L ÉDUCATION DE L AMOUR
Donner au jeune roi des leçons de carnage.
Son heure était venue, et, déjà belliqueux,
Il s''en alla dès lors à la chasse avec eux.
Comme Ariane dans Naxos, Vile enchantée.
Etendu sur un tigre à la peau tachetée.
Il les suivait, mêlant sa voix aux hurlements ;
Joyeux, montrant devant les torrents écumants
V impassibilité ynagnifique des bêtes,
Il s^en allait pensif en guerre, en chasse, aux fêtes.
Au meurtre, et quand passaient, avec des bons soudains,
La gabelle aux yeux bleus, Vantilope, les daims.
Les chèvres, les troupeaux de cerfs, les bœufs difformes,
Son tigre le posait sous les feuilles énormes,
Dans une solitude oii rien ne le gardait,
Et là, les yeux tout grands ouverts, il regardait.
Il voyait le combat sinistre, la vaillance,
Lor victoire, comment le fer lion s'' élance
Sur sa victime avec de grands bonds souverains,
La terrasse dhin coup de griffe sur les reins.
Puis la déchire ; et quand ce beau guerrier qui tue
Marchait, crinière au vent, sur sa proie abattue,
Qiiand le cerf éventré sur la terre appelait
Sa compagne en versant des larmes, et râlait,
Quand le sol tout humide était jonché d^ entrailles,
8o LES EXILÉS.
Qiiand tout autour du bois Vépouvante criait, Le petit Eres blond et charmant souriait.
Plus tard même il entra nu parmi ces mêlées. Ses tresses d^or au vent orageux déroulées, Et sur les monts toujours le premier aux assauts, Il aidait à leurs jeux les petits lionceaux, Se jetant sur sa proie, étouffant dans ses courses D'humbles victimes ; puis se lavant dans les sources, Et n'ayant rien qui hors le combat lui fût cher ; Dépeçant, enfonçant ses ongles dans la chair, Dans les cris des mourants cherchant des harmonies Et tout le long du jour enivré d'agonies. De raies, de sanglots et de cris triomphants, Excitant les lions contre les éléphants, Tuant et se gor géant de meurtre avec délices, Poussant d'un pied haineux la panthère et les lices. Donnant la chasse même aux monstres inconnus, Pour les atteindre mieux montant des chevaux nus. Orgueilleux de pouvoir, en ses fï'eres allures. Mordre, briser des dents, tordre des chevelures. Et s' éveillant aussi quand le tigre avait faim. C'est ainsi que l'enfant jouait, et lorsque enfin Las de voir sur les monts tout souillés de sa gloire De larges ruisseaux noirs baigner ses pieds d'ivoire,
l'éducation de l'amour. 8i
// posait sa massue inerte sur son fane,
Ses mains et ses bras nus étaient rousses de sang.
Pour rendre devant lui toute feinte inutile,
Il pouvait au besoin ramper comme un reptile ;
Il savait, se voilant dhm sourire amical,
Des cruautés de loup, des ruses de chacal,
Attendait Vennemi dans Vombre, et, taciturne,
Avait des yeux de feu comme un hibou nocturne.
Comme le bouc lascif il grimpait sur les rocs,
Et, sans être effrayé de leurs terribles chocs,
En poussant dans le fot sonore un bloc de marbre
S'' élançait, comme un singe, aux minces branches d'' arbre .
Puis, trouvant quHl était le plus doux des fardeaux,
Les aigles, les condors remportaient sur leur dos.
Et, calme, il traversait Véther comme une plume.
Souvent une cascade affreuse au front d''écumc
Sans arrêter leur vol tombait sur leur chemin.
Le dieu, pale et riant, essuyait de sa main
Le vaste flot poudreux qui lui fouettait la face
Et dans Vair ébloui continuait sa chasse,
Fondant comme un milan sur quelque oiseau ravi,
Et tout aise et criant quand Vaigle inassouvi.
Ayant vu sur la terre une proie asse:^ belle.
Descendait de Va^ur et s'élançait sur elle.
