint anémique, ses cheveux trop blonds partagés en deux longues nattes, s'avança. « Voici ma fille », dit-il. Claude salua; l'Allemand poursuivit : « M. Héring est le petit-fils de la vieille dame à qui appartenait notre maison. » La jeune fille considérait Claude avec un éton-
nement gêné. Claude alla jusqu'au seuil. « C'est une chambre de jeune fille », dit le père avec un geste d'excuse. C'était, en tous cas, une bien pauvre chambre, une chambre de bonne presque, avec le lit en sapin, la toilette cerclée de lustrine, l'armoire blanche, la glace de bazar. L'Allemand ne pare dans sa demeure que les pièces où il reçoit; dans celles-là seulement il prodigue les inventions de son mauvais goût; mais une chambre de jeune fille, oii ne va que celle qui l'habite, pourvu qu'on y puisse dormir, c'est suffisant. Claude reconstituait spontanément la chambre telle qu'elle était autrefois, avec le grand bureau à cylindre, près de la fenêtre que drapait un rideau en vieille toile de Jouy, la commode en noyer ciré, aux cuivres brillants, là à gauche, et là à droite son petit lit de fer. Le soleil le réveillait gaiement, il courait à la croisée : quel temps faisait-il? En face, de l'autre côté, les volets verts d'une maison peinte en ocre étaient encore fermés; il se recouchait, et souvent Mme Héring, pour l'arracher à son lit, cognait à la porte; alors, il feignait de dormir, pour qu'elle le grondât de
sa paresse en l'embrassant. « Je vous remercie, monsieur, murmura-t-il, je vous remer cie. » Il se retirait; l'Allemand le suivait, l'accompagnait jusqu'en bas, et, le saluant plusieurs fois dans le vestibule, lui disait en français et de son air le plus aimable : « Chaque fois que vous aurez envie de revenir, vous devez. » Onze heures sonnaient.
— « Eh bien! Eh bien! fit-il, sur la place, ironique, en essayant de secouer la tristesse qui pesait sur lui, en voilà une émotion à laquelle je ne m'attendais pas! » Mais il avait beau railler, sa tristesse ne s'évanouissait pas, et il ne pouvait pas s'éloigner. Par bonheur, le nouveau propriétaire, cet Allemand, n'avait pas touché à la maison; il l'avait sans doute recrépie, mais il n'avait ni ajouté une aile, ni exhaussé le toit; elle demeurait, du dehors, bien telle que jadis, et sous son crépi neuf elle gardait l'air toujours vieille... Vieille de plus de deux siècles! La vie de six générations avait tenu dans ces murs, intimement; elle les imprégnait encore, et lui, héritier de ces six générations, il n'était plus devant cette maison qu'un passant. Cette maison que les siens
avaient bâtie, aménagée, ornée, chaque année chérie davantage, en songeant à la longue succession de leurs descendants, cette maison qui leur appartenait à eux, elle ne lui appartenait plus à lui, elle n'appartenait même pas à quelqu'un de son pays, à quelqu'un de sa race : un étranger l'avait acheté, s'y était installé avec ses goûts, ses habitudes, y avait effacé tout ce qui rappelait le passé... Une autre vie, d'autres mœurs, une autre nation étaient entrées avec cet étranger. Dans cette ville, où Claude était né, oii il avait balbutié ses premiers mots , et qui était le berceau de sa famille, il se sentait tout à coup seul, perdu, plus étranger que cet étranger amené par l'armée de la conquête. Sa pensée, un instant, s'en alla vers son père : il comprenait bien maintenant pourquoi M. Héring, se comparant à un exilé, ne voulait revenir dans son pays que mort. Le cimetière : c'était en effet le seul coin de terre où Claude pût retrouver ceux qui avaient créé son nom.
— Monsieur Héring, que faites-vous donc là? dit une voix.
Il eut un sursaut : c'était Mme Dolnay ; un
voile entourait son chapeau de paille, et elle tenait à la main une grosse ombrelle de toile rouge.
— Voici la maison oii je suis né, répondit-il, je l'ai visitée tout à l'heure et je la regarde encore.
— Et vous êtes triste?
— C'est vrai... avoua-t-il, — puis comme s'il voulait s'excuser, il reprit d'un ton léger : — C'est naturel, n'est-ce pas? Il y avait si longtemps que je n'étais venu ici; j'ai eu de l'émotion. On se figure délivré d'un tas de sentiments puérils : ah ! bah ! il suffit d'un rien pour qu'ils renaissent... et c'est curieux : ils sont d'autant plus forts, qu'ils ont été plus étouffés.
— Pourquoi rougissez-vous de votre émotion? demanda- 1- elle avec un compatissant reproche. Craignez-vous que j'en sourie?
— Oh! non... Mais je suis si étonné de moimême; je croyais que tout cela m'était si indifférent! Et tant de souvenirs me sont remontés à la mémoire!... Dans le salon, tenez, il y avait une console. Mon père m'a souvent raconté que, jeune homme de vingt ans, rentrant un après-midi, il avait découvert, assise
et endormie sous cette console, une petite fille, qui pouvait bien atteindre sa dixième année et dont la mère rendait visite à ma grand'mère. Le visage de cette petite fille était si joli et si pur qu'il avait dès ce jour résolu de l'épouser, et sept ans plus tard en effet il la conduisait à l'autel. . . C'est dans ce salon aussi, que mon bisaïeul, conseiller au conseil souverain, recevait son ami Cagliostro, lorsque Cagliostro séjournait à Strasbourg. Vous voyez, je ne peux pas m'empêcher...
Elle dit avec un peu de mélancolie :
— J'ai toujours regretté d'être née à Paris, dans un appartement, et de ne pas avoir en province une de ces vieilles maisons familiales chargées de souvenirs.
Des enfants jouaient, sans bruit, autour du jardin; un chien dormait sur le sable; une femme se penchait à une fenêtre de la maison peinte en ocre. De la main, Mme Dolnay indiqua, bornant la place, une calme maison grise à un étage, au toit moussu, et qu'ombrageaient deux grands arbres.
— Voici la maison de mes amis : n'est-ce pas le bonheur?
— Ah ! fit-il, c'est là que vous habitez! Elle dit encore :
— Quelle ville délicieuse! Comment avezvous pu l'oublier tant d'années! Et vous repartez demain avec les Aubray?
Il hocha la tête :
— Sans doute; mais auparavant je veux aller au cimetière.
Ils s'étaient remis à marcher; ils traversèrent le marché aux fruits, en laissant l'ancien palais du Conseil souverain, d'une si sobre élégance; les tuiles rouges et vertes de la douane brillaient sous les rayons du soleil. Curieuse, Mme Dolnay l'interrogeait et Claude lui répondait, stupéfait de tout ce que conservait sa mémoire. Il put exactement lui apprendre que la douane, bâtie en 1420, servait d'entrepôt pour les redevances que touchait la ville, que les empereurs y descendaient quand ils honoraient Colmar de leur présence, qu'on y avait ensuite installé un provisoire hôtel de ville. Il lui montrait aussi quel charme particulier donnait à la ville la variété infinie de ses maisons, toutes du même style populaire néanmoins, avec leurs grands
toits, leurs logettes, leurs galeries, leurs petites fenêtres, leurs poutrages. Joie tendre de parler de sa ville, que doublait la joie, plus obscure peut-être, d'en parler à une femme jeune et belle qui comprenait. Dans la rue des Deux-Clefs, elle lui tendit la main.
— Au revoir, monsieur Héring.
La pensée qu'il serait seul de nouveau l'épouvanta.
— Vous devriez, proposa- 1 -il aussitôt et presque malgré lui, m'accompagner.
Et, parce qu'à l'instant il discernait l'indiscrétion de sa prière, il ajouta :
— Vous y admirerez une Crucifixion en pierre qui est un chef-d'œuvre.
Elle accepta tout naturellement :
— Mais volontiers.
— Ah! murmura-t-il, vous ne savez pas quel bien vous me faites.
Ils sortirent de la ville par un faubourg populeux, et s'engagèrent sur une grande route, bordée par une double allée de platanes, dont les branches en se rejoignant formaient un dôme de verdure qui cachait le ciel. Devant les petites maisons construites en retrait de
l'allée, un ruisseau courait que des enfants s'amusaient à sauter, tandis que lavaient des femmes. Les vastes casernes neuves se groupaient derrière les champs plantés de vignes, et, plus loin, les montagnes s'estompaient d'une vapeur bleue. Le soleil n'était pas trop ardent, un vent léger agitait les feuilles des platanes, des nuages roses demeuraient à l'horizon dans le ciel pâle.
— Avez-vous connu votre grand-père, questionna Mme Dolnay.
— Non; il est mort en 1868, à soixantequinze ans.
— Il était magistrat, comme son père?
— Il était officier. Engagé en 181 1, à dixhuit ans, capitaine en 18 14 et décoré à Montmirail de la main de l'Empereur, blessé à Waterloo, mis en demi-solde, enfin réintégré, mais attendant dix-sept années à cause de sa fidélité impérialiste le galon de commandant, nommé tout de même, par force, pour une action d'éclat en Algérie, il a terminé ses jours dans la vieille maison de Colmar. Je ne peux mieux le comparer, d'après les récits de mon père, qu'à ces héroïques et modestes soldats
dont Vigny a, pour l'éternité, fixé les traits. La chambre que j'habitais durant les vacances était^sa chambre, quand il était jeune, comme elle était celle de mon père, son dernier enfant. Aujourd'hui une jeune fille allemande s'en est emparé.
Le gardien du cimetière, assis devant sa maisonnette, mangeait, avec sa femme et son fils, la soupe de midi. Claude ne lui demanda rien; la concession de sa famille s'étendait à l'autre bout, contre le mur qui sépare le cimetière de la campagne ; il ne se tromperait pas ; Mme Dolnay le suivait. Ce champ du repos ressemble avec ses peupliers, ses frênes, ses marronniers rouges à un beau parc, et le sommeil de la mort, loin d'y apparaître plein d'horreur, n'évoque qu'une idée de belle sérénité. Ce matin-là, il y avait un plus grand silence encore; on entendait le bruit des pas sur le sable. Toutes les tombes, riches ou pauvres, soigneusement entretenues, ornées de fleurs, les marbres lavés, les inscriptions nettes, les arbres taillés, témoignaient une piété sans cesse vigilante. Une femme, agenouillée, arrachait du petit sentier qui menait
à ses morts les mauvaises herbes. Mais Claude, dans l'emplacement qui renfermait ses tombes, découvrit seulement quelques mètres de terre envahis d'herbes folles, de plantes sauvages et de broussailles. Une grille de fer les clôturait, mais les ifs poussés librement avaient glissé leurs branches sous les barreaux et, noués à la petite porte, empêchaient qu'on l'ouvrît; des racines, sorties du sol, avaient renversé une des pierres où la grille était scellée. D'un premier mouvement, Claude recula, il ne pouvait pas croire, puis il se courba et péniblement écarta les rameaux.
— C'est là, fit-il, la voix tremblante.
Il avait retiré son chapeau, et croisait ner-^ veusement les bras sur la poitrine. 11 resta ainsi assez longtemps, immobile, et ses yeux se gonflaient de larmes. Voilà comment, après seize années d'absence, il retrouvait les tombes des siens. Là-bas, dans la ville, la maison vendue, aux mains d'un étranger et profanée; ici, l'abandon, une seconde mort plus cruelle que la première. Et il fallait qu'il fût par hasard dans le pays, pour savoir... d'autres années auraient pu s'écouler, toutes les années de sa
vie, et il n'aurait pas songé un instant que les tombes de sa famille, parmi toutes les autres si tendrement soignées, dénonçaient lamentablement l'indifférence du cœur... Certaines années où il voyageait en Allemagne, il n'avait pas même pensé à se détourner une heure de son chemin pour gagner Colmar... Le gardien, sûr d'une continuelle absence, ne s'occupait de rien.
Bouleversé, Claude avait oublié Mme Dolnay; elle demeurait à l'écart, pénétrant ce qui se passait dans l'âme de Claude. Il recula, et l'aperçut.
— N'est-ce pas affreux, madame?
Elle sourit doucement, car elle désirait le rassurer :
— Tout est réparable, puisque vous êtes là. Seulement, il faudra revenir chaque année.
Il essaya d'ouvrir la petite porte, il n'y réussit pas ; alors il franchit la grille, enleva des herbes, rabattit des plantes, et dégagea une grande pierre tombale en marbre, toute noircie, oii seules les mousses dessinaient la croix autrefois gravée.
— Voici, madame, la tombe de mon grand-
père; là, au-dessus de la croix, le sculpteur avait creusé avec le ciseau le nom : Claude- François Héring, — ce sont les mêmes prénoms que moi — il y avait encore, je crois, les dates de sa vie. C'était tout. On ne lit plus rien. Ma grand'mère est là aussi; à sa mort on avait simplement ajouté sur la pierre, au-dessous de la croix, son nom. Ah! on lit la date de sa mort : 1894.
De la main il embrassa le reste de l'enclos plus inculte encore :
— Les autres sont là.
Mme Dolnay ne répondit rien; elle priait; comme poussé par une force mystérieuse, Claude se signa et ses lèvres balbutièrent les phrases que sa mère lui avait apprises, jadis, quand il était petit.
Sur la place de Turkheim, à droite de la tour, sous les arbres, on dansait aux sons grêles d'un petit orchestre; c'était la fête patronale. Enfants, jeunes gens, bons vieux grisonnants, tout le monde valsait avec une conviction sérieuse sur les planches qui recouvraient le sol. Un grand garçon famélique, habillé d'une redingote trop courte et coiffé d'un haute-forme au poil rebroussé, serrait dans ses longs bras, avec solennité, une petite bonne fripée, qui, son tablier sale encore noué à la ceinture, venait sans doute de s'échapper de sa cuisine. « Assurément, pensa Claude, qui les considérait, si Mme Aubray les voyait, elle en conclurait qu'ils se moquent bien de la France, puisqu'ils ont tant de plaisir à danser. »
Le contrôleur du tramway, qui monte aux Trois- Epis, sifflait; Claude n'eut que le temps
de sauter dans un wagon. Une place restait à l'intérieur, contre une fenêtre; il s'y assit. Il fut tout d'abord ravi; il n'entendait parler que sa langue, et il reconnaissait dans ceux qui la parlaient, à côté de quelques Français, des bourgeois alsaciens, accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants. Le costume simple et les visages carrés, sérieux, des hommes, la gaîté des femmes et la modeste recherche de leur toilette, l'accent, lourd chez les maris, plus vif chez les femmes : il n'y avait pas à se tromper. Un ménage allemand, le seul, occupait un coin; le mari, vêtu d'un complet vert, chaussé de gros souliers à clous, une plume de coq à son feutre vert, son havresac à ses pieds; la femme, au large dans une robe « normale » à bretelles, sans corset, une plume de coq aussi à son chapeau, et tenant fièrement contre son sein un gigantesque alpenstock.
Le tramway longea d'abord une petite rivière qui anime des usines, puis s'engagea, d'une allure plus lente, dans la forêt. Ce n'était encore que des taillis, de jeunes arbres, et les vignes escaladaient les premières pentes; mais
bientôt les grands sapins au tronc teinté de rouille et le clair feuillage des chênes cachèrent complètement le ciel. La route grimpait en continuels lacets, et de la chaussée lavée par la pluie orageuse de l'après-midi, des sentiers roses s'enfonçaient, mystérieux, parmi les mousses jaunes. Combien de fois, enfant et adolescent, aux vacances, le dimanche, Claude s'était rendu jusqu'aux Trois-Épis ! Sainte- Odile, les Trois-Épis, les deux sommets religieux qui veillent sur l'Alsace et que chaque année les habitants fidèles gravissent pour s'abîmer pieusement dans sa contemplation! On partait le matin, en bande, une canne ferrée à la main, on quittait le train à Turkheim, et de là, à pied, car le tramway n'existait pas encore, on gagnait par les chemins de traverse la hauteur. On entendait la messe dans la chapelle oii pendent les naïfs ex-voto; on déjeunait dans la forêt avec les provisions apportées, on se promenait, on flânait, et le soir, à la nuit souvent, on redescendait en chantant. Ce qui troublait son cœur, maintenant, il ne le distinguait pas nettement. Quand, à son retour du cimetière, il avait prié les Aubray
de le laisser quelques jours encore à Colmar, les assurant qu'il les rejoindrait un peu plus tard, il cédait, sans l'analyser, à l'émotion qu'il avait ressentie devant les tombes de sa famille. Il ne voulait pas s'en aller : voilà ce qu'il savait, mais il ne savait pas bien pour quoi il voulait rester. Les moqueries irritées des Aubray l'avaient, loin de l'ébranler, entêté dans sa résolution. Ils s'étaient séparés de lui avec froideur, bien qu'il jurât de les retrouver, et seul, comme perdu, il avait cherché où diriger ses pas. Qu'est-ce donc qui le retenait si fortement dans un pays naguère si indifférent à son âme? Était-ce sa richesse? Était-ce la douceur, la paix, la majesté tour à tour charmante et recueillie de ses paysages entrevus? Était-ce la grâce accueillante de ses vieilles maisons penchées, souriantes comme de vieilles femmes, et de ses vieilles rues où dans la nuit renaissent les vieux siècles? Étaitce toute l'histoire qui planait sur ces plaines et sur ces monts, histoire tumultueuse de gloire? Était-ce en lui la fierté française qui pleurait? Était-ce la voix de ses morts qui, s'élevant de partout, le ramenait invincible-
ment à cette terre dont il était fait : tout cela peut-être à la fois, mais sans qu'il le discernât... et, peut-être aussi, un autre sentiment encore plus vague, le besoin inconscient de ne pas s'éloigner d'une femme qui avait partagé sa tristesse. Alors il s'était rappelé les Trois- Épis... Instinctifs, les souvenirs de l'enfance l'y conduisaient.
