LES K X I L F. S
Pasiphaé
Ainsi Pasiphaé, la fille du Soleil, Cachant dans sa poitrine une fureur secrète, Poursuivait à grands cris parmi les monts de Crète Un taureau monstrueux au poil roux et vermeil.
Puis, sur un roc géant au Caucase pareil. Lasse de le chercher de retraite en retraite, Le trouvait endormi sur quelque noire crête. Et, les seins palpitants, contemplait so)i sommeil ;
Ainsi notre âme en feu, qui sous le désir saigne, Dans son vol haletant de vertige, dédaigne Les abris verdoyants, les sources de cristal.
Et, fuyant du vrai beau la source savoureuse, Poursuit dans les déserts du sauvage Idéal Qiielque monstre effrayant dont elle est amoureuse.
Juin i8s4
Omphale
Calme et foulant son lit d'ivoire, dont le seuil Orné (Vor sous les plis de la pourpre étincelle, La Lydienne rit de sa bouche infidèle Aux princes de VAsie, et leur fait bon accueil.
Une massue, espoir des Cyclades en deuil, Sur un tapis splendide est posée auprès d^elle. Vidole radieuse, et fière d'être belle.
De ses doigts enfantins y touche avec orgueil.
Sur son épaule blonde, amoureuse, embaumée,
Flotte la grande peau du lion de Némée,
Dont Vongle impérieux lui tombe entre les seins.
Son cœur bat de plaisir sous Vhorrible dépouille Humide et noire encor du sang des assassins : Hercule est à ses pieds et file une quenouille.
Juin 1854.
Ariane
DansNaxos, oit îesjleitrs ouvrent leurs grands calices Et que la douce mer baise avec des sanglots, Dans Vile fortunée, enchantement des Jlots, Le divin lacchus apporte ses délices.
Entouré des lions, des panthères, des lices,
Le dieu songe, les yeux voilés et demi-clos ;
Les Thyades au loin charment les verts îlots
Et de ses raisins noirs baignent leurs cheveux lisses.
Assise sur un tigre amené d'Orient, Ariane triomphe, indolente, et riant Aux lieux même oit pleura son amour méprisée.
Elle va, nue et folle et les cheveux épars.
Et, songeant comme en rêve à son vainqueur Thésée,
Admire la douceur des fauves léopards.
Août i86o.
LES PRINCESSES. g5
Médée
Médée au grand cœur plein dhm amour indompté Chante avec Vonde obscure, et le fleuve en délire Oit ses longs regards voient les étoiles sourire Reflète vaguement sa blanche nudité.
Pâle et charmante, près du Phase épouvanté Elle chante, et la brise errante qu^elle attire, Shtnissant à ses vers avec un bruit de lyre. Emporte ses cheveux comme un flot de clarté.
Ses yeux brûlants fixés sur le ciel sombre, où flambe Une lueur sanglante, elle chante. Sa jambe A des éclairs de neige à travers les galons.
Elle cueille à Ventour sur la montagne brune Les plantes dont les sucs formeront des poisons, Et son jeune sein luit sous les rayons de lune.
Lundi 25 septembre 1865.
g6 LES EXILÉS.
Antiope
Près du clair Ilissiis au rivage fleuri L'' indomptable Thésée a vaincu les guerrières. Mourantes, leurs chevaux les traînent dans les pierres Pas un de ces beaux corps qui ne râle meurtri.
Le silence est affreux, et parfois un grand cri V interrompt. Sous V effort des lances meurtrières. On voit des yeux, éteints déjà, sous les paupières S'' entr'' ouvrir. Tout ce peuple adorable a péri.
Antiope, blessée, haletante, épuisée, Combat encor. Le sang, ainsi quhine rosée, Coule de ses cheveux et tombe sur son jlanc.
Sa poitrine superbe et fier e en est trempée,
Et sa main, teinte aussi dans la pourpre du sang,
Agite le tronçon farouche d'une épée.
Septembre 1865.
