‹ Les Fabrecé: romanChapitre 4 sur 6 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Sur le quai de la gare, Mme Jean-Marc Fabrecé attendait avec Liane l'arrivée du Consul, ajournée de quarante-huit heures sans motifs compréhensibles et sur télégrammes embrouillés.

La jeune fille ressemblait peu à sa sœur. Sa silhouette, mince et découpée aux ciseaux, accusait une sécheresse marquée sous un air persistant de jeunesse. L'élégance de son tailleur gris taupe faisait sensation. Elle avait quitté Paris le matin, renonçant au vernissage des Treize, à un thé d'amies au Buckingham Palace et à la générale du Vaudeville où leur plus jeune sœur, Mme Lesgor, devait l'emmener avec Mme Charnot leur mère, dont les épaules grasses et encore fermes se remarquaient à toutes les exhibitions frivoles du Tout-Paris.

A Val-Montoir, on avait souri de cet empressement, et Sophie en avait conçu quelque aigreur ; cette place lui revenait, puisque dans le coupé électrique on ne tenait que deux, plus un strapontin. Avec la limousine, on eût été au large : ce maladroit de Florent 1...

Ârmande, énervée du retard, — sait-on jamais? depuis si longtemps Jacques était sevré de distrao-

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tions, — écoutait Liane exposer, supérieure, son programme :

— Je ne m'expatrierai à aucun prix. Si ton Jacques veut me plaire, il restera au ministère ou quittera la carrière. Tiens, Lesgor le prendrait à la Banque Universelle. .

— Écoute I

— Je saisi II est temps? Mes vingt-sept ansl Des flirts tant que je veux, et pas un mari. Nos dépenses et le désordre de maman nous ruinent ; et d'ailleurs, depuis la mort de papa, il a bien fallu soutenir ce train pour vous marier avec des dots presque intactes, toi et Gisèle. M'épouser? Qui ça? Un Révannes, désintéressé parce qu'il n'a pas le sou. Gentil garçon, oui, et qui m'adore. Mais partager sa purée? Non. Le luxe m'est indispensable... Le Chinois! Le Chinois! Tu n'as que ce nom à la bouche. Ëst-il si riche, d'abord? Et ce ne serait pour moi qu'un pis-aller. Quant à la Chine, jamais 1

— Écoute-moi donc I

Ârmande comprenait cette amertume, tout en jugeant Liane déraisonnable. Oui, elle s'était dévouée à ses cadettes, mais c'est qu'aussi ni Lesgor, ni Jean- Marc, ni un autre ne l'avaient préférée ; séduisante à la vérité, mais inquiétante par son esprit acerbe ; et trop d'hivers où on ne voyait qu'elle, où on la voyait trop : elle semblait un laissé pour compte. Si un pacte tacite, fondé sur le développement supérieur de la famille, unissait les Fabrecé, une franc-maçonnerie d'intérêts strictement pratique liait Mme et MUes Charnot. Heureuses, ses soeurs voulaient que Liane le fût à son tour : son tour d'ancienneté, ne

put s'empêcher de penser Armande, rosse aussi, à ses heures :

— Jacques, bon et facile, est à la première qui le prendra. Tu n'as qu'à lever le petit doigt, et ensuite tu en feras tout ce que tu voudras.

— Avec ça que les Fabrecé sont commodes. Tu affirmais tenir ton seigneur et maître. Et il t'a troftipée, tu en conviens toi-même.

— Je n'en suis pas si sûre que cela.

Armande, piquée au vif, regretta — on les regrette toujours — ses confidences de tout à l'heure.

— Mais moi, je le sais ! affirma Liane. La petite Hycler... Adrien (c'était le banquier Lesgor) l'a entendu certifier avant-hier à son dîner des Apaches^ tu sais, où pour en être, il faut avoir volé son petit million.

— Ton cynisme est choquant, ma chère !

— Ton hypocrisie m'amuse. Tu as pris le genre de la maison où tu sers : correction et tenue, ma chère !

Armande la détesta, puis se mit à rire ; l'esprit de corps l'emportait.

— Après tout, ce que j'en fais pour Jacques... Rien ne te force...

Liane dit :

— Il faut voir.

Et ajouta, d'un ton de dérision emphatique :

— Pourquoi n'en appelles-tu pas au Père de l'inconduite du Gouverneur?

Armande eut un bon sentiment pour l'homme qui l'avait adoptée parmi les siens ; et sincère :

— Je n'ai aucun droit à faire la moindre peine à mon beau-père, qui est pour moi d'une bonté parfaite.

Un temps de réflexion :

— Et Jean-Marc ne me le pardonnerait pas.

— Très juste. Eh bien, on peut avertir autrement rillustre et respectable M. Fabrecé. Un billet anonyme?

— Liane, c'est mal I

— Pas toi, bête. Une amie... Pour ce que ça servirait, du reste : les hommes se tiennent tous entre eux.

— Non, il a le culte de la fidélité. Lui et ma bellemère forment un couple admirable.

— Raison de plus, alors I

Armande, inquiète, et pourtant sensible à la suggestion, sous le regard incisif de Liane détourna le sien. Elles s'étaient comprises une fois de plus.

Le vieux Bernard sortit du bureau du chef de gare, où il s'affairait à diverses réclamations. Un colis destiné à Mlle Sophie sous le bras, il tenait à la main un sécateur pour Antoine et un paquet de broderies réclamées par Mme Jacquemer. Rentré de la veille avec M. Pierre Fabrecé dont il était le secrétaire, il avait aussitôt repris dans la maison ses fonctions de maître- Jacques ; le meilleur des êtres, d'un dévouement à toute épreuve, et tenu par tous pour un ami, presque un parent.

— Mesdames, fit-il en épongeant sa figure glabre qui était rouge et fibrillée, avec des yeux clairs de gros chien, on me téléphone du domaine. N'attendez pas M. Jacques. Il ne viendra pas.

— Pourquoi?

— Il est arrivé.

— Comment?

— En automobile. Avec une dame.

— Quelle dame?

— Ah I je ne sais pas. On m'a coupé la communication.

— Eh bien, je le retiens ! dit Liane vexée.

— Qu'est-ce que cela signifie? jeta Armande furieuse.

Réussie, la première impression ! Elle qui y comptait tant I Lors de son dernier retour, Jacques n'avait pas vu Liane, qui voyageait en Orient avec des amis. C'est une femme nouvelle qu'il aurait aperçue là, souriante et semblant l'attendre avec le visage du bonheur. Pourquoi arrivait-il en auto, d'abord? Et avec qui? Une femme? Ah! mon Dieu! il ne s'était pas marié sans le dire, au moins? Cette surprise serait d'un goût déplorable.

Le coupé les ramenait à toute allure.

Pendant ce temps Val-Montoir était en révolution.

L'émoi causé par l'arrivée de Simone et des enfants dans la médiocre Victoria de place n'était rien à côté de la stupeur produite à l'improviste par l'apparition triomphale, annoncée à longues clameurs de sirène, de Jacques dressé dans une magnifique auto découverte et entouré d'inconnus.

Jacques, son teint jaune, ses yeux bridés, le masque asiatique que l'adaptation du milieu lui avait fait, son sourire ambigu sous sa moustache noire, son air vague et amusé de tout.

Sophie s'était jetée à son cou la première, et on avait vu Mme Fabrecé et Mme Siglet-du-Salt, se soutenant l'une l'autre, descendre précipitamment les marches, tandis que Florent, du haut de sa fenêtre, agitait][des signaux de prisonnier, et que les filles de

Jean-Marc et les enfants de Simone dansaient une danse de Caraïbes. La présence des visiteurs ne put modérer ces transports : « Le Chinois, quel bonheur ! le Chinois I »

La rumeur amena, au seuil des offices et des remises, des visages de domestiques ravis. Un coup de téléphone prévint, aux Établissements, M. Pierre Fabrecé et Jean-Marc.

Les chauffeurs, qui s'étaient démasqués, s'occupaient par contenance de l'auto, et une haute jeune femme blonde, relevant son voile, souriait patiemment de son visage angélique et radieux, encore qu'énigmatique.

Ce fut Sophie qui, poussant le coude du Consul, le rappela au protocole.

S'excusant, il fit en hâte les présentations, et, dans son ignorance des derniers événements, prononça d'un air joyeux, comme s'il pensait causer grand plaisir, le nom le plus inattendu :

— La sœur de notre Serge, Mme Belloni, dont j'ai fait la connaissance sur le bateau.

« Ses amis, le marquis Santa-Gloria, colonel Hawks, M. Pedro Morales. »

Un silence gêné suivit.

Mme Belloni? Quel extraordinaire hasard, ou quelle mission spéciale introduisait ici cette étrangère, si proche d'eux par les liens d'une union devenue précaire, à cette heure où, en raison du mal fait par son frère, la plus courtoise, la meilleure volonté ne pouvait l'accueillir qu'avec un involontaire et réfrigérant malaise?

Voilà donc cette belle-sœur singulière que l'on

n'avait jamais vue encore et que l'on ne connaissait qu'à travers sa légende de beauté et de luxe, mariée au Canada avec un agronome italien qui exploitait de vastes domaines ; et tour à tour brouillée ou remise avec Serge, qui évitait d'en parler.

Savait-elle sa conduite? Était-elle venue d'élan et sans arrière-pensée, autorisée par sa rencontre fortuite avec Jacques et la prompte familiarité du voyage? En quels termes étaient-ils déjà? Bien amicaux, semblait-il, presque trop pour la circonstance. Autant de questions, et l'embarras de les poser.

Mme Fabrecé n'avait pu se dispenser d'offrir dans le salon une courte hospitalité aux nouveaux venus ; mais Mme Belloni, percevant la curiosité intriguée, admirative ou hostile, qu'elle suscitait, selon les caractères :

— Je pensais trouver Serge ici? N'ai-je pas entendu M. Jacques nommer tout à l'heure ma belle-sœur Simone, et ne puis-je l'embrasser à mon tour?

Le timbre de sa voix était délicieux ; tous en subirent le charme, moins Simone qui, dissimulée d'abord derrière le groupe, venait de s'esquiver précipitamment : tout entretien lui eût été trop pénible. Mme Fabrecé répondit :

— Excusez ma fille, elle est souffrante.

— Ah ! fit Mme Belloni.

— N'avez-vous pas vu M. Polotzeff depuis longtemps? Êtes-vous sans nouvelles de lui?

— Je ne sais rien de mon frère depuis plusieurs mois.

Et le visage de Mme Belloni prit une dignité charmante et aristocratique. Le terrain, elle le sentait,

devenait dangereux. L'air pâle et meurtri de sa bellesœur et sa fuite n'avaient pas échappé à son observation aiguë. Oh I Oh I Serge avait dû faire des siennes ! Le mieux était d'abréger.

Aussi, malgré des instances polies : «M. Fabrecé allait venir et serait heureux de... » elle se leva, et souriant d'un sourire très particulier, exquisement virginal, avec un rien d'équivoque au pli serpentin des lèvres :

— Je ne voulais que rendre M. Jacques à l'affection des siens. Le voici à bon port. Adieu, monsieur, rappelez- vous votre promesse!

L'amabilité avec laquelle on prit congé en masqua l'empressement.

Devant Mme Bélloni et sous les yeux froids du marquis, petit vieillard jeunet aux moustaches teintes, le grand et rouge Anglais, le jeune Péruvien aux yeux de velours s'étaient élancés sur l'auto. Des saints, le convenu des sourires, et la machine puissante d'un magistral virement emporta les voyageurs.

Jacques suivait du regard le voile flottant de la jeune femme :

— N'est-ce pas qu'elle est charmante?

— Ah çàl nous expliqueras-tu?

— Comment je l'ai connue? Mais oui.

Elle avait embarqué à Aden, retour des Indes. Et le drôle est qu'il l'avait retrouvée à Lyon providentiellement, alors que, descendu du rapide pour acheter des journaux, il l'avait vu repartir sous son nez.

Exclamations et rires : c'était bien Jacques ! Il se croyait en Chine, où on ne se presse jamais !

Oui, et voilà qu'elle surgissait escortée d'amis et l'enlevait de force dans leur auto.

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— A qui l'auto?

— Au marquis de Santa-Gloria, son compagnon de voyage.

— Et son mari?

— Elle est veuve.

Sophie risqua :

— Elle ne recherche pas la solitude, en tout cas. Le Consul déclara :

— C'est une femme d'élite, d'une intelligence, d'un esprit I N'est-ce pas qu'elle est exquise?

— Très belle assurément, dit Mme Fabrecé, quoiqu'elle ait un indéfinissable air de Serge que je n'aime pas.

Isabelle dit doucement :

— Nous ne savons rien d'elle. Elle n'est pas en tout cas responsable de la conduite de son frère.

— Quoi, Serge?... demanda Jacques, comme s'il tombait de la lune.

Et soudain conscient de l'atmosphère insolite :

— Que se passe-t-il?... Vous l'avez reçue bien fraîchement?... Ai-je donc eu tort de...?

— Viens prendre ton thé, gaffeur 1 dit gentiment Olivier en lui frappant sur l'épaule.

On achevait de mettre le Chinois au courant du malheur de Simone, quand Florent, qui grillait d'impatience, fit son entrée, porté dans un fauteuil par Antoine et Gervais. Peu après Simone se glissait comme une ombre. Cyrille Jacquemer, dans un coin, écoutait croître l'animation joyeuse et grave.

Maintenant, Mme Belloni et Polotzefî écartés, c'était l'assaut d'une conversation à bâtons rompus, semée d'interjections, un discours cent fois repris et covi[yé;--:

pour en revenir aux éternels refrains : « Tu vas bien? Tu as encore jauni. C'est vrai, la mer te réussit I On ne te laissera pas repartir! Tu vas te mari^, cette fois?»

Plus importante que tout, il semblait que l'arrivée de Jacques suspendît les autres préoccupations par la joie immense qu'elle causait.

