ALGER-CONSTANTINE-BISKRA
Des relations directes existent tous les jours entre Alger et Biskra et entre Constantine et Biskra.
Départ d'Alger . . . . 8 h. 1 soir
— de Constantine . 6 h. 33 matin Arrivée à Biskra . . 1 h. 30 soir
Départ de Biskra ... 3 h. 35 soir Arrivée à Constantine . 11 h. 20 —
— à Alger. ... 8 h. 55 matin
Un sleeping-car circule régulièrement entre Alger et Constantine pendant toute Tannée.
Uu v^-agon-restaurant-salon circule régulièrement entre Constantine et Biskra pendant toute la saison d'hiver.
Prix des suppléments à payer par les voyageurs porteurs d'un billet de reclasse ou d'un titre de circulation en tenant lieu pour être admis :
a) Dans le sleeping-car :
Entre Alger et Constantine 15 fr. par place
b) Dans le compartimeni-salon :
Entre Constantine et Biskra 10 fr. par place Entre Constantine et Batna. 5 fr. — Entre Batna et Biskra . . 5 fr. —
Timgad, l'ancienne cité romaine si bien conservée, est desservie par la gare de Batna.
es fait, où tu es né, dont sont faits tous les tiens, et qui parle un langage que seul peut entendre parfaitement un Alsacien.
« 11 eût été étonnant que, descendant d'une longue lignée d'Alsaciens, passionnés de leurs pays, comme tous les Alsaciens, tu ne finisses par être un fervent Alsacien... Tout de même, tu m'as causé bien de secrètes inquiétudes à ce sujet, jeune Français révolté contre les rengaines familiales que tu étais à ta vingtième année... Encore, à cette époque, je ne me tourmentais guère : vingt ans... on veut être libre. . . les vieux ennuient. . . cela passe — mais plus tard, quand, sérieux, travailleur, tu gardais la même indifférence envers notre pays, oh! alors, j'en ai eu souvent du chagrin. « Nouvelle conséquence, me disais-je, de la « guerre et de l'émigration : nos fils n'auront « plus le sentiment de leur petite patrie, ils « n'auront même pas de petite patrie et, ne « l'ayant plus, ils perdront tout ce qui consti- « tuait leur forte personnalité. » Aujourd'hui, je suis très heureux.
« Vois-tu, ce qui fait et fera l'Alsacien toujours, ce n'est pas le plus ou moins de sang
français ou allemand qui coule dans ses veines : c'est la terre d'Alsace, entre le Rhin et les Vosges, avec sa plaine unie et riche, ses eaux claires, ses Vosges arrondies, ni collines ni Alpes, boisées d'essences diverses et jamais nues, ses villages rapprochés, ses maisons rassemblées. Il est généreux, parce qu'il a du superflu sans le luxe; discipliné parce qu'il ne vit pas isolé ou en lutte contre la nature; posé et lent parce qu'il n'a pas de peine à vivre; il a l'esprit large parce que son horizon est grand et lumineux, le goût et le besoin de la liberté parce que la situation de son pays lui a toujours valu autrefois une indépendance presque complète. Les Français qui se fixaient en Alsace sont devenus Alsaciens, et les Allemands qui s'y fixeront le deviendront aussi, parce que la terre et le ciel les y contraindront... L'Alsace n'a jamais été et ne sera jamais allemande ; elle a toujours été et sera toujours l'Alsace. Même intimement liée de toutes les forces de son cœur et de son intelligence à la France, elle conservait ses vertus propres, son caractère, son âme, et la France, sûre d'être fanatiquement aimée, tenait à ce
que ces vertus, ce caractère, cette âme demeurassent intactes.
« Aussi, tu comprends, ce ne sont pas seulement les souvenirs de mon enfance et de ma jeunesse, le bonheur de mon mariage, la fierté du rang considérable et considéré qu'occupaient mes ancêtres, la vie facile, honnête et confortable, qui me font tant aimer notre petit pays : raisons d'un Picard ou d'un Tourangeau, ou de tout habitant d'une province. Je n'aime pas seulement l'Alsace : au fond de moi, je suis orgueilleux d'être Alsacien. Nous sommes une race, en efïet. D'une part, nul peuple n'a plus constamment tendu à se dégager et à s'individualiser : et nul peuple ne compose avec son pays un ensemble plus harmonieux que le peuple alsacien avec l'Alsace. L'Alsace s'est faite elle-même; la France, en l'unifiant, l'a seulement parfaite. Et de l'autre, si l'on compte certes en Europe des peuples, et beaucoup, qui aient joué sous la direction d'un monarque un rôle autrement considérable, il n'en est pas dont l'histoire particulière se solidarise davantage avec l'histoire générale et dont la destinée ait plus agi sur la destinée européenne.
« Je ne serais pas mort tranquille, mon fils, je l'avoue, si j'avais pensé, en m'en allant, que tu n'étais pas, comme moi, profondément Alsacien. C'est une grande tristesse pour un père lorsque son enfant ne partage pas sur ce qui lui importe le plus les mêmes idées. Tu m'auras ainsi procuré, de même que ton frère, toutes les joies qu'on peut souhaiter de ceux qu'on a élevés. Aussi, mon cher Claude, je t'aime plus que je ne saurais l'exprimer... J'espère que mon souvenir sera toujours pour toi, ainsi que l'est pour moi celui de mon père, une douceur et un encouragement. Que je serai heureux si je vis assez pour te voir marié et choyer tes enfants! Mais vivrai-je assez? Depuis un mois, bien que je ne souffre plus de mon angine de poitrine, je me sens bien fatigué, bien affaibli. Enfin, dans la dernière semaine d'octobre, tu seras près de nous — ce n'est pas trop lointain — et nous pourrons causer de l'Alsace et de toi.
« Ton père,
« François HÉ RING. »
La bonne apportait, dans le petit salon, un plateau avec des tasses, une théière et un kugelhof.
— Avez-vous lu le Nouvelliste, ce matin? demanda Reusch à Claude, tandis que sa sœur, aidée par Mme Dolnay, servait le thé.
— Non.
— Vous êtes un grand coupable. Si vous l'aviez lu, vous sauriez que le ministère d'Alsace-Lorraine approuve enfin le programme des fêtes pour l'inauguration du monument de Wissembourg, et que la cérémonie est fixée au 17 octobre prochain.
Il tendit le journal à Claude :
Tandis que Claude lisait, Reusch lui donnait des explications.
— Il nous a fallu beaucoup lutter : vous ne vous doutez pas des difficultés que ce simple hommage du souvenir a pu rencontrer. Aucune
igS LES EXILÉS
pierre ne rappelait sur le Geissberg les exploits accomplis au cours des derniers siècles par les soldats français qui étaient nos soldats; on ne pouvait pas laisser dans cet oubli odieux leur mémoire; rien de plus naturel, n'est-ce pas? Eh bien! colères des pangermanistes, lamentations et injures de la presse allemande, complications et tracas mesquins chaque jour soulevés par le gouvernement : rien n'a manqué. Mais les Alsaciens sont tenaces : rien ne peut les empêcher de réaliser ce qu'ils ont une fois résolu; ils attendent des années, s'il le faut, mais ils réussissent. Nous ne défendons pas aux Allemands immigrés d'organiser chez nous des fêtes en l'honneur de Bismarck : qu'ils ne nous défendent donc pas de célébrer nos morts. Enfin, ça y est...
Claude achevait de lire. Ainsi, tant d'années après la défaite, le drapeau français reparaîtrait sur les hauteurs où les soldats du Roi, puis les soldats de la Révolution l'avaient agité victorieux, où les soldats du second Empire l'avaient taché de leur sang ! Tant d'années après la défaite, le chant, né à Strasbourg et que d'innombrables soldats alsaciens avaient chanté à
travers l'Europe conquise, retentirait de nouveau sur l'Alsace ! Une crainte cependant se glissait dans son cœur : le gouvernement allemand se croyait donc bien certain de la germanisation pour autoriser et ces drapeaux et ce chant ! Il prêtait donc bien peu d'importance à une telle commémoration, pour la tolérer avec tout cet éclat!
— Voilà une nouvelle qui ne plaira pas à Ferrières, dit Reusch.
Au même instant la porte s'ouvrit et le docteur Ferrières entra. Une gêne trop claire paralysa Claude et ses amis ; Ferrières s'en aperçut,
— Je vous dérange; je passais, j'ai eu l'idée de monter... excusez-moi.
— Vous excuser! s'écria Mlle Reusch, nous sommes enchantés.
Elle lui offrit une tasse de thé; Ferrières but une gorgée, puis s'adressa à Reusch :
— Eh bien, Georges, tu es content? l'inauguration est définitivement permise.
— Je communiquais justement à M. Héring le programme. Mais toi, tu ne dois pas être aussi content que moi, ajouta Reusch en sou-
riant... Tu n'aimes pas beaucoup ce genre de manifestations.
Ferrières hocha la tête :
— De pareilles manifestations ne sont pas très heureuses, en effet; c'est mon avis. Il est probable qu'il se produira au cours de la cérémonie quelque incident qui irritera les Allemands.
— Un incident! s'exclama Reusch, et comment cela?
— Il suffit d'un Français emporté par son ardeur ou d'un Alsacien chauvin.
— Monsieur Ferrières, interrompit aimablement Mme Dolnay, pour ce qui concerne les Français, tranquillisez-vous; ils savent ce que c'est que la dignité.
— Et pour les Alsaciens, dit plus vivement Reusch, tranquillise-toi aussi; depuis trenteneuf ans ils ont appris à se contenir.
— N'importe, poursuivit Ferrières, n'importe ! La Marseillaise, le drapeau tricolore, les vieux soldats de 70, c'est plus qu'il n'en faut pour exciter une tête folle ou un brave ivrogne. Et quand même il ne se produirait aucun incident, j'augure le beau tapage que
mènera la presse allemande. Quoi que vous fassiez, quoi que vous disiez, elle dénoncera dans cette cérémonie une manifestation française machinée par quelques Alsaciens chauvins... et c'est encore nous qui paierons les pots cassés.
— Quand la presse, dit Reusch, sera fatiguée de crier, elle se taira. Nous sommes habitués à ses cris.
— Enfin, monsieur Ferrières, interrogea Claude, vous blâmez l'initiative qu'ont assumée certains de vos compatriotes?
Ferrières réfléchit un moment.
— Eh bien, oui, je la blâme. J'estime inutile de nous exposer, pour la France qui se moque bien de nous, à des mesures répressives, qui exerceraient sur la vie du pays le plus déplorable effet.
— Mon cher ami, fit Reusch avec douceur, nous élevons ce monument à la mémoire des soldats qui sont tombés au cours de deux siècles pour défendre l'Alsace : voilà tout; nous honorons nos morts, nous ne manifestons pas en faveur de la France.
— Allons donc : c'est à la France que va
votre pensée, quand vous honorez ces soldats.
— Et s'il en était ainsi, monsieur Ferrières, questionna Claude insidieusement, serait-ce donc si criminel ?
— Criminel, non, certes, répondit-il avec un sourire ironique, et sur le ton d'un homme qui discute froidement; mais enfin je ne juge pas que la France ait rien fait depuis trente-neuf ans qui mérite notre admiration ou notre reconnaissance. Pendant vingt ans nos pères, convaincus qu'elle ne songeait qu'à nous reconquérir, ont, dans cette espérance, enduré, sans faiblir, toutes les misères de l'oppression... ils n'ont vécu que dans cette attente. Les Français, trop absorbés par leurs divisions intestines pour se soucier des Alsaciens-Lorrains, ne sont pas venus. Plus les années s'enfuyaient, et plus le souvenir qu'ils nous gardaient s'évanouissait. Ils ont commencé par reléguer au second rang, dans leurs préoccupations, les provinces annexées, et puis un beau jour ils se sont déclarés résolument pacifiques, décidés à ne jamais entreprendre une guerre pour recouvrer ce qu'ils avaient perdu et confiants dans la réalisation d'une vague justice imma-
nente. L'Empereur fronce les sourcils, et la France tremble! La guerre, elle n'a eu le courage de la déclarer qu'au pape, aux curés, et aux religieux : oh ! alors ! elle s'est affirmée fanatiquement belliqueuse, parce que la guerre offrait aux vainqueurs, sans danger, un riche pillage. Elle l'a déclarée aussi à des peuplades nègres ou jaunes, armées de vieux fusils, d'arcs et de lances, s'emparant de leurs territoires comme les Allemands en 71 s'emparaient du sien. Oui, qu'a-t-elle fait, la France, depuis trente-neuf ans? Elle a mangé du prêtre, elle a accumulé des scandales, elle n'a travaillé qu'à jouir ou à se déchirer, elle n'a même pas su protéger d'un culte assez vigilant l'âme nationale, et la première elle a lancé la doctrine de l'antipatriotisme : elle a enfin donné au monde stupéfait à la fois et ravi le spectacle d'une nation qui se dissout.
Et, avec un geste conciliant qui s'adressait à tous, il ajouta :
— N'est-ce pas vrai?
Reusch s'était levé :
— Tu confonds la France avec certains de ses gouvernants, et nous ne devons pas les
confondre. Son gouvernement a trop souvent représenté un parti, simplement ; ce parti, maître du pouvoir, indifférent à la grandeur de la nation comme à sa sécurité, guidé par des appétits et des haines, exploitait le pays qu'il tyrannisait. Mais ce gouvernement-là, ce n'était pas la France. La vraie France, ce ne sont ni les parlementaires, ni même les ministres; ce sont tous ces paysans, ces bourgeois, ces ouvriers, ces artistes, qui, dégoûtés des luttes politiques, travaillent patiemment, fécondent la terre, fouillent le sol, activent les usines, créent hier l'industrie automobile, découvrent aujourd'hui la télégraphie sans fil, demain conquièrent les airs, et marquent tout ce qu'ils font du charme souverain de leur génie.
