SCÈNE XI
CÉSAR
Votre main est glacée.
Vous espérez en vain cacher votre pensée; Hélène, ce matin vous n'étiez pas ainsi. Pour la première fois vous revoyez ici Votre mari. Parlez. Seraient -ce la les causes?.... Souvent une entrevue arrange bien des choses.
HÉLÈNE
Ah! que supposez- vous ?
CÉSAR
Je devine a demi.
HÉLÈNE
Vous vous trompez !
CÉSAR
Je suis votre plus vieil ami, Nous avons tous les deux grandi chez votre père, Et je vous ai toujours gardé le cœur d'un frère. Vous ne me cachiez pas vos secrets autrefois. Hélène, d'où provient le trouble où je vous vois? Je ne suis plus le fou de tantôt qui persiste A rapprocher les gens dans un but égoïste, Non, mais je suis un frère interrogeant sa sœur.
HÉLÈNE
Eh bien, soyez content et lisez dans mon cœur, Dans ce trop faible cœur où je n'ose plus lire, Tant ce que j'y verrais ressemble à du délire.
Vous m'avez vue ici ce matin, n'est-ce pas, Fermement résolue a ne point faire un pas ? Je nourrissais enlin une haine implacable. César, tout est changé. L'évidence m'accable. Contre elle vainement je lutte et me défends;
Je songe h l'avenir de mes pauvres enfants,
Ou plutôt, non, César, il faut être sincère,
J'attribue aux enfants ce qu'a fait seul le père.
Il a voulu me voir, il est ici venu
Et tout s'est révélé sous un jour inconnu.
Combien je l'ai trouvé différent de lui-même !
Il aime ses enfants autant que je les aime.
J'ai vu qu'à leur bonheur il sait encor penser;
Il a même envoyé sa fille m'embrasser,
Et cet ordre semblait s'échapper de son âme!
Que vous dirai-je enfin? Je suis une autre femme,
J'ai d'autres yeux, mon cœur de lui n'est plus jaloux.
Ma fille lui donnait ses baisers les plus doux :
Hier j'en réclamais ma part avant la sienne,
Tout à l'heure pour lui j'aurais cédé la mienne.
Ah! c'est que, voyez-vous, tout mon bonheur passé
S'est à mon cœur ému tout a coup retracé.
Ce souvenir me rend le présent plus terrible.
Mon orgueil fut un tort, un tort irrémissible
Dont mes enfants seront les victimes un jour.
J'entrevois des malheurs qui glacent mon amour.
Mon fils Si vous aviez entendu son langage!
Quelle leçon pour nous, hélas! et quel présage !
Ma fille de son père est forte contre moi.
Que pouvons-nous sur eux? Tous deux nous font la loi,
Mon fils arrogamment, ma fille avec adresse,
De leur grand'mère même exploitant la faiblesse.
Non, vous avez raison, cela ne peut durer,
Votre sage amitié vient enfin m'éclairer,
Le remords prouve enfin à mes yeux qu'il dessille
Qu'on brise le bonheur en brisant la famille.