La grande famille le couvait avec des yeux de tendresse, tandis qu'il se réconfortait d'une tasse de thé, — sa mère tout près de lui, Sophie présentant le sucrier et Isabelle le citron, — quand Armande et Liane firent irruption, avec le sourire qui convenait.

Nouvelles effusions. Et un silence ému. On venait d'apercevoir dans l'encadrement de la porte, entré sans bruit et immobile à côté de Jean-Marc, jouissant de ce spectacle heureux, admirant tous les siens réunis, la grande stature de M. Fabrecé, son noble visage sous la cendre qui blanchissait ses tempes et les coins de ses moustaches.

Jacques, d'émotion, faillit laisser choir sa tasse. Son père l'étreignit, puis de ses bras vigoureux l'éloigna pour le mieux contempler, en face, de ses larges yeux à points d'or, et, le serrant de nouveau contre son cœur :

— Sois le bienvenu, mon enfant.

Le surlendemain, ses bagages perdus enfin retrouvés, — Bernard s'était donné un mal I — le Consul procéda à la distribution solennelle des cadeaux. Il rapportait toujours des merveilles, et chaque fois avec plus de munificence.

Tout un déballage : vases d'une finesse merveilleuse, albums rares, ivoires anciens destinés au Père, fourrures, robes de soie et broderies poiu» Mère-grand, Maman- Reine et ses sœurs, sans oublier Liane; à Olivier un costume de général mandchou; pour Cyrille des armes de prix, dont l'historien pacifique se plaisait, par un curieux contraste, à palper la garde damasquinée et la lame tranchante; à Florent, une pipe à opium; à Antoine, un attirail de pêche; et ceci pour Bernard et cela pour Jenny-Rose; aux enfants, ces poupées et ces jouets ; aux domestiques de menus présents ; tout y passa, sauf une robe des Mille et une Nuits, qui du coup parut la plus belle, bien qu'Armande et Simone fussent aussi bien partagées. Il la réservait pour Mme Belloni; attention qu'on n'osa blâmer, mais qui fut diversement appréciée et dont on vit Liane pâlir.

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Elle n'avait, c'était clair, aucune chance pour le moment, tant Mme Belloni absorbait la pensée de Jacques. Mille indices : demandant à chaque courrier s'il n'y^ avait pas de lettres pour lui ; une façon de jeter dans la conversation le nom de la jeune femme et de tourner court, comme partagé entre l'envie d'entendre parler d'elle (pas toujours charitablement) et la crainte de manquer de tact, à cause de Simone. Au diable Polotzeff ! Cet animal avait bien choisi son temps pour s'aliéner toute la famille !

De vrai, il était amoureux de Véra : petit nom court et doux, dont la limpidité l'enchantait. Qu'y pouvaitelle, si Serge était un vilain monsieur? Était-ce une raison pour qu'il s'interdit de la rechercher?

Séparé si longtemps des siens, Jacques ne sentait pas encore se tendre, rigide, le lien qui nouait le faisceau des Fabrecé, solidaires dans des affections ou des haines communes. Il admirait la bizarrerie du sort qui, des deux bouts du monde, avait rapproché deux êtres inconnus hier l'un à l'autre, quoique prédestinés à se connaître.

C'est tout un arriéré de désirs, de rêves, d'illusions, une réserve de tendresse, qui bouillonnaient en lui. Car, sevré dans sa résidence lointaine de toute délicatesse féminine, le prestige de Mme Belloni l'avait immédiatement conquis ; cela tenait autant à sa beauté qu'à l'occasion propice : avec sa pure chair de lait et son esprit vif d'Occidentale, elle était apparue à point, la première et conforme, s'imaginait-il, à l'idée romanesque qu'il se faisait de l'amour.

Se donnait-il un but précis? Non. Elle était veuve, et à n'en pas douter consolée, si tant est qu'elle eût

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pleuré longtemps l'honorable M. Belloni ; veuve, donc libre. Cela réservait bien des possibles.

Une jalousie obscure avait aidé à la « cristallisation » de ce violent attrait en lui révélant l'incomparable rythme plastique de Mme Belloni, aux molles inflexions de la vague, quand le pont fuyait sous leurs pieds ou quand le vent salé d'embruns plaquait sur elle sa fine chemisette et sa jupe souple. Désirable, infiniment I Les regards du vieux marquis durant la traversée n'étaient pas exclusivement paternels. Et, avec son type de Slave fantasque alangui par la fausse torpeur italienne, comme elle troublait, malgré leur feint désintéressement, le colonel Hawks et le jeunç Morales, ces amis qui l'attendaient à Marseille !

Jacques avait senti la morsure de rivalités éventuelles, et son instinct de conquête, propre à tous les mâles, s'en était fait plus âpre. Puis il y avait le mystère de Véra, riche, indépendante, et ne relevant que de son bon plaisir. Tout cela, et ce qui, malgré son emballement, se mêlait en lui de raisonnable pour le combattre, sa conception bourgeoise des actes, sa perception de fugitives dissonances dans l'attitude de la jeune femme, et le secret bizarre dont elle entendait sceller sa vie passée, éludant des questions trop nettes, tout cela l'enfiévrait de jour et de nuit comme un philtre magique : baume ou poison, il ne savait trop.

Dépitée, Liane annonça son départ ; en vain s'efforça-t-on de la retenir. Par une involontaire ironie, il s'offrit à la reconduire ; il devait se rendre au ministère. Prétexte. La vraie raison était son invincible besoin de revoir Mme Belloni. Précisément elle l'invi-

tait d'un mot à déjeuner, le priant d'en garder le secret, ayant à lui parler, en confidence, de questions pénibles et délicates.

Au sujet de Serge, évidemment?

Le parcours en train manqua de liant. Olivier les accompagnait. Jacques, sans paraître remarquer l'exécrable humeur de Liane, la déposa devant sa porte, annonçant une prochaine visite à Mme Chamot.

Et il intima au chauffeur :

— Splendid Hôtel, vivement !

Pendant ce temps Olivier se rendait chez lés dames Sarnel, avec la secrète appréhension qui lui faisait trouver à ces visites un plaisir finalement gâté par trop de médiocrité. Le désaccord des êtres qu'il voyait dans cet humble cinquième plafonné si bas, la disparate des âmes lui infligeaient toujours une sensation d'énervement assez hostile pour qu'il se promît de ne pas revenir. Et il revenait, malgré lui, fasciné par les yeux pathétiques d'intelligence d'Elisabeth Sarnel, ces yeux si grands et d'un bleu si intense, qu'ils empêchaient qu'on vît rien autre de sa figure déjà fanée, d'un blanc de lis qui meurt dans une chambre sans air.

Comment se pouvait-il que Mme Sarnel, à qui les deux cadettes, Juliette et Marthe, ressemblaient trop, Mme Sarnel geignante et autoritaire, lâche devant la vie, dure aux faibles et flagorneuse des riches, sans idées, sans morale, bornant ses principes à sauver les apparences ; Mme Sarnel avec son visage tiraillé d'envie et de dénigrement ; cette femme peut-être pas

méchante, mais pire, eût créé deux êtres exceptionnels

tels qu'André, mort pour le devoir, et Mlle Elisabeth,

vouée au même idéal?

André, dans sa courte carrière de soldat, s'était

isolé, si stoïque d'ailleurs que rien de vulgaire ne pouvait l'atteindre. Mais que Mlle Sarnel devait souffrir, dans sa supériorité, au milieu de l'incompréhension fielleuse des siens? Infirme par surcroît, boiteuse condamnée à la béquille, rivée à sa chaise et à sa petite table où elle pianotait pendant des heures la machine à écrire, à moins que sa plume ne courût sur des traductions d'anglais. C'est de ce maigre salaire — Mme Sarnel était en plus sténographe — que les deux femmes vivaient et faisaient vivre Juliette, trop malade pour les aider, et Marthe, qui suivait les cours du Conservatoire. Pauvre Mlle Sarnel I Triste milieu I Olivier s'arrêta devant le paillasson râpé. La sonnette, un ruban de tapisserie à large anneau de cuivre, sonna grêle. Il entendit un pas irrégulier et ce choc de la béquille qui, chaque fois, lui donnait un petit coup sensible. Mlle Elisabeth ouvrait; sa figure s'éclaira : — Entrez donc ! Maman est en courses, et comme elle a renvoyé la bonne...

Oui, le drame misérable et quotidien : la miteuse servante à vingt-cinq francs, accablée de reproches et malmenée, de qui Mme Sarnel exigeait d'excellentes manières, une cuisine parfaite, des lessives copieuses, et qu'elle congédiait outrageusement vingt-quatre heures après, quand l'autre ne lui jetait pas son tablier à la tête.

Olivier suivait la jeune fille — hélas I était-elle encore jeune à trente-deux ans? — dans une minus-

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cule pièce qui ressemblait à une volière, toute emplie des battements d'ailes de canaris et de petites perruches vertes : la seule distraction d'Elisabeth. Elle soignait ces bestioles comme ceux qui n'ont rien de mieux à aimer, et trouvait à leurs chants esclaves une consolation qu'elle se reprochait parfois, tout en se disant que du moins elles ne souffraient ni du froid ni de la faim.

— Comment cela va-t-il aujourd'hui? demanda Olivier.

Il s'était établi entre eux, à travers leurs lettres, une confiance qui allait au plus intime, au plus profond de la conscience, aux questions qui leur paraissaient d'intérêt vital.

Elle baissa la voix :

— Pas aussi bien que je voudrais ; il y a des heures lourdes.

Il comprenait : qu'on la persécutât pour ses goûts élevés, ses lectures la nuit de livres « ennuyeux », ses silences « de grande dame » en réponse aux papotages et aux cancans; tout ce qui la faisait accuser de « dédaigner » les autres, et qu'on méconnût sa sensibilité vive et son dévouement inlassable, elle se résignait au supplice des coups d'épingle, leur imposait quand même à tous une sorte de respect. Mais pouvait-elle s'habituer à ce qui la faisait surtout souffrir, et qu'il savait, la méchanceté de Juliette, les allures inquiétantes de Marthe, et sa « vocation » sans talent pour le théâtre, c'est-à-dire tôt ou tard la prostitution : sans parler du souci cuisant de la famille, Alexandre, un neveu de Mme Sarnel, recueilli par ostentation familiale autant que par pitié, garnement de dix-neuf ans qui

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tournait mal et avait déjà commis de fâcheuses indélicatesses chez son patron, un commerçant du Temple.

Et le pire, — dont Mlle Elisabeth ne parlait jamais et qui coûtait horriblement à sa pudeur filiale, — le recours qu'aux heures trop difficiles, sa mère faisait à un vieil ami surnommé « le Parrain ». Elle avait deviné son rôle dans le ménage autrefois ; et ses chiches libéralités attestaient comme la survivance abolie de quelque chose de honteux.

Olivier n'ignorait rien, par les jacasseries de Marthe et les doléances de Mme Sarnel, du passé du ménage, jadis à l'aise. Mais dix ans auparavant M. Sarnel, industriel, s'était suicidé devant la ruine, et sa femme ne s'était jamais consolée de n'avoir plus voiture et appartement cher. C'étaient de constantes ritournelles : « L'année où nous avions deux fauteuils à rOpéra-Comique », ou : « Tu te rappelles, Juliette, comme elle était jolie, notre maison de campagne à Viroflay? »

— Je vous ai apporté le livre que vous désiriez, dit Olivier.

Il tendit les Essais d' Emerson. Vraiment, Mlle Elisabeth devenait belle quand ses yeux souriaient, ses yeux qui étaient tout son visage et presque tout son être.

Une voix aigre et suffoquée s'éleva de la chambre voisine :

— Quiestlà, Beth?

Il détestait ce diminutif, qui avait l'air d'une injure. L'infirme se souleva :

— Venez dire bonjour à Juliette.

Sans cela, elle ne les eût pas laissés tranquilles.

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Juliette, assise dans un fauteuil rembourré d'oreillers, les reçut avec un sourire de triomphe méchant. Blême, de gros yeux de poisson râlant sur le sable, les narines bleuies, les lèvres violacées ainsi que l'extrémité des ongles, elle étouffait sans répit, d'un mal cardiaque mortel, dû à une malformation congénitale. Exaspérée de souffrir, elle montrait l'égoïsme féroce des incurables.

— Ah I je pensais bien que c'était vous... fit-elle entre deux suffocations. N'empêchez pas surtout... Beth de me faire mon cha...peau... pour dimanche.

Oui, Elisabeth chiffonnait aussi, de ses doigts de fée, les chapeaux de la famille ; et il avait vu en entrant celui de Juliette déjà prêt, avec de grandes plumes et une cocarde de dentelle dorée, le chapeau d'apparat qu'elle exigeait pour parer son masque d'agonisante, dans le fiacre qui les conduirait au Bois.

Elle reprit :

— Pourquoi ne venez- vous pas lire près de moi?... J'aime tant la lecture.

Ohvier jeta un regard involontaire sur la liasse de feuilletons crasseux qui reposait sur ses genoux : d'abracadabrantes histoires d'enfants volés, de policiers et de crimes, les seules qu'elle goûtât.

— Ah ! oui, je sais bien... vous me méprisez I

Et le rythme de sa respiration s'accéléra ; elle devint cyanosée, ses mains battirent, sa bouche aspira convulsivement l'air, sans qu'on pût savoir la part de simulation qui se mêlait, pour les effrayer, à sa trop réelle souffrance. Sa sœur lui fit respirer de l'éther.

Déjà Olivier ouvrait le livre d'Émerson et se mettait à lire. Juliette les toisait avec rancune. Pourquoi

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parlaient-ils cette langue incompréhensible? Quels poseurs ! Peu à peu l'éther, la voix monotone l'assoupissaient. Si Olivier eût levé les yeux de sa page, combien le regard de Mlle Sarnel l'eût récompensé, plein d'ivresse, plein de tendresse, un regard dont elle ne soupçonnait pas elle-même la portée et que cependant elle abaissa lorsqu'il acheva le chapitre.

