Matière
Une matière ci dirai
D'un fablel qiiG vous conterai...
(I, 4. — Variante : une aventure ci dirai.... ) Cf. IV, 89; V, 128; V, 130, etc.
On arrive ainsi à une détermination suffisamment nette du mot et de la chose : les fabliaux sont des contes à rire en vers ^ ; ils sont destinés à la récitation publique; jamais, ou presque jamais, au chant; ils confinent parfois soit au dit moral, mais l'intention plaisante y domine; soit à la légende sentimentale et chevaleresque, mais ils se passent toujours dans les limites du vraisemblable et excluent tout surnaturel.
On trouvera aux appendices la liste des contes que nous étudierons, en vertu de cette définition. Je propose d'adjoindre six fabliaux à la collection de MM. de Montaiglon et Raynaud, et d'en supprimer seize poèmes : les savants éditeurs seraient, j'imagine, disposés aujourd'hui à concéder la majeure partie de ces suppressions. Tel lecteur pourra ajouter cinq ou six contes, tel autre en supprimer cinq ou six autres. On le voit : le désaccord ne pourrait porter que sur un nombre infime de contes.
La liste que nous dressons comprend, au total, 147 fabliaux. C'est peu pour représenter le genre. Mais nous en avons assurément perdu un très grand nombre.
Pour se figurer l'importance de ce naufrage, qu'on se rappelle l'histoire du recueil de farces dit du British Muséum -. Dans un grenier de Berlin, vers 1840, on a retrouvé un vieux volume,
Comparez encore ce passage :
Or reviendrai a mon tretié D'une aventure qu'emprise ai, Dont la matière moût prisai Quant je oi la nouvelle oïe, Qui bien doit estre desploïe Et dite par rime et retraite.
Une fois « retraite par rime », l'aventure qui a fourni cette matière devient un fabliau.
1. Mais ils ne sont pas, comme le voudrait M. Pilz, tous les contes à rire en vers. Il faut considérer à part les contes à rire des grands recueils traduits de langues orientales, le Chastiement d'un père à son fils, le Roman des sept sages, etc., et ceux des recueils de fables de Marie de France, des Ysopets, etc.. Destinés à la lecture plutôt qu'à la récitation, distincts des fabliaux par leur origine littéraire, savante, et par d'autres caractères qui seront marqués plus loin, ces contes à rire forment un groupe qui complète celui que nous étudions, sans se confondre avec lui.
2. V. Petit de Julleville, Répertoire du théâtre comique en France au moyen âge, 1886.
relié en parchemin, imprimé en caractères gothiques. C'était un recueil factice de soixante et une farces ou moralités françaises du xvi^ siècle. Or, cinquante-sept de ces pièces ne nous sont connues que par cet unique exemplaire. Ainsi, un siècle environ après l'invention de l'imprimerie, notre répertoire comique était si peu à l'abri de la destruction que ce qui nous en reste serait diminué du quart, s'il n'avait plu à quelque amateur, à un bon Brandebourgeois peut-être, de passage à Paris vers loiS, de collectionner des farces françaises. Et les manuscrits du xiii^ siècle sont presque aussi rares que les plaquettes gothiques du xvi*^!
Une observation très simple et plus directe nous donnera une juste idée du grand nombre de fabliaux qui ont disparu. Sur nos 147 fabliaux, 92 sont anonymes; les 55 autres portent le nom de trente auteurs différents, ou environ ^ , ce qui attribue à chacun deux pièces en moyenne. On peut donc conjecturer, par analogie, que les 92 fabliaux anonymes sont l'œuvre de 4o autres poètes. Notre recueil de fabliaux représenterait donc une part de l'œuvre collective de 75 poètes environ. Remarquons que la plupart d'entre eux étaient des jongleurs de profession, qui vivaient des contes qu'ils composaient et récitaient. En supposant que chacun ait, pendant tout le cours de sa vie, composé 12 fabliaux seulement, l'œuvre des 75 trouvères comprendrait un millier de pièces : et voilà notre collection sextuplée. Or, il faudrait considérer non pas seulement 75 trouvères, mais, au moins, le double.
Il a donc péri un nombre de fabliaux difficilement appréciable, mais très grand. Un trouvère, Henri d'Andeli, nous donne un renseignement curieux : écrivant un grave dit historique, il nous fait remarquer que — ce poème n'étant pas un fabliau — il l'écrit sur du parchemin, et non sur des tablettes de cire 2. Aussi n'avons-nous conservé d'Henri d'Andeli qu'un seul fabliau, charmant d'ailleurs, et s'il nous est parvenu, c'est miracle. On n'estimait pas que ces amusettes valussent un feuillet de parchemin.
1. Il est malaisé de dire, au juste, s'ils sont 25 ou 30, car plusieurs fabliaux sont attribues à un certain Guerin ou à un certain Guillaume, et le môme nom Guerin, Guillaume est peut-être la signature de plusieurs jongleurs.