Le tramway stoppa à une petite station ; un gendarme s'assit auprès de Claude en cho quant de son sabre le banc. Claude, qui s'accoudait à la fenêtre, se retourna : le gendarme, tout gourmé d'autorité dans sa tunique verte à parements bleus, et son pantalon noir au passe-poil rouge, le cou emprisonné dans le col à galon d'or, la barbe taillée en éventail, sourit avec condescendance et toucha avec sa main gantée de blanc son casque. A l'instant, ce gendarme en évoqua un autre dans l'esprit du jeune homme, celui qui, bien des années auparavant, un jour, dans une rue de Colmar, l'avait bousculé avec une taloche pour le contraindre à se ranger devant une charrette. Enfant impressionnable, il n'avait éprouvé dans ce geste qu'une injure, qu'il ne pouvait
laver et il était rentré en sanglotant chez sa grand'mère qui avait dû le consoler , lui expliquer... Il n'avait jamais oublié cet incident, même avec l'âge et la raison. Faudraitil qu'aujourd'hui il montât aux Trois-Épis, comme gardé par ce nouveau gardien de l'oppression ! 11 chercha s'il n'y avait pas quelque part une place vide : il n'y en avait pas.
Le tramway, d'une marche plus précipitée, atteignait les sommets; une vapeur blanche flottait parfois sur le chemin au ras du sol. Et soudain, à un coude de la route, au-dessus des arbres qui dévalaient jusqu'à une immense prairie verte, une grande trouée s'ouvrit. A l'horizon, les montagnes rampantes, accolées l'une à l'autre, tramaient dans une buée bleue, sur un ciel orangé, leurs sinuosités souples. Un village resserré entre les derniers contreforts reposait ses toits rouges derrière des peupliers qui semblaient se dresser devant lui pour le protéger. Plus loin le clocher de Colmar groupait autour de lui la ville, et plus loin encore, la plaine se déroulait, illimitée, avec des ombres, des lueurs, toute baignée de calme, de mystère, d'innocence, pour se con-
8o LES EXILÉS
fondre à l'infini avec la douce brume bleuâtre. Une émotion presque douloureuse étreignit Claude : cette beauté, c'était la beauté de sa patrie qui s'offrait à lui, plus belle que les plus belles, parce qu'elle était pour lui, plus que toute autre, chargée de sens, parce qu'elle avait formé l'âme de la femme qui l'avait enfanté, l'âme de l'homme qui l'avait élevé, parce que son père et sa mère l'avaient jadis, comme lui, contemplée en tressaillant de la même volupté, parce qu'elle lui parlait un langage unique... pour lui seul. Tout son cœur s'éclaira : il comprenait enfin quelles puissances secrètes, longtemps ensommeillées, se réveillaient en lui; il comprenait aussi cette phrase si familière à son père : « il n'y a pas de plus beau pays au monde » , et qu'il avait souvent raillée. En même temps, l'image précise de Mme Dolnay, telle qu'elle était près de lui, au cimetière, s'imposa à ses yeux. 0 Comme elle aimerait cette beauté! Comme elle la comprendrait! » songea-t-il. Elle lui manquait, il la regrettait, et il regardait de toutes ses forces, afin que cette beauté pénétrât au "plus profond de lui et qu'il en con-
servât à jamais la mémoire. Des larmes mouillaient ses paupières; il essaya de les contenir, mais les larmes, tout de même, coulèrent...
Le gendarme lui effleura le bras, et tendant a main vers la montagne et la plaine, vers out ce qu'on venait de voir et tout ce qu'on verrait encore :
— Ach! schôn! schôn! dit-il avec jovialité.
Et cette fois Claude, qui ne répondit rien, put se commander de ne plus pleurer.
On arriva aux Trois-Epis quand le jour finissait. Il y avait foule, et Claude vainement demandait aux portiers des hôtels, qui recevaient les voyageurs au débarcadère , s'ils pouvaient le loger : il ne restait plus de chambre... Pourquoi n'avoir pas écrit? Les voyageurs grimpaient en riant avec leurs amis le raidillon vers les hôtels, tandis que les domestiques poussaient les voitures à bras où s'entassaient les bagages. Lui, perdu au milieu de ce bruit, bousculé par les uns, considéré avec un peu de pitié par les autres, demeurait, sa valise à ses pieds, ne sachant où aller ni que faire, et tout à coup désolé. Le douloureux enchantement de la montée s'était évanoui :
de nouveau, comme après avoir revu la maison familiale, il se sentait sur cette terre, la sienne, seul, horriblement seul. Ne valait-il pas mieux qu'il s'en retournât?
— Pardonnez-moi, monsieur, dit soudain quelqu'un en s'approchant de lui; j'ai entendu que vous ne trouviez de chambre dans aucun hôtel.
— En effet, monsieur, répondit Claude, qui, tout en hésitant, crut reconnaître l'homme qu'il avait rencontré quelques jours plus tôt sur la route d'Engviller , parlant avec des paysans.
— Alors, permettez-moi de vous indiquer, à cinq minutes, un peu au-dessus de la route, une petite pension, oh! très simple, pas élégante, mais assez confortable, la pension Stiffer. Vous suivrez ce chemin par le bois, à gauche. Assurément, il y a de la place.
Claude remerciait.
— C'est tout naturel, dit l'autre, envers un Français.
— Mais je suis né à Colmar, monsieur, répliqua sur-le-champ Claude — car c'était pour lui un besoin que l'on sût qu'il était de ce pays.
L'homme garda le silence, une ombre passa sur son visage, et, soulevant son chapeau, il se retira.
Un peu étonné, Claude se dirigea vers la pension Stiffer. C'était presque la nuit, une nuit légère, bleue, fraîche; sous les arbres apparaissaient des robes blanches; de petites pierres du sentier roulaient sous ses pieds. Une maison à deux étages, qu'entourait un jardin, se dressait à la lisière du bois, dominant la grand'route. Un quinquet brûlait devant la porte, et un homme, blond, en manches de chemise, la moustache tombante, causait avec une vieille femme, tandis que des enfants jouaient, avec de grands cris.
— Monsieur Stiffer? demanda Claude.
— C'est moi.
Claude exposa ce qu'il désirait : est-ce qu'il pourrait avoir une chambre? est-ce qu'il pourrait prendre ses repas?... est-ce qu'il serait bien au calme?...
— Pourquoi pas? répondait à chaque question tranquillement M. Stiffer.
Il fallait s'entendre sur le prix. M. Stiffer appela sa femme : c'était [une femme encore
j-obuste, mais abîmée par le travail et les couches; elle devina tout de suite le client aisé, peut-être riche, qu'un accident lui envoyait, et elle réclama un prix assez élevé. Claude s'exclamait : il n'ignorait pas le prix des grands hôtels, et il proposait le sien. Mme Stiffer, le jugeant en elle-même très convenable, cédait lorsque surgit une femme un peu moins âgée, rousse, vive, futée, et qui avait une jambe de bois.
— Tiens, voilà la Parisienne, annonça avec une naïve admiration M . Stiffer.
— C'est ma sœur, expliquait Mme Stiffer; elle est née, comme moi, en bas de la côte, au village de Nidermorschwir... Seulement elle a épousé un Parisien, alors elle est devenue Parisienne; moi, j'ai épousé un homme de chez nous.
En même temps elle donna une forte tape sur le dos de son mari qui eut un bon gros rire.
— Tout de même, madame, dit Claude, vous parlez joliment bien le français.
— J'ai été en classe, dit-elle avec un touchant orgueil, chez les sœurs dominicaines de Belfort.
La Parisienne cependant s'informait, et, sitôt informée, s'emportait dans un fîux de paroles : mais ici, on était bien mieux que dans les hôtels! Les grands hôtels! Ah! voilà qui la laissait froide... Des manières, de la poudre aux yeux, tout en façade... mais ici la vraie vie de famille... Oh! sans doute, pas de domestique en habit, pas de portier galonné, mais Mme Stiffer faisait elle-même la cuisine , et quelle cuisine ! rien que des morceaux de choix, e, la quantité égalait la qualité. Et quel bon air! et quelle vue! et pas besoin de toilette : la simplicité, chacun à son aise... Des pensionnaires, qui rentraient, s'arrêtaient, l'écoutaient, amusés... Conquis par son bagout, Claude accorda un mark de plus. M. Stiffer, émerveillé, répétait :
— Ah! la Parisienne, la Parisienne...
— Monsieur aussi est Parisien, fit la Parisienne.
Claude s'indigna presque :
— Moi, Parisien! oh! non... je suis Alsacien, je suis de Colmar.
Et, pouvant enfin parler, n'être plus seul, ouvrir son cœur, il raconta là, dans la nuit,
devant la porte, sous le quinquet qui s'éteignait, à M. Stiffer, à sa femme, à la Parisienne, qu'il ne connaissait pas dix minutes auparavant, qu'il était du pays, qu'il y était né, qu'il en était parti tout enfant, et puis que des années avaient passé sans qu'il revînt.
— Héring! Héring! répétait Mme Stiffer, mais attendez donc... Mme Héring, la vieille dame qui habitait sur la place des Six-Montagnes- Noires... Vous pensez si je me rappelle... mon oncle était cuisinier-chef à l'auberge des Six-Montagnes-Noires — alors je l'ai vue souvent, Mme Héring...
Et confiante, elle inclinait aux confidences : après de bonnes vendanges, à Nidermorschwir, son mari avait construit, voilà cinq ans, cette maison... une petite pension pour les gens qui ne sont pas riches... et qui veulent tout de même respirer le bon air. Ah ! c'avait été dur, d'abord; et les frais de la construction n'étaient pas encore amortis... mais ça marchait maintenant. . . Elle avait eu cinq enfants, elle n'avait plus que deux petites filles, ces petites ébouriffées qui n'étaient pas encore couchées, et un marmot pleurnichant,.. La Parisienne, à son
tour, voulait produire l'histoire de sa jambe de bois : un jour, elle était tombée dans la cave, par une trappe...
Claude serait demeuré des heures à écouter, parce qu'elles étaient alsaciennes, ces âmes simples.
Les jours s'écoulaient paisibles, charmants et rustiques. Il y avait une dizaine de pensionnaires, un comptable de Mulhouse, sa femme et leurs deux enfants, une vieille dame distinguée et triste, qui habitait Saverne; un ménage anglais, un adolescent taciturne aux joues rouges, de Bischwiller, un gros homme jovial de Barr. Claude s'était vite lié avec les patrons et les pensionnaires. La Parisienne, qui donnait la soupe dans le jardin au marmot accroché à sa jambe de bois, lui confessait son cher désir d'achever ses jours dans son village natal... Le père Stiffer, vaquant à ses affaires, toujours en manches de chemise, la jambe raidie par un rhumatisme, lui confiait son grand projet : établir là, au-dessus du jardin, un bain de soleil Sonnenbad; voilà qui achalanderait la pension. Mme Stiffer le consultait pour le menu, et les petites filles lui
montraient leurs cahiers de classe, tandis que la servante, qui était mélancolique, faisait jouer au symphonium, tout en balayant la salle à manger, les valses les plus langoureuses. Un petit domestique, qui remplissait l'office de maître Jacques, lui avouait son ambition d'être chasseur dans un véritable hôtel. La vieille dame lui racontait la mort de son mari, qui la laissait inconsolable, et le gros homme des histoires de beuveries. Des paysans, qui descendaient de la vallée de la Baroche, où l'on parle uniquement un patois français, s'arrêtaient, parce que la servante était une payse. Le jeune homme taciturne s'installait sur une chaise, un livre à la main. Sur la route, oii montait le tramway, à la lisière du bois, des femmes en robes claires, se promenaient ou cousaient en surveillant leurs enfants, et de vieux messieurs décorés, l'air de vieux militaires, respiraient l'air, appuyés sur une canne. Qu'il était facile de croire que rien n'avait changé et qu'on vivait toujours en France! La langue, les mœurs, l'amabilité, tout, en effet, était français! Mais le gendarme venait feuilleter le livre des arrivées, et
rappelait la réalité trop aisément oubliée. Personne, cependant, autour de Claude, ne prêtait attention au gendarme : lui, au contraire, n'en supportait qu'avec peine la vue; ce casque menaçant, ce sabre, tout jusqu'à la couleur de l'uniforme lui semblait tellement en désaccord avec la nature si tendre. Mais alors ces Stiffer, et ces pensionnaires, qui presque tous étaient des Alsaciens, ça leur était donc égal, que le gendarme fût Allemand ou Français. 11 se souvenait du temps où, jeune homme de vingt-cinq ans, il professait qu'il fallait détester le gendarme en soi, tout gendarme, à quelque pays qu'il appartînt, étant le soutien d'une société à détruire... Oui... mais lui, il inclinait alors, par raison d'esprit fort, vers les idées révolutionnaires... mais eux, ce patron d'hôtel, cet employé, ce gros homme jovial, ils n'étaient pas des intellectuels... Que pensaient-ils? Tout naturellement, cette question se posa une première fois à sa curiosité, puis vite elle se fit obsédante... Oui, que pensaientils? Vainement essayait-il de les interroger; ils répondaient évasivement, tout de suite défiants. Le comptable de Mulhouse, le plus
instruit, né avant la guerre, se désolait bien que ses enfants parlassent avec un accent effroyable le français, mais à l'école on ne le leur enseignait pas. Pourtant, il avait épousé une jeune fille de Nancy, et il projetait de les envoyer un jour dans la famille de sa femme pour qu'ils apprissent la langue de leur mère. 11 se plaignait aussi des affaires qui n'allaient pas, de l'argent qui était rare, des relations difficiles qu'on entretenait avec les Allemands, des ennuis qu'ils créaient continuellement. Par contre, s'il était question de la France, il avouait que, avec ses luttes religieuses, les revendications syndicalistes, la décadence de la marine, elle l'effrayait : il avait de la France une vieille et belle imagination qu'elle ne réalisait plus. Mais ce qu'il pensait au fond de lui, ce qu'il souhaitait, ce qu'il désirait, il ne l'exprimait pas, et peut-être ne désirait-il rien, vivant dans son petit coin, attentif à sa besogne, bornant ses besoins et ses rêves au bureau qui lui assurait une existence honnête. Un matin où son fils, un gamin de douze ans, s'alarmait d'un chien qui montrait les dents, la mère, pour lui inspirer
de la honte, lui dit tout naturellement : « Eh bien! eh bien! si tu as peur, tu seras un joli soldat de l'empereur Guillaume. » Claude avait contemplé stupéfait, presque indigné, la femme, qui n'avait pas remarqué cette stupéfaction, et sans doute ne l'eût pas comprise. L'après-midi Claude s'en allait dans la forêt, au hasard, désertant les chemins commodes, choisissant les petits sentiers, s'enfonçant dans les taillis au mépris des féroces règlements. Il y était seul, et il lui semblait que, pleine de joie et pleine de mystère, pleine de silence et pleine de murmures, pleine d'ombre et pleine de clarté, elle lui appartenait tout entière. Assis sur la mousse, au milieu des fleurs sauvages, il respirait l'odeur profonde de la terre humide et il suivait les insectes qui, parmi les plantes, rampaient vers des besognes nécessaires, tandis que le soleil, glissant à travers les graves sapins, illuminait les tapis de myrtilles. Le large bruit de la mer roulait au faîte des arbres. Il continuait sa marche. Tout à coup, la forêt s'ouvrait; elle montrait, commandés par un château en ruines, d'autres bois et d'autres montagnes
plus sauvages ou plus riants, que voilait une vapeur bleue; ou jusqu'à l'horizon, la plaine immense semée de villages rouges; puis elle se refermait, jalouse d'avoir montré d'autres beautés que les siennes, et elle ne montrait plus que ses arbres, quelques-uns très vieux, le tronc meurtri ou é ventre, les rameaux desséchés, les branches tordues; les autres, chargés d'années, mais toujours chargés de jeunesse; d'autres, les derniers venus, plus sveltes encore, l'écorce toute fraîche , s'élançant vers le ciel d'une vigueur plus pressée. Il rentrait, poudreux, avec le jour finissant. Le jeune homme taciturne n'avait pas bougé; le comptable de Mulhouse, en pantoufles, fumait une pipe ; la vieille dame de Saverne pliait son ouvrage et, craignant le serein, regagnait sa chambre. Lui s'asseyait dans le jardin, à la limite même où poussait une bordure d'héliotrope, de verveine et de balsamine, et il regardait le soir descendre. Il croyait ne regarder que la vallée, verte, blanche, rose, sous la lumière mourante ; il croyait ne regarder que la montagne bleue où passaient de grandes ombres tendres ; il croyait ne regarder
que la plaine et le village qui peu à peu se perdaient dans une obscurité veloutée. Il regardait l'Alsace, et il la regardait, pareille à un sensible et beau visage, sur lequel tout se reflète, comme on regarde une femme qu'on commence d'aimer. Un immense voile mauve tremblait d'un bout de l'horizon à l'autre; toute la terre exhalait une infinie douceur, et la nuit s'étendait.