Juliette somnolait d'un souffle d'angoisse, comme si elle haletait sous une meule. La pitié, tout à l'heure chassée du cœur d'Olivier, le ressaisit : ah ! triste existence mal faite 1 Pourquoi vivre quand on est si cruellement condamné, à charge aux autres et à soi-même? Et elle voulait vivre, vivre, vivre, cette damnée I

Comment cela se fît-il? Sa main se trouva dans celle d'Elisabeth comme pour une étreinte de fiancés :

— Mon amie...

Et rappelant un mot de la vieillesse de Goethe, un mot courageux qu'elle aimait :

— Il faut se dire : « Par delà les tombes, en avant I » Elle lui répondit de son admirable regard, chavirant

de joie : oui, par delà les illusions flétries, les chagrins de toutes sortes, les bassesses de la condition humaine, la maladie, la mort même en perpétuel suspens, en avant, sur le calvaire de la bonté et du sacrifice I

Ils causaient, rapprochés par leur émotion noble. Et, comme toujours, c'était l'absent, le disparu, qui les unissait dans son souvenir. Le décor humble s'évanouissait; pas d'autres bruits que les légers froissements d'ailes, les menus cris des oiseaux en cage. Sur l'amour de sa sœur et de son ami, ce lien mystique et presque sans corps, André Sarnel, souriant, veillait.

Tout à coup un ricanement aigu :

— Ah I très bien I très bien I

Juliette avait rouvert les yeux et les scrutait avec une rage indicible, insultante, pleine de reproches louches. ÉUsabeth rougit jusqu'à la racine des cheveux en s'apercevant que leurs mains ne s'étaient pas disjointes. Sans s'émouvoir, ils regardèrent la malade avec une sérénité trop pure pour qu'elle pût la comprendre.

Des voix dans l'antichambre. Le charme fut rompu ! Mme Sarnel, ex- jolie femme toute craquelée de rides fines comme des cheveux, mais habillée avec coquetterie, s'illumina :

— Comme c'est aimable I Vous allez nous faire le plaisir de goûter avec nous 1 Si I Si I Marthe beurrera vos toasts! Justement, je rapporte d'exquises crevettes I Ah I non, ça, c'est des rubans des galeries La Fayette. Marthe I Viens vite I M. Ohvier est ici I Le Parrain t'embrasse, Beth! Je l'ai vu tout à l'heure.

Marthe, qui venait de refaire son visage, un peu de noir, de carmin et de poudre, entra de profil, comme l'ingénue à l'entrée du deux; cabotine déjà, la voix factice et roulant les r.

— Oh ! que je suis heurreuse de vous voirr I

Elle jouait la gamine avec ses nattes de pensionnaire, et, les yeux en coulisse, de son air d'innocence matoise, essayait d'aguicher le jeune homme.

— Votre pauvre bras? Vous souffrez moins?

Juliette, de son mauvais sourire, bafoua le rêve de

leur mère : exploiter les visites du lieutenant au profit de Marthe. L'Afrique, avec un bon mariage, vaudrait

mieux que les décors de toile peinte et la promiscuité des planches. Mais voilà, rien à faire, maman I

Olivier s'excusa : sa place n'était plus ici. Il voulait garder intact le souvenir de la douce intimité. On ne put le retenir.

Au Splendid, Jacques entrait dans un de ces caravansérails monstres où la vie semble réglée par des lois mécaniques : ascenseurs-éclair, valets automates, halls immenses, musiques invisibles, murs vibrants d'eau, de vapeur et de fils électriques.

Un petit salon anonyme, éclatant d'or et de soieries jaunes, où Mme Palmé, la dame de compagnie, le reçut. D'une laideur spirituelle, d'énormes yeux doux, une bouche cousue de secrets, elle se tassait, noire et courte, large du bas comme un crapaud. Sa présence indispensable faisait à la beauté de Véra Bel- Ion i un repoussoir superflu, et inquiétait comme une tare.

Jacques, une fois de plus, domina sa répulsion. Trop fine pour ne pas s'en rendre compte, elle lui souriait avec bienveillance, car elle l'honorait d'une sympathie flatteuse. Il ne put s'empêcher de penser à une proxénète de marque qui reçoit le client. L'apparition de Mme Belloni, en robe liberty rose ourlée de cygne, dissipa ce bref cauchemar :

— La pauvre Juana est à peine remise du voyage, dit-elle.

LES FABRECÉ id3

La traversée l'avait tellement éprouvée qu'on avait dû la laisser se reposer à Marseille.

— Nous serons seuls, reprenait Mme Belloni; le marquis, qui est descendu aux Réservoirs, est parti hier en voyage. Son secrétaire vient de me téléphoner de ses nouvelles.

Le fait que M. de Santa-GIoria eût élu Versailles, et non Paris, impressionna favorablement Jacques, qui crut devoir demander des nouvelles des deux autres.

— Je crois le colonel Hawks à Londres, et le petit Pedro est grippé.

Une bénédiction que ces absences : celle du marquis surtout, dont le rôle incertain tenait du protecteur et du soupirant; mais pourquoi pas, simplement, le vieil ami qu'elle affirmait? Et Jacques avec bonheur admirait la splendeur rayonnante de la jeune femme, ce visage si parfait, qu'il permettait mal un examen minutieux. Par instants pourtant, l'insécurité le tenait. Habitué à des formes sociales classées, la situation mal définie de Mme Belloni le déroutait. Jusqu'à ce veuvage sur lequel planait l'incertitude, sinon d'avoir appris par de vagues allusions qu'elle fut, du vivant de son mari, incomprise et malheureuse. Mais son charme prestigieux le rameriait vite aux interprétations les plus crédules et les plus optimistes.

Elle s'informait aimablement des siens, tous ces Fabrecé qu'elle connaissait un peu à travers Serge et beaucoup plus par lui, grâce à ses longs épanchements, sur le Colombo; ces Fabrecé qui lui avaient — elle le dit sans rancune — fait payer un peu l'inopportunité de sa visite.

— ^1 faut vous dire que, depuis deux jours, je

HÂ LES FABKECÉ

m'explique bien des choses, je vous dirai pourquoi. Déjeunons d'abord. Avez- vous faim?

L'estomac anémié de Jacques trouvait aux mets une saveur oubliée. La « bonne Juana » reparut, et un jeu de tables dressées et de valets silencieux fit circirculer un service délicat que Mme Palmé surveillait, de ses yeux caressants de monstre. On buvait un Champagne sec et frappé, alternant avec un romanée chaleureux.

Jacques sentait son cœur battre plus vite, des ondes de bien-être parcouraient son corps. Il s'anima, gai, séduisant, avec ce naturel de grand enfant qui lui gagnait les coeurs. Mme Palmé riait et lui donnait la réplique, tandis que Véra Belloni — c'est vrai, qu'elle ressemblait à Serge de façon bizarre — tombait en de fugitives rêveries, le menton appuyé sur sa main, la large manche de sa robe retombant jusqu'au coude et dégageant la blancheur du bras veiné de bleu. Jamais Jacques n'avait vu chair plus délicate et plus suave. Ce bras et le cou échancré, et la nuque ambrée sous les petits frisons d'or, le fascinaient.

Au café, à peine s'aperçut-il que sa difforme alliée, furtivement, s'échpsait : la Bête disparue, la Belle seule demeurait.

— Voulez-vous sonner, mon ami, pour qu'on ôte cela?

De nouveau ils étaient seuls.

— Une cigarette?

Elle lui tendait la boite, mais il la lui retirait doucement des mains et, sur ses paumes de nacre et ses doigts aux ongles sertis de corail rose, il déposait, à petits coups, des baisers de fièvre, qu'elle acceptait

LES FABHECÉ 145

d'un air distrait de princesse voluptueusement attendrie. Fut-ce le Champagne, fut-ce le romanée qui lui donna cette audace, ou la candeur impétueuse d'un cœur vierge qui, se gardant mal des soupçons, se livrait entier?

— Je vous aime, murmura-t-il, je vous aime; ne l'avez- vous pas deviné? Je tremble de vous déplaire, et cependant je sais que vous ne pouvez ignorer ce que j'éprouve. Mon trouble, mes regards, mes silences inquiets, tout vous l'a dit, n'est-ce pas?

Elle souriait :

— Vraiment, si vite?

— Si vite, oui. Je ne vous connais que depuis quelques jours, mais on ne se trompe pas là-dessus I Véra, je vous aime : et il faut bien que cela soit, puisque, dans le chagrin des miens, je ne puis m' empêcher d'oublier les torts de votre frère ; je m^anque à mes devoirs de famille pour ne songer qu'à vous. Véra, comment en douteriez- vous si je vous dis que je serai ce que vous voudrez que je sois, votre ami préféré ou, si vous consentez, votre mari I

Elle réprimait un sursaut :

— M'épouser, vous?

— Certainement, moi.

Elle regardait avec une rapide douceur, nuancée de pitié, l'homme assez enthousiaste, assez jeune, pour lui offrir ainsi, d'un élan sincère, son nom, celui des siens, l'engagement irrévocable d'une destinée.

— Mais vous ne me connaissez pas, mon pauvre Jacques.

— Je vous aime.

— Vous ne savez rien de moi, de mon caractère.

— Je vous aime.

Il s'était presque agenouillé, brûlant de désir et soulevé d'une émotion plus forte que ses doutes, ses scrupules, l'avertissement de sa prudence ; car, que ce fût là une folie, il n'en doutait pas une minute, mais jugeait chevaleresque de jouer son sort sur im coup de dés.

Tout le poussait à ce vertige : la sève chaude du printemps, l'enivrement qui lui tournait la tête auprès de cette femme dont l'emprise foudroyante, après les années d'exil, incarnait le triomphe de la race d'élection à laquelle il tenait par l'hérédité, de toutes ses fibres, cette race blanche supérieure, dont le mirage l'avait si souvent poursuivi dans ses insomnies sohtaires d'Asie.

De ses doigts fleuris de bagues — le délicieux frôlement I — elle caressa les tempes du Consul.

— Vous regretterez demain ces paroles 1

— Non.

— Vous les regretterez. Peut-être les regrettezvous déjà?

— Non, non I

— Je lis plus clair en vous que vous-même ; vous me désirez plus que vous ne m'aimez. Oh 1 vous êtes de bonne foi. Mais que penseriez-vous si je cédais à votre coup de tête?

— Mettez-moi à l'épreuve. Le temps...

— Vous souffririez; et moi, je ne veux pas vous faire souffrir : je ne suis pas celle qui vous convient : je suis mauvaise et capable de faire le mal pour le mal.

— Je ne vous crois pas.

— Quand même l'hostilité certaine des vôtres et la

rupture probable de nos liens d'alliance ne rendraient pas toute union impossible, j'ai d'autres motifs.

— Je veux les connaître.

— Ma volonté de rester indépendante, d'abord.

— Je la respecterais. Et, d'ailleurs, n'y renonce-t-on pas si l'on aime?

Elle eut un sourire de protection moqueuse :

— Non. Je veux rester libre.

Jalousement, il demanda :

— Pour qui?

— Pour moi. N'insistez pas, Jacques. Tenez, je vais vous confier une meilleure raison. Donnez-moi votre parole de galant homme de la taire.

— Vous l'avez.

— Je suis mariée ; mon mari vit toujours.

— Ah ! fit-il avec im geste de douleur, et cependant allégé, sans qu'il pût s'expliquer cette fluide, ténue, impondérable délivrance.

Mais aussitôt ombrageux, devant ces apparences devenues du coup plus équivoques : l'intimité du marquis, ces autres amis à qui elle témoignait une camaraderie garçonnière :

— Pourquoi ce mensonge?

— Pour ma commodité. Je vous en ai fait bien d'autres. Mais alors, je ne savais pas, Jacques, que vous m'aimiez vraiment. M'épouser I C'est gentil, oui, très gentil I Mieux I Qénéreux et brave. Oubliez ce rêve, et acceptez-moi telle que je suis : l'aventurière que les circonstances ont faite. J'ai quitté mon mari, il y a cinq ans, d'accord avec lui, en reprenant ma fortune.

D'accord, ou sur quel drame secret et honteux? Disait-elle la vérité, maintenant? Comment savoir?

— Et depuis?

— Depuis... J'ai vécu...

— Vous n'allez pas me laisser supposer des choses dont l'idée seule me torture. Véra, vous n'avez pas aimé ces hommes?...

— Quels hommes?

— Vous savez bien? Le marquis et ces...

— Non, non, pas eux I

L'accent fut sincère, mais... Et pourtant il ne voulait pas douter d'elle...

— Qui d'autre, alors?

— Que vous importe? Je ne vous devais rien.

Il gémit : .

— Moi qui vous plaçais si haut I Pourquoi vous ai- je aimé?

— Parce que j'étais la première et que vous songez au mariage, vous me l'avez dit.

La justesse de cette vérité le frappa avec l'acuité d'une aiguille. Mais renoncer à eUe, même dépouillée de l'auréole dont il l'embellissait; à elle qui courait ainsi de par le monde, ûUe de l'instinct ; à elle voilée de ce mystère troué, où il percevait des dégradations et des misères ; à elle impure, à elle si belle, il n'en aurait jamais le courage. Du souterrain mental, où s'émeut ce que nous n'osons nous avouer, des convoitises ardentes et basses, s'élevait une volonté es:aspérée de ne pas la perdre. Il murmura :

— Vous ne m'aimez pas.

— Mais que vous faut-il donc? répondit-elle avec un sourire, où il crut revoir le signe de l'ange et non plus l'empreinte de l'obscur esprit qui une seconde avait stigmatisé ses traits.

LES FABREGÉ 119

— Vous m'aimeriez, Véra?