Ferrières haussa les épaules :
— Malheureux pays d'abord que celui où le gouvernement ne s'identifie pas toujours avec la nation! car il devient une proie facile... Mais j'admets ta distinction... Et après? Le Français crée l'industrie automobile, il conquiert les airs, il invente tout, je l'accorde, mais il ne sait jamais tirer profit de ses inven-
tions et son incurable légèreté en abandonne aux autres, aux Allemands, l'application. A l'instant Reusch l'interrompait :
— Tout de même c'est lui qui crée. Les autres le guettent et le volent : ils ne sont que des manœuvres; lui, il est le créateur. Le premier, en Europe, il a créé une unité nationale, l'unité française; le premier en Europe il a créé une patrie, la patrie française; le premier, en Europe, quand tous les peuples se courbaient sous un régime autocrate, il a créé la liberté, et le premier, en Europe, quand les classes séparaient les hommes, il a créé l'égalité. Toutes les gloires, il les a recueillies, gloire des lettres, gloire des arts, gloire des armes, et il les a toutes accumulées, non seulement le premier, mais à un point qu'on n'a jamais atteint... Qui donc a fondé la chimie, l'anatomie comparée, la physiologie, la zoologie, enfin toutes les sciences biologiques? des Français : Lavoisier, Cuvier, Claude Bernard, Bichat, Pasteur. Bien plus, une gloire, la plus belle, appartient en propre à la France, la gloire de la générosité, car elle a toujours souffert avec ceux qui souffraient et toujours
2o6 LES EXILÉS
défendu les opprimés. Sans la France, l'Europe n'existerait pas : le goût de la France a formé le goût de l'Europe; ses hardiesses politiques ont bouleversé l'Europe; ses doctrines philosophiques et sociales ont pénétré les plus lointains Etats. Elle est la clarté, elle est la raison, elle est la grâce : la plus vieille par l'âge, mais la plus jeune par les idées, elle résume des siècles de civilisation supérieure, et c'est pourquoi aucune autre nation ne peut lui être comparée. En face de la France, l'Allemagne représente le Barbare.
— Allons donc, répondit Ferrières en s'animant; tu ne parles pas sérieusement. Tu as vécu, tu as étudié en Allemagne : tu as fréquenté les Universités, les laboratoires, les bibliothèques, les ateliers, et tu as jugé par toi-même quelle intelligence, sans cesse avertie et toujours prompte aux derniers perfectionnements, a présidé à leur organisation. Une ardente concurrence excite partout l'efifort : la plus petite découverte de la science est aussitôt employée par l'industrie pour améliorer ses machines ou ses produits, et par là sert au bien de l'humanité. Tu peux visiter la France
d'un bout à l'autre : tu n'y trouveras que négligence, routine, saleté. J'ai vu, moi, le laboratoire oii travaillait à Paris le professeur Curie : une baraque de chiffonniers, exactement. La plupart des industriels s'en tiennent aux vieux procédés et aux vieilles installations. Essayeras-tu de rapprocher des villes allemandes, les villes françaises?... Celles-ci ne sont que malpropreté, désordre, mépris de l'hygiène.
— Ce qui constitue une civilisation supérieure, c'est la culture de l'esprit et la beauté de l'idéal. La civilisation française compte des siècles de triomphe; l'Allemagne naît à peine. Au temps des invasions, les Gallo-Romains étaient déjà choqués dans toutes leurs délicatesses par les rustres germains. Plus tard, c'est à la France du moyen âge que les Allemands empruntent l'architecture gothique, la philosophie scolastique, les mœurs chevaleresques, et les étudiants allemands encombrent l'Université de Paris, source de toutes sciences; le goût français a force de loi dans les petites cours seigneuriales d'outre-Rhin. Plus tard encore, au dix-septième et au dix-
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huitième siècle, un peu dégrossis, les Allemands ne sont que les serviles imitateurs des Français. Oseras-tu opposer au goût français de la mesure harmonieuse le goût allemand du colossal, et une simple maison française à une monumentale bâtisse allemande? Oserastu opposer à la pensée française si limpide, si alerte, si profonde aussi, la nébuleuse pensée allemande, à la précise langue française l'embrouillée et fuyante langue allemande? Même les musiciens français l'emportent aujourd'hui sur les musiciens allemands. Oseras-tu enfin opposer à un peuple épris de liberté, de droit, de justice, et dont chaque membre a conscience de sa dignité en tant qu'homme, un peuple imprégné de pesantes idées féodales et dont le moindre casque de policier deviné à l'horizon incline Téchine ?
Claude et les deux jeunes femmes écoutaient en silence et passionnément. Lui, avide de connaître toute la pensée de Ferrières, s'ordonnait de ne point intervenir, et Reusch, d'ailleurs, répondait tout ce qu'il aurait pu répondre. Mais soudain, Mlle Reusch, qui se tenait derrière Henriette, prit la parole, et
d'une voix qui faisait presque mal, parce que, tremblante, elle s'efforçait d'être gaie :
— Ah! mon Dieu! vous voilà encore tous deux partis dans vos éternelles discussions. Ce n'est guère amusant. Si vous en restiez là : il y a tant d'autres sujets sur lesquels vous vous accordez.
Mais Reusch, comme s'il n'entendait pas sa sœur, s'approcha de Ferrières :
— Cette France, Ferrières, l'Alsace, pendant deux siècles, a vécu de sa vie, intimement, ardemment, et cette civilisation française, qui a été nôtre en même temps que toutes les joies et toutes les douleurs de l'histoire française, elle a formé à jamais notre âme, à la fois si particulariste et si fondue dans l'âme nationale, si frondeuse et si fière, démocratique et militaire, tenace, fervente. Partout où m'entraînent mes pas à travers l'Alsace, je touche la civilisation française, partout, dans les palais qu'elle a élevés au milieu des villes, dans les vieilles maisons de nos ancêtres, dans les statues qui perpétuent le dévouement de nos aïeux à la grande patrie. . . où ils étaient au premier rang des Français,
alors que nous sommes, nous, des Allemands de troisième classe. Je possède un patrimoine d'intelligence, de goût et d'honneur que je dois conserver à mes descendants : j'en suis comptable envers eux ; pour qu'ils soient à leur tour ce que nous sommes, de vrais Alsaciens, je ne dois pas leur supprimer de notre histoire deux siècles de vie française qui furent deux siècles de vie prospère et glorieuse. J'ai participé à une civilisation supérieure; nos enfants, dans la mesure où ils le pourront, y participeront aussi. C'est à la langue française, la plus belle de toutes les langues parce qu'elle est lumineuse, que nous devons l'équilibre de notre pensée et notre besoin des conceptions claires : je dois ici, de toutes mes forces, la défendre et la propager.
Ferrières se dominait à peine :
— Les civilisations supérieures, ce sont les Barbares, justement, qui les détruisent. Pour notre tranquillité, il vaut mieux être avec ceux que tu appelles des Barbares. Nous sommes Allemands : voilà un fait; la France nous a sacrifiés pour se délivrer, l'Alsace-Lorraine a été sa rançon. Puisque la France a consenti à
nous perdre, acceptons, nous aussi, de l'avoir perdue, et soyons Allemands, entièrement. La sagesse nous le commande : nous n'avons rien à espérer de la France, et tout, au contraire, de l'Allemagne : elle seule encore, dans toute l'Europe, assure l'ordre à tous ceux qui travaillent. En agissant à ta manière, en francillon, — et comme Reusch crispait le poing, — oui, en francillon, répéta-t-il, tu travailles contre l'Alsace.
— Moi!
— Oui, toi! En luttant pour la culture française, contre la germanisation, tu multiplies les malentendus entre indigènes et immigrés, tu provoques la colère du pouvoir, tu contrains enfin l'Allemagne à ne pas nous considérer comme de bons Allemands, par conséquent à nous dénier les droits que possèdent tous les autres Allemands... Si nous étions d'excellents Allemands...
— Quelle erreur est la tienne! Pour l'Allemagne, quand bien même nous prodiguerions les preuves d'une complète germanisation, l'Alsace continuerait d'être, ce que Bismarck avouait sans honte, un glacis contre la France,
Odieux mensonge que l'affectueux désir de réintégrer dans la grande famille allemande des frères depuis longtemps séparés! Il fallait uniquement briser ce coin de Wissembourg qui meurtrissait la chair allemande et meurtrir à son tour avec le coin de Metz et de Strasbourg, par une menace incessante, la chair française. Plus ce glacis sera germanisé, et plus il sera dangereux pour la France : le tendre souci de la germanisation ne cache donc que le brutal intérêt de la défense ou de l'attaque. Si la France se moque de nous, l'Allemagne s'en moque encore plus. Aujourd'hui comme hier l'Alsace n'est qu'une zone militaire, et elle le sera demain comme elle l'est aujourd'hui. Nous avons été la rançon de la France, c'est vrai, mais nous ne sommes plus que le garant de la sécurité allemande et le lien de son unité.
Mais Ferrières répliquait :
— Cette autonomie, que nous réclamons, nous l'aurions depuis longtemps. . . Nous serions les maîtres chez nous. A cause de vous...
— L'autonomie! l'autonomie! c'est un beau mot, mais ce n'est qu'un mot. Comment peux-
tu croire sérieusement qu'on nous la dispense jamais ! Si parfois quelque journaliste se permet une allusion, la presse allemande, s'indignant, s'écrie que nous n'avons rien mérité encore, qu'en tous cas, même si nous la méritions, il ne faudrait ni réserver les fonctions et les places aux Alsaciens, ni tolérer à un gouvernement autochtone le droit d'introduire l'enseignement de la langue française dans les écoles, encore moins nous concéder une autonomie républicaine, avec suffrage universel. Ce que nous voulons, ils n'en veulent pas. Admirable autonomie où nous ne serons pas libres de défendre à notre guise nos intérêts et nos sentiments Les lois seront votées à Strasbourg, mais toujours timbrées à Berlin. Et quand bien même un chancelier audacieux nous consentirait une large autonomie administrative, nous n'aurions qu'à regarder dans la rue pour en saisir le caractère et les limites : la garnison sera toujours là, régiments prussiens, bavarois, wurtembergeois, saxons, tenant le pays conquis sous la garde des baïonnettes, des sabres et des canons.
Les deux hommes se dressaient face à face :
plus rien n'existait pour eux qu'eux-mêmes; une sœur, des amis étaient là : ils l'avaient oublié. C'était le heurt de deux intelligences ennemies, bien plus, de deux civilisations, l'allemande que représentait Ferrières, la française que représentait Reusch. Claude le comprenait bien, tout frémissant d'attention, le cœur palpitant... Ces deux hommes personnifiaient l'Alsace; mais alors, l'Alsace était donc divisée... elle ne poursuivait donc pas tout entière la réalisation du même rêve. . . 11 n'avait jamais imaginé que Ferrières pût soutenir l'Allemagne avec une telle énergie... Et si Ferrières parlait ainsi, d'autres peut-être devaient parler de même : était-il une exception ? Claude regarda Mme Dolnay : elle lui sourit tristement. Mlle Reusch n'avait pas bougé ; assise, le buste droit, les mains jointes, elle écoutait, grave, presque calme, mais parfois elle fermait les yeux, et l'on devinait que dans sa poitrine oppressée son cœur battait éperdument. Et tout à coup elle se dressa :
— Georges, et vous, monsieur Ferrières, dit-elle — et les mots se serraient dans sa gorge, — cessez, je vous en supplie, cette
discussion... Elle est inutile; vous m'aviez promis, il n'y a pas longtemps, que vous vous interdiriez de parler de ces choses... Vous savez bien que vous ne vous convaincrez ni l'un ni l'autre... Je vous supplie...
— En effet, mademoiselle, en effet, acquiesça Ferrières... Si les idées de votre frère pouvaient triompher, je l'aiderais. Mais que pouvons-nous tenter contre un gouvernement qui dispose de tout? Tenez, au conseil de l'hôpital, à Colmar, il n'y avait jusqu'ici que des médecins alsaciens, et nous parlions français dans nos réunions; depuis une semaine on a nommé un médecin allemand : à la première réunion, ce matin, il a exigé que dorénavant on parlât allemand : il nous a fallu obéir. Par ce petit fait, jugez du reste. Encore vingt ou trente ans, et, de gré ou de force... Alors...
Il avait prononcé ces phrases avec beaucoup de douceur, en les accompagnant d'un geste désabusé, persuadé qu'elles termineraient le débat; mais Reusch n'endura pas de les laisser sans réponse :
— Toi qui parles ainsi, mon pauvre Ferrières, fit-il rudement, tu n'es même pas un
2i6 LES EXILES
vrai Alsacien; ta famille s'est établie en Alsace à la fin du dix-huitième siècle; elle était de l'Ile-de-France. Y a-t-il un nom de consonance plus française que le tien? Tu devrais, plus que tout autre, par respect pour tes ancêtres, nous aider à maintenir ici la culture française... et c'est le contraire à quoi tu te prêtes! Oh! non, tu n'es pas un Alsacien. Tu me rappelles ces calvinistes français qui, réfugiés dans le Brandebourg, y devinrent de si fidèles sujets que leurs descendants, généraux ou officiers, se distinguaient en 70 parmi les plus acharnés envahisseurs de la France... Mais encore leurs ancêtres avaient-ils été chassés de la France : ils se vengeaient... Mais, toi... quelles raisons te déterminent?
Ferrières avait pâli; il considéra Reusch, puis lentement il proféra :
— Les mêmes raisons que celles qui déterminèrent ton père, en 71. Et je m'étonne que toi, le fils du renégat, tu ne comprennes pas...
Il y eut un lourd silence, où monta la plainte de Mlle Reusch, qui se couvrait les yeux de ses mains.
— Ah! monsieur Ferrières, monsieur Fer-
rières, vous ne devriez pas dire cela... surtout pas cela.