A cette heure-là, pourtant, il se sentait plus triste, parce qu'il se sentait plus seul, il aurait voulu confier à quelqu'un ce qu'il éprouvait, et il n'y avait personne qui eût pu le comprendre. Sa pensée, alors, fuyait instinctivement vers Colmar et Mme Dolnay. Il avait envoyé à la jeune femme des cartes postales ; il en avait reçu deux; dans la première elle lui disait qu'elle était tranquillement heureuse ; dans la seconde que les tombes du cimetière avaient été nettoyées. Il évoquait son visage, il tâchait d'imaginer sa vie calme au milieu de ses amis. Ne viendrait-elle pas un jour aux Trois-Épis? Parfois il se promettait de descendre jusqu'à Colmar, et de lui rendre visite : il parlerait avec elle, elle l'écouterait, elle le
comprendrait; et le lendemain il n'osait pas.
Un matin, à l'aube, il partit, pour voir à une heure où personne ne la voit, cette forêt qu'il aimait tant. Quand, sauté à bas de son lit, le petit domestique lui eut ouvert la porte, l'air léger fut pour le visage de Claude une caresse qui le surprit. Il traversa hâtivement le village aux volets clos. Le soleil pâle effleurait à peine la nature et la laissait encore tout odorante de la nuit. Les hautes fougères où brillaient des gouttes d'eau , les feuillages mouillés, les bruyères humides, tout gardait une fragile fraîcheur. 11 y avait partout un grand silence, presque une virginité; les fils lumineux de la vierge tissaient entre les arbres de chimériques barrières. Nul bruit! pas de vent, même pas de brise, les feuilles immobiles : un royaume où nul n'avait pénétré. Et soudain un oiseau se mit à chanter, un autre lui répondit, puis un autre, et de tous les coins de la forêt, des oiseaux chantèrent; on ne les distinguait pas; seulement, de temps en temps, on entendait tomber une brindille cassée ou un vol d'ailes frémissantes parmi les branches.
Claude allait devant lui, par un étroit sentier qui montait, descendait, tournait, entre des mûriers et des framboisiers, son pied bien solide sur les rochers, les aiguilles de pins ou le gazon foulé. Il ne savait pas exactement où il allait, car il n'avait pas fixé un but à sa promenade; il marchait, le cœur léger comme l'air qu'il respirait et plein de jeune innocence, comme la nature. Déjà, le soleil, vite plus chaud, buvait la rosée, séchait les herbes, colorait de rose et d'or les toiles d'araignée, absorbait la buée paresseuse qui traînait dans les fonds. Les grands pins orgueilleux dressaient leurs troncs violacés, où le soleil semait des tâches rouges. Claude arriva ainsi sur un plateau, où s'afïaissait une pauvre ferme. Des hommes fanaient dans un champ; une montagne sombre bornait l'horizon; un paysan aiguisait sa faux sur une pierre. Une vieille femme sortit de la ferme, Claude la salua. Elle lui rendit son salut, puis remua avec un morceau de fer la terre d'une caisse, qui, devant la porte, contenait des pieds-d'alouette.
— Bonjour, madame, dit Claude en allemand.
Elle releva la tête :
— Bonjour, monsieur, dit-elle en français. Claude se souvint qu'il se trouvait dans la
région de langue française et il rougit.
— Vous ne parlez pas du tout l'allemand? demanda-t-il.
Elle le considéra avec étonnement :
— Je ne l'ai jamais parlé.
— Mais alors, poursuivit-il, quand les Allemands sont venus...
Elle hocha la tête :
— Ah! ça... on a bien regretté la France... Mais quoi ! on travaille, on paie des impôts, et puis on meurt : c'est toujours la même chose.
Elle se tut, puis, hésitante, elle interrogea :
— En France, il paraît qu'on paye aussi beaucoup d'impôts.
Il affirma pour qu'elle eût de l'envie :
— Oh! en France tout le monde est riche.
— Oui, oui, je sais, murmura-t-elle.
Elle ajouta, en baissant la voix, mystérieusement :
— Il faut se taire.
Et elle continua de remuer la terre de la caisse où poussaient les pieds-d'alouette.
Claude, rentré dans la forêt, avançait d'un pas plus rapide. Il descendit une colline, en gravit une autre. Le soleil maintenant était le maître; impérieux, il perçait la forêt de rayons ardents et l'illuminait, en se jouant à travers les rameaux. Une vie heureuse s'agitait; au bord des sentiers la pervenche, la clématite et le thym ouvraient en les mêlant leurs fleurs ; les insectes couraient aux tâches journalières; les oiseaux chantaient éperdûment; seul, sur une pierre, un orvet, encore engourdi par la nuit, dormait. Brusqtiement une petite ville se montra, pelotonnée au fond d'une vallée, entre les montagnes, auprès d'une rivière écumante, une vieille petite ville du temps jadis, avec de vieilles maisons à pignon, de vieux toits inclinés, de vieux remparts, une vieille église, un vieux château aux trois quarts écroulé. Si vieille qu'elle fût, le progrès cependant l'avait visitée : un chemin de fer serpentait dans la vallée, des cheminées d'usine envoyaient dans l'air leurs rubans de fumée. Elle s'éveillait; des femmes portaient sur le dos des hottes remplies de légumes, la cloche de l'église sonna, un bruit joyeux de grelots révélait une voiture.
Claude tira de sa poche une carte : cette petite ville s'appelait Kaysersberg : Kaysersberg, ancienne ville libre, ancienne ville du Décapole, chargée de défendre le val d'Orbey, grande et prospère malgré tant de sièges... Un banc de bois était là, sur un rocher qui surplombait; Claude s'assit. Ce devait être jour de marché; dans la grand'rue des femmes poussaient de petites voitures en osier d'où les légumes débordaient ; un train siffla, trahi d'abord par sa fumée qui montait au-dessus des vignes; des voyageurs gagnèrent la ville. Et de nouveau devant cette petite ville qui travaillait, comme à la pension Stiffer, comme au cours de ses promenades, la même question secrète, qu'il se posait maintenant sans cesse, tourmenta Claude : « Que pensaient et que désiraient-ils, ces hommes et ces femmes qui étaient du même sol et du même sang que lui, et que le destin lui faisait étrangers? La vie, ici, devait être facile , paisible , heureuse . Étaient-ils vraiment heureux? Regrettaient-ils un temps dont sans doute parlaient les vieux, ou s'accommodaient-ils du régime vainqueur, contents d'appartenir à une puissance respee-
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tueuse des croyances et que toute l'Europe craignait? » Oui, sans doute, à cette question il pouvait bien se répondre quelques mots, autonomie, haine de l'Allemand, force de l'idée démocratique en Alsace, lus dans les journaux français, mais que cela était pauvre de sens! Tandis qu'il songeait, il entendit que, tout près de lui, on marchait : il se retourna : c'était l'homme d'Engwiller et des Trois-Épis, vêtu de noir, maigre, nerveux. Claude se leva d'un bond, et se découvrant :
— Monsieur, dit-il, d'une voix saccadée, excusez-moi... je suis un Alsacien, mais un Alsacien qui habite la France et qui ne sait plus rien de l'Alsace... Je suis très coupable, longtemps l'Alsace m'a été indifférente... Aujourd'hui je n'y connais plus personne... et j'ai tellement le besoin de causer avec des Alsaciens... je voudrais tant savoir... Voici deux fois que je vous rencontre. .. la première, sur la route d'Engwiller, un dimanche, la seconde, aux Trois-Epis, le jour de mon arrivée. Permettez-moi de me présenter : je suis né à Colmar et je m'appelle Claude Héring.
L'autre le contempla et, sans bouger, ses
LES EXILÉS loi
yeux noirs immobiles, les deux mains sur sa canne :
— Et moi, monsieur, je suis né aussi à Colmar et je m'appelle Georges Reusch.
Reusch! Reusch! C'était un Reusch, le conseiller à la cour de Colmar, qui tout de suite, après l'annexion, avait accepté de servir l'Allemagne, celui dont les vieux Alsaciens ne prononçaient le nom qu'avec colère et mépris, celui que la vieille Mme Héring n'avait plus jamais voulu recevoir, qu'elle avait même chassé un jour. . . Est-ce que ce Reusch-là était son fils? Malgré lui, Claude eut un mouvement de recul, il voulut le réprimer, mais il était trop tard.
— Oui, monsieur, dit Reusch rudement, vous ne vous trompez pas, je suis bien le fils du renégat.
Et il attendit.
Sa voix était tout ensemble si douloureuse et si dure que Claude en fut bouleversé. Il oublia et l'action honteuse du conseiller Reusch et l'exemple de la vieille Mme Héring : il ne vit plus qu'un homme de son pays qui souffrait d'une faute qu'il n'avait pas commise.
— Ah! fit-il, en lui tendant la main, et dans un élan de tout son cœur, comme vous avez dû être malheureux !
Reusch inclina la tête :
— Oui, j'ai été en effet très malheu reux.
— Et moi aussi, monsieur, dit Claude, entraîné par cet aveu, mais encore timidement, je suis malheureux, depuis que je suis revenu en Alsace. J'aime mon pays avec d'autant plus de passion que je l'ai oublié longtemps, mais je m'y sens un étranger, et j'y souffre d'une sorte d'exil.
Reusch répondit, comme s'il se parlait à luimême :
— L'Alsacien, oîi qu'il soit, est toujours, depuis la guerre, un exilé. S'il vit en France, il y est en exil de sa petite patrie; s'il vit en Alsace, il y est en exil de la grande patrie ; nous sommes toujours des exilés.
Et aussitôt il ajouta ;
— Pardonnez-moi de vous quitter; mais il faut que j'aille jusqu'à Kaysersberg.
— Ne vous reverrai-je pas, monsieur? demanda Claude avec anxiété.
— Oh ! fit Reusch comme s'il jugeait cela bien inutile, mais il se ravisa :
— Demain, si vous voulez, je passerai vous prendre vers trois heures à votre pension.
Georges Reusch vint à trois heures exactement, selon sa promesse, chercher Claude à la pension Stiffer. Ils prirent d'abord à travers la forêt un chemin ratissé qui servait aux promenades des vieilles gens, mais ils le quittèrent bientôt pour un sentier rocailleux. Ils ne se parlaient pas beaucoup, ils échangeaient des phrases banales, une gêne instinctive les séparait. Ils atteignirent ainsi une éclaircie qui formait une sorte de combe. C'était un champ inculte de fleurs sauvages, d'arbustes et de rejets de chênes où tournoyaient, en bourdonnant avec ivresse, mille insectes. Mûriers blancs, mauves saponaires, gentianes jaunes, sainfoins violets, y mêlaient dans un désordre fou leurs vives couleurs, tandis que les sorbiers écarlates enchevêtraient passionnément leurs branches aux branches épineuses des framboisiers et des ronces. Des pins sveltes et
lumineux la bordaient à droite et à gauche, et, derrière eux, d'autres, innombrables, poussaient au loin leurs rangs réguliers et plus sombres. Il faisait très chaud, le ciel était sans nuage, et les feuilles des myrtilles commençaient à rougir.
Ils s'assirent au bord de la combe, silencieux dans le grand silence qui les entourait.
— C'est bien vous, monsieur, n'est-ce pas, dit enfin Claude, que j'ai rencontré, il y a trois semaines environ, un dimanche, sur la route d'Engwiller? J'étais en automobile avec des amis; vous causiez avec des paysans.
— Oui, en efïet, c'était bien moi.
Ils se turent de nouveau, puis avec effort :
— Il faut, monsieur, dit Reusch, que je vous remercie.
— Me remercier! et de quoi donc ! s'exclama Claude.
— D'avoir deviné, quand vous avez entendu mon nom, ce que j'ai dû souffrir.
Claude balbutia :
— Oui, en effet, je me suis rappelé... ma grand'mère, autrefois, m'avait raconté... alors j'ai pensé... Mais c'est moi, au contraire, qui
io6 LES EXILÉS
devrais m'excuser de mon premier mouvement...
Reusch l'interrompit :
— Ne vous excusez pas, monsieur, votre premier mouvement m'a montré une âme bien française, en ce qu'elle n'admet que les choses très claires... pour vous, encore, il n'y a sans doute qu'une façon d'être anti-allemand : la protestation contre la réalité.
— En vérité, je ne sais pas... j'ignore...
— Eh bien, quand vous saurez, poursuivit Reusch, vous approuverez les justes raisons qui dictèrent la conduite de mon père; il avait vu plus loin que la minute présente. Mais, quoi qu'il en soit, j'ai, dès l'annexion, pour tout Colmar, été marqué d'une sorte d'infamie. Quand on parlait de moi, on ne m'appelait pas Georges Reusch, mais seulement le fils du renégat. Encore aujourd'hui, de vieux Alsaciens m'envoient des lettres et des cartes postales anonymes qui m'injurient ainsi. Enfant, dans ma ville natale, je n'étais pas seulement un étranger, j'étais plus odieux que l'ennemi; j'étais moi-même un traître, parce qu'une accusation de trahison déshonorait mon père.
J'ai vécu une jeunesse solitaire, presque sans amis, sans camarades, et pourtant, monsieur, plus je grandissais, plus je me sentais Français. Un après-midi, — j'avais six ou sept ans, — mon père rencontre le préfet et sa femme. La préfète m'embrasse, me donne des bonbons, et demande en riant :
— Qu'est-ce qu'on fera plus tard de ce petit Alsacien?
Je me raidis, je salue militairement, et je réponds :
— Un officier français.
Et aussitôt il y eut une stupeur effarée; la préfète ne riait plus; le préfet mordait ses lèvres; mon père rougit, et m'entraîna... Et j'ai coiffé le casque à pointe, au 132'' d'infanterie.
Il regarda un instant devant lui, et il ajouta :
— Si je vous témoigne cette franchise, c'est que vous êtes, tout de même, ainsi que moi, un Alsacien. Si vous n'étiez qu'un Français, j'aurais hésité. Mais deux hommes nés de la même terre finissent toujours par se comprendre. Et puis je dois toujours défendre la mémoire de mon père.
io8 LES EXILÉS
Claude, le cœur oppressé, écoutait. La confession d'un homme qui a souffert porte avec elle une tristesse singulière, mais s'il a souffert pour une faute qu'il n'a pas commise et s'il a ramassé sur lui toute la haine que déjà son père n'avait pas méritée, il n'en est pas qui puisse plus profondément émouvoir. Le hasard révélait à Claude un de ces drames obscurs que personne ne soupçonne, qui ravagent une âme, et qui sont les plus tragiques, parce que la mort seule les dénoue, sans que les hommes, injustes ou inintelligents, aient pardonné.
— Mais alors, interrogea-t-il d'une voix angoissée, quelle a été votre existence?
— Mon père est mort quand je sortais du gymnase. Seuls, des Allemands accompagnaient le cercueil, le préfet, des fonctionnaires, des officiers, pas un Alsacien. Le même mépris qui avait renié mon père vivant le reniait mort. Que pouvais-je faire? Les Alsaciens ne me repoussaient même pas, ils m'ignoraient. Je me suis rejeté éperdûment vers les Allemands. Puisque ceux-là uniquement m'ouvraient leurs bras, eh bien! j'abandonnerais
l'Alsace et les Alsaciens, je serais un Allemand, un bon Allemand, un vrai Allemand. Je suis allé à Leipzig suivre les cours de droit.
— Et alors?
— C'est là, monsieur, que j'ai le plus souffert. Parmi les Allemands qui étaient mes camarades, il y avait, certes, de très braves garçons, mais avec les meilleurs, avec les plus intelligents, je ne pouvais pas m'accorder. Plus je les fréquentais, plus j'éprouvais notre différence irréductible dans la manière de sentir, de comprendre, de juger. Tenez, par exemple, ils s'attachent à une conception du devoir que nous autres nous ne pouvons pas admettre : la révolte d'un fonctionnaire qui refuse d'accomplir une besogne vile, alors qu'elle lui est commandée, excède leur entendement : ils ignorent absolument ce qu'est un cas de conscience... Tous les meurtres, pour eux, se valent. Ils n'établissent aucune distinction entre une fille- mère qui tue son enfant par détresse, et une femme qui tue pour voler; les circonstances atténuantes sont, d'après eux, une plaisante invention de la sensiblerie latine. Ils ne découvrent à la faute d'une fille séduite
IIO LES EXILES
nulle excuse; elle a failli, elle mérite tous les dégoûts, ce n'est plus une femme. Et néanmoins, l'Allemand, officier, bourgeois, étudiant, qui entretient une petite chanteuse, ne manque pas de lui offrir une bague de sa mère et les portraits de tous les membres de sa famille. Nulle délicatesse morale, enfin, et cette conviction que la fin justifie tous les moyens... A propos de l'armée, c'était le même fossé infranchissable : ils n'ont pas l'idée de la gloire, et sont si éloignés de nos principes démocratiques qu'ils ne peuvent pas ceindre d'une auréole le front d'un simple soldat. Pour eux, l'entité nationale abstraite domine de si haut les individualités que celles-ci se perdent dans la masse à qui seule va l'admiration. Et alliés aune susceptibilité ridicule, à un orgueil intolérable, une négligence physique, un laisser-aller dans la tenue, une grossièreté des mœurs, un grotesque inconscient... que vous ne pouvez pas imaginer... et puis tant d'autres choses qu'il serait trop long de vous détailler. . . Chaque jour j'étais froissé, irrité, meurtri, dans mes sentiments les plus profonds d'Alsacien héritier d'une lignée française. Ils n'y met-?
talent d'ailleurs aucune méchanceté, et ils m'appelaient avec bonne humeur « der Franzose »... Moi je me rappelais la distinction de ma mère qui était une Nancéenne, la délicatesse de ma grand'mère qui était une Colmarienne, la sagacité de mon père et son besoin de justice... et il me semblait que je vivais au milieu des barbares... oh! des barbares redoutables, mais des barbares.
