Les fables de La Fontaine [microforme]
A N éminent critique a dit de La Fontaine : ‘“ La Fontaine est le lait de nos premières années, le pain de l’homme mûr, le dernier mets substantiel Si des vieillards. Nous avons bégayé ses fables tout 4 enfants. Devenus pères, en les faisant réciter à nos fils, nous nous étonnons d'y trouver de graves plaisirs pour notre âge mûr, après y avoir pris un si vif intérêt dans notre enfance ; c’est le génie familier de chaque foyer.” (1)
Rechercher le secret d’une popularité qu'aucun écrivain, même des plus grands, n’a gardée après sa mort, c’est dire les qualités du fabuliste et le mérite des fables qui ont fait sa renommée : car les autres œuvres de La Fontaine, poèmes, épîtres, comédies, contes, malgré quelques beautés de détuil, ne l’auraient jamais classé parmi les grands écrivains classiques.
‘“ Nommer la fable, c’est nommer Lu Fontaine, Le genre et l’auteur ne font qu'un.” C’est dans la fable qu'il a révélé son génie, comme Molière et Racine ont manifesté le leur au théâtre.
C’est dans ses fables qu’il faut donc l'étudier, pour savoir quel écrivain il a été et pourquoi il ne cesse de charmer, depuis des siècles, les hommes de tout âge qui comprennent et goûtent la langue française.
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Le genre même de la fable, traité par un homme de son caractère et de son esprit, devait lui assurer un très spécial succès.
(1) Nisard, Histoire de la Littérature française, 13e édit., t. III, p. 133.
De tous les genres littéraires il n’en est pas qui plaise à un plus grand nombre d’esprits. La Fontaine n’a-t-il pas dit lui-même, dans la première préface de ses fables : ‘“ Ce qu’elles nous représentent, confirme les personnes d'âge avancé dans les connaissances que l’usage leur a données et apprend aux enfants ce qu'il faut qu’ils sachent.”
M. Nisard, dans son Histoire de la littérature française, à très herreusement développé cette pensée, en ce qui touche aux enfants. ‘ Dans l’enfance, dit-il, ce n’est pas la morale de la fable qui frappe ni le rapport du précepte à l'exemple ; mais on s’y intéresse aux propriétés des animaux et à la diversité de leur caractère. Les enfants y reconnuissent les mœurs du chien qu’ils caressent, du chat dont ils abusent, de la souris dont ils ont peur ; toute la basse-cour où ils se plaisent mieux qu’à l’école. Ils y trouvent ce que leur mère leur a dit des bêtes féroces : le loup dont on menace ‘es méchants enfants, le renard: qui rôde autour du poulailler, le lion dont on leur a vanté les mœurs clémentes. Ils samusent singulièrement des petits drames dans lesquels figurent ces personnuges ; ils y prennent parti pour le faible contre le fort, pour le modeste contre le superbe. Ils en tirent ainsi une première idée de la justice. Les plus avisés, ceux devant lesquels on ne dit rien impunément, vont plus loin : ils savent saisir une première ressemblance entre les caractères des hommes et ceux des animaux. J’en sais qui ont cru voir telle de ces fables se jouer dans la maison paternelle. L'esprit de comparaison se forme insensiblement dans leurs tendres intelligences. Ils apprennent du fabuliste à reconnaître leurs impressions, à se représenter leurs souvenirs. En voyant peint si au vif ce qu’ils ont senti, ils s'exercent à sentir vivement ; ils regardent mieux et avec plus d'intérêt. (1) ”
(1) D. Nisard, Histoire de la littérature française, 13e édition, t. III, p. 134-135.
On pourrait donner une seconde raison de l'intérêt que l'enfant trouve dans les fables. Il est charmé de voir attribuer une voix, une intelligence, des gestes, des paroles humaines à ces bêtes qui l’intéressent déjà telles qu'elles s-nt, qu’il aime et dont il se sent plus près que nous par la simplicité, la naïveté et la spontanéité de son âge. Cette absence de vie intellectuelle et morale, chez ses compagnons et ses amis, le chien, le chat, le cheval, l'agneau, le lapin, toute la domesticité animale qui l’entoure et qu'il associe à ses jeux, cette lacune lui est sensible ; il souffre de ne pas recevoir de réponse aux paroles qu’il leur adresse, aux questions qu’il leur pose, de retour, parfois, aux caresses qu’il leur donne ; ils fuient souvent, quand il les approche ou les appelle, et sans lui dire pourquoi; leurs allures capricieuses et muettes le déconcertent, quand il veut les plier à ses volontés et à ses caprices, et il perd ses semonces à vouloir les corriger, les transformer.