— Ne le sentez-vous pas? Est-ce que je vous parlerais comme je n'ai parlé à personne? Écoutez. Je ne savais, en vous attendant, si je ne vous traiterais pas en ennemi. Je ne suis pas bonne, je vous l'ai dit, et j'ai de terribles caprices. J'ai vu Serge.

— r Vous l'avez vu? Quand?

— Il sortait d'ici, quand vous êtes entré.

— Alors?

— Il m'a raconté, comme il lui a plu, ses démêlés avec votre sœur. Il sait mentir, lui aussi. Je ne le crois pas innocent, loin de là ; je ne la crois pas coupable, et, d'ailleurs, ce ne sont nullement mes affaires.Mais il peut lui nuire. Aucun scrupule ne l'arrêterait. A défaut de preuves, il a des présomptions : une lettre de sa femme et de quelqu'un qui., enfm, ne lui est pas indifférent.

— Que me dites-vous là? fît Jacques atterré, car il était à cent lieues de supposer...

— Ces lettres, j'ai obtenu que Serge me les remît, comme médiatrice de l'accord qu'il consent. Le divorce, il ne l'admet pas. La séparation de corps, non plus. Mais il se prêterait à une séparation à l'amiable qui, laissant subsister la possibilité d'une reprise, réserve l'avenir et sauvegarde l'intérêt des enfants. Provisoirement, il les confierait à votre sœur, en la laissant libre de disposer de ce qui lui appartient. Il y met une condition ; excusez-moi de vous la répéter : c'est que rien, dans la conduite de Mme Polotzefî, ne vienne légitimer aux yeux du monde les soupçons qu'il a conçus, et que ces lettres peuvent justifier, pour des esprits prévenus et malveillants.

— Oh I protesta Jacques. Il lui fait injure I

120 LES FABREGË

— Je me borne à vous avertir des intentions de Serge. Il vous sera moins pénible de les tenir de moi et de les soumettre à votre sœur. A aucun prix, je ne dois me dessaisir de ces lettres. Avant votre arrivée, je me demandais si je ne m'en servirais pas pour vous humilier et vous faire souffrir. Serge ne me les a confiées qu'afin que je tente une sorte de chantage sur vous et les vôtres, pour vous forcer la main et empêcher toute demande en divorce, procédure ou représailles quelconques.

Véra Belloni tira de son corsage une enveloppe ouverte.

— Ces lettres, Jacques, vous en ferez ce que vous voudrez. Vous agirez pour le reste conmie bon vous semblera. Je trahis Serge, j'agis mal envers lui, je m'expose à une vengeance dont je n'ignore pas le danger ; mais je veux vous donner un témoignage de dévouement que vous ne récuserez pas. Ces lettres perdraient votre sœur ; les voici.

Jacques hésitait :

— Prenez-les vite, dit Mme Belloni avec un tremblement dans la voix, conmie si elle était prête à regretter son acte.

Quand il eut serré l'enveloppe dans son portefeuille, elle lui tendit ses mains fines, ses beaux bras nus qu'il baisa avec ferveur.

— Et maintenant partez...

— Ne l'exigez pas, tout à l'heure 1 Laissez-moi vous parler de mon amour, de ma gratitude.

Elle dit plus bas :

— Demain... demain, vous reviendrez. Allez !••• C'est mieux ainsi I

Jacques était très ému, quand, seul à seule, il put causer avec « la petite comtesse ».

— Oh 1 Je t'en prie, s'était-elle écriée, ne m'appelle pas ainsi I Tout ce qui me rappelle mon nom me fait horreur !

Elle avait les yeux cernés et, par instants, des tressaillements nerveux l'agitaient comme ceux qu'on a dans les mauvais rêves. Il la contemplait avec autant d'embarras que de bonté. Jamais, dans les lentes et oisives heures chinoises, son cœur et son cerveau n'avaient passé par une telle agitation. Ses sentiments pour Véra, complexes, avaient pris des formes nouvelles, où la pitié que lui inspirait Simone s'énervait de l'immixtion propice de celle qu'il aimait : comme elle s'était montrée généreuse 1

Une pudeur fraternelle gênait ses explications ; mais Simone, dont l'histoire peu à peu transpirait dans la famille, lui marqua une si affectueuse confiance qu'il se montra plus à l'aise pour retirer de sa poche les fameuses lettres. Ouf 1

Elle les déplia avec de pauvres mains frémissantes, et, levant sur lui un beau regard malheureux :

422 LES FABREGË

— Tu les as lues?

— Moil M^en crois-tu capable? J'eusse été bien indélicat.

— Lis-les, alors.

Il s'en défendait vivement, mais elle insista. Pauvre sœurette I Comme elle avait dû souffrir i II achevait, quand Isabelle entra. Elle n'était pas de trop et ils tinrent conseil. D'un commun avis, les lettres furent brûlées; Simone vit avec soulagement, avec regret aussi, disparaître le compromettant témoignage : il lui sembla qu'on détruisait un peu de la pensée et du sentiment de l'homme qui lui était cher, et des siens même. Quant aux pourparlers avec Serge, l'attitude chevaleresque de Mme Belloni voulait qu'on recourût à son entremise.

Cinq minutes après on conférait en présence de M. et de Mme Fabrecé. Il avait bien fallu que Simone, devant les légitimes inquiétudes de ses parents pour sa fuite et sa situation fausse, se résolût à de complets aveux : les brutalités ignobles de Serge, et — ce fut le plus pénible — comment leur ami Henri Le Jas se trouvait mêlé à ce drame sans issue.

Sans issue! Car était-il une solution pratique qui permit de sortir de ce labyrinthe? Épouser Le Jas eût été pour tout arranger, non certes au goût de M. Fabrecé et sa femme, ennemis du divorce et qui n'ignoraient pas les inconvénients du remariage, même pour un veuf (les filles de Claudie, comme on disait, plutôt que les filles de Jean-Marc...). Mais ce pis aller, à la rigueur, eût paru tolérable, — Le Jas offrant de telles garanties morales, — malheureusement rien à espérer. De son côté, sa femme le bouclait ; et pour Simone, la

LES FABRECÉ i?3

résolution de Serge de s'opposer au divorce ne la ligotait pas moins.

M. Fabrecé, qui réfléchissait, releva la tête :

— Une séparation légale, qui te laisserait trois ans de réflexion et ne précipiterait rien, me semble la seule sagesse. L'inconvénient de l'éclat qui accompagne ces sortes de procès serait atténué si on amenait ton mari à y souscrire. Car, dès lors, tout serait réglé en trois semaines. Tu as quelque chose a dire, Isabelle?

— Je redoute, père, ce qui pourrait attirer l'attention sur elle et être reproché plus tard à ses enfants. Même rapide, cette séparation d'une Fabrecé ne passerait pas inaperçue.

— Sans doute, mais ta sœur y gagnerait une position nette. La loi la protégerait. Autrement, elle n'a pour caution que les promesses de son mari, toujours le maître, fort de ses droits d'époux et de père. Et la parole de Polotzeff ne m'inspire aucune confiance.

Il se tourna vers Jacques qui avait ébauché un geste.

— Père, dit celui-ci, avons-nous le choix? Mme Belloni m'a certifié que Serge ne consentait pas plus à ce genre de rupture qu'au divorce.

— On peut plaider, dit M. Fabrecé.

— On peut perdre, hasarda Isabelle.

Mme Fabrecé prit la parole :

— Il me semble que notre délicatesse se trouve engagée par l'acte spontané de Mme Belloni qui désarme son frère. Nous ne devons pas exposer cette jeune femme à regretter son imprudence. Et, par suite, même vis-à-vis de Serge, si coupable soit-il, n'y auraitil pas quelque danger à repousser un accord qui évite le scandale, te laisse tes enfants, Simone, et te délivre

d'un joug devenu, je le reconnais, intolérable? Qu'en penses-tu? Tu es la principale intéressée; et tu ne dis rien.

Mais Simone fondit en larmes.

Elle espérait, contre toute espérance, contre toute logique, par pur instinct de femme qui ne voit qu'une chose, c'est qu'elle aime, qu'elle est aimée, que les lois sont absurdes, les êtres méchants, qu'on l'écrase sous de bonnes raisons, alors que, derrière le mur de la geôle noire, il y a de la lumière, de l'espace, le vent libre, le bonheur : il y a la vie.

Un silence apitoyé descendit sur elle, attestant l'impuissance des siens, qui l'aimaient pourtant. M. Fabrecé, les sourcils froncés, irrité dans son orgueil, froissé dans son sens de justice et attendri dans sa tendresse trop intelligente pour ne pas absoudre sa fille, qu'il plaignait de toutes ses forces, dit :

— Soit, traitons. Mais, j'insiste, que ce soit pour une séparation légale. Jacques transmettra à Mme Belloni mes remerciements en attendant que j'aille causer avec elle et, ce sera nécessaire, avec Serge. Le moins qu'on puisse exiger est un engagement devant témoins et, au besoin, par écrit chez l'avoué ; car, avec lui...

Il mit la main sur l'épaule de Simone, effondrée :

— Du courage, ma fille. Tu es sous la sauvegarde de ta famille. Tes enfants provisoirement te restent. Tu as une noble tâche : consacre-leur toute ton âme. Et je t'estime trop, j'estime trop encore Le Jas, malgré sa conduite irréfléchie et bien imprévoyante, pour ne pas être sûr que vous renoncerez bravement à un rêve impossible.

— Je ne puis renoncer à mon amour, murmura

Simone, éperdue. Que voulez- vous que je devienne? J'aimerais mieux me tuer, comme Claire Jayant, plutôt que de retourner avec ce misérable Serge. Mais perdre Henri, vous me demandez, père, une chose affreuse.

Maman-Reine, à la fois blessée et cependant remuée au fond du cœur par la sincérité d'un tel désespoir, lui tenait les mains, les lèvres remuant de conseils qu'elle eût voulu formuler, et qui expiraient par pitié.

M. Fabrecé, debout de sa haute taille, dit avec une tristesse sévère, mais bonne :

— Je te demande, ma fille, la seule chose qui soit compatible avec ta dignité et la nôtre. Quand même Polotzeff ne t'en ferait pas une loi, le souci de ton honneur exigerait qu'Henri Le Jas et toi cessiez des relations aussi suspectes que dangereuses. L'amour, ma pauvre enfant, s'alimente de la présence comme la flamme du bois qui l'active. Tu oublieras, tu es si jeune 1 D'autres que toi ont aimé, ont cru aimer ; et puis, les mois et les années...

— Mais, père, c'est parce que je suis jeune que je ne puis me résigner à mourir vivante.

— Ma pauvre Simone, n'as-tu pas appelé toi-même ton malheur?

— Oui, je me suis trompée : mais dois-je expier cette erreur toute ma vie? J'étais une enfant ! J'aimerai toujours Henri. Je ne puis le bannir de ma pensée. Il y règne. Comment pomrais-je cesser de l'aimer?

Isabelle lui dit avec tendresse :

— On ne peut t'arracher le cœur, ma chérie. Au plus secret de toi-même, ta conscience seule reste juge. Mais tu dois avoir le courage de trancher maté-

i26 LES FABRECÉ

riellement un lien qui vous entraînerait ensemble à r^croulement de tout ce qui, pour toi, pour nous, signifie Punique raison de vivre : le devoir, Pidéal de tous ceux avec qui tu communies par la chair et par Tesprit.

— Crois-en Isabelle, dit le Père. Plus le sacrifice te coûte, plus tu te hausseras dans Pestime de ceux qui t'entourent et qui n'ont pour toi que tendresse désolée. Tu n'as même pas le choix. Subis la nécessité, non en lâche, mais comme une vraie Fabrecé.

Les vieilles mains de Maman-Reine étreignirent, suppliantes et impératives, plus fort, plus fort encore, celles de Simone.

Celle-ci regarda tour à tour Isabelle et son beau visage de foi, Jacques compatissant, sa mère respirant avec peine d'émotion et de fatigue, et le Père debout, grave et ferme. Elle sentit qu'elle ne pouvait rien contre les forces inexorables de la société, de la famille, des principes dont la cruelle rigueur avaient imprégné son propre cerveau. Elle se vit mutilée, amputée du meilleur d'elle-même, et, cependant, fortifiée par l'idée qu'en acceptant une si prodigieuse torture, elle devait obéir à la fatalité d'un destin supérieur. Pâle, anéantie, mais les yeux fiers, et se raidissant pour s'affirmer, elle aussi, la vraie Fabrecé qu'on lui demandait d'être, elle balbutia :

— Je ferai, père, ce que vous voudrez...

On avait compté sans Polotzefî.

Quand Jacques revit Mme Belloni, elle ne lui put cacher qu'une scène horrible avait éclaté entre elle et son frère, exaspéré d'apprendre qu'elle s'était dessaisie des lettres. Vaine trahison, car il en conservait,

méfiant, les photographies. Et, puisque c'était ainsi, il irait jusqu'au bout. On allait voir ce que son abandon du domicile conjugal coûterait à Simone ! Ah I On le dépouillait, on le bafouait ; plus d'accord 1 II reprendrait d'autorité sa femme et ses enfants. Le mariage, avec toutes ses conséquences I La loi était pour lui I

Jacques, entendant Véra lui conter ces choses, frémissante d'indignation et d'animosité, eut la révélation d'une femme bien différente de celle qui, divinement, lui souriait dans sa molle robe rose, ses bras blancs émergeant des larges manches ourlées de cygne. Serrée dans un tailleur de voyage, — ne le lui avait-elle pas dit? elle quittait l'hôtel, après le scandale causé par Serge, — un vêtement sombre qui la gainait en sveltesse et en force, le visage dur, des reflets d'orage aux yeux, elle semblait, les muscles ainsi bandés, une jeune belle louve prête à bondir et à mordre.

Comme si un masque fût tombé, il constata sur ce visage nouveau des expressions d'âme mystérieuses et violentées, d'im attrait intense et pourtant répulsif, comme si des passions inconnues venaient y transparaître, à fleur de peau. Il en ressentit un malaise, jusqu'à ce que sa douceur et sa persuasion eussent détendu et apaisé un peu son amie.