Il s'arrêta : peut-être regrettait-il d'en avoir trop dit. Un geai, ses ailes bleues déployées, traversa la combe et s'enfonça dans la forêt, en poussant un cri. Le silence, une seconde troublé, s'étendit de nouveau. Reusch baissait la tête.
— Alors, continua- t-il sans un geste, un jour je me suis enfui, je n'en pouvais plus; il fallait que je voie la France. Et j'ai franchi la frontière; à l'instant tout m'a été familier; j'étais le jeune provincial qui vient terminer ses études dans la capitale et que tout éblouit sans l'étonner : j'étais chez moi.
Il se tut. Sans doute les images de ce temps heureux se déroulaient-elles en son esprit ; et un voile de mélancolie se répandait
sur son visage osseux, adoucissant ses yeux noirs. Les mains croisées sur le genou, il se revoyait, quittant, le cœur léger de liberté, l'Allemagne, et un matin, à l'aube, apercevant, du wagon, le ciel clair de France et les rêveurs horizons de la Lorraine ; puis débarquant à Paris, dans le brouhaha de la gare, dans l'affairement des rues, à la fois inquiet et enchanté, perdu dans cette foule sans y être solitaire; il revoyait encore la petite chambre du quartier latin qu'il habitait, le jardin du Luxembourg où il se promenait avec des amis qui, ne sachant rien de son histoire, l'aimaient justement parce qu'il était un Alsacien annexé, l'École de droit où il travaillait, les maîtres qui s'intéressaient à lui. Claude, muet aussi, était plein de respect et de pitié. Quelques minutes s'écoulèrent. Il dit cependant :
— Et vous n'avez pas songé à vous fixer en France?
Reusch hocha la tête :
— Oui... au début... mais j'ai bientôt pénétré que mon vrai devoir m'appelait dans cette Alsace, que j'avais désertée, et que là seulement où j'étais né, où reposaient les miens,
j'avais la mission de vivre. Mon père était le renégat, chacun croyait qu'il avait trahi la France; moi, son fils, le fils du renégat, je devais aux mêmes lieux servir la France. Je me suis établi comme avocat à Colmar, et les Allemands ont vite saisi qu'ils ne pouvaient pas compter sur moi.
11 se leva, et fit quelques pas, puis il posa la main sur le bras de Claude :
— Un idéal, monsieur, donne la force de tout endurer. Du jour où j'ai saisi que, pour durer en tant que peuple, nous devions rester uniquement Alsaciens, et que pour rester Alsaciens, nous devions conserver intact tout notre patrimoine intellectuel, moral et artistique, conserver par conséquent jalousement tout l'héritage de la France et sa langue, j'étais sauvé. Voilà ce que mon père avait discerné bien avant moi, bien avant tous ses compatriotes; il ne fallait pas émigrer, il ne fallait pas non plus se confiner dans une protestation passive, mais demeurer, garder le sol, garder les fonctions publiques, garder les places, être, en un mot, quoique sous la domination étrangère, les maîtres chez nous. Ce fut le conseil de
M. Thiers, quand mon père le consulta. On espérait alors, dans notre malheureux pays, si prochain le retour des Français, que l'acte de mon père parut monstrueux... Dès lors, ni les avanies, ni les mépris ne m'ont blessé ; je possédais une raison de vivre.
Ils se remirent à marcher, et ils entrèrent dans le bois de pins. La masse des rameaux dérobait le ciel; parfois un caillou arraché du chemin roulait sur la pente.
— Ah ! les belles années que les premières années qui suivirent mon retour ! s'écria Reuschj soudain, avec un nostalgique enivrement. Je voulais connaître l'Alsace : je gravissais la montagne, je parcourais la plaine, je descendais les vallées, je visitais les églises, j'explorais les ruines, je fréquentais les villages. Tout, aujourd'hui, m'en est familier. Comme je suis avocat et que je pouvais leur servir, les paysans m'accueillaient avec confiance ; ils m'apprenaient les vieilles coutumes, les traditions locales, les secrets de l'art populaire qui a présidé à la construction de leurs maisons; moi, tout en m'occupant de leurs affaires, je leur parlais de l'époque française et
de la France. Je vais encore souvent chez eux. . . vous m'avez vu sur la route d'Engwiller, justement, causer avec des paysans que je voudrais emmener cet automne à l'inauguration du monument que nous érigeons aux morts de Wissembourg. Le soir, chez moi, j'étudiais notre histoire. Quel patient enthousiasme m'exaltait! Nous sommes beaucoup qui nous sommes instruits ainsi et qui enseignons maintenant par des articles et des conférences ce que nous savons. J'avais vingthuit ans quand je suis revenu; pendant six ans je n'ai rien voulu connaître qui ne fût d'Alsace. Je me suis interdit, par exemple, l'Italie: je craignais trop d'être émerveillé et de juger bien médiocres nos vieux monuments. Je n'ai commencé à voyager que le jour où j'ai été sûr que rien ne pourrait diminuer mon culte pour mon pays, et qu'une simple ferme alsacienne avec son pignon, sa galerie à rampe sculptée, ses petites croisées à meneaux me toucherait plus que l'église Saint-Marc ou Saint-Pierre de Rome.
Une joie tendre gonflait le cœur de Claude.
Ii6 LES EXILÉS
A côté de lui un homme marchait, presque du même âge que lui, du même sol que lui, qui lui confiait sa vie, ses souffrances, ses rêves... Il n'était plus un exilé. Et maintenant, sa rapide intelligence devinait ce qu'était l'Alsace, ce qu'elle pensait, ce qu'elle voulait. Les vieux étaient morts, qui, après l'annexion, se refusant à rien accepter du régime nouveau, attendaient le retour des Français; ils étaient morts désespérés... Les nouvelles générations avaient grandi, écoliers, soldats, étudiants allemands... le vainqueur comptait sur elles pour effectuer la germanisation du pays. Quelle illusion! elles se révélaient anti-allemandes, parce qu'elles étaient passionnément alsaciennes... Alsaciennes, uniquement alsaciennes, voilà ce qu'elles voulaient être; mais être alsaciennes, c'était garder précieusement tout ce que l'Alsace devait à deux siècles de vie française, liberté, richesse, gloire, affinement des mœurs et de l'esprit; c'était garder lalano-ue française, la culture française, claire raison, goût délicat, amour de l'égalité et de la justice, conscience de la dignité humaine; c'était garder enfin tous les prestigieux souve-
nirs des guerres épiques. Que cette terre, si souvent objet de luttes sanglantes livrées par deux races ennemies, restât donc obstinément alsacienne, puisque la mère patrie ne la recouvrait pas, alsacienne avec toutes les vertus, toutes les grâces, tous les trésors du petit peuple qu'elle avait produit. Tout ce qu'il avait lu naguère en France, d'un œil distrait, dans les journaux et les revues, se précisait, parce que là, devant lui, un Alsacien représentait cette jeune Alsace.
Cependant un doute le travaillait. . . si Reusch n'était qu'un bâtisseur d'utopies et si les autres ne l'imitaient pas?
— Il y en a d'autres qui pensent comme vous? Vous n'êtes pas le seul? demanda- t-il timidement.
Reusch répondit :
-— Toutes les générations nées après la guerre détestent l'Allemand.
Néanmoins, avec un geste vague, il ajouta :
— Naturellement, il y a quelques ralliés... il y en aura toujours.
— Comment, il y en a qui...
— Oui, il y en a qui prétendent que nous
n8 LES EXILÉS
travaillons contre l'intérêt même de l'Alsace. Nous sommes Allemands de fait, soyons-le donc complètement; adoptons la langue, les mœurs, l'esprit allemand, oublions tout le passé : voilà ce qu'ils prêchent.
Il sourit :
— Nous n'aurions pas de mérite, si tout le monde s'unissait à nous.
— Et ils sont nombreux?
— Oh ! très peu nombreux. Le bourgeois, petit ou grand, chérit dans la France une civilisation supérieure, toujours présente à ses yeux, dans les rues mêmes, par les monuments qu'elle a laissés. A Strasbourg, par exemple, l'ancienne préfecture française, ce bijou du dix-huitième siècle, s'élève non loin du palais impérial, cette horreur germanique : spontanément il compare et il juge. Une jeune Alsacienne de bonne famille ne parle que le français. Quant à l'ouvrier, il aime dans la France le pays de la Révolution et de la démocratie.
— Et le paysan?
— Le paysan n'aime que sa terre ; allemande ou française, il subit son destin et continue à la
travailler avec la même passion. Seulement il hait, en secret, le schwob, parce que, de tout temps, il l'a haï. Ces paysans donnaient à Napoléon ses meilleurs soldats contre l'Allemagne. Tout de même, il y a des ralliés, certains qui veulent des honneurs, des places... des riches aussi, et des industriels qui ont besoin du gouvernement.
Ils causaient ainsi, Claude interrogeant et Reusch répondant. Puis Claude, à son tour, raconta sa vie. Ils débouchèrent sur la grande route des Trois-Épis. Ils atteignaient les premières maisons, quand une jeune fille et un jeune homme s'avancèrent à leur rencontre. La jeune fille, qui pouvait avoir vingt-cinq ans, assez grande, mince, brune, portait avec grâce une robe grise très simple. Ce qui frappait en elle tout de suite, c'était la mélancolie de son visage pâle, que de limpides yeux bleus éclairaient, mais une mélancolie qui ne cachait pas l'ardeur contenue de l'âme. Le jeune homme, vêtu avec une certaine recherche, de taille moyenne, mais svelte, la figure fine et allongée par une barbe blonde, avait une distinction toute française.
— C'est ma sœur, dit Reusch; je vais vous présenter à elle.
Ils rejoignaient les deux jeunes gens.
— M. Claude Héring, dit Reusch... Ma sœur, Catherine. Le docteur Ferrières.
On échangea quelques mots, puis mademoiselle Reusch et le docteur Ferrières prirent les devants.
— M. Ferrières n'est pas un Alsacien?
interrogea Claude.
— Mais si. Seulement ses ancêtres qui habitaient l'Ile-de-France, se sont fixés à Colmar au commencement du dix-huitième siècle. Lui, un chirurgien réputé, professe à l'Université de Strasbourg un cours sur le traitement des fractures ; il a mon âge ; son père et son grandpère étaient médecins. 11 a sauvé ma sœur, il y a deux ans, d'une appendicite compliquée de péritonite... depuis, il s'est lié beaucoup avec nous...
Une sourde irritation perçait dans la voix de Reusch, mais Claude n'y prêtait pas attention.
— Tenez, déclara brusquement Reusch, en voilà un qui ne pense pas comme moi.
— Monsieur Héring, dit le vieux conservateur de la bibliothèque, M. Engel, ce sera pour moi un plaisir que de vous prêter des livres... Et si vous voulez étudier dans les ouvrages de nos auteurs alsaciens l'histoire de Colmar, je vous arrangerai, là, près de cette fenêtre, un petit coin où travailler tranquillement.
A demi penché, sa courte barbe blanche touchant son plastron, il empaquetait doucement, sur la table de son cabinet, les livres dans un papier bleu, serrait la ficelle, et, de sa petite voix un peu voilée, il continuait :
— M. Claude Héring, votre grand-père, a donné à la bibliothèque une bonne partie de ses livres... des volumes sur l'art de la guerre et les costumes militaires, des livres excellents et rares. Je vous montrerai cela quand vous reviendrez, car, n'est-ce pas? vous reviendrez... ici, vous êtes chez vous... Là, voici
votre paquet... vous le rapporterez quand vous voudrez... Avez-vous parcouru notre musée? non, pas encore... vous êtes très coupable... Il est fort intéressant... Vous savez que c'est l'ancien couvent des sœurs dominicaines, le couvent des Unterlinden... Allons, au revoir, à bientôt... J'ai été très content de faire votre connaissance... Prenez garde à l'escalier.
La sonnette tinta longuement, quand la porte se ferma, et, l'escalier de bois descendu, Claude se trouva devant la loge du gardien qui reçoit les visiteurs. Il ne savait trop où aller, bien qu'il sût ce qui l'amenait à Colmar. Ce désir sourd, qu'il éprouvait de revoir Mme Dolnay, était tout à coup devenu impérieux; dans les nouvelles promenades, où Reusch l'entraînait, il regrettait obstinément, malgré toute l'attention qu'il donnait à l'avocat, qu'elle ne fût pas là, entre eux, sûr, d'instinct, qu'elle se fût passionnée, sentant aussi obscurément qu'il avait besoin de sa beauté. Sans plus résister, il avait pris le premier tramway du matin; mais il n'était pas encore dix heures, et il craignait, si tôt, de frapper à la porte de la jeune femme... Pourtant, n'était-il pas plus sage de
se rendre chez elle tout de suite... plus tard, ne serait-elle pas sortie?... mais il n'osait pas. Décidément, il n'irait qu'après déjeuner, et, en attendant, il visiterait le musée. Il confia ses livres au gardien et pénétra dans le musée : il était seul, et seuls ses pas animaient le silence des salles fraîches; mais ni le Christ, décharné et dégoûtant de sanies, du vieux Grûnewald, ni les Vierges de Schongauer, ni les vestiges des siècles anciens, ni les souvenirs du temps français ne purent distraire sa pensée. Entre ses yeux et ce qu'ils regardaient s'interposait toujours et malgré lui le doux visage de Mme Dolnay : il ne s'en étonnait pas, il ne se révoltait pas, il subissait, sans y réfléchir, cette obsession, qui lui était délicieuse. En passant devant une fenêtre, il jeta machinalement un coup d'œil au dehors, sur le cloître, et il aperçut une femme assise, contre la svelte colonne d'une arcade, sur un pliant et qui peignait. Il ne distinguait que sa nuque inclinée, ses cheveux bruns roulés en natte, sa taille souple, mais son cœur la reconnut à l'instant sous le canotier bien enfoncé. Il gagna, presque en courant, la porte, mais une fois
dans le cloître il s'arrêta, comme incapable d'avancer. C'était bien elle; couverte d'une blouse de peintre, elle peignait ce qui était devant elle, un arceau trifolié que le soleil éclairait, l'ombre calme qui s'étendait sous la voûte, le mur verdoyant où brillait une petite fenêtre, et rien d'autre n'existait pour son regard. Au milieu du gazon, dans le grand silence, une fontaine de grès rouge, que surmonte la statue de Schongauer, versait, avec un bruit régulier, son eau dans les vasques entourées de lierre; entre de vieux toits aux tuiles sombres, le ciel semblait emprisonné. Claude contempla Mme Dolnay quelques minutes, troublé d'une joie contenue, mais un peu frémissante, hésitant aussi à révéler sa présence, comme si cette joie s'en évanouirait. Cependant il s'approcha, et il prononça, sans hausser la voix :
— Madame Dolnay.
Surprise, et, sur le coup, un peu effrayée même, elle redressa la tête, mais aussitôt elle eut un gai sourire :
— Oh! Monsieur Héring!
Elle se levait, piquait ses pinceaux dans la
palette et posait la palette sur la boîte aux couleurs; l'application qu'elle avait apportée à son travail colorait encore ses joues. Elle lui tendit la main, il considéra la toile, et il dit, un peu bêtement :
— C'est très joli.
— Oh! fit-elle, avec une légère ironie, cela n'a de prix que pour moi.
— Vous vous trompez, répliqua-t-il avec vivacité. Tout ce qu'il y a de religieuse et calme poésie dans ce coin de pierres et de feuilles, vous l'avez exprimé d'une façon,..
— J'aime ce cloître, voilà tout. J'y passerais des heures... Vous regardez la délicatesse de ses arceaux, l'élégance de ses colonnes pleines de force, la finesse de ses rosaces, et vous l'aimez aussi. On ne l'aime bien que si l'on y vient souvent... Il n'est jamais pareil. Le matin, avec la fraîcheur de l'eau et les premiers chants des oiseaux, il est charmant de tendresse naïve; à midi, quand le soleil le brûle, on comprend les extases ardentes qui jetaient les sœurs dominicaines aux pieds de la Vierge ou du Christ, soudain apparus, et enchantaient leurs âmes de musiques célestes; le soir, quand
le soleil éteint la jeunesse de ses rayons, et que les ombres descendent, c'est une paix éternelle où meurent les bruits du monde. Et son silence est toujours différent.
Il l'écoutait avec ravissement. Elle poursuivit :
— Je suis venue, un jour, pour visiter le musée; je le croyais, je le confesse, un musée semblable à tous les musées de province : je me trompais joliment... J'ai vu aussi le cloître... le lendemain je suis revenue, et puis encore une fois, et je me suis mise à peindre... Un après-midi un vieux monsieur m'a abordée, avec cette politesse délicieuse que nos mères prétendent que tous les hommes pratiquaient de leur temps ; il m'a demandé si j'étais bien, si j'avais besoin de quelque chose. . . c'était le conservateur.
— J'ai causé avec lui, tout à l'heure, dit Claude.