Le fabuliste opère pour lui cette transformation et lui donne la revanche de ses déceptions; il lui montre des animaux selon son désir, pensant, réfléchissant, aimant et voulant comme lui, avec des qualités et des défauts semblables aux siens, plus développés même que les siens, qui sont encore en germe et qu’il ne saurait analyser, | dans le demi-jour de sa conscience et les défaillances de sa raison à peine éveillée.
Les personnages qui se meuvent dans les fables sont des hommes faits, dérobant leur visage sous le poil ou le plumage de maint animal familier à l’enfant et associant le jeu intéressant des sentiments et des passions humaines à l’exacte description de la physionomie et des mœurs des bêtes : fusion ingénieuse qui séduit l'enfant et le charme, en lui montrant, au-dessous et tout près de nous, dans le règne animal et même dans quelques coins du règne végétal, un monde et une société calqués sur les nôtres.
Est-ce par suite de ce même amour de la fiction et du merveilleux, toujours vivace au fond de notre âme, malgré la maturité qu’elle emprunte à l’âge et à l’expérience des réalités, que nous trouvons encore plaisir aux fables, dans l’âge mûr et jusque dans la vieillesse ?
Ce sentiment y est certainement pour quelque chose, car toujours la chimère et la fantaisie nous plaisent. Nous aimons à nous échapper par quelque ouverture, si petite soit-elle, du cercle étroit où les réalités arides ou douloureuses de l'existence nous enserrent et nous étreignent; la fable est une de ces portes, quoique la plus modeste, et il nous plaît d'en user. Mais nous trouvons aussi dans cette lecture un plaisir plus sérieux et plus réfléchi : celui de vérifier et de goûter la justesse d’une peinture fidèle des défauts, des ridicules et des travers que nous contemplons autour de nous et même en nous ; la vérité d’une maxime de bon sens ou d’expérience, que nou“ ne saurions aussi bien formuler ; tout un petit code savant de philosophie morale sur l’homme, la société, le devoir ; ou plutôt un peuit traité de morale en action, plus agréable qu'un recueil de préceptes et d’ure lecture plus aïsée qu’un sermon ou un éioge abstrait de la vertu, et nous atteignant d'autant mieux qu'il n’affecte pas l’allure de la leçon ou de la réprimande.
Voilà le mérite essentiel de la fable, le secret de son succès comme genre littéraire, de son aptitude à satisfaire les esprits les plus divers. C'est à ce point de vue que M. Nisard a pu dire avec beaucoup de justesse : ‘“ Si un certain degré de culture est nécessaire pour en goûter toutes les beautés, il suffit d’avoir l’esprit sain, pour s y plaire.”
Mais on s’y plaira d'autant plus que les beautés seront plus nombreuses, que le fabuliste y aura mis plus de talent et qu’il aura trouvé dans son génie, sa culture,
sa manière personnelle, nne plus grande puissance d’adaptatiun à uu genre auquel peu de grands écrivains se sont appliqués, et où La Fontaine seul a rencontré la supériorité.
Suns prétendre faire une étude complète de son talent et de son œuvre, ni même présenter une vue d’ensemble de ses fables, je voudrais, en ces quelques pages, indiquer les principaux éléments de cette supériorité. Ce sera, par le fait, procurer à nombre de mes lecteurs le plaisir de réveiller dans leur mémoire, peut-être infidèle, quelques-uns des récits, des personnages et des tableaux qui ont le plus vivement intéressé leur jeune âge.
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Un des grands mérites du fabuliste a été de donner à ses récits une forme dramatique. Il a voulu faire de son recueil, lui-même nous l’apprend,
Une ample comédie à cent actes divers, Et dont la scène est l’univers.