Et lui soudain, bouleversé, plein de honte, balbutia :
— Pardonnez-moi, mademoiselle... pardonne-moi, Reusch.
En même temps son regard s'attachait sur Claude et sur Mme Dolnay pour implorer leur secours. Mais tous demeuraient immobiles et muets. Une minute s'écoula encore, puis il sortit.
Mlle Reusch alors ne put se maîtriser; poussée par un mouvement irréfléchi de son amour, elle fit un pas vers la porte, comme pour le rappeler. Mais son frère avait étendu la main :
— Catherine !
Elle resta.
Ils entendirent Ferrières qui descendait l'escalier, puis la porte de la cour s'ouvrit et se referma.
Accoudé à son balcon, Claude, bouleversé, évoquait la scène à laquelle il avait assisté, quelques heures plus tôt, dans la maison de Reusch. Devant lui, dans la nuit bleue, la tour sombre de l'église Saint-Martin élevait son clocher oriental; l'avenue était déserte; dans le jardin du Champ de Mars la musique municipale rentrée du concours de Belfort jouait la marche de S ambre-et-M euse . Ainsi, parmi les Alsaciens même, l'Allemagne comptait de si enthousiastes partisans... Qu'il y eût des ralliés, il ne s'en effrayait pas : les raisons de l'intérêt sont puissantes; la France était bien indifférente, l'Allemagne bien forte; mais il s'imaginait qu'au fond de leur âme ces ralliés conservaient tout de même une secrète préférence pour la civilisation française... Non; certains se ralliaient par les raisons de l'intelligence et du cœur, parce que de toutes les na-
tions la nation allemande leur semblait la plus grande. Etaient-ils nombreux, ces Alsaciens fiers de l'Allemagne, ou seulement des exceptions? Et Catherine aimait Ferrières! Était-il possible qu'elle voulût encore l'épouser? Mais elle l'aimait, et une telle jeune fille ne pouvait aimer que passionnément. Vainement, avant dîner, Claude avait-il cherché au café, ainsi que tous les soirs, Reusch : Reusch n'était pas venu. Claude avait un impérieux besoin de le voir. Que lui aurait-il dit? Il n'en savait rien, il ne se le demandait même pas ; il voulait le voir, c'était tout. Brusquement, il prit son chapeau et descendit; il allait chez Reusch. La porte de la cour était ouverte, il la franchit, et soudain il n'osa plus avancer. Derrière la fenêtre du salon, il apercevait Reusch et sa sœur. Reusch était debout, devant sa sœur, assise et le corps penché; il devait parler durement, il avait de grands gestes violents; elle écoutait, les mains jointes, et parfois elle s'essuyait les yeux, car elle pleurait.
Le lendemain matin, il se rendit chez Mme Dolnay. Son agitation, loin de se dissiper avec les réflexions de la nuit, n'avait
qu'augmenté. Henriette pensait surtout que le prochain bonheur de la jeune fille était peutêtre à jamais détruit.
— Eh bien, madame, dit-il, allez chez Reusch.
— Moi!
— Oui, vous, madame, c'est vous que ce soin concerne. La souffrance de cette jeune fille, tout m'ordonne de l'ignorer. Mais vous qui êtes une femme, vous pouvez lui parler et parler pour elle. Vous saurez, vous trouverez...
Elle hésitait; elle était une amie bien récente ; comment accueillerait-on sa démarche ? Claude la pressait.
— J'irai, dit-elle enfin.
Elle arriva chez les Reusch après le déjeuner, vers deux heures. Mlle Reusch était seule dans le salon, et tout de suite Mme Dolnay, devant son visage défait, sentit encore plus vivement qu'elle ne le redoutait combien était difficile la mission qu'elle avait acceptée. Cette visite ne témoignait-elle pas d'une curiosité fâcheuse et si la jeune femme se permettait d'interroger la jeune fille, comment
serait jugée cette trop grande indiscrétion? Mlle Reusch, d'ailleurs, n'avait pas caché une certaine surprise.
— J'allais au musée, dit Mme Dolnay qui dérobait mal sa gêne, et, passant à côté de votre maison, je suis montée... Une petite visite en courant. . .
— Mais, répondit Mlle Reusch, vous me faites un grand plaisir... je suis très heureuse...
— Vous ne deviez pas sortir?
— Mais non...
Il y eut un silence, puis les deux femmes se regardèrent, et leur regard était si profond que chacune put lire dans le cœur de l'autre ; une larme roula sur la joue de Mlle Reusch.
— Ma pauvre petite, dit Mme Dolnay en lui prenant la main.
— Ce n'est rien, ce n'est rien, dit la jeune fille en portant la main à ses yeux, — et en même temps d'autres pleurs coulaient.
— Depuis hier soir, ma chère Catherine, je n'ai cessé de penser à vous... J'ai beaucoup hésité à venir, et pourtant je vous aime tendrement, je suis votre amie, n'est-ce pas... mais je craignais...
D'elle-même, cette fois, la jeune fille mit sa main dans la main de Mme Dolnay.
— Oui, oui, vous êtes mon amie... et j'ai tant besoin d'une amie.
— Votre frère, demanda Mme Dolnay, ne pardonne pas à M. Ferrières?
Elle inclina la tête :
— En effet.
Et soudain dans un élan, n'en pouvant plus, elle se confia :
— Georges ne veut pas que je l'épouse. Il me l'a répété tout à l'heure encore, comme il me l'avait dit hier soir déjà.
— Et que lui avez-vous répondu?
— Rien, presque rien... que j'aimais Ferrières : voilà tout. D'ailleurs, tout ce que je pourrais lui dire serait bien inutile... il n'entendrait rien.
— Vous aimez M. Ferrières... vraiment... d'amour?
Elle dit, faiblement, mais sans baisser les yeux :
— Vraiment...
— Il vous a sauvée, il y a deux ans, n'est-ce pas, d'une très grave appendicite?
— Oui, il fallait faire l'opération immédiatement. Ferrières était à Colmar; Georges n'avait plus de relations avec lui, bien qu'il eût été son condisciple, mais leurs idées et leurs conduites différaient trop. Georges l'a cherché; Ferrières est accouru. Après l'opération, il s'est installé à mon chevet, il ne m'a pas quittée... il me veillait, il m'a sauvée enfin... Ensuite il est revenu, souvent... Georges luimême l'en avait prié... dans les premiers temps ils se gardaient chacun de toucher au dangereux sujet de l'Alsace... Ferrières était si bon, si attentionné, et puis je lui devais la vie... Alors j'ai commencé à l'aimer.
— Et lui?
— Lui aussi. Seulement, nous sommes demeurés longtemps sans rien nous dire qui nous éclairât sur nous-mêmes... Un après-midi, il y a six mois, ici, dans ce salon, il m'a avoué qu'il m'aimait... Oh! je n'aurais pas dû l'écouter! Je n'en ai pas eu le courage... Je l'écoutais, je l'écoutais... et, malgré mon silence, à cause même de mon silence, il comprenait que je l'aimais, comme il m'aimait. Le jour même j'ai tout raconté à Georges... Il n'était pas content,
mais il a pour moi tant d'affection, et il ne voulait pas que je sois malheureuse... Il a interrogé Ferrières; et il a pu juger combien Ferrières m'aimait. Il m'a demandé cependant d'attendre... Il appréhendait que Ferrières ne m'entraînât dans la société allemande qui le fête; tout de même il espérait aussi que Ferrières, par amour pour moi, changerait peutêtre... Alors souvent il l'a contraint d'aborder ce sujet qu'ils évitaient toujours jusque-là... La plupart du temps, Ferrières, pour ne pas m'attrister, affectait l'indifférence. Parfois Georges s'animait... vous savez combien il est rude... Ferrières est très vif. Jamais pourtant une discussion n'a atteint la violence que celle d'hier a atteinte. Et surtout, surtout, ces derniers mots de Ferrières...
Elle se tut, puis elle ajouta :
— Ferrières me reproche de témoigner à mon frère la soumission qu'une fille doit seulement à son père. Aujourd'hui, je ne peux même pas le défendre...
— Vous étiez fiancée, officiellement?
— Non... Georges m'avait toujours promis qu'à cette époque-ci, environ, il annon-
cerait mes fiançailles... Et maintenant.,. Elle se cacha le visage dans les mains; ces fiançailles, quel rêve désormais détruit ! Jamais elle ne pourrait, fièrement, au grand jour, produire son amour; toute sa vie, elle l'étoufferait au fond d'elle-même, presque coupable. La tête sur la poitrine de Mme Dolnay, elle pleurait avec de grands sanglots et Mme Dolnay ne pouvait que lui dire : a Ma petite, ma petite. . . » Les minutes s'écoulaient; Henriette, doucement, découvrit le visage de la jeune fille.
— Il vous aime comme vous l'aimez?
— Oh! oui.
— Aussi fortement, aussi ardemment, pour toute la vie, comme vous?
— Oui.
— Vous en êtes sûre?
Henriette la considéra longuement.
— Alors pourquoi pleurez-vous? S'il vous aime, que de choses vous obtiendrez de lui ! Quand on aime, ne trouvez-vous pas? le cœur devient si intelligent; il pénètre si vite tout ce qu'éprouve, tout ce que souffre, tout ce que souhaite celui qu'il aime... Ce qu'il y a de plus beau dans l'amour, c'est la confiance que deux
êtres ressentent l'un pour l'autre et leur besoin de se donner du bonheur... Avec quelle tendresse empressée M. Ferrières, sous votre influence, si vous le voulez, adoucira, endormira, éloignera tout ce qui peut vous causer de la peine.
Elle n'exprimait pas en termes plus précis ce qui était son exacte pensée, se contentant d'éveiller l'esprit de la jeune fille, et Mlle Reusch, les yeux fixés sur elle, l'écoutait avec une attention grandissante.
Mme Dolnay s'était levée :
— Et vous n'avez jamais expliqué à votre frère la mission — car c'est une véritable mission — que vous pourriez remplir auprès de M. Ferrières.
— Oh ! j'ai essayé. . . mais très mal. D'ailleurs Georges affirme que seuls les hommes faibles subissent l'influence d'une femme, que Ferrières n'est pas de ces hommes-là, et que c'est moi qui subirais la sienne...
— M . Reusch a-t-il aimé une fois dans sa vie?
— Je ne crois pas. Il n'aime que l'Alsace.
— Alors il ignore toute la force que contient la faiblesse d'une femme.
Et posant la main sur son épaule :
— Maintenant, laissez-moi faire; en regagnant votre chambre, informez simplement votre frère que je désire le voir...
La jeune fille obéissait; à la porte, elle s'arrêta :
— Vous rappelez-vous, madame, cette cour de ferme, oiî, tout à coup, je vous ai dit que je vous aimais beaucoup...
Elle n'acheva pas, car elle était trop émue.
— Oui, oui, je me rappelle.
Et, tendrement, Mme Dolnay répétait :
— Laissez-moi, laissez-moi.
La jeune fille sortit; Mme Dolnay tâchait de distraire son trouble en examinant les figurines de la vitrine, lorsque Reusch entra. Il la salua, il était soucieux et froid, devinant qu'il devrait repousser une attaque.
— Vous m'avez demandé, madame?
— Je ne vous dérange pas, au moins?
— Mais non, madame...
Elle était décidée à ne pas tergiverser; et elle dit tout de suite, sans préparation :
— Je viens de causer avec votre sœur.
Le front de Reusch se plissa, mais elle n'y prit pas garde.
— Ecoutez-moi, commença-t-elle en souriant — et elle s'appliquait à donner à sa voix et à ses gestes toute le charme dont elle était capable. — Vous souvenez-vous d'un fait que vous m'avez raconté, monsieur Reusch, il n'y a pas très longtemps?. . . Nous nous promenions dans Colmar, nous avons rencontré une vieille femme, et vous l'avez saluée très bas. C'était la mère d'un député, l'abbé Vinter, que les Allemands, parce qu'il avait défendu la langue française, avaient condamné à la prison... On avait insinué, adroitement, au député que, s'il sollicitait sa grâce, l'Empereur la lui accorderait à l'instant... Sa mère aussitôt lui écrivit pour le supplier de n'en rien faire, et au besoin le lui interdire... Et après ce récit, vous avez ajouté, je vous entends encore : « Tant que les femmes d'Alsace ressembleront à celle-là, nous n'avons rien à craindre, et presque toutes lui ressemblent : n'ont-elles pas comme patronne sainte Odile, dont rien, ni la colère d'un père, ni les dangers de la fuite ne put briser la volonté? »
— Oui, je me rappelle, mais je ne vois pas... Elle souriait encore, et il la regardait, malgré
lui, séduit par sa beauté et sa grâce, et se sentant confusément mal armé pour la lutte qu'elle lui livrait.
— Eh bien, poursuivit-elle, votre sœur a le même caractère que cette vieille femme : vous le savez, et vous l'oubliez. Pareille à cette vieille femme, elle ne transigera jamais avec le devoir d'une vraie Alsacienne.
Et le considérant bien en face, de ses yeux calmes :
— Il est plus que jamais nécessaire, achevât-elle avec tranquillité, que Mlle Reusch épouse M. Ferrières.
— Ah! s'écria-t-il presque violemment, ne me parlez pas de Ferrières. Si je lui accordais ma sœur, à lui, un partisan de la germanisation, je trahirais la cause qui est ma seule raison de vivre. Moi, le fils du renégat, moins que tout autre, je ne peux me plier à aucune concession. Un tel mariage annihilerait tous mes efforts et entacherait de nouveau mon nom... Je comprends la douleur de Catherine, je comprends le mouvement qui vous pousse à inter-
céder... mais, vous, de votre côté, comprenez qu'en cette tnsle circonstance je sui'- le seul juge 'le ma con uite.
Elle ne s'effrayait pas; elle l'écoutait et l'approuvait parfois d'un mouvement de la tête.