— Polotzeff vous a insultée, n'est-ce pas? demandat-il prêt à soutenir, avec la cause de Simone, celle de Véra contre l'agresseur, par la gifle et l'épée.

— Cela a peu d'importance. Une fois de plus ! Enfants, nous nous battions jusqu'à nous déchirer le visage. Oui, sans ma présence d'esprit et le secours de Juana, peut-être ne m'auriez-vous pas revue vivante. Tenez I

as LES FABRECÉ

Elle inclina la tête, souleva sous la grosse natte la toison soyeuse et montra, dans Pécartement des cheveux, un sillon de sang coagulé : la marque d'un coup do canif, faute de mieux, dardé dans son visage et visant les yeux afin de les crever, déviant par bonheur, sous le coude qu'elle relevait à temps. Jacques pâlit ; son amour lui reflua au cœur, une haine sauvage le crispa contre ce tourmenteur de femmes.

— Je le tuerai, dit*i], en souriant d'un sourire qui découvrait les dents, et cruel comme ceux cpi'on avait là-bas lorsqu'on suppliciait un condamné.

— Non, Serge est de première force à l'escrime et au pistolet.

— Voilà qui m'est égal*

— Il refuserait une rencontre avec vous. Et vous n'allez pas vous battre avec un dément !

Elle achevait son récit ; l'intervention de Juana, ses appels au secours n'avaient pas arrêté ime nouvelle ruée de Polotzeff. Il ne s'était ressaisi que devant le revolver braqué par sa sœur, un bijou de poche qui l'avait protégée quelquefois déj à dans sa vie hasardeuse. Des gens de l'hôtel accouraient : il fallait leur donner de vagues prétextes, les congédier, déçus et sceptiques. Elle ne resterait plus dans ce logis banal où l'on pouvait la dévisager avec curiosité. Elle avait loué déjà un appartement meublé, rue Pergolèse.

— Mais, dit Jacques, votre frère est dangereux. Vous ne pouvez rester sans défense?

— Je connais Serge. Il va se terrer pour quelque temps. Vous n'entendrez parler de lui que par actes judiciaires. Plus rien ne vous lie ; n'hésitez pas : que votre sœur se défende et réclame aux tribunaux sa liberté.

Elle ajouta, résolue :

— Si Serge redevient méchant, je saurai, moi, l'empêcher de nuire.

Touchée d'apprendre les intentions de M. Fabrecé à son égard, elle insinua :

— Ne pensez-vous pas, mon ami, qu'il vaut mieux que nos vies, aux vôtres et à moi, demeurent parallèles? Ma place n'est pas parmi vous, ni la leur chez moi. Tout nous éloigne.

Il lui sut gré de cette déhcatesse : une collusion trop familière lui eût été désagréable. Ses illusions les plus chaleureuses sur Véra n'allaient pas jusqu'à souhaiter la voir à Val-Montoir, ou frayant avec ses sœurs. En raison même de l'ardeur si forte qui le portait vers elle et la voulait toute à lui, il se réservait un culte jaloux et secret, sans témoins ni contrôle. Elle alla au-devant de ses désirs en lui disant :

— Savez-vous ce que vous feriez ce soir, si vous étiez gentil? Vous viendriez rue Pergolèse me prendre et m'emmener dans quelque taverne de Montmartre.

Mais, quand il se présenta dans sa nouvelle demeure, elle n'avait plus envie de sortir. Les fleurs magnifiques dont il venait de faire emplir l'appartement d'un grand parfum et d'une gloire éblouissante, lui avaientelles donné la migraine? Ils feraient la dinette sur un guéridon. Ils seraient seuls ; ils seraient bien.

— La bonne idée 1 Elle ravit Jacques.

Il retrouvait la Véra de l'autre jour, la Véra au charme de fée et de sirène, à la fois délijcieuse et inquiétante. Elle ne portait plus le tailleur qui collait à sa chair musclée. Librement drapée dans un grand chflle

de Manille aux fleurs de soie pourpre, un œillet charnu et odorant piqué près de son oreille, elle apparaissait L^ une autre femme encore. Il admira cette puissance instable et ce don de refleurissement perpétuel. Mme Palmé s'était éclipsée; et, à demi couchée sur le divan, parmi les coussins, Véra semblait plus belle de son propre rayonnement.

Il était tout près d'elle, aussi près que possible. Et cette fois, ils ne parlaient plus de mariage, mais d'un autre lien, dont l'inconnu de leur caprice et des événements déterminerait seul la durée. Véra, les yeux languissamment plongés dans ceux de Jacques et secouée parfois de petits rires pendant lesquels elle se redressait, ondulante sous le châle qui épousait ses contours fermes et voluptueux, hochait la tête avec tendresse :

— Jacques, je vous le dis, vous avez tort de m'aimer. Je vous ferai souffrir, Jaccjues. Il en est temps encore ; prenez votre chapeau et allez-vous-en

Il lui répondait par des baisers sur les ongles, les doigts, les poignets, les beaux bras nus :

— Je vous aime I

Il ne rentra pas cette nuit-là à Val-Montoir.

Henri Le Jas était hypnotisé par son idée fixe : Simone et lui parvenant à se libérer de leurs chaînes pour s'appartenir un jour.

Renseigné par Florent, il ne dérageait pas contre ce qu'il appelait l'égoïsme des Fabrecé, leur mollesse à agir contre Polotzeff, ce bandit malade que les juges devraient retrancher du mariage comme indigne. et envoyer en prison ou dans un cabanon de fous, au choix.

Que Simone pût se résigner à une séparation à Famiable sans sécurité ni garanties, la maintenant dans son odieux servage, le dépassait. La voir, lui parler à tout prix I

Ce supplice ne pouvait durer ; qu'elle fût là, que quelques mètres de distance, un couloir, un mur les séparassent, et qu'il ne pût forcer la consigne inflexible qu'elle s'était imposée ! Il ne vivait plus que dans l'appréhension d'un malheur, dont il croyait lire l'annonce sur le visage des membres de la famille, plus distants, plus réservés à son égard, les femmes surtout I

Évidemment, s'il ne s'éloignait pas de lui-même,

432 LES FABKECÉ

M. Fabrecé ou Jean-Marc qui le regardait avec une sympathie rude et lui donnait des poignées de main bourrues, lui signifieraient bientôt son congé.

Florent avait pitié de lui ; il s'était efforcé de toucher Simone : elle n'était que trop prête à s'émouvoir et d'autant plus se résistait à elle-même. Partisan des extrêmes, il ne comprenait pas qu'elle ne courût pas tous les risques. Un divorce, du tapage, un échec même : la belle affaire 1 Elle pourrait, de procédure en procédure, intimider, lasser l'ennemi. Et pourquoi ne réussirait-elle pas? A quoi servait ce grand nom de Fabrecé, sinon pour faire poids dans l'opinion des magistrats et l'esprit du monde? Allait-elle mourir de chagrin, désespérer un homme de cœur?

Quand il la pressait ainsi, Simone, se sentant faiblir, risquait un mouvement de retraite. Florent ne gagnait rien sur sa sœur désemparée, reprise à l'influence collective, à cette emprise des êtres avec lesquels on vit quotidiennement. Il se décida à brusquer les choses ; ce jour-là, Le Jas venait de le soigner, — une sotte blessure, il aurait pu s'estropier, — quand Simone, qu'ils espéraient à cette heure-là, s'arrêta de son pas léger devant la porte. D'un signe bref, Florent désignait la petite pièce voisine, qui lui servait de laboratoire et de capharnaûm hétéroclite. A peine Le Jas s'y fut-il dissimulé que Simone entrait.

Florent ne pouvait s'empêcher de l'admirer, si jolie sous la meurtrissure des traits pâles, avec sa jeunesse si touchante. Elle avait un air de décision qu'il ne lui avait pas encore vu.

— Je pensais que tu n'étais pas seul.

— Poiffquoi?

— J'aurais eu quelques mots à dire à Henri.

— Si c'est pour le rendre plus malheureux, à quoi bon? Il l'est bien assez, va.

— Suis- je sur un lit de roses? Je viens de recevoir une lettre de mon mari. Il exige que je retourne avec lui et que je ramène les enfants.

— Non, ce toupet I

La porte du laboratoire s'entr'ouvrait, et tout à coup Le Jas fut au côté de Simone. Elle se rejeta en arrière, saisie.

— Oh I vous étiez là, vous étiez là I C'est mal I

— Écoutez-moi 1

— Partez, Henri ! Voilà ce que je voulais vous dire ; partez I Nous ne devons plus nous revoir I

— Je vous compromets donc bien? fit-il amèrement. Nous voir I Est-ce que je vous ai vue depuis votre arrivée? Ne m' avez- vous pas tenu à l'écart comme un étranger? Ne sentez-vous donc pas qu'en dehors de Florent nul ne vous soutient, nul ne vous conseille comme il devrait. Polotzeff vous somme de rentrer sous son toit, vous et vos enfants I Serez-vous assez faible, assez lâche pour le faire? Je m'y oppose, je vous en empêcherai par tous les moyens, je vous le jure!

Simone le regardait avec une désolation chargée, malgré elle, de tendresse et de pitié.

— Non, non, rassurez-vous. Mais il a des droits, de terribles droits ; la loi pour lui !

— Oui, reprit Le Jas avec dégoût, les gendarmes 1 Rassurez-vous, ils ne viendront pas vous chercher de force ! Aucun magistrat, aujourd'hui, n'oserait plus signer cet ordre-là.

134 LES FABHEGÉ

— Mais les enfants, oubliez-vous qu'il peut les prendre, que demain ou dans quelques jours une décision de justice ne saïu'ait les lui refuser? Il est le père, il est le plus fort.

— Alors, vous les livrerez ?

Choqué de ce mot, qui assimilait les êtres nés de sa chair à du bétail qu'on conduit, elle riposta :

— Moi? On m'arracherait plutôt la vie!

— Eh bien, dit Le Jas, dont l'énergique figure reflétait tour à tour les émotions les plus poignantes, y venez-vous donc enfin, vous et les vôtres, à l'offensive que vous auriez dû prendre le premier jour? Y venez-vous, à cette nécessité qui s'impose et que vous n'éluderez pas, en dépit de toutes les mesquines ou respectables considérations de prudence, de dignité, d'intérêt, — ah I il s'agit bien de théories morales et de convenances I — y venez- vous, y venez-vous enfin, à la seule voie de salut? Lutter, lutter encore, lutter toujours? Le divorce, ou, si vous préférez, la séparation de corps qui y aboutit? — Nous n'en sommes pas à trois ans près d'attente, reprit-il avec un rire qui sonnait la douleur I — Polotzeff vous y accule ; et vous n'aurez, les uns et les autres, rien à vous reprocher. C'est pour garder vos petits I Et si un jour vous êtes libre, sauvée de cet homme et de ses exigences et de ses brutalités, ne bénirez-vous pas alors la joie de vivre?

— Je n'en sais rien... dit Simone épouvantée, je n'en sais rien... Je roule, il me semble, à un abîme. Je suis épuisée, voyez-vous...

Henri Le Jas saisit ces mains qui se débattaient comme de3 oiseaux captifs, ces mains glacées ; et atti-

rant et conquérant du sien, pour le pénétrer plus à fond, le regard qu'elle eût voulu détourner :

— Simone, le bonheur n'est pas simple, ni facile ; il faut du courage. Ayez-en ! Je vais partir comme vous me le demandez. De mon côté, je tente de m'évader, moi aussi; je vais trouver ma femme, faire une dernière tentative pour la convaincre et l'attendrir. Si j'échoue, vous ne me reverrez pas. Je ne compliquerai plus votre existence si lourde; je m'expatrierai s'il le faut : on m'a fait des offres brillantes à l'étranger.

Simone tressaillit, le regarda fixement et devint si blanche qu'il eut peur de la voir défaillir.

— En revanche, reprit-il, j'exige de vous une promesse : vous ne pouvez vous y refuser. Faites l'impossible pour vous libérer de ce misérable ; songez à vos enfants, songez à vous-même !

Il baissa la tête, et plus doucement :

— Et songez un peu à moi qui vous aime, et qui de loin, si la destinée injuste nous sépare, ferai des vœux pour vous, n'aurai de triste consolation que dans la certitude que vous êtes moins malheureuse.

— Oui, dit Simone, je lutterai, je vous le jure, et j'y déciderai les miens I

Henri Le Jas lui baisa follement la main :

— Partez, dit-elle, mon pauvre, mon cher ami. Mais il ne pouvait s'arracher d'elle. Et Florent^

très remué, songeait combien l'amour exalté contient de souffrance en rançon de ses joies.

Un coup sec : Jean-Marc entrait :

— Je te cherchais, dit-il au médecin.

— Je te suis.

Le Jas se retourna vers Simone :

— Je vous fais donc mes adieux. Au revoir, Florent, guérissez vite.

Une suprême fois il se retourna, mit dans ce regard tout son dévouement, sa passion absolue et sans retour.

Ils descendaient Tescalier.

Jean-Marc lui dit, avec une bonhomie autoritaire :

— Eh bien, Henri?

— Eh bien, Jean-Marc? Je n'ai rien à t'apprendre. Je m'en vais.

Une amertume affreuse nuança sa voix. Cette grande famille était la sienne : il avait sauvé jadis Qaudie d'une fièvre typhoïde, soigné tous ces êtres qui l'accueilUaient comme un frère, quelques jours auparavant.

— C'est ce que tu as de mieux à faire, dit Jean- Marc. Pour Simone, il n'y a plus à hésiter, elle va demander la séparation de corps.

— Amen I dit Le Jas, pourquoi pas le divorce?

— Le Père et la Mère y répugnent. Puis la séparation met de l'espace et du temps entre le passé et l'avenir. On voit venir : c'est une épreuve.

— Et de la souffrance.