Son livre est un petit théâtre en raccourci, donnant la représentation de tous les genres de drames, depuis les plus élevés, la tragédie et la comédie, jusqu’au plus simple, le vaudeville. Les animaux en sont le plus souvent les acteurs, et il leur attribue toujours un caractère, un langage, des actions conformes à leurs mœurs et à leur physionomie. Ses devanciers ne s'étaient pas montrés aussi fidèles à cette règle d'art. ‘ Ils ne respectent pas toujours l’espèce et la forme ; ils méconnaissent le caractère ; ils prêtent à l’oiseau ce qui convient au quadrupède ; ils font faire au plus petit ce qui demanderait la force et la taille du plus grand. Leurs ressemblances avec les hommes n’y sont pas tirées de leurs mœurs. Le plus souvent même, le poète ne leur
donne aucune propriété particulière, et l’histoire naturelle n’a rien à y prendre ; ce sont des hommes du temps, sous des noms d’unimaux. ?” (1)
La Fontaine aussi met bien en scène, sous les masques velus et les habits fourrés de ses plaisants acteurs, les hommes et les femmes de son temps, observés dans Îles salons du grand monde, dans les maisons bourgeoises des villes ou dans les chaumières rustiques. Mais il se garde de leur donner la robe et l'allure d’un animal avec qui ils n’auraient aucun trait de ressemblance ; et, son personnage une fois choisi, il ne réunit pas en ‘ui des traits disparates, pas plus qu’il ne lui attribue des allures qui ne sont pus celles de son type dans la nature.
Ses personnages ont eñtore un autre mérite : c’est qu’ils sont essentiellement humains, par le fond même de leur nature et de leurs sentiments. Si le visage et le costume sont tantôt d'un Grec ou d’un Français, d’un habitant des rives du Gange ou d’un citoyen d'Athènes, d’un rat du Levant. ou d’un renard d’Angleterre, suivant le sujet de la fable, l’auteur qui le lui fournit, ou le souvenir personnel qui l’évoque en lui, les défauts et les qualités qu’il met en relief sont les défauts et les qualités de l’animal humain, sous toutes les latitudes et dans tous les temps. Ils sont d’une vérité universelle ; les lecteurs de tous les pays en peuvent faire leur profit, en appliquer la leçon à leur propre existence. Les traits individuels, la couleur locale sont là pour assurer la vérité particulière de chaque tableau, le décor convenable à chaque scène, le costume de chaque personnage. Mais ces tableaux et ces scènes sont ceux de la grande comédie humaine, dont la scène est l'univers, et vous pouvez transporter sous tous les cieux, sans les dépayser, ces portraits, si spirituellement
(1) Nisard, ouvrage cité.
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peints, du potentat orgueilleux et despotique, du courtisan souple et plat, astucieux et cruel, du charlatan verbeux et spirituel,de la péronnelle indiserète et bavarde,de l'homme d’Église, oublieux du désintéressement apostolique et qui escompte amoureusement les promesses du casuel.
Arrêtons-nous quelque peu, à la suite de M. Taine, qui a fait des fables de La Fontaine une si profonde et si charmante étude, à quelques-uns des types que le poète a le plus heureusement décrits, dans ses spirituelles et légères comédies de vingt à cinquante vers.
Prenons, par exemple, le potentat, le souverain toutpuissant et arbitraire, qui prétend bien que l'État commence et finit à lui et que tout ce qui n’est pas État ne vit que pour lui et par lui.
Un personnage aussi auguste ne saurait être représenté que par le roi des animaux, “ sa majesté lionne,” ou pur l’aigle, “ reine des airs.”
L'un et l’autre sont graves et majestueux par nature, comme lui-même est grave et majestueux par état. Car sil lui arrive parfois de rire, c’est par exception, et le fait mérite qu’on le note et qu’on l’excuse ; ainsi, du moins, l’entend notre auteur :
Qu'un pape rie, en bonne foi Je ne l’ose assurer ; mais je tiendrais un roi Bien malheureux, s’il n’osait rire.
Mais il ne rit pas tous les jours, comme il ne sourit pas à tout venant.
