Mannhardt, 0/?. cit., p. XIH-XIV
des poèmes homériques et hésiodiques avec les obscures fictions que colportent encore les paysans, et tentèrent de reconstituer ainsi une sorte de mythologie préhistorique et aryenne, d'où seraient issus au même titre le panthéon germanique et le monde divin des Hindous, des Grecs et des Romains.
On sait par quelle brillante théorie l'école de Kuhn, de Schwartz, de MM. Max Miiller et Bréal, explique la genèse et la nature de ces mythes primitifs : comment, au temps de l'unité de la race aryenne et en une période transitoire de l'évolution de la langue que l'on appelle « l'âge mythopœique, » à la faveur d'une véritable « maladie du langage, » de simples affirmations sur les phénomènes naturels, sur le lever de l'aurore, sur le crépuscule, la nuit, l'orage, l'alternance des saisons, se seraient transformées en des affirmations sur des personnages imaginaires, mythiques : en sorte que nos ancêtres les Aryas, avant de se séparer pour former les groupes slave, germanique, grec, latin, celtique, iranien, indien, auraient développé une copieuse mythologie fondée sur une sorte de poésie de la Nature, et que les dieux et les héros seraient simplement des formes anthropomorphiques dés phénomènes naturels. ^
Les Aryas, en se séparant, auraient donc emporté avec eux, non pas leur langue seule, mais ces mythes communs. Ils vivent encore, déformés, au sein des races isolées, en lutte avec les idées supérieures — le christianisme et la science — qui, lentement, les tuent. Les contes populaires modernes en renferment encore les détritus, comme de la poussière d'astres. Ils sont comme le patois de la mythologie. On peut souvent, dans nos contes, en lavant l'uniforme badigeon des idées chrétiennes, retrouver, presque efPacée, la primitiA^e peinture païenne, et sous l'image actuelle de la Vierge Marie ou des saints, découvrir quelque vieille divinité germanique : les fées, les ogres, les mille lutins qui jouent ou se combattent dans nos contes merveilleux, sont les représentants d'anciens héros légendaires, qui, eux-mêmes, incarnaient primitivement les puissances de la Nature et leurs luttes.
Ainsi, par de graduelles altérations, les mythes primitifs se sont transformés en légendes, et les légendes en contes, a Le « premier travail à entreprendre est donc de faire remonter
a chaque conle à une légende plus ancienne, et chaque légende « à un mythe primitif ^ »
On sait comment cette méthode a été depuis trente ans appliquée de toutes parts — et souvent compromise — de Basent et de Von Hahn à M. André Lefèvre, par cette école de savants si habile à mettre les rigueurs de la philologie au service des caprices de l'imagination. On sait comment, aujourd'hui encore, M. de Gubernatis prétend démontrer, par l'examen de contes comme Gendrillon et Psyché, que (( les nouvelles populaires, en (( toutes leurs parties essentielles et en beaucoup de leurs « détails, reposent sur un fondement mythologique, et que les « contes sont, le plus souvent, des mythes disloqués, élémen- « taires, qui sont venus, comme des molécules plus légères, « s'agréger à des corps plus denses ».
Mais laissons, comme de juste, à M. Max Miiller le soin d'exposer plus complètement la théorie. Nul mieux que lui n'a su envelopper de poésie cette vision préhistorique. Il a vu de ses yeux « la nourrice qui berçait sur ses puissants genoux les (( deux ancêtres des races indiennes et germaniques » et leur disait les mythes primitifs. Il a sui^d ces mythes, dans leur long exode, jusqu'au jour où les divinités, traquées par les exorcismes chrétiens, trouvèrent asile dans les contes, et où, ne pouvant se résigner à laisser mourir les dieux d'hier, « les vieilles grand'mères au cœur tendre, ne fût-ce que pour faire tenir tout le petit monde tranquille, » répétèrent aux enfants, sous la forme de contes inoffensifs, leurs légendes, sacrées la veille encore.