— Votre sœur ne parle jamais que le français; Ferrières aussi, le plus souvent : leurs enfants le parleront tout naturellement. Dans les goûts de Mlle Reusch, dans sa toilette, dans ses préoccupations, tout est français; elle a fait toutes ses études à Nancy; ses parents, ses amis vivent en France; c'est un libraire de Paris qui lui envoie les livres et les revues qu'elle lit... ainsi M. Ferrières vivra chez lui constamment dans une atmosphère française, et il aura constamment sous les yeux la plus séduisante image française... Quand on aime, on ne résiste pas à une pareille influence... Il pourra, forcé par sa profession, fréquenter des professeurs allemands et leurs familles : rentré chez lui, il ne sera que plus frappé par les ridicules, pour ne pas dire la grossièreté de ceux qu'il quitte, et par toute l'aimable supériorité de la civilisation française. Ce ne sera pas un cas nouveau ; les fils d'Allemands fixés dans le pays
ne sont-ils pas plus Alsaciens qu'Allemands? Les civilisations plus raffinées exercent une véritable souveraineté. Comment un Alsacien... Reusch avait baissé la tête :
— Ferrières s'obstinera toujours à préférer l'Allemagne à la France. Il ne voudra jamais confesser qu'il se trompait : vous l'avez entendu hier.
— Dans l'ardeur d'une discussion, on exagère toujours.
— Ferrières n'exagérait pas.
— Raison de plus pour ne pas le perdre. S'il ne peut épouser votre sœur, c'est un malheureux qui devient votre ennemi : vous le rejetez à jamais dans les bras des Allemands; vous agissez enfin envers lui de la même façon qu'ont agi, il y a trente-huit ans, envers votre père, les Alsaciens.
— C'est vrai, murmura-t-il.
— Vous n'avez qu'un moyen de le gagner à vous : le marier à votre sœur ; du même coup vous sauvez votre cause et vous assurez le bonheur de Mlle Reusch.
Alors, elle lui montra comment Catherine défendrait auprès de Ferrières, dans les petites
limites de son existence, l'idéal auquel il se consacrait, comment Ferrières ne pourrait plus, grâce à elle, s'abandonner complètement aux Allemands, comment par la vertu merveilleuse de l'amour, elle le réduirait à n'être plus qu'un adversaire platonique, et, plus tard peut-être, un ami. Catherine, personnifiant ainsi auprès de son mari la France même, protégerait le foyer contre l'étranger. Les Allemands ne confessaient-ils pas que les femmes alsaciennes constituaient le plus énergique obstacle à la germanisation? Reusch s'était assis, et, accoudé au fauteuil, il écoutait Mme Dolnay, retrouvant sur les lèvres de la jeune femme les pensées et les mots qu'il employait quand il parlait de la France, de la culture française, de la vie française, mais plus jolis, plus souples, plus délicats. C'était comme un embellissement de ses propres paroles, et il restait confondu que cette jeune femme, belle, élégante, hier encore étrangère à l'Alsace, eût si bien pénétré ses idées, ses vœux, et qu'elle les parât d'un tel attrait. Il l'écoutait, stupéfait, captivé, il ne songeait pas à répondre, et quand elle se tut, il écoutait encore le souvenir de sa voix.
— Eh bien? interrogea-t-elle.
— Sans doute, fit-il, en se ressaisissant, sans doute. Mais comment croire que Catherine aura sur son mari cette influence? Et n'est-ce pas plutôt Ferrières qui essaiera de convaincre Catherine?
Elle le contempla avec un peu de compassion :
— :- M. Ferrières aime votre sœur, monsieur Reusch; pesez bien ce que cela signifie : il l'aime passionnément. Un homme qui aime est bien faible. Et votre sœur a encore pour elle, non seulement sa beauté, mais aussi, ce qui est plus puissant, parce que cela ne meurt pas, son charme, un charme qui n'a rien d'allemand.
— C'est vrai, répéta-t-il.
La tête dans les mains, il demeurait plongé dans ses réflexions. Il se leva enfin, fit quelques pas, et s'arrêta devant Mme Dolnay.
— Ah ! ces Françaises ! dit-il d'une voix grave, les bras croisés, et la considérant.
— C'est un reproche? interrogea-t-elle, vaguement inquiète.
— Oh ! ce cri, madame, n'est qu'un ardent éloge. En vous écoutant je sentais, une fois
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de plus et plus fort que jamais, la puissance de notre ancienne patrie... Vous n'étiez jamais venue en Alsace, vous y voilà depuis quelques semaines, et vous comprenez ce qui se passe chez nous, et vous savez vous mêler à nos luttes intestines pour les calmer, et vous trouvez tout de suite les termes qu'il faut. Chez quel autre peuple les femmes possèdentelles une si claire intelligence, un tact si fin, une mesure si juste? Tenez, ajouta-t-il en riant, imaginez que Ferrières soit un Allemand, que ma sœur l'aime et qu'une femme allemande tâche de me persuader que je dois consentir à ce mariage. De quels pédants arguments et de quelles phrases barbares infiniment longues, infiniment compliquées, m'eutelle accablé avec l'autorité d'un « herr doctor » ! Vous, madame, vous parlez le plus sérieusement du monde, et cependant vous me ravissez. 11 attacha encore son regard sur elle :
— Donnez-moi votre main, madame, voulezvous.
Elle la lui tendit.
— Tout de même, dit-il en dissimulant mal son émotion, ce sera cette petite main de
Française qui aura uni Catherine à Ferrières.
— Ah! merci! s'écria-t-elle.
— J'ai été dur avec Catherine, acheva-t-il, je m'en veux. Alors je crois ce que vous croyez — et puis je ne me consolerais pas si Catherine était malheureuse.
Il reconduisit Mme Dolnay ; en bas, à la porte, il lui demanda :
— Comment va Claude?
Cette question était bien simple; Mme Dolnay rougit soudain, cependant; combien naturellement Reusch supposait qu'elle avait déjà vu Claude ! Et il ne lui en parlait pas autrement que si Claude eût été son mari. Elle balbutia : « Mais bien, j'espère; hier soir, en vous quittant, il était bouleversé. » Reusch, subitement éclairé par sa rougeur, pensait qu'elle l'aimait et que peut-être elle ne se l'était jamais encore avoué.
— Dites à Claude, madame, si vous le voyez aujourd'hui, qu'il ne s'alarme pas. Pour que nous luttions avec ardeur, il faut justement que nous ayons des adversaires. Et d'ailleurs, parmi les Alsaciens, nous n'en avons presque pas.
Mme Dolnay et Claude, laissant à leur droite Ribeauvillé, montaient la route, toute blanche de poussière et de soleil, qui mène à Riquewhir. Cette journée de septembre finissant ressemblait à une éclatante journée de juillet, et, seules, dans les prairies, les fleurs roses des colchiques annonçaient l'automne. Au bord du talus, sous les pommiers, les mésanges, sans crainte, sautillaient.
— Il fait un peu chaud, dit Mme Dolnay.
Elle avait ouvert son ombrelle de toile rouge, au manche solide, et, vêtue d'un tailleur gris, elle marchait d'un bon pas, gentiment irritée contre les moustiques et les taons, qui, excités par l'ardeur du soleil, la poursuivaient. Derrière eux, avec un bruit retentissant de roues et de grelots, un gros cheval noir traînait une limonière. Claude arrêta par un signe le conducteur : « Voulait-il les conduire jusqu'à
Riquewhir? » Le conducteur ne demandait pas mieux, car justement il y allait. C'était un homme d'une trentaine d'années, un peu fort, l'air bon vivant, avec une petite moustache noire, et il parlait tout naturellement le français. Il n'y avait qu'une place, sur le siège, à côté de lui. Mme Dolnay, gaiement, y grimpa; Claude s'assit dans la limonière, entre les caisses et les tonneaux.
Les vignes couvraient toute la terre, escaladant les collines, accompagnant les bois, descendant vers la plaine, longeant la route. Étendu dans la limonière, Claude contemplait ce vignoble fameux dans toute l'Alsace pour ses vins, le Zahnacker de Ribeauvillé, le Sporen de Riquewhir, le Muhlfurst de Hunawhir, ce village que dominait une église rose. Il se rappelait avec quels soins pieux sa grand'mère veillait sur sa cave. Elle se connaissait en bon vin, l'aimait et méprisait les maniaques buveurs d'eau des nouvelles générations, s'offrant toujours en exemple, elle qui comptait plus de quatre-vingts ans et n'avait jamais bu que du vin pur. Elle seule détenait la elef de la cave, ne la remettant à aucun
domestique, si vieux qu'il fût dans la maison, et quand elle voulait marquer à son petit fils sa grande confiance, elle le chargeait de s'y rendre lui-même — mais c'était bien rare. Il revoyait encore la disposition de la cave, un premier retrait rempli de charbon, un plus petit encombré de pommes de terre, et un grand espace voûté, frais et obscur, où étaient rangées par années et par nom les bouteilles : ici le riesling et le volxheim, là le kitterlé, brise-mollets, de Guebviller et le rangen de Thann, si capiteux que « nul ne peut, suivant le dicton, en supporter un pot », plus loin le célèbre brand, de Turkheim, et le finkenwein, le vin des pinsons. Elle possédait des vignes de ce côté-ci, justement, au-dessous de ce village de Zellenberg, campé sur l'étroite terrasse d'un monticule escarpé, au bas duquel ils passaient en cet instant... De nouveau l'image de la maison s'imposa à ses yeux : reconstituerait-il un jour dans ce pays une maison de famille, égayée, l'été, par le rire des enfants qui continueraient sa race? Une femme qu'on aime et qui vous aime, des enfants qui assurent à la vie la seule raison d'être vécue,
une maison achetée ou construite sur le sol natal, et qui, refuge de tous les parents, abrite les espoirs, les soucis, les rêves : tout cela l'aurait-il un jour, tout cela qui était le grand désir secret de son cœur? Qu'elle est vide, l'existence de l'homme qui demeure seul, et qu'elle est inutile! sur ce sol annexé, qu'un homme isolé est faible, mais qu'il y groupe de force contre l'étranger, si, fondant une famille, il y ramène chaque année les siens, pour leur apprendre à le chérir et à ne jamais le déserter ! Un nom mourait sur ses lèvres qu'il ne prononçait pas. Elle n'était pas loin cependant, celle avec qui il aurait désiré fonder cette famille; elle était là, tout près, derrière lui, il entendait sa voix limpide, il saisissait quelques-uns de ses mots, et il devinait qu'elle questionnait le conducteur sur le pays. Mais oserait-il jamais lui confesser tout ce qu'il éprouvait? 11 se leva contre le siège, elle se retourna, lui sourit, le regarda, et il y avait dans ce sourire et dans ce regard une caresse si pure qu'une espérance le saisit qui, durant une minute, fut presque une certitude. « Estce que vraiment elle m'aimerait? »
On atteignit Riquewhir. Le conducteur livrait un tonneau à une auberge; ils burent avec lui un verre de bière, puis, lui ayant serré la main, ils montèrent l'unique rue abrupte où jouaient des bandes d'enfants. Bientôt, ils s'engagèrent dans les ruelles, enchantés par les maisons gothiques qui inscrivent au-dessus du seuil l'antique date de construction et qu'ornent de fantaisistes figures de bois, les murs en ruines, les anciennes portes, tout cet air de vieille petite ville fortifiée, qui ne veut pas, malgré la patiente usure du temps, devenir semblable aux autres. Au bout de la grand'rue, une haute tour, noircie, se dressait, débris de l'enceinte, la Tour des Voleurs, transformée en petit musée. Une femme leur en ouvrit la porte; elle parlait le français pour avoir servi en France et gardait de ce pays ainsi que de ses maîtres un souvenir reconnaissant. La France c'était, pour elle, le pays de la liberté; erreur naïve, sans doute, mais explicable, parce qu'elle n'y trouvait pas ces innombrables écriteaux qui frappent en Allemagne, tout de suite, le voyageur le moins attentif et interdisent à chaque pas quelque
chose, et aussi parce que les agents de police et les gendarmes ne s'y montraient pas inutilement brutaux. Claude, indifférent aux vieilles armes et aux vieux ustensiles que contenait le musée, cédait à ce besoin d'interroger qu'il éprouvait chaque fois qu'il pouvait causer avec un Alsacien : « Est-ce que les habitants étaient heureux sous le régime allemand? Est-ce que les affaires marchaient?... » La femme répondait : « On n'était pas trop malheureux ; à Riquewhir, il n'y avait pas d'Allemands, il n'y avait que des Alsaciens; on voyait rarement un gendarme; les affaires, par exemple, ne marchaient pas ; l'argent n'abondait pas. » Lui, parlait de la France, il disait qu'elle était riche, très riche, et aussi combien la France pensait à l'Alsace, et qu'un jour elle la reprendrait ; la bonne femme ne paraissait pas convaincue. Alors il recommençait; il savait bien qu'il n'exprimait pas la vérité, qu'il embellissait la triste réalité, mais il voulait que cette femme le répétât, et qu'ainsi elle fût obligée, elle et les siens, de songer à la France.
La cloche de l'église, qui sonnait, leur rap-
pela l'heure du train, qu'ils comptaient prendre à trois kilomètres plus loin, à Ostheim. En quittant Riquewhir, ils rencontrèrent le voiturier qui leur souhaita bon retour. Des noyers ombrageaient le chemin, qui, d'abord enfermé entre des vignes, courait parmi des vergers; les forêts, plus sombres, revêtaient une teinte brune mêlée de rouge. Ils marchaient l'un à côté de l'autre, s'entretenant de ce qu'ils avaient vu, dans une confiante intimité, et assurément les paysans qui les saluaient devaient les croire mariés. 11 y avait un silence si doux, que, pour le mieux goûter, ils se reposèrent au bord d'un talus. Devant eux les prairies se suivaient avec des peupliers immobiles; une rivière coulait sous de jeunes saules argentés.