Ce n’est pas le roi primitif des cités et des petits états antiques, père de son peuple, d’un ubord familier et facile. C’est le monarque de Versailles, dominant de très haut, du sommet d’une cour hiérarchisée à l'infini et presque age- | nouillée devant lui, la nation lointaine qui l’entrevoit de
très bas dans sa gloire de roi-soleil.
Louis XIV, du moins, était toujours d’une politesse exquise, très souvent aimable dans son toujours très grand air : c'était pour lui devoir de roi. Celui des fables, au contraire, est superbe avant tout et le plus souvent dédaigneux. S'il est condescendant parfois aux
petits, c’est quand il a bien dîné et que s’ennuyant, tou:
comme Jupiter, il trouve certain plaisir à 1e «x babil.
Mais qu’ils aient garde, même en ces moments de bonne grâce et de bonne humeur, de lui faire maladroitement leur cour, de lui offrir de malencontreux services, car il leur fera sentir son mépris et sa colère ; il leur dira comme à la pie :
Ne quittez point votre séjour, Caquet-bon-bec, ma mie ; adieu ; je n’ai que faire
D'une babillarde à ma cour :
C’est un fort méchant caractère.
S'il appelle ses sujets autour de lui, c’est avant tout pour ‘étaler ” devant eux “ sa puissance.” Il tient cour plérière, pour connaître lu multitude et la variété de son peuple, et le festia dont il les régale d’abord, suivi des “ tours de Fagotin,”” ne lui est qu'un prétexte à faire montre de sa magnificence.
Au cours de la fête, sa griffe de prince envoie prestement chez Pluton et l’ours maladroit qui bouche sa narine à l’odeur de ce charnier et le singe flagorneur qui loue avec excès la colère du maître.
Avec l’orgueil, il a l’ambition et le mépris du droit des faibles.
Il ne souffre pas qu'on réclame sa juste part de profit dans l’œuvre commune ; et du gibier abattu il s’arroge les quatre portions, la première, parce qu’il s'appelle lion, la seconde, par droit du plus fort, la troisième comme au plus vaillant, et quant à celle qui
reste,
Si quelqu'un de vous touche à la quatrième, Je l’étranglerai tout d’abord.
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A ce point de vue, il ne vaut guère mieux que le loup, bête roturière, bandit de bas étage, qui emporte l’innocent agneau et le mange “ sans autre forme de procès.” Chez l’un comme chez l’autre, c'est la force érigeant en droit ses convoitises et ses violences.
La préoccupation, la recherche de son moi domine tout autre sentiment ; et même lorsqu'il fait mine de songer au bien public, c’est encore et surtout au sien qu’il songe. Témoin cet hypocrite examen de conscience, qu’il fait en présence des animaux assemblés en conseil pour aviser au moyen d’apaiser la colère du ciel par le sacrifice du plus coupable d’entre eux :
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons,
J'ai dévoré force moutons.
Que m’avaient-ils fait ? Nulle offense.
Même il m'est arrivé quelquefois de manger
Le berger.
Je me dévoürai donc, s’il le faut. Mais je pense Qu'il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi ; Car on doit souhaiter, selon toute justice,
Que le plus.coupable périsse.
Vous savez le résultat de cette confession.
Le plus coupable, aux yeux de cette cour de flatteurs, ne fut pas le mangeur de moutons, le mangeur de bergers, mais le pauvre baudet qui avait tondu “ d’un pré la largeur de sa langue.” Le faux pénitent ne cherchait pas autre chose.
Ce roi, du reste, sait régner ; ila les talents de son rôle, sil en a les vices. Il observe soigneusement toutes les formalités d’une bonne administration, “ tient ses conseils de guerre,” “envoie ses prévôts,” expédie “ de circulaires écritures avec son sceau,” où des passeports contenant “promesse très bien écrite,” foi de lion,” pour les députés du peuple et leurs vassaux.
Malgré son orgueil et son égoïsme, qui le rendent tour à tour ou même à la fois ambitieux, méprisant, hypocrite
et cruel, il ne manque à l’occasion ni de clémence ni de grandeur.
Il épargne noblement le rat qui se jette étourdiment entre ses pattes, montrant en cela “ce qu'il est ; ” et vieux, affaibli par l’âge, livré à ses sujets ‘“ devenus forts par sa faiblesse,” il demeure digne et calme sous leurs outrages, attendant son destin sans proférer une plainte, sans laisser échapper un murmure, et n’exhalant qu’un gémissement sous l’opprobre du coup de pied de l’âne.