« Grecs, Latins, Celtes, Germains et Slaves, dit M. Max Mûl- 1er, nous vînmes tous de l'Orient par groupes de parents et d'amis, en laissant derrière nous d'autres amis, d'autres parents, et après des milliers d'années, les langues et les traditions de ceux qui allèrent à l'Est et de ceux qui allèrent à l'Ouest pré-
1. C'est cette formule, souvent répétée, que, par une curieuse prescience des théories prochaines, Walter Scott exprimait déjà dans un passage de la Dame du lac, cité par M, A. Lang [Mytli, Custom and Religion, II, 290) : « On pourrait écrire un livre d'un grand intérêt sur l'origine des fictions populaires et la transmission des contes d'âge en âge et de pays en pays. Le mythe d'une époque nous apparaîtrait comme se transfigurant en la légende de la période suivante, et la légende à son tour comme se transformant jusqu'à produire les contes de nourrices des âges plus récents. )>
sentent encore de telles ressemblances que l'on a pu établir, comme un fait qui n'est plus à discuter, que les uns et les autres descendent d'un tronc commun. Mais nous allons maintenant plus loin : non seulement nous trouvons les mêmes mots et les mômes terminaisons en sanscrit et en gothique ; non seulement nous trouvons dans le sanscrit, le latin et l'allemand, les mêmes noms donnés à Zeus et à beaucoup d'autres divinités; non seulement le terme abstrait qui représente l'idée de Dieu est le même dans l'Inde, la Grèce et l'Italie ; mais ces contes mêmes, ces Màhrchen que les nourrices racontent encore presque dans les mêmes termes, sous les chênes de la forêt de Thuringe et sous le toit des paysans norwégiens, et que des bandes d'enfants écoutent à l'ombre des grands figuiers de l'Inde, eux aussi, ces contes faisaient partie de l'héritage commun de la race indoeuropéenne, et l'origine nous fait remonter jusqu'à ce même âge lointain où aucun Grec n'avait encore mis le pied sur la terre d'Europe, où aucun Hindou ne s'était baigné dans les eaux sacrées du Gange. Cela semble étrange, sans aucun doute, et a besoin d'être entouré de quelques réserves. Nous ne voulons pas dire que les ancêtres des diverses races indo-européennes aient entendu raconter l'histoire de Blanche comme la Neige et de Bouffe comme la Bose, sous la forme même où nous la trouvons aujourd'hui, que ces pères de nos races la racontèrent ensuite à leurs enfants et que c'est ainsi qu'elle fut transmise jusqu'à nos jours... Il est bien certain pourtant que la mémoire d'une nation reste attachée avec une merveilleuse ténacité à ces contes populaires, et que les germes d'où ils sont sortis appartiennent à la période qui précéda la dispersion de la race aryenne; que ces mêmes peuples, qui, en émigrant vers le nord ou le sud, portèrent avec eux les noms du soleil et de l'aurore, ainsi que leur croyance aux brillantes divinités du ciel, possédaient déjà, dans leur langue même, dans leur phraséologie mythologique et proverbiale, les semences plus ou moins développées, qui devaient nécessairement donner naissance aux mêmes plantes ou à des plantes très semblables dans n'importe quel sol et sous n'importe quel ciel ^ .
... « C'est ainsi que M. Dasent a suivi l'altération graduelle
1. M. Mûller, Essais sur la myth. comp., traduction G. Perrot, p. 271-3.
par laquelle le mythe se transforme en conte, par exemple dans le cas du Chasseur sauvage, qui primitivement était Odin, le dieu germain. Il aurait pu remonter, en cherchant les origines d'Odin, jusqu'à Indra, le dieu des tempêtes dans les Védas, et au-dessous même du grand veneur de Fontainebleau, il aurait pu retrouver FHellequin de France jusque dans l'Arlequin des pantomimes... Ces innombrables histoires de princesses ou de jeunes filles merveilleusement belles, qui, après avoir été enfermées dans de sombres cachots, sont invariablement délivrées par un jeune et brillant héros, peuvent toutes être ramenées à des traditions mythologiques relati^^es au printemps affranchi des chaînes de l'hiver; au soleil qu'un pouvoir libérateur arrache aux ombres de la nuit; à l'aurore, qui, dégagée des ténèbres, revient de l'occident lointain ; aux eaux mises en liberté, et qui s'échappent de la prison des nuages ^... »
Bref, les contes populaires sont la transformation dernière et l'aboutissement d'anciens mythes solaires, stellaires, crépusculaires, nés chez nos ancêtres aryens avant leur séparation. Ils continuent à vivre dans l'intérieur de la race aryenne et ne se transmettent point de peuple à peuple, ou ne s'échangent que très rarement. La méthode j)our les étudier consiste à en chercher le noyau mythique, en appliquant les règles de la philologie comparée, à le dépouiller de sa gangue d'éléments adventices et à déterminer les transformations graduelles du mythe primitif.