— Tl est né à Colmar, continua-t-elle, il a toujours vécu à Colmar; autrefois il tenait un commerce de boucherie, mais oui, de boucherie; seulement il adorait sa ville, et, tout seul, il en étudiait l'histoire, et se changeait peu à
peu en un vrai savant, si bien qu'on lui a donné la place vacante... personne ne lui en remontrerait. Nous nous sommes liés, il m'a prêté des livres; parfois même je monte à la bibliothèque pour feuilleter de gros volumes. Vous pouvez m'interroger sur les dominicaines, sur Schongauer, sur Colmar...
— Vraiment! s'écria-t-il.
Elle eut un petit mouvement fier de la tête :
— Cela vous étonne?
Il répondit, d'une voix très grave :
— Non, cela m'émeut.
— C'est curieux, acheva-t-elle. On aime les villes comme on aime des êtres humains... Certaines, on ne les avait jamais vues, on en avait à peine entendu parler, on demeure quelques jours au milieu d'elles, et l'on ne veut plus s'éloigner. Et il y en a d'autres aussi qu'on n'avait pas aimées, quand on les avait vues pour la première fois, qu'on n'avait pas comprises; on les revoit et on les aime.
Claude se taisait... Il songeait qu'il en va ainsi de l'amour qu'éprouvent les êtres humains. Un homme peut aimer soudain une femme qu'iln'a jamais vue; il peut aussi, long-
temps, ne pas la connaître, bien qu'il la voie souvent, et soudain il la comprend, il la connaît enfin, et il est près de l'aimer... il l'aime déjà sans se l'avouer.
Elle dit, émue :
— Je vous envie d'être né à Colmar. C'est une petite ville merveilleuse vraiment, et pourtant, à part quelques artistes, qui s'en doute? Avec ses vieilles rues inégales, ses vieilles maisons à tourelles et à galeries, ses vieilles églises, ses vieux monuments, elle offre une touchante image du passé. Je goûte, à m'y promener, un continuel et changeant plaisir... A qui aime les arts, elle réserve d'incomparables trésors, ici, dans ce musée, et pour ceux qui ont l'âme religieuse, elle est la cité même de la mystique, puisque ces murs abritèrent les extases des dominicaines... Tenez, c'est là que se trouvait le fameux Christ... sur cette pierre.
— Le fameux Christ! quel Christ? interrogea-t-il, confus.
— Oh! railla-t-elle amusée, quelle honte! un Colmarien! Écoutez... Il y avait là, accroché au mur, sous l'arcade, un Christ en bois,
avec de longs cheveux sanglants, les bras déchirés, les côtes perçant la peau, et une sœur, sœur Agnès, chaque fois qu'elle passait, détournait les yeux, craignant d'être accablée par une douleur trop grande et un amour trop intense. Un jour, cependant, le Provincial lui ordonna de regarder le Christ; elle obéit, et sur-le-champ elle rendit le dernier soupir. Elle est enterrée sous cette dalle.
Elle avait fini, qu'il écoutait encore se prolonger dans sa mémoire le son de cette voix qui était si fraîche et qui disait des paroles si sensibles. Elle avait enlevé sa blouse et montrait une robe en toile bleue toute simple, dont la jupe, assez courte, découvrait un pied mince, cambré et chaussé avec soin; le bord de son canotier répandait une ombre sur son front à l'ordinaire si lumineux, mais une ruche, qui entourait son cou, affinait encore, en l'éclairant, le modelé de son visage. Ce qui frappa Claude surtout, ce fut que le reflet d'un pur bonheur intérieur avivait la douceur parfois un peu trop grave de ses traits : toute l'honnêteté joyeuse de son âme rayonnait dans ses yeux et sur sa bouche. Il ne put se dé-
fendre de la considérer avec une admiration où se mêlait une émotion qu'il ne s'efforçait même plus de cacher. Il aimait ce jeune amour fervent qu'elle éprouvait pour sa ville; il aimait qu'elle possédât sur sa ville cette science récente dont elle tirait un si gentil orgueil ; il aimait qu'elle le fît rougir de son ignorance; il ne démêlait pas encore pourtant ce qui le troublait, la beauté d'Henriette, ou l'amour qu'elle éprouvait pour son pays. Tout était calme autour d'eux ; un grand nuage gris voilait le ciel. Des mots timides montèrent à ses lèvres, mais il ne les prononça pas, et il dit simplement :
— Je vous ai empêchée de travailler.
— Je travaillerai demain.
Ils marchaient dans le cloître tout le long duquel se pressent les vieilles pierres tombales et les vieilles statues de saints, intactes ou brisées, et leurs pas résonnaient sur les larges dalles. Personne qu'eux, nul bruit que le bruit monotone de la fontaine, et dans cette retraite, où semble flotter encore le parfum des roses dominicaines, une intimité dont ils ne percevaient pas l'insinuant danger. . . Elle l'interro-
geait : était-il bien à cette pension? ne s'ennuyait-il pas? que faisait-il? rien de plus naturel. Il répondait, racontant son arrivée, son installation, le séjour; rien déplus naturel? Cependant, ils ne se parlaient à eux-mêmes que d'eux-mêmes.
— Ah! fit-il, j'ai souvent pensé à vous. Elle fut, non pas étonnée, mais gênée.
— A moi !
— Mais odi. . . Je me souvenais combien dans ce village d'Engvi^iller, la physionomie noble des paysans et leur attitude vous avait touchée; je me rappelais certaines de vos phrases. Je me souvenais aussi que vous m'aviez accompagné au cimetière, et que vous aviez partagé ma peine. Quand je me promenais, parfois, devant un hameau tapi au creux de la montagne, devant une vallée étroite, qui, brusquement, d'une hauteur apparaît ; devant la plaine immense qui s'étend jusqu'à l'horizon, devant les forêts qu'enveloppe de velours la brume bleue, je pensais que vous aimeriez ce que je voyais, ainsi que je l'aimais...
Elle murmura :
— Je le crois.
Il se pencha vers elle :
— Il faut venir un jour, avec vos amis...
— J'en ai bien l'intention.
— Je suis très seul.
— Mais, autrefois, vous ne détestiez pas la solitude.
Il hocha la tête :
— Si je vous avouais que je suis descendu aujourd'hui à Colmar, uniquement dans l'espérance de vous rencontrer.
Elle évita de lui répondre exactement.
— Vous avez dû nouer, en dehors même de votre pension, quelques connaissances.
Il l'entretint alors de Reusch... Elle se rappelait très bien cet homme qu'ils avaient rencontré sur la route d'Engwiller et qui causait avec les paysans... Les mains derrière le dos, le visage un peu incliné, elle écoutait Claude attentivement. Ils s'étaient arrêtés au seuil d'une porte qui ouvre le cloître sur la cour gazonnée, le dos tourné à la fontaine. En face d'eux, un grand diable en pierre, aux pieds fourchus et au masque de chien, tenait contre lui, d'un mouvement violent de ses bras griffus, un tout petit Judas pareil à un enfant et
qui étreignait, avec la peur d'être volé, le sac des trente deniers, tandis qu'un martyr, drapé dans une robe bleue qui s'effritait, deux yeux bleus aigus au milieu de la figure peinte en rouge, une palme à la main, rêvait, la bouche allongée par un sourire béat.
— Moi, dit Mme Dolnay, je n'ai reçu de personne des confidences. Ainsi que la plupart des Parisiennes, je m'imaginais que tous les Alsaciens parlaient allemand. Je suis allée chez la marchande de journaux, qui, au coin du Champ de Mars, occupe un kiosque : elle m'a parlé en français. Je suis allée acheter des cartes postales, dans la rue des Deux-Clefs ; la femme qui me les a vendues parlait français. Je suis allée goûter chez le pâtissier, la patronne et ses employées m'ont parlé en français. J'ai acheté des fruits, sur la place du marché, à un brave homme installé sous un parasol; il m'a parlé en français. J'ai surpris dans la rue des soldats qui parlaient français; partout enfin j'ai entendu le français... Je m'en suis étonnée un jour, et la commerçante à qui je m'adressais m'a répondu avec une jolie fierté : « Mais, madame, les Allemands, ici,
sont obligés d'apprendre le français » ; puis, craignant sans doute mon incrédulité, elle a ajouté : « La femme du nouveau général, madame, savez-vous ce qu'elle a déclaré quand elle est arrivée?... Elle a déclaré : jamais, je ne pourrai me persuader que je suis en Allemagne, ici. » Je ne peux pas vous exprimer la joie que cela m'a causé.
— Ah! fit-il, tout le visage tendu, c'est bien, ça, c'est bien.
Elle continua :
— J'ai pénétré alors qu'il se passait quelque chose de très beau... qu'il y avait toujours ici des conquérants et des conquis, . . . des vainqueurs qui gardaient une proie, et des vaincus qui payaient la rançon de la patrie abattue, et que nulle défaillance ne liait les vaincus aux vainqueurs. J'ai parfois quitté une boutique des larmes aux yeux, parce que cette marchande, qui de son comptoir m'avait parlé français, résistait à sa manière, inconsciemment ou non, à l'Allemagne et combattait pour la France.
Il dit d'une voix tremblante :
— Vous ne vous êtes pas trompée, et, telle
que vous êtes, vous ne pouviez pas vous tromper.
— Figurez-vous, poursuivit-elle, avec un tendre sourire où se mêlait un peu de regret, mon couturier m'avait fait, avec une étoffe d'ameublement à fleurs, une robe charmante, originale, un peu excentrique. Je l'ai mise une fois; les gens se moquaient. Je suis rentrée, je l'ai ôtée, je l'ai enfouie dans une malle. Je ne la mettrai jamais ici... je ne veux pas qu'une Française puisse, par sa toilette, provoquer d'elle et de la France une mauvaise opinion. Ah! quand je songe à la vie inutile, ridicule, que nous menons à Paris, cette vie d'oisifs agités, cette vie de goûters, de dîners, de potins, d'intrigues, j'en ai le dégoût. Fi! l'horreur.
Elle riait. Soudain ils perçurent une musique encore lointaine, mais qui se rapprochait, des bruits de cuivre et de grosse caisse, avec des notes aigres, presque irritantes. Ils prêtèrent l'oreille et bientôt reconnurent les accents d'une marche militaire.
— Un régiment! dit Claude; venez.
Ils prirent la ruelle dallée qui sépare le
musée du théâtre et ils se trouvèrent sur la place. Un régiment d'infanterie prussienne regagnait ses casernes, le colonel raide sur son cheval et menaçant le ciel de la pointe démesurée de son casque, les hommes, le fusil bas et sur l'épaule gauche, l'uniforme sale, le sac à poils de lapin chargé d'ustensiles, les bottes frappant en cadence le sol avec brutalité. Nuls regards de côté, les yeux fixes, toutes les jambes se levant et s'abattant ensemble; des automates lourds, puissants et redoutant leurs chefs. Les musiciens cessèrent déjouer : il n'y eut plus que le rythme pesant des pas. Dans cette rue, aux petites maisons peintes et penchées, où s'unissaient une grâce paysanne et une bonhomme fantaisie, c'étaient les Barbares conquérants qui défilaient. Ainsi, trente-neuf ans plus tôt, ils étaient entrés dans la ville, qui, épouvantée, fermait ses portes et ses fenêtres.
Le régiment avait passé ; instinctivement Claude avait saisi la main d'Henriette. Elle la retira avec douceur, puis elle leva les yeux; il était tout pâle, les lèvres serrées.
— Mon ami, dit-elle, mon ami...
Et elle n'en dit pas davantage.
Un après-midi, après le déjeuner, Claude crut, du jardin de la pension Stiffer, reconnaître Mme Dolnay parmi les voyageurs du tramway qui montait de Turckheim. En cet instant même il pensait à elle. Depuis une semaine qu'il l'avait rencontrée dans le cloître des Unterlinden, pas un jour ne s'était écoulé qu'il n'eût longuement songé à cet entretien imprévu où il découvrait chaque fois davantage à s'inquiéter de lui-même. Il fut tout remué par cette arrivée de la jeune femme qui coïncidait si étrangement avec les préoccupations de son esprit. Peut-être cependant se trompait-il, car le tramway roulait assez vite, et celle qu'il identifiait avec Mme Dolnay se trouvait au fond du wagon, derrière un gros homme qui la cachait un peu. Mais il n'hésita pas, et courut sur la route. Les voyageurs avaient atteint le village ; il ne la vit ni sur la
place, ni dans l'église. Il pénétra dans le Grand- Hôtel : elle s'asseyait sur la terrasse, avec ses vieux amis, une dame mûre, habillée de noir, et un monsieur grisonnant habillé de clair. Elle l'aperçut; elle eut un geste de surprise heureuse — peut-être rougit-elle — et il lui sembla que, par la seule force de son regard, elle l'attirait vers elle.
— J'étais dans le jardin de la pension, expliqua-t-il, quand le tramway a passé...
Elle le présenta à ses amis, M. et Mme Linghait.
— J'aurais bien voulu vous avertir, mais nous avons décidé tout à coup, ce matin, cette promenade... J'allais envoyer le chasseur jusque chez vous.
Elle lui indiqua une chaise à son côté. A leurs pieds, la montagne, couverte de sapins sombres, descendait jusqu'aux prairies plantées de peupliers qui bordent la route étroite de la vallée de Munster, et, en face, dominées par les ruines du Pflixburg, d'autres montagnes s'étageaient, plus petites, les unes dénudées ou tapissées de bruyères, les autres revêtues de jeunes bois. A l'entrée du col, la
plaine lumineuse s'étendait. M. Linghait fumait voluptueusement son cigare.
— Quelle belle journée! s'exclama-t-il.
Claude se taisait : le moindre mot eût
troublé le grand bonheur calme qu'il ressentait. Près d'une autre femme, il l'eût sans doute contemplée, pour louer, sinon sa beauté, du moins la sobre élégance de sa toilette, et sans doute eût-il essayé de lui plaire. Près d'Henriette, il goûtait uniquement le bonheur d'être près d'elle, et plus rien ne lui manquait. Mais M. Linghait détestait le silence :
— Savez-vous, monsieur, que Mme Dolnay connaît Colmar mieux que nous. Ma femme et moi, nous sommes si contents de notre petite maison que nous ne sortons guère. Oh ! les premiers temps, nous avons fait, aux environs, beaucoup d'excursions... mais il n'y a pas d'agrément comparable — pour moi, du moins — à celui que procure le soin d'un jardin. Et quant à l'architecture et à la peinture, les vieux monuments, les tableaux, ma foi, nous n'y entendons pas grand'chose.
— Toi, peut-être, réclama, un peu pincée, Mme Linghait, car moi, je vais encore
souvent au musée, n'est-ce pas, Henriette?
— C'est vrai, ratifia Mme Dolnay, un peu indifférente, car son attention se portait ailleurs. — Ah! voilà, ajouta-t-elle, une jeune fille qui est sûrement une Alsacienne... Ces cheveux coiffés en bandeaux, ce front clair, ces yeux limpides, et cette fierté réservée de toute sa personne : n'êtes-vous pas de mon avis, monsieur Héring?
Claude se retourna : Mlle Reusch entrait avec son frère. Il se leva, tandis que Mme Dolnay, étonnée, suivait ses mouvements, et il s'approcha de Reusch. Ils se serrèrent la main. Claude prononça quelques mots, et tous trois se dirigèrent vers la jeune femme.
— Madame, dit Claude, permettez-moi de vous présenter M. Georges Reusch, dont je vous ai déjà parlé...
Mme Dolnay tendit la main à l'avocat.
— Et mademoiselle, dit-elle avec un aimable sourire, est sa sœur, n'est-ce pas?
Claude acheva les présentations.
— Mademoiselle, dit Mme Dolnay, à peine vous ai -je aperçue, et j'ai deviné que vous étiez Alsacienne.
— Ah! si vous aviez entendu, mademoiselle, compléta Claude, les paroles de Mme Dolnay, votre modestie eût été fort alarmée... Et pourtant Mme Dolnay n'exprimait que la vérité...
La jeune fille, gênée, baissait les yeux.
— Eh bien, madame, dit Reusch, je dois à mon tour vous révéler que ma sœur a tout de suite reconnu en vous une Française. Nous nous asseyions, elle m'a touché le bras : « Oh! regarde, une Française! »
M. Linghait, dodelinant de la tête, approuvait. Mme Linghait ne cacha pas son contentement :
— Que diriez-vous, monsieur, si vous connaissiez notre chère Henriette depuis aussi longtemps que nous?
— Etiez-vous déjà venue en Alsace, madame? demanda Reusch à Mme Dolnay.
— C'est la première fois, mais M. Héring vous affirmera qu'il ne m'a pas fallu beaucoup de jours pour être conquise.
— Pourtant, vous n'en avez vu que peu de chose.
— Cela a suffi.
— Ah ! tant mieux, s'écria-t-il avec vivacité. Une servante posait sur la table le thé et
des glaces.
— Resterez -vous à Colmar longtemps encore, madame? interrogea Reusch.
— Mais tant qu'on voudra me garder.
— Toujours, alors, répondit Mme Linghait.
— En tous cas, il faut rester jusqu'à l'inauguration du monument de Wissembourg. — Ce sera en octobre.
— J'irai, déclara Mme Dolnay.
— En attendant, si vous vouliez, je vous montrerais, ainsi qu'à M. Héring, l'Alsace... je la connais bien... et les Français, excusezmoi, la connaissent si mal. Quand ils ont admiré la cathédrale de Strasbourg et son horloge, ils se figurent que leur voyage est fini. Je vous mènerais dans nos villages oii subsistent tant de vestiges du passé et où les vieux soldats de l'Empire achèvent leurs jours; je vous mènerais dans nos forêts et dans nos vallées; je vous mènerais à Sainte-Odile, naturellement, et même au Hoh-Kœnigsburg, pour que vous jugiez comment le goût allemand abîme nos ruines.