Ainsi meurent les lions, au sentiment du poète, dans leur majestueuse douleur. Ainsi doivent mourir Îles rois. Si le malicieux bonhomme qui a raillé discrètement decà et delà à travers ses rimes, mais toujours avec une verve bénigne, les excès du pouvoir absolu, avait pu contempler, vingt ans après sa propre mort, la fin du grand roi qui avait ébloui l’Europe de sa gloire, tout en la liguant contre lui par ses prétentions ambitieuses, il se serait incliné avec respect devant la majesté sereine et triste de ses derniers moments.
Du maître passons au valet, c’est-à-dire du roi au courtisan ; car il n’est valet d'âme plus basse et plus fourbe. Et La Fontaine, fort au courant des mœurs de cour, non par lui-même, car la liberté de son esprit et de ses mœurs, peu agréable à Louis XIV, l’en tint toujours éloigné, mais par les conversations de ses amis, La Fontaine a peint avec beaucoup de finesse les défauts et les vices du courtisan. Il attribue parfois ce personnage au loup, au singe, au cerf ou à quelque autre ; maïs c’est au renard qu’en revient presque toujours l’honneur, et à bon droit, car il a tous les talents et tous les vices de l’état.
Infiniment adroit d’abord, astucieux jusqu’au mensonge, il louvoie à merveille au milieu des écueils du métier. Il sait se tirer habilement d’un piège que lui a dressé un bon camarade pour le faire tomber en disgrâce, et même retourner contre lui son embüûche.
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Un jour par exemple il apprend que le loup vient de lui faire un mauvais parti auprès du prince, interprétant malicieusement son absence de la cour, alors que tous les animaux ont été invités à venir proposer un remède au mal dont souffre Sa Majesté. Mandé par elle en hâte, il s’approche humblement, et d’un ton doux et insinuant présente ainsi sa justification :
Je crains, Sire, dit-il, qu’un rapport peu sincère Ne m’ait à mépris imputé, D’avoir différé cet hommage :
Mais j'étais en pèlerinage
Et m'’acquittais d’un vœu fait pour votre santé.
Et voyez comme le ciel est propice aux âmes pieuses ! En route, il a justement trouvé, auprès de ‘“ gens experts et savants” qu'il a consultés sur la maladie royale, le remède qui convient à Sa Majesté : c’est, ni plus ni moins,...la peau de son rival. Mais il suggère la chose du ton de l’homme de l’art qui recommande un spécifique, en tout désintéressement et pour le plus grand bien de son patient :
Vous ne manquez que de chaleur,
dit-il au royal malade,
Le long âge en vous l’a détruite :
D’un loup écorché vif appliquez-vous la peau Toute chaude et toute fumante :
Le secret, sans doute, en est beau Pour la nature défaillante.
Et il termine par un trait aigu qu’il décoche à son adversaire, savourant sa vengeance dans ce sarcasme insinuant :
Messire loup vous servira, S'il vous plaît, de robe äe chambre.
Il a du reste la raillerie naturelle et facile, comme les malins égoïstes qui vivent de la naïveté d'autrui, et il ne se gêne pas de se moquer des sots qui se sont mis dans l'embarras pour le tirer d’un mauvais pas. Tel, l’adieu
moqueur qu'il jette au pauvre bouc à qui il a demandé le secours de ses pattes et de ses cornes, pour sortir du puits où tous deux étaient si inconsidérément descendus boire sans songer à la sortie :
Si le ciel t'eût donné par excellence Autant de jugement que de barbe au menton,
Tu n'aurais pas à la légère
Descendu dans ce puits.
Il a donc de l’esprit, beaucoup d’esprit, et l’on ne peut s'empêcher d'admirer ses réparties et ses tours ; mais il ne s’en sert jamais que pour railler, tromper ou nuire ; car il n'a ni cœur, ni bonté, ni respect, ni honnêteté. Si, il respecte son prince, maïs parce qu’il le craint ; et son respect ne se traduit que par la flatterie la plus adroite et la plus audacieuse ; les crimes et les abus du pouvoir n'ont pas de meilleur avocat ; et ce n’est pas lui qui favorisera jamais chez le prince la velléité passagère de reconnaître ses torts et d’amender sa vie. À sa confession la plus entière il oppose la plus spécieuse justification. Le royal mangeur à dévoré, englouti mainte brebis et même plus d’un berger. Peuh que tout cela !