Andromède
Andromède gémit dans le désert sans voile, Nue et pale, tordant ses bras sur le rocher. Rien sur le sable ardent que la mer vient lécher, Rien ! pas même un chasseur dans un abri de toile.
Rien sur le sable, et sur la mer pas une voile ! Le soleil la déchire, impitoyable archer. Et le monstre bondit, comme pour s^approcher De la vierge qui meurt, plus blanche quhme étoile.
Ame enfantine et douce, elle agonise, hélas!
Mais Persée aux beaux yeux, le meurtrier d^ Atlas,
Vient et fend Vair, monté sur le divin Pégase.
Il vient, échevelé, tenant son glaive d'or. Et la jeune princesse, immobile d'extase, Suit des yeux dans Va^ur son formidable essor.
Septembre i86>.
Hélène
Hélène a dix ans ; Vor de sa tête embrasée Baigne son col terrible et fier comme une tour. Grande ombre, dans la nuit elle rugit d^amour, Près d^elle un dur chasseur marche dans la rosée.
Elle ouvre au clair de lune, ainsi qu'une épousée, La pourpre où de son sein brille le blanc contour, Et les tigres font voir aux petits du vautour La fille de Tyndare éprise de Thésée.
Mais près de VEurotas aux fiots mélodieux Ils passent, chevelus et forts comme des dieux. « O tueur de lions, dit la princesse blonde,
Guerrier toujours couvert de sang, tu dormiras Sur mon sein; porte-moi dans la forêt profonde. » Et le jeune héros V emporte dans ses bras.
Juillet 1860.
La Reine de Saba
La reine Nicosis, portant des pierreries, A pour parure un calme et merveilleux concert D'étoffes, oii Véclair d'un jlot d'astres se perd Dans les lacs de lumière et les Jlammes fleuries.
Son vêtement tremblant chargé d'orfèvreries Est fait d'un tissu rare et sur la pourpre ouvert, Où Vor éblouissant, tour à tour rouge et vert. Sert de fond méprisable aux riches broderies.
Elle a de lourds pendants d'oreilles, copiés Sur les feux des soleils du ciel, et sur ses pieds Mille escarboucles font pâlir le jour livide.
Etfière sous l'éclat vermeil de ses habits. Sur les genoux du roi Salomon elle vide Un vase de saphir d'oîi tombent des rubis.
Septembre i86{.
îSvëriîttf' BIBUOTHECA
Cléopàtre
Dans la nuit brûlante oit la plainte continue
Du fleuve pleure, avec son grand peuple éternel
De dieux, le palais, rêve effroyable et réel,
Se dresse, et les sphinx noirs songent dans Vavenue.
La blanche lune, au haut de son vol parvenue. Baignant les escaliers élancés en plein ciel. Baise un lit rose où, dans l'éclat surnaturel De sa divinité, dort Cléopdtre nue.
Et tandis qu'elle dort, délices et bourreau Du monde, un dieu de jaspe à tête de taureau Se penche, et voit son sein oii la clarté se pose.
Sur ce sein, tous les feux dans son sang recelés Étincellent, montrant leur braise ardente et rose, Et l'idole de jaspe en a les yeux bridés.
Septembre iSôj.
LES PRINCESSES. lOI
Hérodiade
Ses yeux sont transparents comme Veau du Jourdain. Elle a de lourds colliers et des pendants d^oreilles ; Elle est plus douce à voir que le raisin des treilles. Et la rose des bois a peur de son dédain.
Elle rit et folâtre avec un air badin, Laissant de sa jeunesse éclater les merveilles. Sa lèvre est écarlate, et ses dents sont pareilles Pour la blancheur aux lys orgueilleux du jardin.
Voye^-la, voye^-la venir, la jeune reine ! Un petit page noir tient sa robe qui traîne En flots voluptueux le long du corridor.
Sur ses doigts le rubis, le saphir, Vaméthyste
Font resplendir leurs feux charmants : dans un plat d^or
Elle porte le chef sanglant de Jean-Baptiste.
Juin 1854.