Jean-Marc continua :

— Si elle l'obtient — pourquoi ne l'obtiendraitelle pas, en prenant un prince du barreau et le plus retors des avoués? — alors on verra plus clair.

Il s'arrêta, et avec un mâle sourire d'amitié :

— Mon pauvre vieux, tout cela me fait beaucoup de peine.

— A moi aussi.

— Écoute, si vous vous aimez tant que ça, eh bien, eh bien... plus tard... Ma foi, vous ne serez pas les premiers et les derniers...

Il n'en dit pas plus, et cela pouvait s'entendre de diverses façons : à quoi bon préciser? A chacun ses responsabilités. Le Jas n'était plus un enfant. Redevenue maîtresse de ses actes, Simone aviserait. Jean- Marc avait l'indulgence des forts, pour toutes les faiblesses cachées, y compris les siennes : l'essentiel était que les apparences fussent sauves.

Le Jas n'avait pas répondu. Sa mentalité était autre : tout ou rien. Aimer une femme en plein jour, devant tous. Ah 1 parbleu, s'il écoutait, au fond de lui-même, les suggestions viles de l'instinct 1 Non ! son amour était ennobli de trop de fierté pour qu'il le dissimulât jamais comme une honte.

— Plus tard, fit-il, c'est loin 1...

Jean-Marc désigna l'automobile.

— Je vais à Paris, m'accompagnes-tu?

— Autant vaut I

Armande, derrière eux, s'élançait :

— Tu m'emmènes, chéri?

— Impossible. Le Jas vient.

Et comme celui-ci allait s'empresser d'offrir sa place, Jean-Marc, d'un coup d'œil qu'il connaissait bien, le rendit complice du silence :

— Il faut que Henri prenne un train d'urgence. Je reviendrai pour dîner.

Armande, avec un sourire figé, les regarda partir : Jean-Marc au tournant agita la main.

— Toi, dit-elle, tu me trompes.

Et elle courut en référer par téléphone à Liane.

138 LES FABKECÉ

— Tu es une poire, répondit la voix lointaine. Laisse-moi faire I

Dans l'auto, Jean-Marc fumait, sans parler, son cigare. Et Henri Le Jas voyait défiler à toute vitesse arbres, routes, ponts, rivières. Sa vie passée, qui s'enfuyait derrière lui.

A Paris, le temps de se lester d'une valise, du linge indispensable, et gare du Nord il prenait le rapide de Belgique.

Jean-Marc alla chez l'avoué, puis à l'hôtel où PolotzefT était descendu. Il ne voulait pas que son père se commît dans une explication avec Serge. Mais pour son compte, il entendait le voir et lui parler. Il ne voulut pas se faire annoncer, prit l'ascenseur, frappa directement à la porte numérotée de l'appartement occupé par son beau-frère.

— Qui est là? demanda une voix soupçonneuse.

Et Serge, en pyjama violet à rayures crème, ouvrit prudemment. Il recula devant Jean-Marc ; un sourire inquiet et insolent donna un étrange caractère à sa figure patricienne d'une pâleur mate, accentuée par une boîte crânienne énorme et un ovale pointu qui s'amincissait jusqu'à la fourche de la barbiche. A moitié chauve, il avait un nez busqué d'oiseau de proie, et, sous la fine moustache blonde, des lèvres sinueuses d'une mobilité extrême. Ses yeux très beaux, très grands, viraient en tous sens avec des lueurs fausses. Toute sa personne, mince et découplée, attestait la race ; mais la dégénérescence se témoignait à la boursouflure des paupières, à la pâleur des mains aux

LES FABKKCÉ 439

longs ongles recourbés, des mains sèches et ratatinées comme des pattes d'oiseau. Tel quel, une séduction trouble qui faisait pensera celle d'un mignon d'Henri III peint par Clouet, et appelait la fraise empesée et le toquet de velours. On cherchait aussi la dague en dard de guêpe.

— Nous avons reçu votre lettre, dit Jean-Marc se maîtrisant. C'est une bouffonnerie, un bluff, n'est-ce pas?

Le contraste entre les deux hommes était saisissant : Jean-Marc, lui, exhalait la santé, la force, l'origine plébéienne à peine affinée par deux générations. D'un revers de bras il eût démoli ce petit homme invulnérable de par les lois qui l'investissaient, sur des innocents et des victimes, d'un pouvoir régalien.

Serge Polotzeff, lui, regardait avec une extrême attention les mains gantées de son adversaire. Recevrait-il un soufflet à paume ouverte ou un swing à poing fermé? Ses prunelles, une seconde, avaient chaviré. Mais il devina tout de suite que Jean-Marc ne le toucherait pas et son aplomb revint :

— Permettez-moi de vous dire que je trouve votre question incorrecte. Je ne reconnais à personne le droit de se placer entre ma femme et moi.

Il avait une voix perçante, à laquelle son émotion de névrosé donnait des intonations de fausset. Et, sous le sourire de l'homme du monde, une expression froide et haineuse perçait, quelque chose de reptilien, dont pour la première fois Jean-Marc eut conscience Le sang lui monta au visage :

— Même pour parer les coups que vous lui donniez, gredin?

440 LKS FABKECÉ

— Je n'ai jamais porté la main sur Mme Polotzeff, protesta Serge sans conviction. Quelle est cette fable? Un gentleman comme moi... Est-ce elle qui raconte ces sottises?

Il ajouta avec componction :

— Je savais bien qu'elle avait parfois le cerveau malade ; mais pas à ce point.

Jean-Marc eut peine à résister à l'envie folle de le renverser, de le faire craquer sous ses pieds comme une coquille d'escargot ; Polotzeff dut lire dans ses yeux ce désir expressif, car il crut bon de s'abriter derrière une large table.

— Vous ne manquez pas de culot, dit enfin Jean- Marc stupéfait. Je suis venu seulement vous dire ceci : Simone ne remettra jamais les pieds chez vous. Et quant aux enfants, elle les garde.

— Très bien, dit Polotzeff, je vais m' adresser au tribunal.

— Elle aussi.

— Parfait 1 II y aura de quoi éclabousser tous les Fabrecé présents ou futurs.

— Canaille I rugit Jean-Marc, croisant convulsivement les bras, car sans cela...

Un valet en habit noir apparut. Sournoisement, Serge, s'appuyant à la boiserie, venait de presser le bouton électrique...

— Je ne vous retiens pas, dit-il avec une exquise politesse. Au revoir.

Et au domestique :

— Reconduisez.

Le respect humain, devant cet homme, ressaisit Jean- Marc. Il toisa Polotzeff qui, plein de dignité, le nar-

LES FABRECE i41

guait maintenant, dédaigna de dire un mot qui ne pouvait être qu'une insulte et sortit furieux contre lui-même, l'inutilité de sa visite et son impuissance. Il aurait dû, coûte que coûte, le réduire en purée.

Il était encore cramoisi, quand muni d'une boîte de lokoums à la pistache, dont elle raffolait, il arriva chez sa petite amie Suzette Hycler, des Bouffes.

Ce n'est pas impunément que Sophie subissait les effluves du printemps. Puis cette atmosphère d'amour qui l'enveloppait et dont, pour Simone, elle avait des révélations trop certaines, alors qu'à l'égard d'Olivier et du Chinois elle restait dans une demi-ignorance, où, seuls, ses pressentiments discernaient des probabilités.

Qu'Ohvier fût sous l'influence des dames Sarnel, point de doute ; et il eût été à souhaiter que le Consul se souciât moins des beaux yeux de Mme Belloni. Il n'était pas jusqu'à la jalousie amoureuse d'Armande qui ne mît sa note dans ce concert d'impressions troublantes, auxquelles Sophie ne pouvait demeurer insensible.

De légers symptômes en marquèrent chez elle le contre-coup ; les uns naturels, tels que migraines et bouffées de chaleur ; les autres artificiels et tout aussi révélateurs : elle porta des blouses de tons clairs et modifia sa coiffure, ce qui changeait sa physionomie au point de départager l'opinion, les uns la préférant ainsi, et les autres la conjurant de revenir à ses bouffants ; ce qu'elle fit, au reste.

De son côté, M. Virquot se laissait aller, pendant

son travail, à des distractions insolites. Une dot et des espérances magnifiques l'hypnotisaient. Une combinaison de mariage, à laquelle il avait consacré de longs travaux d'approche et des sapes prudentes, venait d'échouer. Et, d'autre part, il avait découvert qu'une jeune passementière, qu'il honorait de ses économiques et hebdomadaires faveurs, le trompait avec un fabricant de cercueils. Il en ressentait une mélancolie qui allait bien à son teint. Et il avait renouvelé sa garde-robe, portait, au lieu de son immuable redingote noire, une jaquette chocolat et des gants jaunes. Il songeait à frapper un grand coup ; mais comment? Le cœur des femmes est une énigme ; telle se plaît à la poésie, et telle ne goûte des choses que leur aspect pratique. Il ne pouvait jouer de la guitare, la nuit, sous les fenêtres de Mlle Fabrecé, ni la sauver à brûlepourpoint des flammes ou de la noyade qu'elle n'affrontait point, sans compter qu'il craignait autant l'eau que le feu. Une cour discrète et prolongée offrait des avantages, mais aussi des inconvénients ; si quelqu'un d'avisé et de plus séduisant allait lui souffler sa conquête? Hum !il n'en était pas là encore. Des présents sont d'ordinaire les bienvenus ; mais quels présents?

Il rassembla ses souvenirs touchant les goûts de Mlle Sophie, et, après avoir lutté contre sa lépreuse avarice, il se décida à lui offrir un bocal de poissons rouges. S'étant discrètement enquis de l'anniversaire de Mlle Fabrecé, il estima qu'il serait galant d'élire cette date.

Par malheur, rien ne pouvait être plus désagréable à Sophie ; l'idée qu'on voyait verdir son trente-sixième

144 LKS FABKEGË

printemps mêla une acidité effroyable au plaisir que lui eût causé, sans cela, le globe transparent où les malheureux cyprins ne pouvaient tourner qu'en rond, hélice ou spirale. De l'intention onctueuse de M. Virquot subsista pour elle un malaise aigri de ridicule. En outre, l'ingénieur s'était parfumé à l'excès d'essence à la violette, qu'elle ne pouvait souffrir.

Cependant le temps devait dissiper en elle ce déplaisir; et, ce que M. Virquot avait perdu par trop de confiance en soi, il allait le regagner par ses airs dolents et ses humbles soupirs. Sophie ne put se dissimuler qu'elle était l'objet d'une passion rentrée : et, bien que son attitude de hautaine dignité restât la même, elle s'accoutuma à porter sur M. Virquot un jugement assez favorable. Parfois, quand elle distribuait aux poissons rouges des œufs de fourmis, elle demeurait pensive, à suivre leurs ébats friands à gueule bâillante et grands coups de queue.

Antoine n'avait pas revu Michette de la semaine, — sa mère ne s'était-elle pas avisée de l'emmener à Nemours sous prétexte de soigner la tante malade? 11 comptait l'apercevoir au marché de Fontainebleau, où il était rare qu'elle n'accompagnât pas son beaupère dans la petite charrette anglaise traînée par Biskri, un vieux petit poney poilu comme un ours, et escortée par Pompon, qui ne manquait jamais à la fête.

Mais en vain Antoine parcourut-il les étalages, ballotté dans la foule des acheteurs et des servantes, passant des poissons aux volailles, et des bottes de carottes

aux fromages. Il ne rencontra personne. Au refuge des chevaux dételés, dans les écuries vides du « Singe d'Or », pas de Biskri. Nul Pompon.

Il se décidait à aller à Val-Changis. Le vieux pépiniériste le reçut d'un air renfrogné, plutôt triste. Sa surdité ne facilitait pas l'entretien, et peut-être l'exagérait-il à dessein. Au sujet de Jenny-Rose et de son retour, Antoine ne put rien tirer, sinon cette phrase obstinée :

— Elle a ses occupations, monsieur Antoine, comme vous les vôtres.

Ce beau-père avait une bonne figure de vieux cheval, des yeux fatigués, l'air honnête. Il tortillait entre ses doigts un brin de jonc et fixait sur le jeune homme un regard indécis, où il était facile de lire un reproche.

— Voyons, mon brave Maldant, cria Antoine à son oreille gauche, — la meilleure, — ce n'est pas des raisons, tout ça. Pourquoi me cachez -vous la vérité? Vous n'avez donc pas confiance en moi?

Le vieux hocha la tête ; il avait bien entendu.

— Les jeunes gens sont jeunes, monsieur Antoine, et ils aiment le plaisir ; mais le plaisir passe, et le chagrin reste.

— Je ne veux pas vous faire du chagrin, moi I cria Antoine.

Si les voisins n'entendaient pas 1...

— Vous n'êtes pas méchant, concéda Maldant.

Mais, voyez-vous, Jenny-Rose n'est plus une enfant. Il faut qu'elle pense à devenir sérieuse. Nous avons de l'honneur, nous autres, tout simpleô que nous sommes.

146 LES FABREGË

Antoine, renonçant à le convaincre, partit découragé pour Nemours. Il n'y trouva que la tante, vieille femme geignarde. Sa sœur venait de partir.

— Avec Miche?

Elle se fit répéter ce nom qui n'était pas inscrit dans l'almanach des saints qu'elle connaissait.

— Ah I Jenny-Rose?...

Et toisant le jeune homme avec une astuce paysanne, elle se remit à gémir; sa sciatique lui taraudait la cuisse, comme si, avec une scie, on lui tracassait les os en long, mon bon monsieur.

Il la pressa de questions. Elle se lamenta plus fort, mais éluda toute réponse, sinon que Noémie serait rentrée sûrement, ce soir, ou demain, à Val-Changis.