Sire.…., vous êtes trop bon roi ; Vos scrupules font voir trop de délicatesse. . Eh bien! manger moutons, canaille, sotte espèce, Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fites, Seigneur,
En les croquant, beaucoup d'honneur.
Et quant au berger, l’on peut dire
Qu'il était digne de tous maux,
Étant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire.
Jamais juriste épris des droits et des prérogatives royales n’a poussé plus loin la complaisance pour l’omnipotence du souverain, et ce renard ‘ ‘it bien de la famille des avocats de cour dont parlait le grand Frédéric à son neveu : “Quand vous voudrez, lui disait-il, revendiquer une province, faites provision de troupes. Vos oraieurs prouveront surabondamment vos droits.”
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Son talent d'avocat, du reste, lui sert autant pour assurer ses propres intérêts que pour flatter les convoitises du prince. Il nous en donne un délicieux échantillon dans Île discours qu’il adresse à “ compère loup,” pour l’attirer dans un puits où il est lui-même descendu, dans l'espoir d'y ‘goûter certain fromage, qui n'était autre que l'image de la lune réfléchie dans l’eau noire. Entendez ces considérations qu’il lui fait valoir, plus alléchantes cent fois que la vaine apparence qui l'a trompé lui-même ; voyez comme il tire parti de toutes les circonstances, comme il explique à son profit tout ce qui peut mettre l’autre en
défiance :
‘.Camarade,
Je veux vous régaler. Voyez-vous cet objet ?
C’est un fromage exquis ; le dieu Faune l'a fait, La vache Jo donna le lait ;
Jupiter, s’il était malade, Reprendrait l'appétit en tâtant d'un tel mets. J'en ai mangé cette échancrure,
Le reste vous sera suffisante pâture.
Descendez dans un seau que J'ai là mis exprès.
En faut-il plus pour convaincre un affamé ? Le loup descendit ; il y est peut-être encore.
Fécond en expédients, en tours inépuisable, presque toujours heureux, grâce à son adresse et à son audace, il ne se trouble pas dans son insuccès et sait dérober ses défaites sous un air galant et dégagé.
Un vieux coq, qu’il a voulu attirer dans ses pattes, mais aussi rusé que lui, le paie de sa monnaie ; du haut de la branche où il le nargue, il lui annonce l'approche de deux lévriers, porteurs sans doute de l’heureuse nouvelle de la paix générale, qu'il vient lui-même de lui annoncer et qu'il voudrait sceller par une accolade : * Attendez un peu, lui dit-il, nous allons nousembrasser tous ensemble.” Mais non, il est trop pressé, il faut qu’il coure vite au terme de sa route ; “ sa traite est longue à faire.”
Adieu.…, dit-il,
Nous nous réjouirons du succès de l'affaire Une autre fois.
Et son superbe dédain pour ces raisins qu'il trouve “trop verts ” et ‘bons pour des goujats,” parce qu'ils sont hors de sa portée! Personne n’en a oublié la formule ;
’ A elle est devenue proverbe ; et nous l’avons tous peut-être appliquée, un jour ou l’autre, à d’autres renards qui n'étaient pas aussi renards que celui-là.
Voilà deux caractères et deux personnages des fables, que j'ai choisis de préférence entre vingt autres, parce qu'ils reviennent plus souvent et qu’ils sont plus complètement et plus parfaitement traités. Dans ceux-ci comme dans les autres, la ressemblance du portrait avec son modèle est achevée ; le personnage reste partout et toujours fidèle à lui-même ; ses traits génériques sont ceux du groupe humain ou animal auquel il appartient. Ce sont des traits typiques, qui n’excluent pas d’ailleurs les traits individuels qu'exige la vérité particulière de chaque scène, de chaque tableau. Par leurs personnuages, les fables sont donc vraiment dramatiques.