En riant, il ajouta :
— Je ne vous ferais grâce de rien.
— J'y compte bien.
— Je rentre à Colmar après-demain, et aussitôt je me mets à votre disposition.
Ce Reusch, si froid à l'ordinaire jusque dans les moments où il se passionnait le plus, non seulement s'animait, mais s'empressait envers Mme Dolnay. Il lui versait son thé, dépliait sa petite serviette et, parce que le lait était froid, gourmandait la servante pour qu'elle en apportât qui fût chaud. Un rayon de soleil éclairait la table; il pria qu'on baissât le store. D'un autre homme, de pareilles attentions et de tels compliments auraient peutêtre irrité Claude... il en éprouvait au contraire une joie secrète.
Mlle Reusch regardait Mme Dolnay.
— Pourquoi me regardez-vous ainsi? questionna Mme Dolnay?
— Ne lui en veuillez pas, madame, répliqua Reusch, nous ne rencontrons pas souvent des Françaises qui personnifient aussi bien que vous la France que nos cœurs imaginent.
— Grâce à M. Héring, dit à Mlle Reusch
pour détourner d'elle-même la conversation Mme Dolnay un peu confuse, votre frère n'était pas un étranger pour moi; mais je suis sûre que M. Reusch possède en vous une précieuse collaboratrice.
— Oh! madame, protesta la jeune fille, mon aide est minime. Que puis -je faire? ne jamais parler allemand, et toujours parler le français, sauf à la campagne où il faut employer le patois avec les paysans... Et puis aussi, ne nouer aucune relation avec la société allemande... Les hommes, eux, à cause de leurs professions et des nécessités politiques, ne peuvent pas pratiquer absolument cette indépendance. Ce sont encore les femmes qui organisent les conférences françaises... Tout cela est bien peu de chose.
— Ne la croyez pas, madame, interrompit Reusch — et sa voix devenait pressante comme à chaque occasion qui s'offrait de développer ses idées et de les propager. Les femmes d'Alsace sont les meilleurs soldats de la langue française, et les meilleures gardiennes de nos foyers contre l'intrusion de l'étranger. Nos revues, nos articles, nos conférences, tout le
zèle que nous dépensons à protéger notre patrimoine intellectuel, moral et artistique, à en instruire ceux qui l'ignorent, à en inspirer la fierté aux autres, c'est très bien, c'est très utile, mais ce ne serait rien, si nos femmes et nos sœurs ne dressaient constamment devant nous, par leur intelligence, leur sensibilité, leur finesse, l'image même de la France...
Le ciel changeait, et la vallée changeait avec lui. De grands nuages passaient dont les grandes ombres, glissant sur la masse des arbres, semblaient transformer l'aspect des montagnes. Le soleil se déroba, puis, à travers une nuée déchirée, brilla quelques minutes, répandant sur une prairie un vif éclat argenté, tandis que tout, enveloppé d'une vapeur bleue, s'obscurcissait à l'entour doucement.
— Il faudrait regagner Colmar, proposa M. Linghait, qui n'affectionnait pas qu'on causât trop sérieusement.
Les cloches sonnaient à toute volée au-dessus du village paré de branches et de fleurs, et les rues, qui gardaient encore la trace diligente des balais, étaient presque désertes. Soudain la procession apparut. Précédé par la musique, le curé, sous le dais rouge aux plumets blancs que soutenaient de vieux paysans en longue redingote, élevait le Saint- Sacrement. De toutes petites filles, vêtues de mousseline, une ceinture bleue à la taille, une couronne blanche sur la tête, s'avançaient sagement, tenant suspendu à leur cou un petit panier d'osier qu'emplissaient des pétales de roses. Puis six jeunes femmes, habillées d'une jupe rouge, d'un corsage vert et d'un tablier en dentelle, portaient la statue de la sainte patronale, tandis que six autres portaient la châsse dorée; le traditionnel nœud noir ne s'éployait pas sur leur coiffe, mais comme sur
la coiffe de toutes les femmes qui se pressaient ensuite derrière des bannières, un immense nœud rouge. Et tous les hommes du village marchaient derrière les femmes.
— Arrêtons-nous ici, dit Reusch à ses compagnons.
Sur une petite place, au bord du chemin qui conduit à l'église, une statue de la sainte surmontait une fontaine ornée de bouquets rustiques; en face, des mains pieuses avaient dressé un reposoir de sapin et de mousse. La musique s'était tue, et dans la seule psalmodie, monotone et puissante, des litanies, où perçait la voix grêle des enfants, la procession venait vers eux, toute recueillie, le prêtre un peu voûté, les vieux paysans un peu gauches avec leurs gants de fil et leurs hautes cravates noires, les paysannes baissant le front et les mains jointes, toute éclatante aussi sous le soleil de septembre avec les jupes et les grands nœuds rouges, le dais cramoisi et les bannières écarlates.
— Voici une image de l'Alsace catholique, dit Reusch à Mme Dolnay; cette foi, tout ensemble forte, naïve, émouvante, elle est
partout dans nos campagnes : tout village catholique vous la montrera. Si je vous ai conduits dans celui-ci, c'est qu'il est le seul où le nœud des femmes a cette belle couleur rouge.
Le prêtre, quittant le dais, gravissait les marches du reposoir; il n'y eut plus qu'un vaste silence où montait le parfum de l'encens. Et tout à coup la procession entière, hommes et femmes, se prosterna, adorant le Saint- Sacrement qu'au-dessus des grands nœuds rouges, inclinés vers le sol, le prêtre tendait au ciel.
Comme, la cérémonie terminée, Reusch et ses amis traversaient de nouveau le village, tout bruyant maintenant de la foule qui s'écoulait, un vieux bonhomme, un bonnet de tricot sur la tête, penché à l'étroite fenêtre de sa maison, les considéra. Brusquement, il souleva son bonnet, cria avec un terrible accent : « Vive la France, N. de D. », puis, refermant sa fenêtre, disparut.
— Ah! le brave homme! s'exclama Claude; allons le remercier.
Reusch l'en empêcha :
— N'en faites rien... Ce sont peut-être les seuls mots de français dont il se souvient et vous le chagrineriez en le forçant à confesser son ignorance.
Et montrant une grande porte cochère ouverte sur une cour :
— Entrons là plutôt, proposa-t-il.
Au milieu de la cour, près d'un vieux puits, un paysan caressait un bébé que tenait une femme.
— Bonjour, monsieur Vogel, appela Reusch. L'homme se retourna :
— Eh bonjour, monsieur Reusch; que deve nez-vous donc? Il y a bien un mois qu'on ne vous a pas vu chez nous.
Il salua Mlle Reusch et lui serra la main, puis il regarda Mme Dolnay et Claude.
— Ce sont des amis, dit Reusch, des Français qui aiment l'Alsace.
— Et même, ajouta Claude, je suis Alsacien.
— Ah bah! fît M. Vogel, incrédule; — mais quand on l'eut instruit, il secoua la main du jeune homme.
— Madame aussi est Alsacienne? interrogea-t-il, en désignant Mme Dolnay.
— Hélas! non, répondit la jeune femme.
Elle s'émerveillait du bébé, gras, rose et
content.
— C'est mon petit-fils, dit avec orgueil M. Vogel.
Des petites filles accouraient, intimidées tout de même, avec des sourires de côté, leur jupe rouge dégageant les bas de laine blanche et les chaussures à bouffettes, coiffées seulement du petit bonnet sans le nœud. Le fils de M. Vogel, un grand garçon blond, au visage rasé, s'approcha; une médaille était attachée, en breloque, à sa chaîne de montre.
Reusch examina la médaille.
— Voilà, n'est-ce pas? le souvenir de votre voyage à Nancy.
Et, s'adressant à Claude :
— Deux cents paysans et paysannes d'Alsace sont allés, dans leurs beaux costumes, à l'exposition de Nancy, il y a deux mois. Oh! cela n'a pas été tout seul. L'administration a créé mille difficultés, ne reculant même pas devant les menaces. Mais ils avaient résolu.
eux, de s'y rendre, et quand un Alsacien a résolu d'accomplir quelque chose, bien malin celui qui l'en empêcherait. M. Vogel avait promis qu'il irait : aussitôt le sous-préfet le mande, et tout d'abord il essaie doucement de le dissuader; M. Vogel restait muet, le souspréfet s'est fâché : « Je vous défends, vous entendez, je vous défends, hurlait-il. — Monsieur le sous-préfet, a répondu tranquillement M. Vogel, vous êtes dans le pays depuis trente-huit ans, mais moi, j'y suis né, et aussi mon père, mon grand-père, tous les miens... Je suis chez moi, je n'admets pas que vous me défendiez quelque chose. » Et une semaine après, il était à Nancy.
M. Vogel riait silencieusement.
Le jeune homme, les bras croisés, réfléchissait.
— Monsieur Reusch, déclara-t-il enfin lentement, je vais vous dire une chose : les Allemands sont communs.
Un autre paysan, jeune aussi, s'était joint à eux, et ils causaient ainsi, autour du puits, avec sérieux, de ce voyage qui marquait si profondément dans leur vie. Ce qui les éton-
nait le plus, en les séduisant, c'était l'amabilité naturelle du moindre Français : s'ils demandaient un renseignement à un sergent de ville, le sergent de ville le leur donnait d'une voix tranquille, sans prendre une mine furieuse, comme les agents allemands ; quant à la politesse des gendarmes, ils n'en revenaient pas, habitués qu'ils étaient à la brutalité despotique des gendarmes prussiens. Mme Dolnay s'était assise sur la margelle du puits et les petites filles l'entouraient confiantes, joyeuses, croquant les bonbons qu'elle distribuait. Leurs cheveux bien coiffés en bandeaux découvraient leur front, et leurs petits bras nus, hâlés par le soleil, sortaient des manches remontées de la chemise.
Mlle Reusch se pencha vers Mme Dolnay :
— 11 ne vous manque plus que le costume.
La fermière, sur le seuil de la maison, berçait son marmot; Mlle Reusch lui dit quelques mots, puis appela Mme Dolnay.
Mme Dolnay se leva, un peu surprise, et les trois femmes pénétrèrent dans la maison.
La paysanne ouvrit une grande armoire brune peinte naïvement de fleurs et d'oiseaux
rouges : au-dessous d'un rayon chargé de linge, une dizaine de jupes rouges pendaient, avec leurs corsages, toutes celles qu'elle avait reçues le jour de ses noces. Mlle Reusch en choisit une, puis un corsage et un tablier.
— Maintenant, annonça-t-elle à Mme Dolnay, nous allons vous habiller.
Et aussitôt elle enlevait à Mme Dolnay, d'une main preste, son canotier. Loin de se défendre, la jeune femme, amusée, se prêta à ce jeu. Un clou accrochait au mur une petite glace cassée : devant cette petite glace, Mlle Reusch et la paysanne nouèrent la jupe, agrafèrent le corsage. Les épais cheveux de Mme Dolnay n'entraient pas sous la coiffe; vivement, elle les déroula, et les sépara en bandeaux... La coiffe embrassa complètement sa tête, et le grand nœud rouge encadra son visage.
— Ah ! que vous êtes jolie! dit Mlle Reusch qui, pour mieux l'admirer, s'éloignait de quelques pas.
Les petites filles se pressaient devant la porte; Mme Dolnay atteignait le milieu de la cour, quand elle vit un paysan habillé, comme
les paysans d'Engwiller, de la veste noire, du pantalon noir et du gilet rouge, et qui venait vers elle. Elle ne le reconnut qu'après l'avoir bien observé : c'était Claude. Reusch avait eu pour lui la même idée que Catherine pour Mme Dolnay. Le fermier possédait un vieux costume; Claude l'avait endossé.
— Ah! se récria-t-elle, êtes-vous assez Alsacien !
— Mais vous, balbutia- t-il, vous aussi.
Ils se contemplaient, un peu gênés par la familiarité imprévue que cette fantaisie mettait entre eux.
M. Vogel, soucieux de perfection, arrangea un pli de la jupe, écarta la veste noire.
— Maintenant, annonça Reusch, nous allons vous photographier. . .
Ils croyaient que Reusch ne les photographierait qu'une fois, là, comme ils étaient... mais Reusch avait déjà combiné toute une suite d'images... et, heureux, il commandait : « Mettez-vous, madame, au bord du puits, asseyez-vous; et vous, monsieur Héring, vous êtes debout près d'elle, vous lui parlez, votre chapeau à la main... Maintenant, madame,
LES EXILÉS ISS
adossez-vous à la porte de la maison; la fermière, de la galerie, regarde discrètement; vous, monsieur Héring, vous parlez encore à Mme Dolnay... » Il s'arrêtait, cherchait, puis continuait : « Maintenant, marchez, la main dans la main... restez immobiles maintenant et donnez-vous le bras... Et puis, tenez, chacun de vous à une petite fenêtre...
Il tira ainsi plusieurs clichés. Soudain, il dit, gaiement :
— Voyez, nous avons composé, sans nous en douter, une histoire d'amour. Tout d'abord le portrait des deux personnages; ensuite les chapitres : premier chapitre, il lui fait la cour; second chapitre, il lui déclare son amour, à la fontaine; troisième chapitre, ils sont fiancés; quatrième chapitre, ils sont mariés et rentrent chez eux ; cinquième chapitre, ils sont chez eux, à la ferme.
— C'est vrai, fit Claude gravement.
Et il craignait que Mme Dolnay ne montrât quelque irritation.
Elle répéta simplement, sans autre pensée :
— C'est vrai.
Mlle Reusch s'appuyait à son bras :
— Quel dommage que vous quittiez ce costume!
Elles regagnèrent toutes deux la maison; Mlle Reusch s'appuyait encore au bras de Mme Dolnay; brusquement elle lui dit, d'une voix basse :
— Je vous aime beaucoup, madame.
Ils venaient de s'engager dans une rue étroite qui aboutissait à la place Saint-Martin.
— Passez , madame , je vous prie , dit Reusch, en s'effaçant.
Mme Dolnay, que suivait Claude, franchit la porte cochère, à claire- voie, qui n'était pas fermée, et traversa une cour sans arbres.
— C'est là? demanda Claude en s'arrêtant devant une porte de chêne, qu'exhaussait un degré de pierre.
Reusch inclina la tête, et, tirant une clef de sa poche, ouvrit; une sonnette tinta.
— C'est moi, cria-t-il, ne vous dérangez pas. Ils montèrent au premier étage par un vieil
escalier de bois luisant ; le rebord de la fenêtre supportait un saint Jean en plâtre, et, tout le long du mur, d'antiques moules à gâteaux accrochaient leurs dessins compliqués. Une servante attendait sur le palier.
— Mademoiselle est-elle là?
— Oui, monsieur. •
— Elle est seule?
— Non, monsieur; M. Ferrières est là aussi. Reusch ne put retenir un mouvement d'impatience.
— Depuis longtemps ?
— Depuis quelques minutes.
— Ils sont au salon?
• — Oui, monsieur.
Ils entrèrent dans une grande pièce au parquet nu et bien ciré, que deux fenêtres éclairaient, sur un jardin; le docteur Ferrières s'était levé; Mlle Reusch aussi.
— Vous ne connaissez pas le docteur Ferrières, n'est-ce pas, madame ? dit Reusch à Mme Dolnay. 11 est déjà une des gloires de notre Alsace... Mais, ce dont je lui voue encore plus de gratitude, naturellement, c'est d'avoir sauvé, il y a deux ans, ma sœur d'une très grave appendicite.
— Tout autre que moi eût réussi pareillement, fit le docteur Ferrières, un peu embarrassé; tu me rendrais vaniteux.
— Oh ! repartit Reusch d'une voix un peu
sèche, je peux bien louer ce qui mérite, en toi, d'être loué... Il y a des reproches que je ne te ménage pas.
Ferrières hocha la tête.
— Eh bien, monsieur Héring, dit mademoiselle Reusch, en se hâtant, comme si elle voulait empêcher que Ferrières répondît à son frère, ne vous ennuyez- vous pas, depuis que vous avez quitté les Trois-Épis?
— M'ennuyer , mademoiselle ! s'exclama Claude, et comment le pourrais-je? Depuis deux semaines que je suis revenu à Colmar, votre frère, presque chaque jour, s'est institué avec vous, à travers l'Alsace, notre cicérone — à Mme Dolnay et à moi — et quel cicérone! Et il nous reste encore tant de villages à visiter, tant de vallées à parcourir, tant de choses à apprendre et à voir. Je ne connaissais rien de l'Alsace.
— Mais quand vous rentrez d'excursion...
— Quand je rentre d'excursion, répliquat-il gaiement, je me donne un coup de brosse, puis je me rends au café, où se réunissent les vieux et les jeunes Alsaciens, et je cause avec eux, en vidant un bock, et même deux, comme
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un bon Colmarien. . . j'ai déjà des amis. Le soir, après dîner, je me promène dans la ville : je ne me lasse pas de m'y promener : avec l'ombre de la nuit, ses petites rues inégales, ses vieilles maisons penchées, ses églises sont encore plus charmantes, parce qu'elles exhalent du mystère. Puis, je regagne mon hôtel, je regarde encore de mon balcon — car j'ai un balcon — le ciel et le Champ de Mars silencieux; je me couche enfin, et je lis, avant de m'endormir, les livres que me prête l'aimable conservateur de la bibliothèque. Je n'ai jamais été si heureux.
