‹ Les ExilésChapitre 39 sur 65 · ROUVIÈRE · texte numérisé non relu

ROUVIÈRE

Rouviève! Il fut de ceux que V Art prend pour victimes. Il fut de ceux qu^on voit se plonger dans la nuit Oii le poète parle avec des tnots sublimes Mêlant aux ouragans leurs sanglots et leur bruit.

Ces artistes, ces rois, ces lutteurs qui, sans règles, S^offrant à la tempête et cherchant ses baisers, Gravissaient la montagne oii fuit le vol des aigles. En reviennent un jour paies, muets, brisés.

Ils reviennent muets d^épouvante, et la foule. Indifférente, hélas! qui ne devine rien. En voyant la sueur qui sur leurs tempes coule, Murmure : « QiCa-t-il donc, notre comédien ?

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Qii'a-t-il donc? sonffre-t-il de ces chimères vaines? » O bon public, parfois tendre et parfois moqueur ! Il a qu'il sent le froid aigu mordre ses veines, Parce qu'il t'a donné tout le sang de son cœur.

Oui, c'est étrange. Il est des acteurs qui succombent, Jouet de leur amour et de leur passion, Et que le drame étreint dans sa serre, et qui tombent Flagellés par le vent de l'Inspiration.

Nous en avons connu : Dorval échevelée

Et Frederick versant les larmes de Ruy-Blas,

Malibran qui tenait sa lyre désolée,

Racliel mourante et blanche, et lui, Rouvière, hélas!

Et lui, car il n'est pas d'audaces impunies .' Lui qui subit l'horreur de son destin fatal, Parce qu'il s'enivrait au festin des génies De ce vin enflammé qu'on nomme l'Idéal.

Shakspeare l'emportait dans la forêt hantée Que son puissant esprit peuple d'illusions, Et l'artiste, vaincu par ce grand Prométhée , Revenait devant nous en proie aux visions.

Hamlet, ô jeune Hamlet, sombre amant d^Ophélie! Pauvre cœur éperdu, que cette morte en Jleur Emporte dans la nuit de sa douce folie, Non, ce n''est pas en vain qiCon touche à ta douleur.

Tu prononces des mots trop divins pour nos lèvres ! On a le front pensif et le regard flétri Dès que Von a connu tes douloureuses fièvres. Et pour toute la vie on en reste meurtri.

Oh! que Rouvière aima ce tragique poème Dont on meurt, et combien c^était un noble jeu, Qiiand le peuple naïf, qui l'admtie et qui Vaime. Le voyait se débattre, effaré, sous le dieu!

Il Vaimait aussi, lui, ce peuple dont la bouche Hait les vins frelatés que nous lui mélangeons. Et, traînant devant lui le chef-d^œuvre farouche. Il lui disait : « Voilà Shakspeare. Partageons. »

O fers combats oîi V homme est vaincu par le rêve! O lutte formidable avec le grand aïeul , Où Vartiste, à la fin, las dhm effort sans trêve, Succombe! Il est malade, il est pauvre, il est seul.

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Seul! Non. Lorsque Rouvière en cette angoisse amère Tombait, sa sœur aux traits désolés et flétris Le consolait avec la douceur dhtne mère, En attachant sur lui ses yeux, déjà taris !

La pauvre créature essayait de sourire, Oh! quand je la revois ainsi, mon cœur se fend ! Et plus que lui malade et plus que lui martyre, L^endormait dans ses bras comme un petit enfant.

Ah ! du moins, que mo)i Ode {6 siècle misérable ! ) Les bénisse tous deux, le lutteur abattu. L'artiste magnanime et sa sœur adorable, Et garde une louange à leur mâle vertu !

Bénis soient-ils! bénis soient ceux que sacrifie V imbécile faveur du vulgaire odieux.

Et qui pensent, et dont la bouche glorifie Les poètes sacrés et la race des dieux.

Car sHls n^ont pas suivi la trace coutumière. Si les chemins battus ont ignoré leurspas. Ils laissent après eux des traces de lumière, Et leur nom est de ceux qui ne périssent pas.

Bénissons-les surtout d'être exilés au monde. Bénissons-les d'avoir vécu pauvres et nus, Austères, enfermés dans une foi profonde, Pleins d'amour pour le temps qui les a méconnus!

Car, dans V éternité qui leur garde ses fêtes, La pauvreté, les pleurs, Pinjustice, Vaffront, La haine, sont les purs rayons dont seront faites Les vivantes clartés quHls auront sur le front!

Mars 1866.

^ttV

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