Les fables ont encore un autre grand mérite : elles révèlent une observation juste et fine de la nature,un sentiment exquis de ses beautés, une compréhension sympathique de tous ses mouvements et de tous ses aspects. On reconnaît, en les lisant, l’homme qui a fait de longues promenades et des rêveries sans fin à travers le monde des animaux et des plantes. Les bois, avec leurs hautes voûtes feuillues, leurs buissons épais, leurs racines moussues où l’on s’assied pour lire et pour rêver ; les plaines ondulant sous la moisson, à travers laquelle sautille l’alouette et où les petits oiseaux viennent pivurer les épis en bravant la faucille du moissonneur ; le ruisseau où grouillent, dans l’eau transparente et rapide, les tanches que dédaigne le héron qui se promène sur
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ses bords ; la basse-cour, bruyante de gloussements et de caquets ; l’étable et l'écurie qui fument, bêlent et mugissent : il a tout traversé, tout observé, tout noté; il y a pris mille images pittoresques et vivantes qui peuplent sa mémoire et viennent à son appel colorer et animer ses récits. Dans ses petits tableaux vifs, où il a peint des scènes champêtres, on reconnaît l'observateur attentif et l’ami de la nature.
Voyez, par exemple, ce serpent qu'un villageois vient de ramasser sur la neige,
Transi, gelé, perelus, immobile, rendu, N'ayant pas à vivre un quart d'heure.
A peine ranimé par lu chaleur de l’âtre, 11 lève un peu la tête, et puis siflle aussitôt, Puis fait un long repli, puis tâche à faire un saut, puis, un instant après, devenu “ trois serpents ” sous les deux coups de cognée qui le tranchent,
Un tronçon, la queue et la tête,
& gautillant, ” “ cherchant à se réunir.”
Voilà en quelques lignes, en quelques mots, une description complète, courte et vive, où l’on sent et la chose vue et l'intérêt de l'observateur qui a saisi et noté les moindres mouvements du reptile.
Ailleurs, c’est la description, si lestement enlevée, d'un âne prenant ses ébats dans ‘un pré plein d'herbe et fleurissant ”, où son maître l’a lâché :
.… Le grison se rue Au travers de l’herbe menue, Se vautrant, grattant et frottant, Gambadant, chantant et broutant, Et faisant mainte place nette.
Non seulement on croit le voir, dans ses gambades extravagantes de bête libre et heureuse, mais on sent presque son plaisir tout physique, tout animal, qui éclate dans la consonance répétée et prolongée de ces participes accumulés.
Beaucoup de ces portraits de bêtes sont charmants de
vérité. Souvent, un ou deux traits en font tous les frais :
‘ la dame du logis avec son long museau, ” la belette ; “ le
héron au long bec emmanché d’un long cou :”’le mulet
“ marchant d’un pas relevé, en faisant sonner sa sonnette.”
D'autres fois, plus complets et se dessinant avec plus de 4 relief par l'opposition et le contraste : tels, le lièvre et la tortue, dans leur gageure et leur course ; l’un qui“ regarde d’où vient le vent,” “ broute,” ‘ se repose,” ‘s'amuse à tout autre chose que la gageure,” “ part enfin comme un trait,” multiplie ses “ élans,” pendant que l’autre part tout de suite et ‘ d’un train de sénateur,” “ s’évertue, ” ‘“ se hâte avec lenteur,” et finalement arrive la première. Tels, ce chat et ce jeune coq, décrits par le souriceau naïf et sans expérience, qui compare entre eux ces deux animaux d'aspect si différent, l’un “ doux, bénin et grafi ‘une humble contenance,” ‘“ un modeste regard, ” et “ pourtant l’œil luisant ; ” l’autre “turbulent et plein d'inquiétude,” avec une “ voix perçante et rude,” ‘“ sur la tête un morceau de chair,” et “une sorte de bras dont il s'élève en l'air comme pour prendre sa volée,” “ la queue en panache étalée.”