Il riait; ils rirent tous avec lui.
— Et ce fameux Hoh-Kœnigsburg, monsieur Reusch! dit Mme Dolnay ; quand donc nous y mènerez- vous ?
— Bientôt, madame... Je m'étais promis de ne vous montrer cet échantillon du goût allemand, afin que vous en saisissiez mieux toute l'horreur, qu'après vous avoir tout à fait initiée à notre art alsacien. Mais vous en comprenez déjà si vite le charme, vous en goûtez si finement la spontanéité, que cet apprentissage n'aura pas une longue durée.
LES EXILÉS i6i
— Et les reliques des Unterlinden, elles sont ici, n'est-ce pas?
En même temps elle désignait, près d'une vieille armoire alsacienne à colonnes sculptées, une vitrine de chêne, qui, surmontant un prie- Dieu, renfermait des figurines habillées. Tout d'abord ce salon au beau parquet brillant, elle l'avait trouvé, avec ses fauteuils en tapisserie, sa commode renflue, sa pendule allégorique, ses rideaux en mousseline blanche que garnissait un volant tuyauté, semblable à tous les vieux salons de province ; puis, quelques minutes écoulées, oubliant les fauteuils, les rideaux, la pendule, uniquement sensible à ce qui donnait à la pièce un air spécial et comme une odeur particulière, elle découvrit, un peu confondus au milieu du mobilier, ce prie-Dieu, dont tant d'agenouillements avaient poli le bois, et cette vitrine qui paraissait abriter des jouets surannés.
Mlle Reusch s'approcha de Mme Dolnay :
— C'est le prie-Dieu de la dernière sœur dominicaine; elle était notre arrière-grand'tante, et Lacordaire lui rendit encore visite, quand, songeant à restaurer l'ordre des frères
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prêcheurs, il vint à Colmar. A la dispersion du couvent, elle avait emporté différentes choses, ce tryptique et ces tableaux qui sont là, au mur, ce coffret en marqueterie qui date de 1570, cette table, et puis ces petits objets de la vitrine, que les religieuses fabriquaient elles-mêmes en manière de pieux délassement.
Elle avait ouvert la vitrine. Faite, en style rococo, avec un soin minutieux, de perles, de galons et de soies, une crèche occupait le bas; au-dessus, une sainte Vierge, en robe de gala, aux teintes fanées, tenait l'Enfant Jésus dans ses bras; au-dessus encore, à gauche, le Christ, dans un cadre doré, inclinait son visage de cire jauni et sa mère, dans un autre cadre, doré aussi, à droite, joignait pour la prière ses mains étroites et blanches.
— Ce sont des poupées, dit Claude, de véritables poupées...
— Beaucoup de ces sœurs, dit Mlle Reusch, gardaient jusqu'à la mort leur âme d'enfant.
Ferrières demeurait à l'écart.
— Vous avez vu cela trop souvent, lui dit Claude.
— Oh! moi, monsieur, répliqua-t-il, je ne m'intéresse pas à ce qui est le passé.
— Mais le Crucifix, le terrible Crucifix de sœur Agnès, où est-il? demanda Mme Dolnay.
— Dans la chambre de mon père, répondit Reusch; si vous voulez m'accompagner...
Les volets de la chambre étaient clos, il les poussa, une vive lumière montait du jardin. Il y avait dans la chambre pour tout ameublement un lit de fer, tout prêt avec sa couverture au crochet et son édredon, un grand poêle de faïence verte, une commode.
— Voici le crucifix.
Le crucifix pendait au mur, au-dessus de la commode, oii deux grands vases de porcelaine élevaient jusqu'à lui leurs bouquets de fleurs artificielles. Il était petit, mais avec les traînées de sang coagulé qui saillaient le long des bras déchirés et hors de la poitrine, avec ses longues jambes pareilles aux os d'un squelette, et ses longs cheveux lourds de sueur et de sang, si décharné que les côtes crevaient la peau, il était effrayant. L'artiste inconnu, qui l'avait sculpté, s'était complu, dans une sorte d'horreur religeuse, à marquer tout ce
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que la torture des hommes pouvait faire d'un corps humain. Et il n'avait pas cherché non plus à donner à la figure une expression d'extase sereine, comme si, dominant le corps brisé par le supplice, l'âme, elle au moins, s'affirmait l'âme d'un Dieu. La tête du Sauveur s'abattait sous le poids de la souffrance, un rictus affreusement désenchanté, presque sardonique, plissait sa bouche, et il était luimême, tout entier, si lourd de douleur qu'il semblait que, les clous des mains cédant, il allait s'abîmer. Naïvement, pour l'orner, une religieuse de jadis avait tendu sous la croix une étoffe de soie blanche que bordait une ganse d'or. Sous le pied, trois figures d'animaux représentaient les trois concupiscences.
Mme Dolnay contemplait le Christ, mais elle, qui d'habitude manifestait toujours si vivement ce qu'elle éprouvait, restait silencieuse. Claude fut étonné de l'émotion que son visage fixe trahissait, une émotion où il y avait plus d'épouvante que d'admiration.
— Ah! dit-elle, en se tournant lentement vers lui, je comprends que sœur Agnès n'osât pas lever les yeux sur ce Christ!
Il sourit, non parce qu'elle avouait sa crainte et qu'il jugeait cette crainte un peu puérile, mais parce qu'au mênie instant le son de cette voix le ramenait dans le cloître, évoquant pour lui ces minutes heureuses où il avait senti si près du sien le cœur d'Henriette. Placé derrière elle, il ne voyait pas son visage, mais seulement sa nuque, que la chemisette décolletait, ses épaules qui étaient rondes et fines, — mais il y a beaucoup d'épaules rondes et fines — son dos qui ressemblait à d'autres dos de femme, et il goûtait une joie douce, qui était délicieuse, comme s'il eût vu ses beaux yeux graves.
— N'était-il pas nécessaire, dit Reusch, que de tels souvenirs durent ici, dans la ville même où fut bâti le couvent des Unterlinden? Et si nous avions émigré, en 1871, quel sens auraient-ils eu loin de Colmar, à des centaines de kilomètres !
— Voulez-vous que nous rentrions dans le salon? proposa Mlle Reusch à Mme Dolnay.
— Mais volontiers.
— Vous nous suivez, n'est-ce pas? dit-elle à son frère.
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— Prépare-nous seulement à goûter.
Reusch fit quelques pas dans la pièce, la
tête baissée, les lèvres serrées; Ferrières, debout près de la commode, l'observait avec une attention soucieuse. Reusch s'arrêta devant Claude :
— C'est dans cette chambre que mon père est mort. . . Je n'y entre que rarement, quancj j'y suis contraint... Chaque fois que j'y rentre...
— Allons, Georges, allons, dit amicalement Ferrières en tâchant de l'entraîner.
Reusch se dégagea.
— Si vous saviez! dit-il en s'adressant à Claude, les dernières années de sa vie n'ont été qu'une longue agonie morale. Je commençais à sonder le mal qui le rongeait, mais jamais il ne m'en avait parlé et je n'osais pas le questionner : j'étais trop jeune. Un jour, ici même, — j'avais seize ans, — quelque temps avant sa mort, il m'a expliqué ce qu'il avait voulu. Il était couché, et l'on eût dit que, ses forces s'évanouissant tout d'un coup, on touchait toutes les empreintes de la souffrance que jusqu'alors il avait réussi à cacher. Rien ne pouvait me révéler qu'il allait soudain me
confier la tristesse de son cœur. Subitement, il m'a tout raconté : je n'oublierai jamais ces moments. Mon père ne voulait pas que les Allemands s'emparent des sièges à la cour d'appel et que des étrangers, hier encore ennemis farouches, jugent les Alsaciens; en conservant son siège, il défendait l'Alsace. C'était là ce qu'il répétait d'une voix désespérée. Personne alors n'a discerné les raisons qui le déterminaient. La Ligue d'Alsace menait contre ceux qui n'émigraient pas une campagne forcenée ; tout le monde comptait que, dix ou quinze ans plus tard, les Français reviendraient... il fallait partir, partir; on reviendrait avec eux. Les Français ne sont pas revenus, les meilleurs d'entre nous sont établis en France, et toute notre faiblesse, aujourd'hui, contre la germanisation, résulte de cet exode, qui nous a privés de notre aristocratie, a diminué notre bourgeoisie, a appauvri le peuple. Si tous avaient eu son courage, maîtres de la terre et des fonctions, quelle aurait été notre puissance! Mon père avait raison... il avait raison. Reusch avait prononcé d'un accent irrité ces derniers mots, et Claude l'écoutait, de
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nouveau bouleversé par le drame silencieux de ce fils entêté, malgré tout, à réhabiliter la mémoire de son père.
— Vous me croyez, n'est-ce pas? interrogea passionnément Reusch.
— Je vous crois, répondit Claude.
Et il lui tendit la main.
Ferrières s'était tu jusqu'alors.
— Tout Alsacien, dit-il, — et l'on devinait qu'il voulait consoler Reusch, — aurait dû imiter ton père. Quand donc cesseras-tu de te tourmenter? C'était une folie que d'espérer le retour des Français : les Français oublient facilement. Et puis, avouons-le, nous sommes aussi Allemands que Français.
Une subite pâleur se répandit sur le visage de l'avocat ; cependant il essaya de rire :
— Tu ne nous laisses pas ignorer tes théories... Mais tu es un si brave garçon...
Mais Ferrières insistait :
— Il fallait tout de suite, non seulement accepter de servir l'Allemagne, mais, aussi, se mêler à la société allemande; elle a ses ridicules, mais nous avons les nôtres. Si chacun avait agi ainsi, nos villes ne seraient pas encore
aujourd'hui divisées en deux sociétés, l'alsacienne et l'allemande, qui sont presque ennemies. Si immigrés et indigènes avaient frayé entre eux, que de souffrances inutiles nous nous serions épargnées, et quels profits nous en aurions retirés pour le bien du pays! Ton père ne s'y trompait pas; et c'est pourquoi, quand les Allemands l'invitaient...
— C'est faux, interrompit Reusch, la figure toute crispée. Mon père n'a accepté quelques invitations allemandes que dans un accès de colère, du jour où un dernier outrage le persuada enfin que malgré toutes ses explications les Alsaciens ne pénétreraient jamais la justesse de ses intentions... Ce fut, monsieur Héring, l'après-midi où votre grand'mère, pour laquelle il avait tant d'amitié, refusa de le recevoir; en vérité, où elle le chassa. Quand il rentra, il trouva une invitation de la préfecture; je l'entends encore s'écrier, en la froissant dans sa main avec fureur : « Eh bien, j'irai... » Ce sont les Alsaciens qui l'y ont poussé : il ne pouvait pas vivre tout seul. Mais ces Allemands, avec lesquels le destin l'obligeait de vivre, chaque jour il s'éprouvait plus
différent d'eux, et tout ce que j'ai observé plus tard à l'Université chez mes camarades, il l'avait déjà observé, et plus douloureusement encore. Ce qu'il a souffert, moi seul, je le sais.
— Je le sais aussi, murmura Mlle Reusch, qui depuis quelques instants , inquiète , se tenait à la porte de la chambre.
Elle avait dit cela avec une tristesse poignante, et aussitôt Ferrières s'avança vers Reusch :
— Je t'ai causé encore de la peine; pardonne-moi.
Reusch se passa la main sur le front, comme pour chasser les pensées qui l'assaillaient.
— C'est déjà oublié.
Mlle Reusch avait disposé dans le salon, sur une table, le service à thé et des gâteaux.
— Oh! non, dit Reusch, pas de thé; donnenous du vin d'Alsace, une bouteille de Riquewhir, par exemple.
La jeune fille revint bientôt, portant sur un plateau une longue bouteille bleue et des verres. Son frère déboucha la bouteille; un vin doré, léger, frissonnant, emplit les verres.
— Qu'il est beau! s'exclama Mme Dolnay, son verre levé en face d'elle, vers la lumière.
Ils contemplèrent comme elle, avec admiration, ce vin où le soleil glissait.
— A votre santé, madame, dit Reusch à Mme Dolnay.
— A votre santé , mademoiselle , dit Claude à Mlle Reusch.
— A la santé de l'Alsace, répondit Mme Dolnay.
Ils burent religieusement, puis Mlle Reusch offrit des gâteaux.
— Oh! mais, s'écria Mme Dolnay, ils sont excellents; où les achetez- vous?
— Je les fais moi-même.
— Vous-même !
— Mais oui, et beaucoup d'autres sortes de pâtisseries encore.
— Donnez-moi la recette.
— Vous mettez, commença la jeune fille, quand la pâte est roulée, de l'angélique...
Claude, accoudé à la cheminée, heurta une photographie qui tomba; il la ramassa : c'était la photographie d'un capitaine de cuirassiers français, en grande tenue, cuirassé et
casqué ; il eut un léger étonnement que remarqua Mlle Reusch.
— C'est notre cousin, le fils de notre oncle; il est en garnison à Sainte-Menehould... Eux aussi ils étaient restés après la guerre, mais ils n'ont pas eu la force de rester longtemps. Ils sont partis en 75. Tout enfant, mon cousin n'avait qu'un désir : être officier français...
Elle ajouta, tristement :
— Presque toutes les familles alsaciennes comptent ainsi des parents dans l'armée française.
Ferrières prenait congé de ses amis; Mme Dolnay ne tarda pas à partir. Claude et Reusch demeurèrent seuls.
— Vous devez être bien heureux, dit Claude, d'avoir une soeur telle que Mlle Reusch. Son visage à la fois recueilli et volontaire , et cette simplicité un peu grave de sa personne expriment toute la volonté patiente de l'Alsace, toute sa beauté, toute sa mélancolie.
— C'est vrai, ratifia Reusch avec un sourire de fierté émue, elle est charmante. Et, avec cela, une vraie femme d'intérieur.
Mais aussitôt son front se rembrunit :
— Et Ferrières, comment le jugez-vous?
Claude hésitait :
— Je n'ai pas d'opinion... je le connais à peine... Il respire l'intelligence.
— C'est mon compagnon d'enfance, le seul que j'ai eu : malheureusement, il ne partage pas mes idées.
— Comment expliquez-vous cela?
— C'est un ambitieux; il sait ce qu'il vaut et il veut que les autres le sachent. A trentehuit ans, professeur à la Faculté de Strasbourg, chef de clinique à l'hôpital, célébré par les savants allemands, il ne résiste pas à l'encens de la gloire.
— Et pourtant, comme il a l'air français!
— C'est bien ce qui enchante les Allemands; il représente à leurs yeux une conquête.
Reusch se tut quelques secondes, puis il jeta, d'une voix rude :
— 11 aime ma sœur, et ma sœur l'aime.
— Je m'en doutais, dit Claude.
Claude pensa que Reusch, dans une de ces minutes où un homme malheureux ne résiste pas à l'instinctif besoin d'épancher son cœur,
allait lui parler longuement de cet amour... La fille du conseiller renégat aimait un Alsacien gagné à la cause allemande : alors, tout ce que Reusch tentait pour défendre, en même temps que l'idée française, le nom de son père, tout cela, inutile, s'écroulait par une ironique fatalité... Quel devait être son chagrin, son efïroi! Mais, par un effort violent, Reusch se maîtrisa.
— Nous pourrions peut-être, dit-il simplement, si cela plaît à Mme Dolnay, nous rendre au Hoh-Kœnigsburg dimanche. Voudriez-vous le lui demander?
L'automobile, laissant Kintzheim et son château, montait, sous les grands pins dont l'arôme résineux chargeait l'atmosphère brûlante , vers le Hoh-Kœnigsburg invisible. Reusch était sur le siège à côté du chauffeur, et dans la voiture découverte, Mme Dolnay et Mlle Reusch se trouvaient en face de Claude et de Ferrières. Partout multipliées les bruyères touffues envahissaient de leurs fleurs pourprées les talus de la route rose, taillée parfois dans les rochers de grès écarlate. Soudain, très haut encore, au-dessus d'une végétation si pressée que les faîtes des arbres ne semblaient plus qu'une gigantesque ceinture de mousse, le château assembla ses toits rouges, ses tours ventrues, ses murs crénelés, bas, ramassé, écrasé, assez pareil, si imprévue était l'irrégularité de ses lignes et de ses angles, à ces châteaux de dominos que construit la fan-
taisie des enfants. Mais déjà les pins ne montraient plus qu'un lambeau de ciel. D'innombrables poteaux revêches indiquaient les différentes directions, interdisaient des sentiers, formulaient des ordres tyranniques. A un coude de la route, rapidement, la plaine apparut, voilée par une mousseline délicatement bleue sous le ciel d'un bleu plus vif. Quelques instants après, l'automobile s'arrêtait devant un hôtel.
Quatre Allemandes , le sac sur le dos , armées de cannes ferrées et de lorgnettes, leurs chemisettes blanches trempées de sueur, le cou et les bras piqués par les moustiques, dégageant toutes une répugnante odeur animale, s'installaient à une table, et, se jetant sur un poulet, mangeaient, à pleines dents, les cuisses et les ailes fortement saisies de leurs mains noires.
— Gagnons tout de suite le château, dit Mme Dolnay, écœurée.
Le chemin, bordé de fils de fer aux pointes accrochantes, tournait, raide, étroit, dur aux pieds.