Ils s'attardèrent si longtemps que le tram était parti d'Ostheim quand ils y arrivèrent. Nul autre train omnibus ne prenait à la gare de voyageurs avant onze heures, et il en était cinq. Tout d'abord ils s'amusèrent de cet accident; ensuite, plus sagement, ils cherchèrent à y remédier; mais en vain Claude demandaitil aux aubergistes une voiture et un cheval :
ils n'en possédaient pas, ou ils s'en servaient. Mme Dolnay proposait, tout simplement, de regagner Colmar à pied; la fatigue monotone de cette longue marche l'effrayait bien moins que d'attendre dans une salle d'auberge, durant des heures, le train du soir. Claude se révoltait; il imaginait déjà Mme Dolnay brisée d'épuisement, malade, alitée... Elle, de son côté, se révoltait d'une si alarmante imagination : douze ou quinze kilomètres, voilà, par exemple, qui ne l'épouvantait pas. Enfin on leur indiqua, au bout du village, une maison où peut-être... Un chien attaché dans la cour les accueillit par de féroces aboiements, puis une jeune fille en caraco sortit sur le perron, rentra aussitôt, effarouchée, et une femme âgée, sèche, osseuse, apparut, qui les pria de monter. Claude expliqua ce qu'il voulait; autour de lui, posées sur la cheminée, ou accrochées au mur, des photographies représentaient des soldats allemands; une, très grande, encadrée de velours, montrait une compagnie groupée autour du capitaine et des officiers. Tout s'arrangea vite : la femme remisait une carriole, là, tout près; le cheval était chez son
frère, à l'autre extrémité du village; un de ses garçons conduirait... on fixa le prix. La conversation s'engagea, car la femme était bavarde, et ses deux filles et sa bru qui étaient survenues, curieuses. Toutes ne parlaient que le dialecte. Quand elles surent que Claude était un Alsacien, leur naturelle défiance s'évanouit; qu'importait qu'il fût Alsacien d'Alsace ou Alsacien de France! C'était un Alsacien. Mme Dolnay, assise contre la table que recouvrait une toile cirée, essayait de comprendre, d'après les gestes et quelques mots qu'elle saisissait dans les phrases plus lentes de
Claude.
C'est votre femme? demanda la vieille.
Il eut peur que, s'il disait qu'elle ne l'était pas, la paysanne la crût sa maîtresse, et il ne voulait pas que, même sans que Mme Dolnay pût s'en douter, un soupçon l'effleurât; il répondit très vite, une légère rougeur lui montant aux joues :
— Oui, c'est ma femme.
Elle est belle, dit encore la paysanne.
Et elle la regardait avec un sourire étonné, comme si jamais elle n'avait vu dans sa maison
une femme si différente d'elle, avec ce doux visage, cette jolie robe simple, ces yeux tendres et graves, et l'air si peu fière.
Tout de suite, redoutant d'autres questions, redoutant aussi que Mme Dolnay devinât qu'on parlait d'elle, il détourna la conversation. Qui étaient donc ces soldats, sur les murs, sur la cheminée? La paysanne nomma avec orgueil ses quatre fils ; ah ! ils étaient robustes et l'uniforme leur allait bien; elle énumérait les garnisons où ils avaient servi, Mayence, Munich, Stuttgard, et le dernier, le plus grand, le plus solide, dans la garde, à Berlin; justement la grande photographie représentait sa compagnie. Claude l'écoutait avec stupéfaction. Sa jeune ardeur se révoltait : cela lui semblait donc si naturel à cette femme que ses fils fussent soldats allemands. . . elle en tirait même vanité. Pourtant, avec ses cheveux blancs, elle avait dû connaître le temps des Français.
— Et votre mari, interrogea-t-il, où a-t-il été soldat?
Elle dit d'une voix détachée, comme s'il s'agissait d'un pays très lointain :
— En France.
— Il a fait la guerre?
— Oui, il était à Strasbourg pendant le siège.
Il sentait que rien de ce passé n'intéressait la paysanne; ses quatre fils, paisibles soldats allemands, lui donnaient plus de joie que son mari, soldat français qui s'était battu.
— Que dit-elle? demanda Mme Dolnay.
Il le lui raconta. Elle haussa les épaules avec indulgence :
— Si demain l'Alsace redevenait française, elle nous présenterait avec la même gloriole les photographies de ses enfants sous la tunique bleue et le pantalon rouge. Ce qui lui plaît, c'est l'uniforme.
— C'est vrai, acquiesça-t-il , et voilà qui prouve ce que Reusch affirme : peu importe ce que pense le paysan, et d'ailleurs il ne pense presque rien; il suit le sort de sa terre, hier Français, aujourd'hui Allemand, demain Français de nouveau.
Mais tout de même il n'était pas satisfait, et cette facile résignation l'humiliait. Il ajouta — et il ne savait pas si bien dire :
— N'empêche que chaque année, parmi les
paysans, on compte encore beaucoup de réfractaires ou de déserteurs.
La carriole était bien sortie dans la cour, mais toujours point de cheval; Claude s'impatientait. Au bout d'un nouveau quart d'heure enfin, le cheval arriva, un petit cheval isabelle, qui avait une robe malpropre, une longue queue maigre, et qui était panard. Claude l'examinait avec inquiétude.
— Oh! soyez tranquille, dit la paysanne en riant, c'est un bon petit cheval.
Le garçon, un adolescent, avait vite attelé. Mme Dolnay et Claude s'assirent l'un en face de l'autre; la paysanne, avisée, leur avait prêté une couverture. On traversa le village; des hommes, l'outil sur l'épaule, rentraient des champs et les femmes bavardaient au seuil des portes, près des enfants qui jouaient.
La route s'étendait droite et bordée de hauts peupliers; le petit cheval trottait d'un pas égal, et les roues de la voiture sonnaient sur le sol empierré. Le soir tombait lentement, ne répandant pas encore de longues ombres, mais adoucissant la lumière, et calmant les bruits de la nature. Une légère brise fit
trembler les feuilles; Mme Dolnay frissonna. Claude s'inquiéta :
— Vous avez froid?
— Non; ce n'est rien.
Prudente, cependant, elle boutonna sur la chemisette la veste de son tailleur.
Elle regardait la campagne qui se déroulait dans la paix, les contreforts lointains de la Forêt- Noire estompés de brume, les vastes champs moissonnés où s'arrondissaient les meules, les prés oii commençait à flotter une diaphane vapeur, une ferme toute petite au pied des Vosges, et cette obscurité encore claire qui baignait tout cela. Lui ne regardait qu'elle. La voiture était si étroite, qu'il frôlait malgré lui ses genoux. Si simple, dans ce tailleur gris, avec ce canotier, jamais elle ne lui avait paru aussi belle, car sa beauté avait ce soir la même sérénité que ce jour déclinant. Il la regardait comme s'il la découvrait, émerveillé, pour la première fois. Et en effet, derrière ces traits si purs, il touchait son âme, l'âme qu'il supposait seulement naguère, et qui maintenant sur cette terre prisonnière s'était tout entière révélée à lui : intelligente,
sensible, ardente, comprenant le drame qui se jouait en lui comme le drame qui se jouait dans ce pays, Tâme d'une vraie Française enfin, qui gardait toutes les vertus et tous les charmes de la race, toutes les vertus d'une raison qui se passionne, tous les charmes d'un cœur frémissant.
Les dernières clartés s'évanouissaient; un nuage orangé borna l'horizon... une grande ombre mélancolique passa sur la terre, et ce fut le crépuscule; le feuillage des peupliers cachait un peu le ciel.
— Comme c'est beau! dit Henriette.
En même temps, elle baissa les yeux vers Claude, comme pour lui demander de l'approuver; elle vit alors qu'il la regardait, et il y avait dans ce regard une telle fièvre à la fois et un tel respect que presque fascinée elle regarda Claude à son tour, et leurs regards se confondirent.
— Je vous aime, soupira-t-il, je vous aime. Elle ne fut ni effrayée, ni surprise, mais se
renversant un peu en arrière, elle ferma les paupières, comme si elle ne pouvait supporter l'aveu d'un amour qu'elle venait une minute
plus tôt de lire dans les yeux de Claude.
Lui, penché vers elle, continuait d'une voix sourde :
— Je vous aime, je vous aime... A Paris, j'étais déjà attiré vers vous; j'ai été attiré vers vous dès que je vous ai rencontrée... Mais à Paris je ne vous connaissais pas. C'est ici que je vous ai connue, telle que vous êtes... En commençant d'aimer la terre où je suis né, j'ai commencé de vous aimer... Tout ce que j'ai éprouvé, dès que j'ai franchi la frontière, se lie à votre image ou à votre pensée. Bien plus, ce que je ressentais, vous le ressentiez aussi; vous avez partagé ma tristesse au cimetière et vous avez partagé mon émotion devant le régiment. La joie qui me gonflait le cœur, quand je retrouvais le souvenir de la France, ou que j'entendais parler sa langue, vous l'éprouviez aussi, loin de moi, dans les rues de Colmar... Je ne peux pas vous séparer de l'Alsace... je ne peux pas... c'est pourquoi je vous aime d'un amour si profond...
Elle l'écoutait, toute pâle, la gorge serrée, le cœur presque douloureux par ses rapides battements... le bonheur parfois confine à la
souffrance. Les peupliers bordaient toujours la route, mais l'ombre s'épaississait, et tout, maintenant, se voilait; le petit cheval allait de son trot régulier, et le jeune paysan, indifférent à ceux qu'il conduisait, observait seulement le cheval et la route.
Claude releva la tête, et d'une voix presque violente :
— Je vous demande si vous voulez être ma femme... oh! je ne vous demande pas de me répondre tout de suite... J'attendrai, j'attendrai... Mais il faut que vous sachiez que je ne pourrai jamais épouser une autre femme que vous, car jamais je n'en rencontrerai une dont le cœur batte à l'unisson du mien comme le vôtre... Se marier, c'est fonder une famille; moi, non seulement, je veux que ne périsse pas le nom de mon père, mais aussi que ceux qui naîtront de moi luttent, en France pour l'Alsace, et en Alsace pour la France. . . Vous, qui aimez ce pays, qui le comprenez, avec quelle lucide passion vous élèverez nos enfants, pour qu'ils soient ce que je veux qu'ils soient, les soldats vigilants qui rappelleront à la France la cause qu'elle ne doit jamais abandonner I
Mme Dolnay, brusquement, lui tendit la main :
— Je serai votre femme, Claude.
Il étouffa un cri de joie, et puis il prit dans ses deux mains cette main qui n'était pas grande, et que lui dérobait un gant, et il l'emprisonnait, et parfois il la portait à ses lèvres, si bouleversé de bonheur qu'il ne pouvait que rester silencieux.
— Vous m'aimez donc, demanda-t-il enfin, vous m'aimez?
Elle dit, sans incliner le front, rayonnante:
— Je vous aime.
Alors seulement elle inclina le front et elle ajouta doucement :
— Je crois bien que nous avons commencé à nous aimer presque en même temps.
— C'est vrai, dit-il avec naïveté, certains jours je me figurais impossible que vous ne m'aimiez pas.
Ils se turent, mais, se taisant, ils étaient plus près l'un de l'autre que s'ils avaient parlé... Leurs mains étaient unies, leurs genoux se touchaient, leurs yeux se cherchaient, l'ombre en les protégeant les isolait du monde
entier. Les mêmes souvenirs animaient leurs cœurs... Parfois Claude murmurait d'une voix basse et chaude : « Je vous aime » ; elle répondait, d'une voix chargée de tendresse : « Je vous aime. » Au-dessus d'eux les premières étoiles apparaissaient, mais ils ne les voyaient pas, car ils ne voyaient qu'eux... Cependant, des platanes remplaçant les peupliers, la route s'achevait; des lumières brillèrent; des cris et un bruit de ferrailles les tirèrent de leur solitude. La voiture passait devant les casernes de cavalerie, et les dragons, rentrant par bandes, pour l'appel, laissaient traîner leur sabre sur le pavé.
Par cette belle matinée du 17 octobre, où le dernier éclat de l'été s'unit à la première douceur de l'automne, Claude suit, tout seul, Ja route bordée de peupliers qui mène de Wissembourg à Altenstadt. Une heure auparavant, il assistait avec Henriette et Mlle Reusch au service solennel de l'église Saint-Jean. Maintenant elles gagnent en voiture le sommet du Geissberg où se dresse le monument ; lui, a voulu s'y rendre à pied, mêlé à la foule. Ce jour, qui commémore les héros défunts, n'est pas un jour de deuil, mais un jour de fête. Les charmantes maisons de Wissembourg que décorent des guirlandes de feuillage et des draperies piquées de fleurs blanches et rouges, les arcs de triomphe verdoyants où courent parmi les écussons et les oriflammes les branches de sapin, les rues encombrées de sociétés qui défilent avec leur drapeau et leur musique, les vétérans qui conduisent leur famille, cher-
chent leurs camarades, toute cette animation, tout ce bruit, toute cette fièvre, non, rien de tout cela n'est triste : seule éclate la joie de pouvoir enfin manifester les sentiments profonds du cœur; c'est un jour de liberté. Sur le chemin que le soleil illumine, les paysannes, coiffées du petit bonnet, les cheveux relevés sur la nuque, et les paysans, qui ont sorti de l'armoire un antique haut de forme, s'en vont par groupes, tirant les enfants; au bord des fossés ou sur les talus on déjeune gaiement; et partout de vieilles gens, que chacun remercie d'une obole, moulent sur un vieil orgue de Barbarie la Marseillaise pour quelques heures tolérée.