Remarquez que ces portraits sont mis au compte d’un jouvenceau qui ignore certains mots, parce qu'il ignore les choses qu’ils désignent ; ce ‘“ morceau de chair ” et cette “sorte de bras ” sont bien d’un tout jeune souriceau qui n’a jamais vu de bête portant aile et crête, et qui rente de sa première exploration au delà des ‘ monts ° qui bornent l’état ?” où il a vu le jour. Ces traits nous montrent avec quelle fidélité La Fontaine adapte ses discours à l’âge, au caractère et à la situation de ses personnages,
cieux,” ‘ velouté comme nous,” “longue queue
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Car il n’est pas moins soucieux de la vérité des discours que de celle des caractères et des descriptions, et c’est 1à encore une qualité essentielle du drame.
Qu'il nous révèle lui-même les sentiments et les impressions intimes de ses acteurs, où qu'il les fasse parler, la note est toujours juste, toujours celle du caractère de l'acteur et de sa situation.
Aussi vrai que celui du souriceau novice est le monologue du ‘“ petit rat de peu de cervelle ”, qui, “ soûl des lares paternels,” part un jour en découverte, loin du trou et du cercle exigu où se sont étiolés ses premiers jours.
La moindre taupinée est mont à ses yeux, et dans les premières huîtres qu'il rencontre, il
Crut voir, en les voyant, des vaisse..ux de haut bord.
Sa fatuité égale sa naïveté, et c’est de la meilleure foi du monde qu’il en vient très vite à dédaigner l'existence casanière de l’auteur de ses jours :
Certes, dit-il, mon père était un pauvre sire : Il n’osait voyager, craintif au dernier point. Pour moi, j'ai déjà vu le maritinie empire ; J'ai passé les déserts.
Ils parlent presque tous ainsi, avec la même sincérité d’accent, le même bonheur d’expression, le même sentiment de leurs besoins et de leur état.
Écoutez le petit poisson, pris à l’hameçon du pêcheur et sollicitant sa pitié :
Que ferez-vous de moi ? Je ne saurais fournir Au plus qu’une demi-bouchée.
Laissez-moi carpe devenir :
Je serai par vous repêchée ; Quelque gros partisan m’achètera bien cher :
Au lieu qu’il vous en faut chercher Peut-être encor cent de ma taille Pour faire un plat : quel plat ! croyez-moi, rien qui vaille,
C’est là de l’éloquence de carpillon,et de la meilleure ! Et celle des grenouilles donc !
nu ST due À l 4 22 LES FABLES DE LA FONTAINE |
Elles ont appris que le soleil, dont elles ont si souvent à souffrir, est sur le point de contracter mariage, et voici dans quels termes elles s’en plaignent au sort : Que ferons-nous, s’il lui vient des enfants ? ....un seul soleil à peine Se peut souffrir ; une demi-douzaine 4 Mettra la mer à sec, et tous ses habitants, Adieu, joncs et marais : notre race est détruite ;
Bientôt on la verra réduite A l’eau du Styx.
Cette couleur, ce mouvement, cette vie en parole et en action, qu' font tout le drame, sont essentiellement propres au fabuliste français.
Il ne faut pas croire que ses admirateurs, devenus injustes par le fait d’un enthousiasme aveugle, se plaisent à l’exalter au détriment de ses devanciers, Ésope, Phèdre, Bilpay, Abstémius, Rabelais et les auteurs de fabliaux du moyen âge, à qui il doit une très grande partie de son fonds. Ù Non, cette supériorité de la mise en œuvre des mêmes matériaux est bien réelle chez lui ; elle est saisissante ; et pour s’en assurer, on n’a qu'à comparer le même sujet, . traité par lui et par l’un des autres. On voit immédiatement de quel côté se trouve l’action, le mouvement, la vie. M. Taine a fait plusieurs de ces rapprochements décisifs ; je lui emprunte celui-ci. à I s’agit de la fable de la Vieille et les deux Servantes, que La Fontaine a prise à Esope. Voici comment Esope en raconte la première partie : Une femme veuve, laborieuse, ayant des servantes, avait coutume de les éveiller la nuit, au chant du coq, pour les mettre à l’ouvrage. Celles-ci, lassées le leur travail continu, résolurent d’étrangler le coq, ca: elles croyaient qu'il causait leurs maux, en éveillant la nuit leur maîtresse.” Voilà un récit bien sec et bien terne, fait uniquement pour conduire au dénouement et à la morale dont il