Et pour mieux divertir V enfant malicieux, L'emportait pantelante au plus profond des deux.
Souvent encor, parmi les riants groupes d'îles Éros voguait, porté par de bruns crocodiles, Apprenant d'eux comment dans les ruisseaux taris, Cachés par les joncs verts, ils imitent les cris D'un nouveau-né qui pleure ; il suivait les batailles Des poissons monstrueux aux luisantes écailles ; Hôte guerrier du fleuve, il nageait sur ses bords Près des chevaux marins et des alligators. Ou parfois, se cachant dans une île écartée. Penchait ses yeux ravis sur Vende ensanglantée.
Enfin il se lassa de ces monstres soumis.
Ayant pensé qu'ailleurs de puissants ennemis
Pourraient occuper mieux sa bravoure et ses charmes,
Il voulut se munir de véritables armes
Pour secouer Vennui d'un repos importun.
Et, quoiqu'il n'eût jamais vu d'arc, il en fit un.
Il cueillit une branche avec soin, lisse, droite,
Plus dure que le fer, et de sa main adroite
La courba ; puis tressa des fibres, dont il fit
Une corde, et, mettant le désert à profit.
Sans souci de meurtrir la dépouille superbe
l'éducation de l'amour. 83
De ses compagnons morts, pour avoir une gerbe De traits, il ajusta sur des bouts de roseau Une griffe de tigre et des plumes d^ oiseau. Alors, sans un adieu jeté vers les clairières, Fier d'avoir assorti ces flèches meurtrières, Il prit sa course à V heure oii le ciel se dorait, Et, le cœur tout joyeux, sortit de la foret.
Il arriva d'abord près d'un lac dont Veau pure
Réfléchissait le ciel dans la haute verdure,
Et dont le flot qu'un souffle émeut, rideau changeant,
S'effaçait à demi sous les lotus d'argent.
Ces lys chastes, ces lys faits en forme de rose !
Là, mêlant leurs beaux corps polis que l'onde arrose,
Des nymphes s'y baignaient, fuyant l'âpre chaleur.
Couronnant leurs cheveux de la divine fleur,
Rieuses, folâtrant, voguant sur les eaux calmes.
Et parfois sur leurs fronts cueillant de vertes palmes
Pour leurs jeux, ou tressant des colliers odorants,
Ou, parmi la fraîcheur des doux flots murmurants,
Sœurs dociles, fendant l'écume en longues lignes.
Si belles qu'on eût dit une troupe de cygnes
Dans l'a:(ur ! Mais voici que le cruel Amour,
Ayant tendu son arc, les frappa tour à tour
De ses flèches de feu. Les nymphes éperdues,
Quittant le lac, au loin sur les roches ardues
Couraient, folles, sentant brûler leurs seins meurtris, Arrachant leurs cheveux touffus, poussant des cris. Ne sachant plus où fuir V épouvantable outrage, Et se roulaient dans Vherbe avec des pleurs de rage. L'enfant Eros, content de ce premier exploit, Regarda les grands deux qu'il menaça du doigt, Et, sans vouloir entendre une plainte importune. Entra dans V univers pour y chercher fortune.
O Muse, c'est ainsi que le dessein prudent
Du roi Z eus fut trompé ; c''est ainsi que pendant
So7i enfance, l'Amour apprit des tigres même
La cruauté, la ruse et la fureur suprême.
S'endormit près des grands lions dans les bois sourds,
Et fut le compagnon de guerre des vautours.
C'est ainsi que ce fis éclatant d'une mère
Adorable épuisa la jouissance amère
De voir pleurer, de voir souffrir, de voir mourir
Et de causer des maux que rien ne peut guérir.
Et c'est pourquoi tu fais notre dure misère.
C'est pourquoi tu meurtris nos âmes dans ta serre,
Amour des sens, ô jeune Eros, toi que le roi
Amour, le grand titan, regarde avec effroi,
Et qui suças la haine impie et ses délices
Avec le lait cruel de tes noires nourrices.'
Novembre 1864.
ERINNA