Claude participe de toute son âme à cette allégresse. Depuis hier, en effet, il vit dans une continuelle exaltation : il a vu briller dans les églises les couleurs françaises, et le caporal Baudot déployer devant l'autel le drapeau des anciens combattants de l'armée du Rhin, tandis que des clairons sonnaient un appel français ; il a entendu devant les tombes du petit cimetière une voix alsacienne, forte, saccadée, affirmer l'éternité du souvenir; il a
rencontré les vieux soldats du second Empire, la barbiche taillée à l'impériale, l'allure toujours martiale malgré les années, arborant avec orgueil leurs médailles, médaille de Crimée, d'Italie, du Mexique; la langue française dominait dans les conversations de la rue et même ceux qui sans doute l'avaient désapprise, s'efforçaient de l'employer de nouveau par coquetterie et vénération. Partout, dès qu'on savait qu'il était un Alsacien de France, on l'accueillait, comme des parents un enfant longtemps éloigné... Les paroles qui tout à l'heure retentissaient dans l'église Saint-Jean s'imposent encore à sa mémoire : « Nous les nommons nos frères, ces fils de la France tombés au champ d'honneur, parce qu'ils ont donné leur sang et leur vie pour un bien qui nous est plus cher à nous aussi que notre foyer, parce qu'ils sont morts pour la patrie... Cette foule, qui se presse sous ces voûtes sacrées, c'est la France et l'Alsace qui prient ensemble pour nos chers trépassés. » Qu'après trente-neuf ans une telle cérémonie soulève d'émotion tout ce peuple que certains affirment à jamais et de toutes les façons conquis
et détermine de pareils accents, quelle raison de fierté et d'espérance pour Claude ! Et que les menaçantes affirmations de Ferrières apparaissent mensongères! Mais voici que, sous un arc de feuillage érigé à l'entrée de sa paroisse, le curé d'Altenstadt s'avance. Une petite fille l'accompagne qui porte dans ses petites mains, contre sa petite poitrine, un immense bouquet, et derrière lui, les cheveux blancs, le visage raviné de rides, mais solides et pleins de dignité, leurs décorations sur la redingote usée, redressant la taille, pour une dernière parade, les vieux militaires français du village. Qu'elle est touchante, cette petite fille, qui a huit ans, qui presse sur son cœur un bouquet, et qui monte vers le Geissberg pour honorer les soldats d'un pays qu'elle ne connaît pas, dont elle ignore même la langue, mais dont quelquefois on lui a parlé, en pleurant! Ne symbolise-t-elle pas toute l'Alsace!
Cependant, Claude a quitté la route et gravit les champs du Geissberg, que de tous côtés gravit la foule en longs rubans sinueux, et une âpre affliction succède en lui à son pre-
mier enivrement... Sans doute il y avait des drapeaux français dans les églises, mais ils se mariaient à des drapeaux allemands ou bien ils reposaient sur des catafalques, et si des clairons ont sonné des sonneries françaises, il a fallu solliciter la permission du conquérant indulgent. Si belles que soient des paroles, elles ne sont que des paroles, et celles-là même, si résolues, le gouvernement, sûr de sa puissance, ne les a pas jugées subversives, puisqu'il les a autorisées. Ce monument que, làhaut, cachent ses voiles, ce n'est pas seulement le trépas héroïque des soldats qu'il commémore : c'est encore la perte de l'Alsace qu'il atteste et la victoire allemande. Ce champ de bataille, vaste cimetière que baigne le soleil radieux, contient toute l'Alsace abandonnée et toute la grandeur abattue de la France. Il semble que tous les anneaux de ces chaînes vivantes, qui à droite, à gauche, au milieu de la colline grimpent lentement, pensent ce que pense Claude. Cette joie universelle, qui l'entourait quelques instants plus tôt, elle s'est évanouie : il n'y a plus que le silence, le silence d'un pèlerinage qui se recueille. Claude s'arrête, se
retourne. Le paysage splendide s'étend mollement devant lui : sur la pente qui dévale vers Wissembourg, des champs, des prairies, des bouquets d'arbres; dans le bas, les clairs peupliers de la route, puis Wissembourg, qui émerge d'un nid de feuillage avec ses tours, ses clochers, ses remparts au pied des collines couvertes de vignobles que rougit l'automne et que dominent les bois encore verts, par où se glissa l'armée du prince royal. Sur la droite, vers le sud, la ligne doucement ondulée des Vosges ; vers le nord les hauteurs du Palatinat qu'estompe une brume légère ; sur la gauche la plaine d'Alsace, et au delà le pays badois et les sommets bleuissants de la Forêt- Noire. De quels yeux passionnés il contemple cette terre, qui dans Tadorable limpidité de la lumière, exhale une sereine magnificence! Mais la foule entraîne Claude : il arrive devant le monument.
Reusch, qui est commissaire, lui montre Henriette et Catherine, dans une tribune, au premier rang, contre la tribune d'honneur où se massent les officiers prussiens. Une gravité mélancolique voile le visage d'Henriette;
26o LES EXILÉS
tout habillée de noir, elle maîtrise une émotion profonde. Mais dès qu'elle aperçoit Claude, un sourire éclaire sa figure. Mlle Reuscb, toute pâle, cherche vainement Ferrières. « Vous ne le voyez pas? demande Henriette. — Non, répond-elle d'une voix qui tremble; je ne le vois pas », et elle ajoute : a J'espérais qu'il viendrait, il m'avait presque promis. » Claude s'est assis près d'Henriette. Les sociétés encadrent le monument autour duquel flottent les oriflammes cravatées de crêpe. Parmi les vieux soldats, assemblés par régiments et dans une fraternelle égalité, Baudot, le clairon qui à Malakoff sonna la charge, élève fièrement le drapeau des anciens combattants du Rhin. Des commissaires placent les groupes, dirigent les invités; au dehors la foule s'écrase contre les barrières, ou se hisse sur les arbres. De jeunes Alsaciennes vendent des médailles, des bouquets d'immortelles, des rubans aux couleurs françaises... Claude ne regarde pas ce qui se passe devant lui : il regarde en luimême. En si peu de semaines quel chemin il a parcouru! et combien peut tenir de vie en si peu de jours! Une nuit de juin, à Paris, sur
l'avenue du Bois; une journée d'octobre en Alsace, sur le Geissberg, à l'ancienne frontière française : dans le court espace qui sépare ces deux dates, quelle métamorphose dans son esprit et quelle métamorphose dans son cœur! Sur ce plateau, au pied de ce monument, il se compare au voyageur qui, après un long trajet incertain, touche enfin le but. L'Alsace, naguère presque indifférente à sa pensée, lui est devenue indispensable; elle lui a révélé qu'il lui appartenait, étant formé d'elle, et, dans la lutte qu'elle livrait, quel devoir il devait accomplir... Rien n'occupait son cœur; maintenant il bat pour une femme; l'Alsace lui a donné l'amour. Ainsi il a trouvé la raison qui animera son existence et la flamme qui l'embellira.
Brusquement une sonnerie de clairons, puis un choral funèbre, et un homme, M. Spinner, celui qui a conçu cette glorification du souvenir, prend la parole : chacun ici connaît au prix de quels prodigieux efforts il a pu réaliser son rêve. 11 vit maintenant les plus belles minutes de sa vie; il évoque le passé; il exalte l'amour de la patrie, il célèbre les morts, les innom-
brables soldats obscurs que l'Alsace a prodigués à la France. Les voiles qui tombent montrent le monument, obélisque en grès blanc des Vosges. Le génie de la Patrie, une femme ailée, étendant les bras, offre des couronnes; sur le faîte, le coq gaulois, coulé dans le bronze, se raidit avant de lancer son cri; aux angles du socle, des coiffures et des attributs militaires rappellent les grandes dates où Français et Allemands se battaient au cours des siècles pour défendre ou conquérir les lignes fameuses de Wissembourg. Les applaudissements et les cris éclatent, et soudain les accents de la Marseillaise arrêtent les applaudissements et les cris. 11 y a d'abord de la stupeur... on savait bien qu'elle serait jouée, cette Marseillaise strasbourgeoise, on le savait, et pourtant cela paraissait si irréel, une de ces promesses trop heureuses qui ne sont jamais tenues. . . Toutes les têtes se sont découvertes, et dans les tribunes, tout le monde s'est levé; les officiers prussiens sont debout. Enveloppée d'un religieux silence, la Marseillaise emplit l'air : chant de guerre, chant de victoire, elle monte vers le ciel, elle s'en
empare, il semble qu'elle se répand à travers l'Alsace entière. . . Des voix cependant, sourdes, commencent d'accompagner la musique. . . d'autres bientôt les renforcent, puis toutes, ardentes, elles accompagnent l'air révolutionnaire comme les soldats de l'an 1 1 l'accompagnaient autrefois. Certains ne chantent pas, car ils pleurent. Depuis combien d'années cet air de fièvre n'a-t-il pas retenti sur ce sol, puisque le second Empire le proscrivait? Qu'importe? Même au temps où le gouvernement français, le craignant, l'étoufFait, il chantait de Wissembourg à Mulhouse au profond des cœurs. Liberté, indestructible union avec la France, ivresse des batailles gagnées et de l'ennemi refoulé, il exprimait tout ce que l'Alsacien, républicain et guerrier, a toujours chéri. Maintenant il réveille toute la légendaire époque, où sans souliers, sans pain, on renversait les trônes, l'époque où l'on partait conscrit pour rentrer colonel, l'époque où dans l'enthousiasme de l'indépendance et du triomphe l'Alsace se confondait avec la France, l'époque des Kléber, des Ney, des Kellermann, des Rapp, des Lasalle, des Lefebvre, où chaque
maison des provinces annexées comptait à l'armée un soldat, et chaque village un général. Claude frémissant, presque tremblant, écoute. Ecoute-le, cet air, écoute-le... quand l'entendras-tu de nouveau, ici même? N'est-ce pas que la vie en cet instant te paraît peu de chose, et dans quel élan tu sacrifierais la tienne! Vaincu, fils de vaincu, ne cesse jamais d'espérer. Et, si parfois tu désespères de la tâche que tu veux t'imposer, n'oublie jamais l'émoi de cette foule. Cependant, immobiles, les officiers prussiens sourient... ils peuvent bien laisser chanter : ils sont les maîtres.
— Bonjour, mademoiselle Catherine, dit un homme qui au pied de la tribune retire son chapeau.
C'est Ferrières.
— Ah! fait Mlle Reusch, la figure illuminée, vous voilà.
— Oui, je suis venu...
Et il ajoute :
— Je ne le regrette pas. . . C'est très beau. . . Je n'aurais pas cru que cela pût être si beau.
Unique moment! le drapeau tricolore, que porte le clairon Baudot, défile le premier;
chargé d'années, mais si robuste encore, Baudot le brandit de son bras droit, et sa main gauche, glissée sous l'étoffe, la hausse et la déploie, pour que brillent à tous les yeux les lettres d'or qui jurent l'éternel souvenir : oublier, jamais. Il ne peut pas parler, il n'en a pas le droit, mais ces plis et ces lettres parlent pour lui, déclarant ce qu'il pense, ce que pensent tous ceux qui l'escortent, ce que pensent tous les absents qu'il représente. Sur cette colline où tant de sang a coulé pour lui, c'est, à travers la foule pressée, le drapeau de la fidélité qui avance lentement. Parfois il vacille, mais aussitôt il se redresse; parfois il s'incline, et l'on dirait qu'il salue; on l'entoure, on le serre, on le touche, on le baise. Des tribunes, du terre-plein, de partout les mains se tendent, les chapeaux s'agitent vers lui; mille cris se mêlent. Quand enfin il est près de passer l'enceinte, des hommes et des femmes, le buste jeté hors des tribunes qu'il frôle, essaient de le saisir, de l'effleurer au moins... Quelques minutes il a flotté sur la terre conquise, il a ravivé la mémoire, il a rallumé l'espérance. Ah! qu'il ne s'en aille pas! Qu'il demeure! Les
mains se tendent encore, les chapeaux s'agitent toujours, mais déjà il s'est évanoui.
La journée s'achève; et tandis que la foule descend àrtraversles prés, Claude et Henriette, dans la même voiture que Reusch et sa sœur, regagnent Wissembourg. Dans le ciel léger, que le soleil abandonne, de petits nuages floconneux demeurent immobiles. Les feux du couchant dorent les peupliers de la route, et, au-dessus des champs labourés par endroits et sombres, jettent sur les arbres verts un éclat plus brillant. De grands breaks, mal attelés, aux harnais sonores, garnis d'ofhciers en tenue de parade, galopent sur la route. Au loin la brume bleue voile les montagnes. Un dernier rayon se pose sur l'arc de verdure qui orne l'entrée de la ville. Une foule si compacte encombre les rues que le cheval n'avance plus qu'au pas. Enfin, c'est l'hôtel du Cygne... et soudain l'hôtelier se précipite vers Claude, une dépêche à la main.
— Monsieur Héring, c'est bien vous, n'estce pas?
— Oui, c'est moi.
— Voici pour vous ; une dépêche qui était adressée à Colmar.
Inquiet, il déchire, et il lit ces mots : « Viens, ton père très mal. »
— Qu'est-ce que c'est? demande Henriette, qui s'alarme.
Il lui donne la dépêche,
— Il faut partir tout de suite, Claude, si c'est possible.
Reusch, toujours calme, dit :
— C'est possible...
Et à travers la ville en fête, le cocher excitant le cheval et apostrophant les curieux, ils courent vers la gare.
Claude arriva le lundi, vers midi, à Amiens; sa sœur l'attendait à la gare.
— Papa vit-il encore? demanda-t-il tout de suite.
— Oui, il vit, répondit- elle.