De plus en plus soucieux, Antoine retournait à la petite maison jardinière. Il eut beau frapper, les volets étaient clos. Personne ne lui répondit. Ses affaires allaient mal. Que se passait-il? Michette n'était pas souffrante? Voulait-on l'éloigner? Comment ne lui avait-elle rien écrit? Avait-on intercepté la lettre? Telle qu'il connaissait Noémie, et même Maldant, ce n'est pas d'eux-mêmes que... Quelqu'un les avait donc influencés?

« Il me semble que je brûle, grommela Antoine, — et voilà bien un tour du Gouverneur. Dans ce cas 1... »

Menaçant, après une nuit d'inquiétude, il revint au Val-Changis. Le père Maldant était toujours absent, et Biskri et Pompon. Mais il trouva, dans la cuisine, Noémie qui, les yeux rouges, épluchait des pommes de terre.

— Ah I fit-eUe, bourrue ; te voilà I Ne cherche plus, mon fieu I L'oiseau s'est envolé.

Elle était grande et grosse, le visage épanoui de santé, les yeux clairs, la bouche épaisse.

— Ma Noée, dit-il du nom qu'il lui donnait tout petit, j'ai le cœur trop inquiet : où donc est Miche? Pourquoi est-elle partie? Où l'avez-vous conduite? Je veux le savoir.

L'ancienne nourrice devint rouge et, avec un emportement qui déguisait son ennui :

— Tu veux I tu veux I Qui est-ce ([ui commande donc, au château I C'est-y toi ou...

Elle se mordit les lèvres.

— Jean-Marc t'a mal parlé de moi, dit-il avec douceur. Tu aurais pu me faire plus de confiance, Noée.

— Et toi, fit-elle radoucie, — car elle adorait son « fieu », l'ayant gorgé autrefois de ce bon lait si riche qu'il lui en restait de trop pour Jenny-Rose, — et toi, n'as-tu point trompé ta vieille Nou, qui ne se défiait point de toi?

— Je n'ai rien fait de mal, et Michette non plus.

— Voire, dit Noémie en le regardant dans les yeux avec un reste de colère nuancée de pitié, mais tu as fait jaser, et comme le père te l'a dit, nous avons notre honneur. Faut laisser Jenny-Rose tranquille, mon ami.

— Mais, bon Dieu, ma vieille Nou, ne vois-tu pas que je l'aime, ta fille? Que je l'aime, ta Jenny-Rose?

— C'est bien là le malheur, si c'est vrai, mon gars. J'avais toujours cru que c'était de bonne amitié et rien de plus. Tu venais, tu la rencontrais, je vous laissais aller ensemble parce que je n'y voyais pas de mal. Mais du moment que tu n'es pas raisonnable, ni ma fille non plus, je dois le dire, n'y avait qu'à vous

148 LES FABHECÉ

séparer. Prends-en ton parti. Elle ne reviendra que si tu pars en voyage comme le veut ton- Une fois encore, elle s'arrêta court.

— Ma bonne Nou, dit-il, je t'en supplie, dis-moi où est Miche? Je suis comme une âme en peine. Pense qu'il ne s'agit pas d'une amourette. C'est sérieux. Je souffre.

— Et crois-tu que ça m'amuse, s'écria-t-elle, d'éloigner ma fille unique? Et mon pauvre homme qui se réjouissait à la regarder fleurir conrnie une petite rose de mai. Mais il y a le devoir, Antoine. Et nous devons savoir respecter nos bienfaiteurs. Plutôt que de peiner ton père et ta mère, je me couperais ce poignet que tu vois. Ton... Eh oui, après tout, je le dis, ton frère a raison de ne pas vouloir que tu t'amouraches d'une petite fille que tu ne peux pas épouser, parce que tout le monde se moquerait de toi, et que tu ne veux pas, j'espère, mettre à mal, parce que les honnêtes gens et ta conscience te condamneraient. Et là-dessus, aie du courage comme il nous en faut. Ne pense plus à elle, mon garçon, et va droit ton chemin.

Il y avait, en Noémie, plus d'un sentiment. La loyauté de sa conduite n'excluait pas une involontaire amertume. Sans le vouloir, Jean-Marc l'avait blessée. Bon, mais brusque, il avait eu tort de la mal comprendre, de s'emballer, de dire des mots offensants, finalement d'offrir de l'argent, ce qu'elle et le père auraient peine à lui pardonner.

Non, à voir cette figure saine, ce regard droit sous les couettes de cheveux blonds mêlés de fils blancs, qui débordaient la coiffe villageoise dont elle ne s'était jamais séparée, Antoine ne put douter, une seconde.

de la véracité de Noémie, quand elle parlait d'honneur. Aucune arrière-pensée en elle, aucun louche espoir fondé sur lui, au profit de sa fille pauvre. De cela, il fut sûr. Seulement, comme les petites gens constamment sacrifiés, elle avait l'orgueil sensible; cette histoire, en l'atteignant dans sa fierté maternelle, lui laissait une rancune humiliée, bien moins envers son « fieu », cause première de l'algarade, qu'envers Jean-Marc, dont cependant elle avait aveuglément suivi l'injonction.

— Où est Michette? répéta Antoine; dis-le-moi, si tu m'aimes un peu.

— Ne me le demande pas, mon Antoine ; car je ne te le dirai pas ; je l'ai promis.

— Noémie, pourquoi as-tu promis cela?

— J'ai fait selon mon jugement.

— Voyons, Nou, un bon mouvement. Où est Miche ?

— Ne cherche pas à le savoir, je te dis. Ma bouche est cousue.

Il savait l'obstination de Noémie. Rien ne l'en ferait démordre ; il connaissait ce front buté, ces yeux fixes. En vain, il se fâcha, l'implora, menaça de faire un esclandre, de bousculer Jean-Marc, de... — quelles folies ne dit-il pas? — elle tint bon, esclave de sa parole.

Il finit par se calmer :

— Eh bien, Noée, je ne t'en veux pas. Je te considère comme une seconde mère ; et à présent tu m'es plus chère encore, sache-le. Mais sache bien aussi que je n'ai qu'une parole ; et un jour, que le diable le veuille ou non, et que ça plaise ou non à ma famille,

malgré toi-même et ton mari, quand je devrais renoncer à tout ce que j'ai, et gratter la terre avec mes mains pour gagner ma vie, Miche — tu m'entends bien — Miche, qui m'est plus chère que tout. Miche, aussi vrai que je te parle, deviendra ma femme.

Noémie le regarda partir, agitée :

— S'il n'est pas fou, cet Antoine 1 Sûr qu'il va faire des bêtises. Et ma Jenny-Rose n'est pas plus sage, eUe qui n'a fait que pleurer tout le temps 1

Elle haussa les épaules et se remit à éplucher ses pommes de terre : de temps en temps, du coin de son tablier, elle s'essuyait les yeux. Et pourtant, en pensant au grand amour de son « fieu » pour sa fille, elle ne pouvait s'empêcher de sourire un peu, malicieuse et attendrie. On sait bien qu'une chose est impossible, mais l'idée confuse en fait plaisir, comme un absurde et beau rêve.

Antoine se dirigea vers les Établissements. Un sale coup que Jean-Marc lui avait fait là I Et ça ne se passerait pas comme ça I

Mais le patron avait regagné le domaine. Le vieux contremaître Gibal l'avait vu sauter dans le car un quart d'heure auparavant.

« Eh bien, pensa Antoine, il ne perdra rien pour attendre. »

Deux chevaux sellés attendaient devant le perron, pour la promenade en forêt du Père et de Jean-Marc. Ce dernier, botté, éperonné, stick sous le bras, parut.

— Un mot, Jean-Marc, où est Miche? Tu vas me le dire, si tu veux bien.

Jean-Marc fronça le sourcil :

— Plus tard.

— Non, Jean-Marc. Tout de suite. Tu as mal agi envers moi.

— J'ai agi pour ton bien.

— Tu as dépassé tes droits, je suis majeur.

— Alors, conduis-toi en homme et non en enfant.

— Ce n'est pas une réponse. Où est Miche?

— Voici le Père, laisse-nous.

— Non.

Et Antoine, élevant la voix et se découvrant :

— Père, excusez-moi : j'en appelle à vous de l'autorité de Jean-Marc ; il a éloigné Miche, ma sœur de lait, que j'aime, vous l'a-t-il dit?

M. Fabrecé — il avait encore beUe mine dans l'habit de cheval qui le sanglait et le rajeunissait — redressa sa haute taille et dit avec fermeté :

— Je viens de l'apprendre, Antoine. Je ne puis entièrement blâmer ton frère qui est l'ainé et a cru bien faire.

— Père, trouvez-vous cela parfaitement juste, je vous le demande?

M. Fabrecé ne remettait jamais un devoir pour un plaisir, et l'invocation de son fils l'avait touché.

— Promenez les chevaux, ordonna-t-il. Nous monterons plus tard. Viens dans le fumoir.

Et là, devant Jean-Marc mécontent, il dit à Antoine :

— Je te le déclare en toute franchise, j'ai reproché à Jean-Marc sa précipitation. Il a peiné ces braves cœurs, alors que, j'en suis sûr, c'est à toi seul, à ton bon sens et à ta noblesse qu'il fallait s'adresser.

— Père, je...

152 LES FABREGE

— Je sais, mon ami. Tu veux épouser Jenny-Rose. Ce désir ne te fait nuUement honte. Ton grand-père a épousé ma mère, et tous deux étaient des cultivateurs sans fortune.

Antoine jeta à Jean-Marc un regard de défi satisfait.

— C'était ton grand-père, reprit M. Fabrecé. Il fondait la famille. C'est de ces origines modestes et respectées, je ne Foublie pas, que nous relevons. Mais la loi de vie et de perfectionnement, d'ascension, si tu préfères, nous domine. Ce n'est pas par vaine ambition que j'ai épousé ta mère, une Siglet-du-Salt, mais par cette adaptation, logique et impérieuse, à ce que Paul Bourget appelle 1' « étape », et qui hausse la génération qui suit à un degré supérieur. Aucun de nous ne doit rétrograder dans ce développement moral, mental et social. Je sais que Jenny-Rose est une bonne et charmante fille, que sa mère et son beau-père sont probes et vaillants. Si je te dis, et tu peux en croire mon expérience, que ce mariage est impossible, ce n'est pas qu'il comporte une exclusion de personnes, mais de caste : j'emploie ce mot imparfait faute d'autre...

— Père, vous qui avez défendu l'égalité, vous qui contribuez à des lois de progrès et de justice... Et quand même, reprit Antoine, ce mariage serait, ce que je ne puis croire, une déchéance?

— C'en serait une, sois-en assuré, non en soi, mais par rapport à tous ceux avec qui tu es solidaire, et vis-à-vis de toi-même, qui es un des leurs. Tu n'es pas un individu isolé ; participant aux avantages collectifs, tu as des obligations altruistes, et de même

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que tu te dois à ta patrie, tu te dois, comme nous tous, à ta famille.

— Nous vivrions à l'écart, Jenny-Rose et moi, sans porter à personne de gêne ni d'ombrage 1

— Tu aurais transgressé ta fonction de Fabrecé, mon ami ; tu fais partie d'un ensemble de nécessités, de convenances, de forces unies, que nul de nous n'a le droit d'entamer ni d'affaiblir.

— Pourtant, j'aime Miche de tout mon cœur, je Tai toujours aimée.

— Il y a eu, je le reconnais, imprudence de notre part à ne pas combattre plus tôt cette familiarité; mais cela ne change rien au fait essentiel. Tu ne peux épouser Jenny-Rose.

Antoine pâlit. C'était maintenant à Jean-Marc de le contempler d'un air de triomphe.

— Je trouve votre réponse très dure, Père. Oh I pas le ton avec lequel vous parlez. Je connais votre bonté, je devine qu'il vous en coûte de me parler ainsi.

— Sois-en sûr, Antoine.

— Mais cependant, si mon amour était plus fort...

— Que ta raison? Non, mon fils. Tu te calomnies. Tu n'as d'ailleurs que vingt-deux ans. Michette est très jeune. Tu ne pourras me refuser quelques mois de réflexion.

— Je sais que je ne changerai pas.

M. Fabrecé s'était promis d'être calme.

Il laissa échapper, avec une légère irritation :

— Tu changeras... Je te demande de t'éloigner pendant six mois ; tu ne sacrifieras plus Jenny-Rose qui pourra revenir auprès des siens. Et, loin d'elle, tu verras que...

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— Père, j'ai été loin d'elle au régiment, et je lui suis revenu plus fidèle. Si j« l'aime encore dans six mois, dans un an, que direz- vous?

M. Fabrecé répliqua avec sévérité, car il estimait avoir montré assez de conciliation :

— Tu es majeur, mon enfant. La loi te permet de nous faire une sommation et de passer outre. Tu te marieras donc alors, si tu le juges bon, contre notre volonté. Tu choisiras entre elle et nous.

— Jamais, dit Antoine bouleversé. Vous savez bien que jamais, moi, un Fabrecé comme vous dites, je ne vous manquerai de respect à ce point. Mais vous me causez une grande douleur. Car j'aimerai toujours Jenny-Rose et la regarde déjà comme ma fiancée.

M. Fabrecé le contempla ; cet entêtement et l'aspect de ce visage massif... Il crut revoir son père, dans ses habits de velours rflpé, appuyé solidement sur sa bêche, dans son champ.

— Je t'ai dit pour aujourd'hui, Antoine, tout ce que j'avais à te dire. Nous reprendrons demain cette conversation, si tu veux, en présence de ta mère.

11 sortait sur le perron.

— Les chevaux 1 cria-t-il d'une voix de commandement. '

On lui amena Red-6ill, un cob irlandais, étoffé et musculeux, qu'il enfourcha avec dextérité. Sous Jean- Marc, Yulcain, un pur sang très ardent, piaffait d'impatience.

— Allons I dit M. Fabrecé.-

Et Antoine les vit partir au trot, disparaître au tournant.

Jean-Marc prenait, à cette promenade, un grand plaisir.