— J'ai assisté à l'inauguration, racontait
Mlle Reusch à Mme Dolnay. Les organisateurs avaient voulu reconstituer l'entrée d'un seigneur dans son burg au moyen âge... Des professeurs, des fonctionnaires, des employés — tous Allemands, bien entendu — s'étaient costumés en lansquenets, en timbaliers, en reîtres, gros, poussahs, barbus, avec des lunettes. Il pleuvait à torrent. Vous imaginez ce défilé de mardi gras, sous la pluie, entre une haie de parapluies ruisselants. Toute l'Alsace riait : on lui avait abîmé son Hoh- Kœnigsburg; mais le ciel la vengeait.
Une famille descendait : l'homme, grand, obèse, la barbe broussailleuse, des lunettes d'or sur le nez, coiffé d'un petit feutre vert qu'ornait une plume de coq, portait un habit de drap vert, la veste serrée à la taille par une patte, le pantalon relevé sur de gigantesques souliers à clous, un sac de toile sur le dos; sa femme le suivait, toute dépeignée, étique dans une robe droite que soutenaient aux épaules des bretelles de cuir, le même sac que son mari sur le dos, et sur la tête le même petit feutre; ils s'aidaient tous deux d'alpenstocks, et le mari prudent avait ficelé au sien un gros
parapluie de cotonnade. Un petit garçon, une casquette rouge de collégien enfoncée jusqu'aux oreilles, les accompagnait; il avait, lui aussi, une paire de lunettes, un costume vert, et un sac à courroies.
— Voilà, dit Reusch avec pitié, ce que l'Allemagne nous envoie pour nous germaniser.
Ils croisèrent presque au même moment une jeune fille appuyée langoureusement au bras d'un jeune homme. Celle-là, soucieuse d'élégance, dédaignait le petit chapeau vert et la robe à bretelles, mais au lieu d'admirer son chapeau de paille à fleurs, sa jupe à volants, et ses gants à six boutons qui avaient sans doute été blancs, on s'épouvantait seulement de son visage chlorotique et de la pâleur épuisée de ses cheveux blonds. Lui, sanglé dans un complet à carreaux, la moustache réduite à quelques poils sous le nez, le cou emprisonné dans un formidable faux-col, une badine à la main, se laissait adorer.
— A moins, ajouta Reusch, qu'elle nous envoie cela... cette Gretchen lymphatique, et cet ancien sous-officier irrésistible.
— Vous avez connu le Hoh-Kœniosbura;au-
trefois, monsieur Reusch ? demanda Mme Dolnay.
— Oui ; il n'y avait au-dessus des bois que des ruines, les plus belles de l'Alsace, des tours, des remparts, des enceintes, des corps de bâtiment même que les siècles n'avaient pas ébranlés, où les arbres inséraient leurs racines, où le lierre grimpait, enfin toute une beauté à la fois sauvage, noble et puissante. Ce vieux burg écroulé dressait sur la montagne l'image du moyen âge féodal plus réellement que ce château tout luisant neuf... Dès qu'on l'apercevait, l'esprit, aussitôt, l'évoquait tel qu'il devait être, énorme, et vieux déjà... car, je suis sûr qu'à peine né, il avait l'air déjà vieux. L'esprit le peuplait aussi de ses habitants, seigneurs pillards, candides joueurs de violle, farouches hommes d'armes; il l'animait encore de ses légendes, de toutes les histoires d'amour et de haine qui sont les histoires de nos anciens seio^neurs... Il ne déplaisait pas non plus aux âmes démocratiques de nos bourgeois et de nos paysans de se représenter dans ces magnifiques débris le terme à jamais immuable d'une époque détes-
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tée... Détruit, enfin, le burg vivait encore... Reconstruit, il est mort, car il a tué l'imagination qui le ressuscitait.
— Je vois encore, dit Claude, une gravure du Hoh-Kœnigsburg chez ma grand'mère, dans ma chambre d'enfant. Au pied des ruines sur lesquelles des arbres, en effet, avaient poussé, de gais touristes, couchés sur l'herbe, déjeunaient, bons bourgeois soignés de 1830, à en juger par leurs costumes. A gauche, un jeune homme inscrivait son nom sur une pierre, et à droite, assis sous un châtaignier, un paysan, encore coiffé du bicorne et habillé de la petite veste noire, contemplait la plaine. Moi, je suis venu ici une fois, mais j'étais si petit, que je ne me souviens bien que de la gravure.
— Reusch, déclara Ferrières, exagère un peu; ce Hoh-Kœnigsburg, monsieur Héring, c'est tout de même quelque chose de beau.
— Allons donc! fit Reusch. Les Allemands ne sentent pas la beauté des ruines ; voilà la vérité. Les ruines, c'est, pour eux, uniquement une occasion d'étaler leur pédantisme... Ils n'aiment les ruines que s'ils peuvent les supprimer.
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— Ils te répondront, répliqua Ferrières, qu'ils prouvent justement leur admiration pour les ruines en les relevant... Une ruine, qui reste ruine, finit un beau jour par disparaître; ainsi un souvenir du passé s'évanouit... Eux, ils perpétuent ce souvenir.
— Quel paradoxe ! Tu sais bien ce qui les a déterminés à cette reconstitution : ériger, dans le glacis de l'Ouest, sur une terre imprégnée de civilisation française, le symbole du germanisme triomphant, de même qu'ils achèvent d'en ériger un dans les Marches de l'Est, en Pologne, à Posen, où ils bâtissent un château colossal. Qu'ils se livrent donc à ces fantaisies chez eux, et avec leur argent! Mais c'est toujours la même chose : ils sont toujours ici en pays conquis, ils nous imposent leurs volontés, ils choquent nos goûts, ils blessent nos affections, et c'est nous qui payons.
Un groupe de touristes mangeaient, sous les arbres, avec voracité, du pain et des saucisses, en se portant cérémonieusement des toasts de bière. Les sacs de toile gisaient, ouverts, sur le sol. Robes à bretelles, petits feutres verts avec la plume de coq, vestes
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vertes, pantalons retroussés, gros souliers, alpenstocks et lorgnettes, rien ne manquait à l'attirail national. Un seul, tout en arborant le feutre vert et l'indispensable plume, avait une longue redingote à col droit boutonnée sur le côté. Il examina les nouveaux venus, puis il s'écria en un allemand sonore et jovial :
— Ah ! monsieur le professeur Ferrières ! Que je suis heureux!...
En même temps, il s'avançait, saisissait les mains du jeune homme, les secouait, puis, retirant son feutre, il s'inclinait vers la petite troupe en quatre profonds saluts. Georges Reusch souleva son chapeau et continua sa route, imité par ses amis. Ferrières les rejoignit devant le château et crut devoir s'excuser.
— C'est un professeur de Strasbourg; il enseigne l'anatomie à la Faculté; c'est un homme très distingué.
— Par exemple, s'étonna Mme Dolnay, il n'en a pas l'air.
— Ah! dit Ferrières, sans se fâcher, voilà bien les Français! Ils ne jugent que sur l'extérieur.
Devant la porte voûtée, ornée des armes de l'empereur Charles VI et de l'empereur Guillaume II, et pareille à une sinistre porte de prison, un guide réunissait les visiteurs. Un feutre noir sur la tête, relevé à la boër et piqué d'une cocarde aux couleurs allemandes, il était digne à la fois et gêné dans son extraordinaire uniforme de velours sombre, veste à triple collet que serrait une ceinture de cuir où pendait une escarcelle et pantalon enfoncé dans des guêtres. La porte neuve en bois montrait des coups de hache, comme après un assaut, et, afin d'offrir l'illusion d'une authentique ancienneté, des coups de marteau bossuaient les gouttières de la muraille intérieure, tandis qu'un enduit noir peignait les tuiles, sur lesquelles on avait figuré de la mousse.
— Couleur locale, chuchota Reusch.
La visite commença : imberbes soldats à la tunique déboutonnée, fonctionnaires graves aux lunettes d'or, qui, par respect, ôtaient leurs chapeaux , jeunes et vieilles femmes pliées sous le sac de toile, gros hommes suants au petit feutre vert, ce n'étaient, après l'attention déférente prêtée aux explications du
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guide, que murmures admiratifs et exclamations émerveillées. Le pont-levis que le guide, si facilement, manœuvrait, les pierres taillées en boulets et disposées sur les marches de l'escalier, une couleuvrine braquée dans une meurtrière, la moindre chose les ravissait, et tous ces mots oubliés qu'ils entendaient, mâchicoulis, échauguette, archière, merlon, bretèche, chemin de guet, les remplissaient d'une stupéfaction enchantée. « Voici, messieurs et mesdames, récitait le guide, le grand escalier Il est absolument neuf, mais la pierre qui a servi à le construire date au moins du douzième siècle »... a Voici le mât qui porte l'étendard impérial; on le sort horizontalement; l'étoffe mesure quatorze mètres de long, huit de large... » Quelle délirante volupté les savants allemands avaient dû goûter à reconstruire, selon leurs idées, un burg du moyen âge ! Avec la certitude la plus impérieuse ils avaient fixé l'emplacement et la destination de chaque salle : en bas, les écuries, les caves, la cuisine, le moulin; ici les chambres du seigneur et de sa femme; à côté de la salle de garde, la salle des étendards, plus loin la
chapelle, enfin la chambre de l'Empereur. « Si les anciens maîtres revenaient, affirmait le guide, ils ne trouveraient rien de changé, même ces meubles et ces ustensiles indiquent qu'ils sont seulement sortis. » Cependant, il y avait partout des lampes électriques , sans doute comme dans le temps, et bien que la seule chose dont on fût sûr d'après les vieilles gravures, c'est que le donjon était rond, on l'avait fait carré, parce que tout donjon vraiment allemand doit être carré.
Parfois, Reusch touchait une table, une armoire, un lit, une arme.
— Il est faux, disait-il avec un sourire heureux .
Ou bien :
— Il est truqué.
Ou bien :
— Cela vient du faubourg Saint-Antoine.
— Quand on a commencé de meubler le château, racontait-il, les antiquaires de France ont inondé le pays de piques, de hallebardes, de lances fabriquées à Paris et passées à la rouille.
Ferrières s'en allait en avant avec mademoiselle Reusch.
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Dans la salle lorraine, le guide, brusquement, tourna un bouton; l'électricité brilla dans les yeux d'une tarasque en carton suspendue au plafond.
— C'est la fête de Neuilly, dit Claude à Mme Dolnay.
— Tenez-vous bien, fit-elle sur un ton d'amical reproche — et elle lui désigna un visiteur qui les considérait avec des yeux furieux.
Une jeune gaieté animait Claude : autour de lui tout excitait cette verve railleuse qui lui était doublement naturelle, à titre de Français et d'Alsacien. Au milieu de ce bric-à-brac pédantesque, il pénétrait mieux, et avec une allégresse intérieure, la souveraineté du génie français, et, pour qu'elle éclatât, il lui suffisait de comparer Mme Dolnay, si simple et si élégante, aux Allemandes grotesques dans leurs robes à bretelles et sous leur sac de toile. Henriette promenait, dans ces salles, la vive figure de la France. Parfois il surprenait, dirigé sur elle, le regard de Mlle Reusch : n'était-ce pas la France que la jeune fille aimait chez la jeune femme, comme les Allemands, qui lui lançaient
des coups d'œil méprisants ou haineux, détestaient en elle la France ou l'enviaient?
Enfin, on arriva tout en haut de la tour; aménagée en petit musée de brocanteur, abondant en brocs d'étain, en assiettes, en ferrailles, elle s'ouvrait par d'étroites fenêtres sur la campagne. Tous les Allemands se précipitèrent aux fenêtres : il n'y eut plus que leurs dos courbés, où se gonflait le sac de toile.
Il y a des choses que la mémoire, croit-on, n'a pas gardées, elles sont si lointaines, on était si petit... et soudain pour une émotion imprévue, même souvent, sans qu'on sache pourquoi, elles se réveillent, on se souvient... Claude machinalement avait imité les Allemands; aussitôt il recula. Il retrouvait à l'instant en lui-même, avec une étonnante exactitude, l'immense panorama de l'Alsace étalée aux pieds du burg, que ses yeux d'enfant avaient, sans y prendre garde, autrefois, de la vieille tour en ruines, embrassée d'un seul coup, libre, dans toute son immensité : les forêts pressées au flanc des monts et qui s'élancent à l'assaut des vieux murs, et en bas les vignes innombrables, puis la plaine dont on
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ne distinguait pas la limite, les villages au toit rouge, les uns si près et si nets, les autres si vagues, si calmes, tous l'air si heureux; et charmante, mélancolique, éternelle, la douce vapeur bleue. Tout ce qu'il avait regardé jadis, en jouant, et qui s'était déposé, sans qu'il s'en doutât, dans son cœur, renaissait. Il se sentit alors vraiment emprisonné dans cette tour, tout le ciel et toute la nature interdite par ces murailles. Maintenant, s'il voulait apercevoir des arbres, des prés, de la terre, s'il voulait voir l'Alsace enfin, il lui fallait se pencher à une étroite ouverture, et la vue lui en était comptée, mesurée, découpée chaque fois en un misérable morceau; il n'avait pas le courage de voir ainsi son pays.
— Partons, n'est-ce pas, dit-il à Reusch qui causait avec Mme Dolnay.
Il avait une voix si émue que Reusch devina à peu près ce qui se passait en lui :
— Vous avez raison, acquiesça-t-il, partons. Ils redescendirent rapidement, puis, à l'hôtel, ils s'assirent sur la terrasse.
Ce n'était pas encore la fin du jour. Le ciel, uniformément bleu, semblait descendre sur la
plaine en une vapeur si légère, si tendre, si diaphane qu'elle enveloppait et fondait en elle toutes les vives couleurs des vignes, des prés, des bois et des champs ; et ce bleu léger, tendre, diaphane, s'en allait, s'atténuant peu à peu jusqu'à n'être plus qu'une blancheur immaculée, à l'infini, comme si là-bas, à l'horizon, la terre n'existait plus. Seuls les longs rubans des routes ensoleillées frappaient durement le regard ; même les toits rouges des villages prochains, protégés par l'église claire, n'étaient plus sous ce voile éthéré que roses, et, ensuite, au loin, on eût dit qu'il n'y avait plus de villages. Partout une douceur frémissante de chaleur. Douceur, mot divin, appelé tout de suite aux lèvres de celui qui contemple l'Alsace, mais douceur qui n'a rien de faible ni de fade, douceur toute harmonie, recueillement et sérénité, vertu des âmes fortes comme de la grande nature émouvante, douceur des sauvages et silencieuses forêts sous la brume du matin ou la brume du soir, douceur des fraîches prairies que les fleurs innombrables transforment en jardins, douceur des vieux villages confiants près des montagnes.
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Immobiles, muets, Reusch et Ferrières regardaient de tous leurs yeux, et Claude comprenait que le même indestructible amour exaltait leur cœur, le même amour du sol, des arbres et du ciel. Qu'importe en cet instant que Reusch veuille une Alsace de culture française, et que Ferrières, plus positif, persuadé qu'elle sera toujours allemande, veuille qu'elle le devienne complètement! En cet instant, la même passion pour la terre dont ils sont nés les rapproche, les unit, et fait d'eux, par la même filiale adoration, vraiment deux frères. Si pour l'avenir de l'Alsace leurs rêves diffèrent, n'est-ce pas que chacun veut réaliser son bonheur d'une façon contraire, mais tout de même ne pense qu'à son bonheur, parce qu'il la chérit par-dessus tout? Mais dans l'âme de Claude, la douleur seule est maîtresse, parce que sa patrie n'est plus française.
« Mon cher enfant,
« Te voilà donc transformé en un bon, en un vrai Alsacien... Nous n'en pouvons croire tes lettres, ta mère et moi... Cet amour, cet enthousiasme, cette fièvre... mais nous ne te reconnaissons pas... Prends garde... feu de paille, bien vite allumé, bien vite éteint... Et n'y aurait-il pas là-dessous un amour coupable ou légitime pour une Alsacienne et que tu nous cacherais! L'amour accomplit de prodigieux miracles et c'en serait un que de nous renvoyer un fils si complètement métamorphosé. Mais je me rappelle les lettres que tu nous écrivais d'Italie, d'Espagne, de Hollande, et leur même ardeur... Tu découvrais le monde, c'est-à-dire le ciel, la nature et l'art... et tu n'étais pas fâché d'insinuer que tout cela était
bien plus beau que « mon Alsace ». Et je doute aujourd'hui...
« Eh bien! non, je ne doute pas. Nous avons d'abord souri de tes premières lettres, et ta mère prétendait même que, m'ayant toujours dans tes études et ta carrière pleinement contenté, tu voulais encore par gentillesse filiale, et pour me donner une dernière satisfaction, la seule que tu m'aies refusée, t'imaginer aimer l'Alsace... Tu sais, ta mère, comme beaucoup de femmes chez nous, est volontiers ironique... Les autres lettres sont venues, et nous nous sommes attendris, et nous les avons relues plusieurs fois, en commençant par les premières. Ta mère me relisait celle où tu nous racontais ta visite au cimetière... L'imagination pouvait dicter tes lettres d'Italie : dans celle-là tu avais mis ce qu'il y a de meilleur dans ton cœur... les sentiments éternels qui vont des pères aux fils et d'hommes périssables créent une famille plus durable que les siècles... Devant ces tombes, tu as entendu la première voix de l'Alsace, te préparant ainsi à entendre plus tard les voix tout ensemble plus confuses et plus larges de la nature — la terre dont tu
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