Dans la voiture, elle le renseigna. Il y avait un mois, M. Héring, qui ne souffrait plus depuis plusieurs années de son angine de poitrine, avait eu soudain une crise très violente. On ne l'avait pas écrit à Claude pour ne pas l'effrayer. Cette crise avait laissé M. Héring très affaibli. Elle était alors venue, ainsi que tous les ans, pour rester avec eux jusqu'à l'automne. Voilà une semaine, après le déjeuner, comme il se sentait mal, il avait voulu se coucher, et, pour le conduire à sa chambre, il avait fallu que Mme Héring et elle le soutinssent : il pouvait à peine se mouvoir. Le médecin, appelé sur-le-champ, ne craignait pas un danger
immédiat; il prétendait même que M. Héring se remettrait et qu'il n'était pas nécessaire de télégraphier à Claude. Mais dimanche dernier l'état de M. Héring, une sorte de prostration continuelle, avait tellement alarmé Mme Héring qu'elle avait envoyé une dépêche à Claude. M. Héring, qui s'était confessé au curé de la cathédrale et avait communié le lendemain de sa crise, avait reçu, dimanche, l'extrêmeonction... Il avait réclamé Claude à deux reprises.
La voiture ébranla le silence de la place déserte; les volets de la maison étaient clos. Mme Héring, penchée au-dessus de la rampe, guettait ses enfants.
— C'est moi, maman, dit Claude.
— Ah! mon pauvre Claude, fit-elle, en lui ouvrant ses bras.
Elle poussa la porte :
— Entre ; tu vas le voir.
11 entra, le cœur oppressé d'angoisse. Son père, étendu sur le dos, paraissait dormir; hors du drap remonté, la tête pâle et creusée écrasait les oreillers. Une religieuse le veillait.
— François, dit Mme Héring, c'est Claude.
M. Héring ne bougea pas. Elle se courba :
— François, répéta-t-elle, c'est Claude.
M. Héring dirigea vers son fils un lent regard.
— Ah! c'est toi.
Ce fut tout. Claude l'embrassa. M. Héring avait fermé les yeux et respirait doucement. Sur la table, près du lit, un verre était à demi rempli de lait, à côté d'une bouteille de Vichy. Mme Héring demeurait debout; du regard, elle interrogea son fils; il ne s'en aperçut pas; il considérait son père et pleurait. Il n'avait encore vu mourir personne, et il s'épouvantait de cet abattement qui ressemblait à la mort. Est-ce que son père s'en irait sans lui parler? Lui, pourtant, lui, il avait tant de choses à lui dire, qu'il l'aimait, qu'il le vénérait, qu'il emploierait toute son énergie à se montrer digne de lui, qu'il se le proposerait toujours en exemple, et aussi qu'il aimait une femme et qu'il avait engagé son avenir. Si naturelle que soit la mort d'un homme âgé, il jugeait celle-là monstrueuse, parce qu'elle était la mort de son père. Nous ne pensons jamais que nos parents nous seront un jour arrachés; même leur vieil-
lesse avancée nous donne un gage de leur durée; n'imaginant pas que notre affection puisse finir, nous n'imaginons pas non plus que leur existence finira. Claude se rappelait sa visite en juillet ; il revoyait son père se promenant dans la chambre, tandis qu'il parcourait les papiers de famille. Comme M. Héring était encore robuste!... et aujourd'hui... aujourd'hui, seuls, quelques gestes, des gestes familiers, ses mains qu'il portait jusqu'à ses cheveux sans réussir à les atteindre, ou jusqu'à ses joues, ses mains qu'il joignait et qui étaient si fines, révélaient que la vie battait encore en lui... Et d'autres souvenirs s'éveillaient, des souvenirs lointains de l'enfance, de petites choses qui contenaient une si protectrice affection, des souvenirs de la jeunesse où l'autorité paternelle s'adoucissait de confiance, souvenirs des récentes années où le père se transformait en ami. . . Quelle amitié peut valoir l'amitié d'un père? Elle est dévouée, expérimentée, fidèle, sans jalousie, vigilante sans cesse. Un père, c'est un ami qui vous guide. Et il allait le perdre, quand il en avait si peu joui,.. Un moment, on dut soulever M . Héring.
Qu'il était lourd et raide! Comme il tremblait! Des taches livides parcouraient ses jambes, et ses chevilles enflaient.
Deux jours s'écoulèrent; un matin, M. Héring but une tasse de bouillon dans lequel on avait mêlé du jus de viande et un jaune'd'œuf . . . Les forces lui revinrent un peu; il pria qu'on lui lût; la sœur de Claude lut un article de revue. Une légère espérance animait Mme Héring et son fils. Au bout de trois quarts d'heure M. Héring constata que sa fille était fatiguée et lui conseilla de sortir quelques instants avec sa mère... Elle refusait, il insista et Claude resta seul avec lui; la religieuse s'était éloignée.
— Eh bien, papa, fit Claude, d'une voix heureuse, tu vas beaucoup mieux aujourd'hui; tu as mangé, tu parles...
M. Héring secoua la tête :
— Tu es bon de m'affirmer cela, et d'ailleurs tu ne peux pas m'affirmer autre chose.
— Mais tu guériras, poursuivit Claude avec élan, ce n'est rien; et ta solide constitution...
M. Héring éleva péniblement ses mains jusqu'à ses cheveux, puis les laissa retomber.
— Ne tâche pas de m'abuser, mon enfant... Je me rends parfaitement compte de mon état; je n'ai plus que peu de jours à vivre...
— Quelques jours! interrompit Claude, mais des mois, des années.
— Non ; je meurs, je le sens, j'en suis sûr. . . Ne crois pas que j'aie peur de mourir; j'ai vécu en honnête homme; ainsi ne me plains pas. C'est ta mère qu'il faut plaindre : voilà quarante-deux ans que nous sommes mariés et jamais un nuage n'a assombri notre union; elle aura beaucoup de chagrin... elle se trouvera bien seule.
Il joignit les doigts et sembla réfléchir.
— Alors, n'est-ce pas, mon enfant, tu me ramèneras au pays, pour que je dorme à côté de mon père et de ma mère... J'ai ri un peu de ta passion soudaine pour l'Alsace ; maintenant, j'en ai le cœur tout joyeux, oui, joyeux, parce que tu peux discerner pour quelles raisons, après l'avoir tant aimée, je veux y reposer. Et que cela s'accomplisse simplement, très simplement. C'est un exilé qui rentre dans sa patrie, voilà tout.
II se tut, puis il dit :
— J'ai soif.
Claude emplit un verre avec de l'eau de Vichy, et le maintint contre les lèvres de M. Héring pendant qu'il buvait... M. Héring inclina la tête et ferma les paupières. Claude le contemplait : quel visage calme, digne, et surtout quel visage beau d'honnêteté ! Une honnête femme, assurait souvent M. Héring, est toujours belle, — et il signifiait par là que si l'âme est pure, le visage d'une femme, même laide, la reflète toujours. Cette beauté de l'âme, Claude la découvrait sur le visage agonisant de son père, maigri, blême, mais que nulle ride ne sillonnait.
— Ouvre la fenêtre, murmura M. Héring. Claude obéit; une femme en deuil traversa
la place silencieuse et gravit les degrés qui mènent au portail de la cathédrale. M. Héring essayait de se déplacer; Claude le saisit sous les bras, le remonta, gonfla les oreillers, puis s'assit. M. Héring le regardait.
— Pourquoi me regardes-tu ainsi, papa?
demanda Claude.
M. Héring cherchait la main de son fils; Claude la lui donna.
— En m'en allant, je n'ai qu'un regret, mon enfant; je serais parti plus tranquille, si tu étais marié avec une brave femme que tu aimerais et qui t'aimerait, si j'étais certain enfin que notre nom ne s'éteindra pas... C'est un vieux nom que le nôtre, en Alsace, et un nom sans tache.
Claude réprima un sanglot :
— Mais justement, je pensais, je voulais à mon retour t'annoncer...
La main de M. Héring serra convulsivement la main de son fils :
— Tu aimes quelqu'un!.,.
— Oui.
Un éclair de joie brilla dans ses yeux :
— Une jeune fille que tu as rencontrée chez nous, une Alsacienne?
— Ce n'est pas une Alsacienne.
— Ah!
Claude baissa la tête :
— Ce n'est pas non plus une jeune fille; elle est veuve.
La joie qui avait éclairé les traits de M. Héring s'évanouit :
— Une veuve ! Comment peut-on épouser
une veuve ! Ce qu'il y a de beau dans le mariage, c'est de s'unir à une jeune fille, une jeune fille au cœur innocent, qu'on respecte autant qu'on l'aime.
Sans doute il songeait à sa femme et sans
doute il se rappelait ses fiançailles; d'ailleurs il n'avait jamais admis qu'on pût épouser une femme qui avait appartenu à un autre. Dans un moment si terrible^ était-il réservé à Claude de lui causer de la peine? Mais son amour l'entraîna; il voulait défendre celle qui l'inspirait.
— Ah ! papa, si tu la connaissais^ tu l'aimerais. Je la connaissais depuis trois ans, mais elle n'était pour moi qu'une amie... une amie dont je devinais la délicatesse et qui m'attirait... Elle est venue en Alsace; elle habite Colmar depuis la fin de juillet... Si tu savais comme elle a compris tout ce que j'éprouvais; si tu savais comme elle a compris le charme de ce pays et comme elle le chérit. Si tu savais comme elle a compris la gravité du drame qui s'y joue... Pour moi je ne peux pas séparer son image de l'Alsace; c'est avec elle que j'ai compris l'Alsace; c'est avec elle que
j'ai aimé l'Alsace... je la confonds avec l'Alsace. Elle m'aidera dans tout ce que je veux faire, de toute sa tendresse ; nous achèterons une maison en Alsace, nous y séjournerons chaque été, nous élèverons nos enfants dans le culte de l'Alsace...
— Oui, tu as raison... il faut aller là-bas souvent... Ce que les hommes de ma génération ne pouvaient pas entreprendre, — car c'était trop cruel, — vous, qui êtes jeunes et qui ignorez les années d'autrefois, vous le devez.
Il y eut un court silence, et M. Héring se pencha difficilement vers son fils :
— Alors, tu lui as avoué que tu l'aimais?
— Oui.
— Et qu'a-t-elle répondu?
— Elle m'aime aussi.
— Comment s'appelle-t-elle?
— Henriette Dolnay.
— Quel âge a-t-elle?
— Vingt-neuf ans.
M. Héring se tut encore ; le silence fut plus long; Claude n'osait le rompre... Et puis M. Héring demanda :
— Comment est-elle? As-tu sur toi une photographie ?
Le lendemain de la promenade à Riquewhir, Henriette avait, en gage de l'avenir, remis à Claude un médaillon qui la représentait. Depuis, ce médaillon ne le quittait jamais. M. Héring, de ses mains tremblantes, l'approcha de ses yeux.
— Je ne vois pas, fit-il, irrité.
Et le médaillon, lui échappant, glissa sur le drap; Claude le reprit :
— Mais si, papa, mais si, tu peux voir, tu vois, dit-il doucement.
Il le tenait sous les yeux de son père, et il expliquait :
— Elle a des cheveux bruns, coiffés en bandeaux relevés; de grands yeux très doux, un nez droit, très fin, une bouche d'un dessin très pur; la figure est ovale. N'est-ce pas, tu vois?
M. Héring écoutait en souriant; il promena ses doigts sur le médaillon comme pour toucher ce visage qu'il ne pouvait distinguer.
— Tu lui répéteras que je l'aime, puisque tu l'aimes... Tu lui répéteras aussi que je suis
heureux... que j'aurais tant voulu la connaître... enfin qu'elle est ma fille...
— Merci, papa, merci, balbutia Claude.
En même temps il laissa tomber, en pleurant, son front sur la main de son père qu'il baisait.
— Ne pleure pas, mon enfant, dit M. Héring; tu as toujours été un bon fils, et aussi un fils dont j'étais fier. Te voilà un bon Alsacien, comme ton père, comme l'était mon père... Je n'ai plus rien à souhaiter.
La porte de la chambre s'ouvrit, et Mme Héring entra :
— François, c'est le docteur.
— Eh bien, monsieur Héring, cela va-t-il mieux? interrogea le docteur d'un ton faussement gai.
11 tâtait le pouls, les lèvres serrées par une moue; il examina les jambes, hocha la tète. Il accomplissait avec indifférence des rites habituels.
— A-t-il mangé un peu? questionna- t-il. On l'instruisit.
— Allons, allons, c'est bien. Il ne faut rien lui refuser de ce qu'il désirera.
28o LES EXILÉS
M. Héring avait fermé les yeux et, de nouveau, les mains jointes, immobile, demeurait étranger à tout ce qui se passait autour de lui.
— Monsieur, dit Claude au médecin, tandis qu'il l'accompagnait, il faut me déclarer la vérité, je ne suis plus un enfant.
Le médecin hésita une seconde :
— M. Héring est perdu, monsieur Claude, il peut vivre trois ou quatre jours, peut-être cinq, peut-être six, et dans un état presque comateux. Le mieux d'aujourd'hui n'est qu'un accident. La crise d'urémie est fatale... elle peut être très longue ou très rapide : voilà tout.
Et, comme s'il lui exprimait déjà ses condoléances, il lui serra la main :
— Du courage, du courage.
