L'EXIL DES DIEUX
C^est dans un bois sinistre et formidable, au nord De la Gaule. Roidis par un suprême effort, Les chênes monstrueux supportent avec rage Les grands nuages noii'S d''oîi va tomber V orage ; Le matin frissonnant s^heille, et la clarté De Vaube mord déjà le ciel ensanglanté. Tout est lugubre et pale, et les feuilles froissées Gémissent, et, géants que de tristes pensées Tourmentent, les rochers jusqu^ à Vhori:[on noir Se lèvent, méditant dans leur long désespoir ; Et, blanche dans le jour douteux et dans la brume, La cascade sanglote en sa prison d''écume. Léchant les verts sapins avec un rire amer, La mer aux vastes flots baigne leurs pieds, la mer
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Douloureuse, où, groupés de distance en distance, Accourent les vaisseaux de iempereur Constance.
Tout à coup, ô terreur ! 6 deuil! au bord des eaux La terre s'' épouvante, et jusque dans ses os Tremble, et sur sa poitrine âpre, d'effroi saisie, Se répand un parfum céleste d'ambroisie. Un grand souffle éperdu murmure dans les airs ; Une lueur vermeille au fond de ces déserts Grandit, mystérieuse et sainte avant-courricrc, O vastes deux .' et là, marchant dans la clairière. Luttant de clarté sombre avec le jour douteux, Meurtris, blessés, mourants, sublimes, ce sont eux. Eux, les grands exilés, les dieux. O misérables ! Les chênes accablés par Vdge, et les érables Les plaignent. Les voici. Voici Zeus, Apollon, Aphrodite, marchant pieds nus, (et so)i talon A la blancheur d'un astre et Véclat d'une rose I Athènè, dont jadis, dans Vêt lier grandiose, Le clair regard, luttant de douceur et de feu, Etait V intensité sereine du ciel bleu.
Hère, Dionysos, Hèphaistos triste et grave Et tous les autres dieux foulant la terre esclave S^avancent. Tous ces rois marchent, marchent sa)is bruit. Ils marchent vers Vexil, vers l'oubli, vers la nuit,
Résignés, effrayants, plus pâles que des marbres. Parfois heurtant leurs fronts dans les branches des arbres. Et, tandis qu'ils s'en vont, troupeau silencieux, La fatigue d'errer sans repos sous les deux Arrache des sanglots à leurs bouches divines, Et des soupirs affreux sortent de leurs poitrines.
Car, depuis qu'en riant les empereurs jaloux
De leur gloire, les ont chassés comme des loups.
Et que leurs palais d'or sont brisés sur les cimes
De V Olympe à jamais désert, les dieux sublimes
Errent, ayant connu les pleurs, soumis enfin
A la vieillesse horrible, aux douleurs, à la faim.
Aux innombrables maux que tous les hommes craignent,
Et leurs pieds, déchirés par les épines, saignent.
Zeus, à présent vieillard, a froid, et sur ses flancs
Serre un haillon de pourpre, et ses cheveux sont blancs.
Sa barbe est blanche : au fond du lointain qui s'allume
S:s épouses en deuil le suivent dans la brume.
Hère, Lèto, Métis, Eurynomè, Thémis
Sont là, blanches d'effroi, pales comme des lys.
Et pleurent. Sur leurs fronts mouillés par la rosée
L'aigle vole au hasard de son aile brisée.
Et celui qui tua la serpente Pytho,
Le brillant Lycien, cache sous son manteau
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Son arc d'argent, rompu. Triste en sa frénésie,
Le beau Dionysos pleure la molle Asie,
Et ce hardi troupeau, les femmes au sein nu
Qiti le suivaient naguère au pays inconnu.
Folles, aspirant Pair avec ses doux arômes,
Ne sont plus à présent que spectres et fantômes.
Hermès, qui n^ ouvre plus ses ailes, en chemin
Songe, et le rameau d'or s'' est flétri dans sa main.
Athènè, Vinvincible Ares, mangent les mûres
De la haie, et n'ont plus que des lambeaux d'armures;
Dèmèter, pale encor de tous les maux soufferts.
Tient sa file livide, arrachée aux enfers.
Et la blonde Artémis, terrible, échevelée,
Bondit encor, fixant sa prunelle étoilée
Sur la nuit redoutable et morne des forêts,
Cherchant des ennemis à percer de ses traits,
Et sur sa jambe flotte et vole avec délire
Sa tunique d'azur, que Vouragan déchire.
Cependant, les regards baissés vers le sol noir,
Les Muses lentement chantent le désespoir
De Vexil, dont leur père a dû subir Voutrage,
Et leur hymne farouche éclate avec Vorage.
Toute Vhorreur des deux perdus est dans leur voix ;
Les arbres, les rochers, les profondeurs des bois.
Les antres noirs ouverts sous la rude broussaille S'émeuvent, et la mer, la mer aussi tressaille, La mer tumultueuse, et sur son flot grondant, Vieux, tenant un morceau brisé de son trident, Poséidon apparaît, s'élevant sur la cime Des ondes. Près de lui, fugitifs dans Vahime, Pontos, Céto, Nèreus, Phorcys, Thétis, couverts D'écume, gémissant au milieu des flots verts. Sur les pointes des rocs heurtent leurs fronts livides En signe de détresse, et les Océanides, Frappant leur sein de neige et pleurant les tourments Des grands dieux, versle ciel tordent leurs bras charmants. Leur douleur, en un chant d' une fierté sauvage. S'exhale avec des cris de haine, et du rivage Ecoutant cette plainte affreuse, à leurs sanglots Aphrodite répond, fille auguste des flots!
O douleur ! son beau corps fait d'une neige pure
Rougit, et sous le vent jaloux subit l'injure
De l'orage ; son sein aigu, déjà meurtri
Par leur souffle glacé, frissonne à ce grand cri.
Le visage divin et fier de Cythérée,
Dont rien ne peut flétrir la majesté sacrée,
A toujours sa splendeur d'astre et de fruit vermeil ;
Mais, dénoués, épars, ses cheveux de soleil