Adonné aux sports qui maintiennent en forme — hé 1 hé 1 attention à ne pas engraisser ; un peu de régime ! — il manquait rarement son tour à cheval en forêt. Il aimait les allures vives, les sauts d'obstacles, le retour au petit galop de chasse dans les allées de sable traversées de racines, entre les pins sombres et les hêtres frais. Il suivait les rallyes d'officiers et les chasses à courre d'automne.

A l'allégresse que lui causait le maniement d'une bête fine et chaude, s'ajoutait l'enivrement de l'air pur, de la forêt vaste et solitaire, cette admirable forêt de Fontainebleau qui, tout en hautes futaies, taillis drus, rochers, sables, landes et pinèdes, exhale, dans son grave silence, le charme d'un monde enchanté avec ses méandres et ses clairières où les termes de vénerie se mêlent aux noms d'armes, de gibier, de plantes, à des bergeries - sentimentales, à des continuations de l'au-delà: routes du Cerf, des Primevères, de la Meute, de la Fausse- Oronge, du Vert-Galant, carrefours des Adieux, du Mystère, du Porte-Arquebuse et combien d'autres I

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Jean-Marc se réjouissait de ce que le père, pour Antoine, jugeât comme lui. Toute la famille aussi, du reste, où les goûts plébéiens du gros garçon suscitaient une réprobation. Ce n'est certes ni Sophie, ni Isabelle, ni même Simone qui accueilleraient volontiers Jenny-Rose dans la famille. Quant à Armande, elle en ferait une maladie.

Jean-Marc, en homme excédé des scènes — toujourc l'histoire Hycler I — et surtout du drame de ce matin, qui avait laissé la jeune femme prostrée, anéantie de larmes, savoura le repos délicieux de cet instant. Si Armande devait se montrer aussi jalouse, furieuse et désespérée pour toutes les passades sans conséquence qu'il pourrait s'accorder encore, eh bien, l'avenir serait gai I Quelle bécasse de petite femme, si jolie, si gentille — puisqu'il l'adorait ; maïs oui ! — de ne pas vouloir, de ne pas savoir fermer les yeux, comme ses pareilles l Bah ! il faisait beau, il faisait bon ; la journée n'était qu'azur et or, émeraude vivace, aiguail resplendissant. Et Jean-Marc éprouvait une joie filiale à cet isolement à deux, en confiance, le père et lui.

— Ce pauvre Antoine, dit-il, ne se rend pas compte qu'il serait bien vite malheureux avec sa Dulcinée.

— Ce n'est pas certain, dit M. Fabrecé. Si sur notre arbre généalogique une branche peut redescendre vers la terre et retourner à la nature, c'est bien celle-là et non une autre.

— Qui l'empêche d'avoir des goûts plus relevés?

— Il est ainsi, dit M. Fabrecé, il l'a toujours été et probablement le restera. Cela ne l'empêche pas de se montrer un très brave garçon.

Il revoyait le regard malheureux, le candide visage d'Antoine, et aussi dans le passé ses propres débuts à lui-même, difficiles et pauvres. La chance, autant que le travail, l'avait servi. Qui lui eût dit en ce tempslà que, né d'un soldat redevenu paysan, il serait un jour un grand créateur industriel, un savant, un législateur, une des têtes de l'Élite?

Il croyait fermement accomplir son devoir en interdisant à Antoine, fils du sénateur et de l'académicien renommé, frère du directeur des grands Établissements Fabrecé, une mésalliance certaine. Mais la rigueur de cette loi sociale à laquelle il estimait ce sacrifice nécessaire lui coûtait, et, tout au fond, ne le satisfaisait pas. Qu'y faire?

Jean-Marc, rancunier, insista un peu trop :

— Il faut qu'il ait un grain I Cette petite futée, la Miche, comme il l'appelle, apparentée à ma femme, à mes sœurs; Noémie pour belle-mère : on n'a pas idée de ça 1

— N'exagérons rien, dit M. Fabrecé en flattant doucement l'encolure de Red-Bill : ce mariage est impossible ; mais Jenny-Rose et ses parents méritent notre respect.

Il regarda Jean-Marc avec attention :

— Car, enfin, mon ami, si j'admets, et je suis bien tenu de l'admettre, la morale de notre temps et de notre société, c'est parce que j'estime qu'en toute morale réside un principe supérieur. Non que je prétende que nos lois et nos mœurs sont parfaites, loin de là. Les premières consacrent plus d'une injustice, les secondes masquent bien des défaillances ; et dans sa frivolité l'opinion du monde, trop indulgente ou

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trop sévère, témoigne souvent d'une hypocrisie et d'un pharisaisme qui me déplaisent. Et cependant, la morale courante, pour qui en applique scrupuleusement les règles, me paraît suffire au salut d'un honnête homme. Encore faut-il la suivre, non tant selon la lettre que selon l'esprit, et sans s'accorder des compromissions intimes, sans proclamer bien haut la nécessité des devoirs pour autrui, tout en les trahissant soi-même, avec le seul souci de garder la façade.

Jean-Marc le regarda, inquiet ; où le Père voulait-il en venir?

— Aussi, Jean-Marc, tu seras, si tu m'en crois, plus indulgent à l'erreur de ton frère. Elle part d'un sentiment avouable : l'amour et l'intention de fidélité dans l'amour. Elle n'offense ni la vraie morale ni celle qui, plus conventionnelle, emprunte à telle époque, à tels courants d'idées, à telle orientation politique d'inévitables fluctuations.

Oui, répéta-t-il en accentuant ses mots, sois indulgent, si tu veux qu'on le soit pour toi. Tu as une notion trop précise du bien et du mal pour te croire sans reproches.

Jean-Marc, qui, par contenance, de son stick chassait les mouches agaçantes, — Vulcain avait la peau d'un sensible 1 — répondit, gêné :

— Que voulez-vous dire?

— Tu m'as parfaitement compris. Le chagrin de ta femme, vos orages conjugaux ne sont un secret pour aucun de nous, surtout depuis ce matin où vraiment, avec la meilleure volonté du monde, on ne peut ignorer ce qui se passe chez vous.

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— Armande est nerveuse, et s'imagine des choses... M. Fabrecé regarda Jean-Marc en souriant, msjgré

son air sévère :

— Prends garde, Jean-Marc, voilà une de ces compromissions dont je parlais !... Non. Armande ne s'imagine pas... Pas plus que moi. Tiens, voici la lettre que j'ai reçue ce matin.

Il tira de son gousset un chiffon plié en quatre ; l'écriture vulgaire, le papier bon marché à eux seuls décelaient la teneur.

— Une lettre anonyme 1 peuh I fit Jean-Marc, qui malgré son dédain la lut jusqu'au bout, hésita à la rendre ; nuances que M. Fabrecé vit très bien.

— Anonyme,* mais précise. Tu peux la garder. Ne joue pas au fin, Jean-Marc. Tu penses bien que je suis renseigné par ailleurs.

Celui-ci releva la tête :

— Je vous jure qu' Armande exagère.

— Cependant cette mademoiselle Hycler est...

— Oui. Mais faites-moi l'honneur de le croire, il ne s'agit là que d'un caprice...

— Il n'y a pas de caprice sans importance, mon cher. Armande est jeune, séduisante, tu l'as épousée par amour, tu lui as juré fidélité... Oui, oui, je sais : serment d'homme; tu admets qu'elle te soit fidèle; mais toi...

— Ce n'est pas la même chose !

— Ne discutons pas ce point. Tu connais mes idées. Je tiens que la fidélité de l'homme est aussi nécessaire dans le mariage que celle de sa compagne.

— Il y a des exceptions...

— Je n'en sais rien. Pas dans ton cas : ta femme

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est saine, vigoureuse, t'a donné des enfants merveilleux qu'elle a nourris...

— Justement.

— Alors, c'est ta façon de la récompenser? Ton égoïsme de mâle ne peut-il endurer un peu d'abstinence en échange de cette maternité dont elle a eu tout le poids, la souffrance, les risques, et les fatigues ensuite de l'allaitement?

— Vous avez raison, père, mais...

— Non, Jean-Marc, ne me dis pas que bien des maris... Si le mariage n'était qu'une monogamie officielle tempérée par une polygamie privée, sélectionnant les enfants légitimes et sacrifiant cruellement les autres, si les engagements pris devant la société n'avaient que la valeur d'un mensonge, ce ne serait pas la peine, fichtre non I de s'unir pour fonder un foyer. Le mariage n'est pas seulement une association d'intérêts, j'y vois l'union la plus haute et la plus noble, l'entente, la franchise, le dévouement de toutes les minutes. C'est ainsi que j'ai compris mon engagement vis-à-vis de ta mère ; et, le 15 mai prochain, il y aura quarante ans que je l'ai épousée sans l'avoir, tu m'entends, Jean-Marc, trompée une seule fois.

Ému, l'autre répliqua :

— Oh I vous, père 1 Vous êtes un homme d'une autre espèce que nous.

— Tu veux rire. Je suis un homme comme les autres. J'ai adoré à vingt-deux ans, et à soixantecinq ans j'adore encore ta mère ; la tendresse qui nous unit, cimentée par un même but élevé, tant d'heures vécues la main dans la main, ne sera dénouée que par la mort ; et je suis sûr que celui qui partira le

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premier verra l'autre le suivre de très près, tant la vie a tissé entre nous de liens indissolubles. Est-ce à dire que je ne sois pas fait de la même boue que les autres?

J'ai été tenté, oui, plus d'une fois; car cet idéal de monogamie, qui est le plus conforme à la perpétuation forte et pure de la famille et de la race, coûte, je le sais, à nos désirs nomades, à notre goût du changement. Mais serait-ce un idéal s'il n'exigeait pas une part d'immolation ; et là, comme elle se légitime, comme elle prend de la grandeur 1 Éviter de faire souffrir l'être qu'on préfère, rester digne de lui, s'épurer des contacts vulgaires, se priver des plaisirs faciles poiu* sentir, aimer plus profondément!

— Sans doute, père, mais l'instinct...

— On mate l'instinct. A quoi serviraient la volonté et l'intelligence? Mais sois franc, la volupté, — nous sommes entre hommes — oui, la volupté que tu trouves auprès de cette fille, vaut-elle le bonheur normal que tu dois à ta jeune femme? Qu'y a-t-il de commun entre l'homme que tu es, et cette petite actrice légère? Tandis qu'avec Armande, combien ne partagez-vous pas de devoirs, de préoccupations, de joies, de soucis même 1 Allons, mon petit, — Jean-Marc fut touché, à trente-huit ans, de s'entendre appeler ainsi, — tu vas me faire le plaisir de liquider proprement et à la minute cette aventure, de consoler gentiment ta femme et d'être pour elle à l'avenir un bon et irréprochable mari.

— Je me dis bien, avoua Jean-Marc, que c'est bête de la peiner, poiu* une distraction médiocre. Que voulez-vous, j'espérais qu'eUe ne le saurait pas...

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— Tout se sait, tu le vois ! Et ose me dire que ta conscience ne te reprochait rien?

— A présent, père, oui, et grâce à vous !

Qui diable avait pu écrire cette lettre anonyme, si bien informée? Jean-Marc regarda M. Fabrecé avec un bon regard viril et respectueux :

— Vous avez raison. A mon âge, il serait temps... Vous n'aurez plus de pareils reproches à me faire.

— Bien sûr?

— Je vous le promets !

— Alors, galopons un peu; ces mouches énervent les chevaux !

Ils trouvèrent, en mettant pied à terre, un homme en chapeau melon, à serviette sous le bras, et cet air équivoque qu'ont les agents d'affaires, clercs véreux, ou policiers; d'ailleurs très poli et sans la morgue professionnelle d'un métier qui l'introduisait partout.

C'était l'huissier, chargé de remettre à dame Polotzeff, Simone- Jeanne-Claire, née Fabrecé, sommation d'avoir à réintégrer le domicile conjugal, en y ramenant les enfants nés du mariage; notification faite à elle-même ou parlant à une personne attachée à son service.

Le visage fermé, les yeux lointains, Simone le reçut, en présence de son père et de son frère ; et cet homme recueiUit, d'un stylographe qu'il tira de sa poche, son refus.

Il salua très bas et se retira, suivi des regards froncés des deux hommes. Il était venu à pied et il avait chaud.

Le Chinois rapporta de Paris des nouvelles. Mme Belloni, décidément généreuse alliée, estimait, en raison

de la conduite de Serge, n'avoir plus de ménagements à garder. Elle aiderait donc les Fabrecé de son pouvoir, rechercherait des témoignages, faciliterait les concours indispensables pour une enquête devant le tribunal. Cet intérêt combatif fit sourire, malgré lui, Jean- Marc :

— Ce beau zèle n'est-il que pour Simone? Il me semble, Jacques, que la sympathie que tu inspires à ta belle amie n'y est pas étrangère.

— Quand cela serait? dit celui-ci avec un peu de fatuité.

— A ta place, je me méfierais. C'est une Polotzeff, tous méchants ou toqués. Ne t'a-t-on pas raconté les fureurs de la mère, qui fouettait ses servantes lorsqu'elle habitait Moscou, et les folies du père, ivrogne et débauché? Un oncle enfermé, une autre sœur suicidée. Oui, oui, nous ne l'avons su qu'après, comme toujours, et trop tard!

— Mme Belloni ne leur ressemble nullement, affirma Jacques péremptoire, et qui avait la ferveur de l'homme heureux.

Dénigrer son idole eût été lui faire de la peine. Jean-Marc parla d'autre chose. Tout de même, il eût préféré voir le Consul s'éprendre d'une jeune fille : s'il ne voulait pas de Liane, on lui en trouverait d'autres. Se mêlait-il à ce vœu un peu d'envie de mari asservi qui louche vers la liberté du voisin? En tout cas, il se réconcilia avec Armande, qui le lendemain téléphonait à Liane :

— Son père lui a lavé la tête. Tu avais raison. Il m'a juré tout ce que j'ai voulu.

Un éclat de rire lui répondit.

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