Le train avait quitté Luné ville, et les grands horizons mélancoliques de la Lorraine, coupés de légers vallonnements, s'étendaient sous les yeux de Claude. Il semble, par une exaltation spontanée de la sensibilité, que ces prairies, ces champs, ces bois clairs de bouleaux désormais séparés par une ligne arbitraire de la terre annexée qui les prolonge, exhalent une inguérissable tristesse. Ici le mot frontière résonne d'un tragique accent. Cette tristesse augmentait encore celle du jeune homme, et cette frontière que, trente-huit ans plus tôt, son père vivant avait passé pour ne pas être Allemand, et qu'il allait tout à l'heure franchir, mort, pour rejoindre les siens, devenait en son esprit pareille à une muraille formidable et menaçante dont l'ennemi emprisonnait son butin. Parti la veille d'Amiens, après le service religieux, le fourgon funèbre, transbordé à la gare de l'Est, y
était demeuré toute la nuit, puis au matin, attaché à l'express de Strasbourg, s'était mis en route vers l'Alsace. Dans quel abattement Claude avait pensé à ce corps secoué qui le suivait! Pourtant c'était encore l'avoir à lui. Après la mort, il avait aidé à habiller son père, puis il l'avait veillé, puis il l'avait couché dans la bière, puis il l'avait de nouveau veillé; il lui avait parlé, comme si le cadavre pouvait l'entendre; maintenant il le conduisait dans son pays : il était toujours avec lui. Mais demain, demain, quand la terre déroberait le cercueil, et qu'il lui faudrait s'éloigner. . . alors il aurait perdu réellement son père. Et il écoutait le halètement de la locomotive dont les roues, à chaque tour, rapprochaient cet instant.
Le train s'arrêtait à la gare d'Igney; Claude descendit sur le quai et aperçut Henriette et Reusch. 11 n'avait pas supposé qu'ils pussent venir, il comptait seulement les trouver à Colmar, ou peut-être à Strasbourg. Dès qu'il les vit, ce fut pour sa douleur une consolation. Ainsi, ils avaient bien compris ce qu'il devait souffrir d'un tel retour dans ce
pays où depuis trois mois il ne goûtait que du bonheur, et ils n'avaient pas supporté l'idée qu'il fût seul : ils accouraient au devant de lui, le chercher, l'aider, le réconforter, lui son ami, elle bientôt sa femme.
Il redoutait les formalités à accomplir, les explications qu'exigerait le gendarme, les papiers à lui montrer, sa mauvaise humeur ou sa stupidité : à Deutsch-Avricourt, Reusch s'occupa de tout. La journée finissait; le soleil se retirait, et une ombre molle se répandait sur la campagne, bleuissant l'horizon, tandis que sur les prés flottait une vapeur blanche. Le train gronda dans un tunnel, et roula à travers les Vosges vertes et sombres, audessus du tranquille canal où se reflètent les grands rochers de orrès rou^e. Claude regardait vaguement la montagne, l'eau, la forêt, nature si chère à son cœur, mais sans rien distinguer, obsédé par l'image de son père étendu dans le linceul, le visage si calme, qu'il avait l'air de dormir.
Il se pencha vers Henriette :
— Il m'a chargé de vous dire qu'il vous aimait, puisque vous m'aimez.
Et aussitôt il se cacha la figure avec ses mains, parce qu'à cette évocation ses larmes jaillissaient. Mais il se maîtrisa :
— Je lui ai longuement parlé de vous. Il m'a dit qu'il était très heureux, très heureux, qu'il regrettait tant de ne pas vous connaître... Et maman a dit la même chose... Elle voulait m'accompagner ; ma sœur et moi nous l'en avons empêchée; elle n'aurait pas eu la force... Elle était dans un tel état!... Mariés depuis quarante-deux ans, ils s'aimaient ainsi qu'au premier jour. Elle viendra plus tard, si elle n'est pas trop accablée...
Henriette l'écoutait, les yeux passionnément fixés sur lui. Mieux que jamais, en ce moment où il souffrait, elle pénétrait de quel indestructible amour elle le chérissait! Mais elle savait bien que pour soulager de pareils deuils les mots sont vains. Ah! si elle eût été sa femme, elle l'eût pris maternellement dans ses bras, et, la tête contre sa poitrine, il eût pleuré... mais elle n'était qu'une fiancée... Elle se taisait, elle le regardait, et son regard, où brûlait toute son âme, était chargé de tendresse et de compassion. Lui, éprouvant
, à se souvenir un amer soulagement, racontait les dernières heures de son père, ses dernières paroles, son agonie. Soudain, il s'inquiéta de la cérémonie qui aurait lieu à Colmar :
— N'est-ce pas, Reusch, quelque chose de très simple... mon père me l'a recommandé avant de mourir.
Reusch, qui avait tout organisé, le rassura.
Ce fut très simple en effet. Le lendemain matin, à dix heures, le cercueil, posé sur des chevalets, attendait, couvert de couronnes et de gerbes, un peu à droite de la gare, tout près du corbillard... Des femmes, des hommes, des enfants venaient, jetaient de l'eau bénite, saluaient Claude, puis se groupaient à ses côtés. De longues minutes s'écoulèrent. Une petite cloche tinta, annonçant le clergé. Tout le monde se découvrait; le prêtre, s'avançant, bénit la bière, puis les porteurs, dont un crêpe entourait le chapeau, la saisirent et la mirent sur la voiture. Le corbillard s'ébranla; les prêtres et les enfants de chœur le précédaient en chantant, et huit sœurs de Niederbronn, blanches et noires, un cierge à la main, le suivaient, chantant, elles aussi, mais d'une voix
plus faible. Claude, que Reusch accompagnait marchait, tête nue, à quelques pas des sœurs. C'était une douce journée d'automne, avec un ciel bleu, oij flottaient de légers nuages cotonneux, un soleil caressant, et partout quelque chose d'aimant à la fois et de grave. Le cortège longea le Champ de Mars, s'engagea dans la rue des Boulangers. Sur la place des Dominicains, oii le marché s'achevait, les paysannes se signaient et les paysans enlevaient leur chapeau. Dans les petites rues, les habitants se penchaient aux étroites fenêtres ou sortaient sur le seuil des portes. « Qui enterre-t-on? » demandaient-ils. « Un Français », répondait-on. Claude, raidi, n'entendait rien, ne voyait rien, mais sentait derrière lui cette foule recueillie qui, le soutenant par sa présence, semblait presque le porter.
Un brusque arrêt lui fit lever la tête. Le cercueil entrait dans l'église, la vieille église où celui qui n'était plus avait reçu le baptême, s'était marié, et avait conduit, comme aujourd'hui son fils, le corps de son père et de sa mère. Heureux ceux qui par culte de la petite patrie ont voulu que tous les grands actes de
leur vie, depuis la naissance jusqu'au trépas, s'accomplissent sous les mêmes voûtes religieuses, et plus heureux encore ceux qui les continuent, car s'ils ont perdu leur foyer, l'église demeure le sanctuaire des plus chers souvenirs. Claude s'agenouilla dans le second banc, le front dans les mains, à la même place marquée d'une plaque de cuivre, où, adolescent, il s'agenouillait le dimanche, à côté de sa grand'mère, et pour la première fois, tandis que les prêtres chantaient un Libéra, une grande sérénité emplit son cœur; il réalisait complètement le plus fervent désir de son père. Aussi, lorsque le cortège, quittant l'église, s'en alla vers le cimetière, il ne pleurait plus. Et pourquoi en effet aurait-il pleuré? Il ramenait en Alsace un Alsacien de France, affirmant ainsi que pour les Alsaciens le sol de l'Alsace appartient uniquement aux Alsaciens et que morts ils le défendent encore. Celui-là l'avait d'abord défendu dès que le cercueil avait franchi la frontière, puis à l'église, qu'envahissait la foule, sur cette route maintenant; Alsacien il représentait la France, et c'était la France à qui, derrière son cercueil, on
rendait hommage. Tout était calme, les platanes immobiles dont les feuilles étaient tombées, les maisons au bord desquelles s'inclinaient, silencieuses, les femmes, les prairies désertes que bordaient au loin les Vosges encore pâlies de vapeur : on n'entendait que le chant grêle et continu des enfants de chœur, avec le chant plus tendre des soeurs. Une apaisante fierté affermissait l'âme de Claude : il n'était plus un exilé.
A la porte du cimetière, le prêtre, se retournant, bénit le corbillard, avant qu'il eût passé le seuil, et le cercueil, saisi par les porteurs, parcourut le même chemin que trois mois auparavant Claude avait parcouru avec Henriette. Mais, cette fois, les plantes incultes ne mêlaient plus leurs branches et les ifs ne nouaient plus leurs rameaux, empêchant la petite grille de s'ouvrir; au-dessus d'une fosse nouvelle, une pierre se dressait contre le mur, une simple pierre taillée sur laquelle on avait gravé en français ces mots et ces dates :
Pierre François HÉRING
Conseiller a la cour d'Amiens
né a colmar le 17 septembre 1839
Mort a Amiens le 26 octobre 1909.
On descendit avec des cordes le cercueil et le prêtre récita les dernières prières.
Alors, dans l'air pur, le son affaibli des cloches qu'on ébranlait encore parvint jusqu'à Claude; les mains jointes, il les écoutait; leur voix emplissait son cœur, il les comprenait. Elles avaient sonné pour la naissance et la mort de tous ses ancêtres : elles avaient sonné pour la naissance de son père et pour son mariage; elles sonnaient maintenant pour sa mort. Trente-six ans plus tôt, elles avaient sonné pour sa naissance à lui, elles sonneraient un jour pour sa mort... ainsi elles étaient les compagnes fidèles de l'existence. Bien plus, leurs sonneries, qui, tour à tour joyeuses et tristes, élèvent vers le ciel, au-dessus des conquêtes et des oppressions, l'éternité du sentiment natal, lui découvraient le sens de sa vie. Il fallait que, lui aussi, après avoir servi l'Alsace en France, reposât dans cette terre, et aussi les enfants que lui donnerait Henriette, et aussi les enfants de ses enfants, et tous ceux qui perpétueraient son nom. Il serait en France un soldat de l'Alsace, il combattrait pour elle, pour que les Français la connaissent,
l'aiment, la regrettent; chaque année il puiserait dans la riche beauté de ses montagnes et de sa plaine une énergie nouvelle; puis, ses jours terminés, il demanderait au sol dont il était formé la consolation de dormir dans son sein le dernier sommeil. D'autres hommes, ses héritiers, continueraient la même lutte, accordant leurs efforts semblables, et. Alsaciens de France intimement unis aux Alsaciens d'Alsace, maintiendraient entre l'Alsace et la France les liens les plus puissants et les plus utiles. Et peut-être une heure viendrait où il ne serait plus besoin d'imposer sans cesse aux Français la pensée de l'Alsace, parce que le destin favorable...
Le prêtre avait jeté sur le cercueil la première pelletée de terre. Une vieille femme, debout près de la fosse que touchait presque le bord de son long châle de deuil, tendit à Claude un petit rameau de buis trempé dans l'eau bénite. Il le prit sans la voir et dessina sur le cercueil avec quelques gouttes le signe de la croix. Comme il le rendait à la vieille femme, elle le considéra tristement, timidement, et il la reconnut : c'était sa nourrice.
Ainsi, en cette minute, tout s'associait pour le rattacher, par les émotions les plus profondes, à sa patrie perdue : les tombes de ses ancêtres, la tombe béante de son père, et, devant elle, la femme qui le nourrissant, guidant ses premiers pas, recueillant sa première parole, lui avait assuré la vie qu'il devait à sa mère, et maintenant l'assistait encore pour l'accomplissement du devoir le plus cruel. Son cœar, gonflé d'affliction, déborda. Fut-ce elle qui lui ouvrit les bras ou lui qui tomba dans les siens? lis s'éireignirent avec une tendresse désolée. «C'est moi, Claude, c'est moi, répétaitelle en pleurant; je suis là, je suis là. » Et lui ne pouvait que dire : « C'est toi, c'est toi. » Le défilé commença. Claude se tenait à quelques pas de la fosse, Henriette à côté de lui, puis Reusch, sa sœur et la nourrice. Ferrières, le premier, lui serra la main, puis tous passèrent. Il y en avait qu'il reconnaissait bien, le vieux conservateur de la bibliothèque, et les vieux Colmariens qu'il fréquentait à la brasserie du Saumon, l'abbé Winter et sa mère, puis d'humbles gens, la marchande à qui il achetait ses journaux, le cocher de fiacre qu'il
employait, le coiffeur dont il était le client, la vieille juive à qui il avait acheté des antiquités... Il y en avait davantage qu'il ne connaissait pas, dont il ne savait même pas le nom, et qui étaient présents, parce qu'il était de Colmar comme eux. . . et certains lui disaient : « Je me souviens bien de votre père, monsieur Héring » ; et d'autres plus âgés : « J'ai connu votre grand'mère», et d'autres encore : « C'est bien qu'il soit revenu. » Et cela ne ressemblait pas aux enterrements auxquels il figurait à Paris, où chacun se hâte de prononcer un mot banal, pense à ses affaires, et se dépêche de s'enfuir... Tous éprouvaient de la peine vraiment, ou participaient à la sienne, et tous sentaient qu'ils concouraient à un acte important, et qu'en pressant la main à ce Français ils se reliaient à la France. Le dernier, un ancien soldat, voûté, cassé, le ruban de la médaille militaire à la boutonnière, lui saisit la main et le contempla longuement : « Vous me rappelez votre grand-père, monsieur Claude. » Claude étouffa un sanglot, le vieux voulut ajouter quelque chose, mais, ne trouvant rien, haussa les épaules et s'en alla.
La foule s'écoulait vers la route et les fossoyeurs comblaient déjà la fosse; on ne distinguait plus le cercueil. Henriette, agenouillée, priait ; Claude s'agenouilla près d'elle. Les fossoyeurs interrompirent leur tâche ; tous les bruits se taisaient, il n'y avait plus qu'un vaste silence.
Au bout de quelques minutes, Reusch s'approcha de Claude :
— Claude, dit-il doucement, il faut rentrer.
Henriette et Claude se levèrent; instinctivement leurs mains se cherchèrent et s'unirent, et ils regardèrent encore la fosse. Leurs mains si passionnément unies devant cette tombe, c'était comme si le mort, avant de fermer les yeux, les avait unies lui-même en les bénissant... Alors seulement ils partirent. Elle marchait à côté de lui ; des larmes sillonnaient ses joues, elle était pâle, toute brisée, mais elle était son amour, sa femme, sa vie, tout l'avenir.