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LE PALAIS DESERT

à Jean Moréas.

Le Palais qui dans l'air crépitant de cigales Étalait vers l'azur mordoré de la mer Ses façades de marbre aux fines astragales, N'enverra plus l'éclat de ses pompes régales En insulte au tumulte éternel de la mer.

Plus ne rira, le long des grêles colonnades, La courtisane aux bras lourds de bracelets d'or; Les pages chamarrés ont fui les esplanades, Et voilà dispersés, las de leurs sérénades. Les baladins, charmeurs des mandolines d'or.

Car le Prince aux yeux bleus qui s'en vint, ô victoire! Sous la pourpre des étendards fleuris de lys, Proclamer à ces cieux l'orgueil de son histoire, Est mort sous les baisers du sort expiatoire Pour avoir trop aimé les roses et les lys.

Aucun soufile n'émeut le somnolent silence : Les paons sont endormis aux balustres de fer, Et dans les bassins roux d'où nulle eau ne s'élance Les cygnes, oubliant leur pâle turbulence. Rêvent de chants de deuil sous un soleil de fer.

La dolente glycine au long des galeries Pend. Et partout le calme énorme de la mort Pèse comme un remords de vieilles duperies Sur les bosquets feuilles en ce lieu de féeries Où les joyeux, jadis, avaient nargué la mort.

Seule, une enfant de rêve à la légère haleine Vient par les longs sentiers, et vers l'heure du soir, Avec des gestes lents de fileuse de laine. Murmure au cœur des fleurs la vieille cantilène De son amour éclos et défunt en ce soir :

Le Prince de mon désir est mort :

Je scellai ses paupières de pleurs Et je voilai son visage accort D\m samit à ramarjes de fleurs.

Je suivis la parade de deuil Jusqu'au Jardin nocturne des Pleurs.

Où Vesdave riva le cercueil Pour sa sépulhire sous les fleurs.

Depuis^ mes pas buttent aux talus.

Ma chevelure est lourde de pleurs :

Oh ! je ne sais plus, je ne sais plus Cette allée on tu dors sous les fleurs!

Mais voici le renouveau vermeil Dont le rire tarira mes pleurs :

Car ivre du réveil du soleil, Mon Prince renaîtra dans les fleurs!

Soulevant de ses doigts gemmés de jaunes bagues L'impalpable blondeur de ses cheveux épars Où ses yeux luisent bleus avec des feux de dagues, Elle reprend, chantant, le cours de ses pas vagues Vers les lointains que teinte un crépuscule épars.

Soudain c'est un frisson de satins et de soies

Sous l'arcade de marbre, et l'éveil des chansons

Du ^deux temps —mais où sont nos danses et nos joies ?

Et l'âpre froissement des pas las sur les voies,

Et la vie, et l'amour au retour des cliansons.

Les paons déroulent, lourds, le faste de leurs plumes Au perron de parade où les seigneurs, jadis, Prélassaient leur prestance en lumineux costumes ; Et les cygnes, par les bassins verdis de brumes, Voguent sous les sanglots des jets d'eau de jadis.

La flûte aiguë alterne avec la mandoline

En un gai virelai de désir, et là-bas

La brise a lutine la robe zinzoline

De quelque courtisane à caresse câline

Qui voulut voir mourir le soleil d'or, là-bas.

Puis peu à peu se meurt la voix évocatrice En un passé hanté de mystères mauvais ; Mort aussi, souvenir, le musical caprice Des échos; des hauts cieux l'ombre dominatrice Tombe, avec les regrets et les songes mauvais.

Et sur les mers, les mers de lune, une galère Funéraire a passé, portant un pavois d'or Où désespérément un roi crépusculaire Étend, sans voix, ses bras d'un geste de colère Vers le Palais désert qui s'illumine d'or.

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