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CHAPITRE PREMIER

Je dois dire pour l'histoire que j'ai toujours méprisé les ÀÛemands et que je rougis d'appartenir à leur race.

SCHOPENHAUBR

. Le mensonge allemand aura dominé cette guerre comme l'Himalaya domine l'Asie. La loi suprême de la contre-vérité fut le credo de nos ennemis. Aux jours où ils supposaient pouvoir marcher avec un minimum d'entraves vers Paris, ce jardin des Hespérides, ils mentirent pour le plaisir, par un machiavélique dilettantisme, par une politique naturellement tortueuse, par précaution aussi pour essayer de justifier devant l'Histoire la cynique conduite de leurs préliminaires de guerre. Quand le temps fut venu où ils entrevirent le juste châtiment de l'épreuve, quand leurs bataillons repliés usèrent d'une tactique enfouie sous la casemate, quand ils durent dépêcher à toute vapeur les effectifs disponibles de rOrient à l'Occident, de l'Occident à l'Orient, ils mentirent encore, et plus que jamais, par obligation de faire face à l'adversité, de ranimer la confiance dans leurs villes et dans leurs bour-

gades, de dissimuler l'étendue de la sévérité des coups qui étaient portés chaque jour un peu plus dans leur flanc harcelé de toutes parts. Ils mentirent par la bouche de leur empereur et par celles des kronprinz et des rois qui couraient avec eux vers l'inconnu, par le moyen de leurs feuilles publiques qui déformèrent l'exactitude des faits jusqu'à les rendre méconnaissables, par le verbe de leurs orateurs de Reichstag, de leurs conférenciers ambulants portant la parole de fanfaronnade sur tout le territoire germanique, par les écrits des neutres achetés de leurs deniers et prodiguant extra muros des assurances de confiance que progressivement démentait le cours des événements. Chez eux, comme dans le reste du monde, ils cultivèrent, en horticulteurs savants, la fleur du mensonge. Ils montrèrent en cet art une virtuosité sans égale et, par l'excès même de leur génie inventif, se perdirent d'estime et d'honneur devant l'opinion universelle. Au reste leurs affirmations, leurs fausses preuves ne manquèrent pas d'être jour sur jour contrebattues par de robustes attestations sorties des rangs de leurs adversaires. Les communiqués des Alliés rectifièrent, en pays étrangers, les fables des communiqués teutoniques. Nous sûmes, encore qu'imparfaitement, opposer aux opaques doctrines d'outre-Rhin celle de notre lumineuse cause. Nous eûmes des porte-paroles qui, bien qu'en nombre insuffisant, se répandirent par le monde pour y porter des témoignages dont la contestation était impossible. Nous fournîmes les pays neutres de tracts, de brochures, de textes, de publications officielles, où. pied à pied, étaient attaquées et bientôt mises en pièce, les « citadelles d'arguments spécieux » derrière lesquelles se retranchait honteusement la félonie des Etats centraux, A l'heure où nous écrivons ces lignes, le combat des idées vraies et des mensonges se poursuit sur toute la surface de

la terre comme se prolonge sur les lignes de bataille le dialogue des fusils. La rectification des mensonges du Dentsch s'accomplit progressive, lente ou foudroyante, mais sûre. Plongeant ses tortueuses racines dans la conscience tiop fréquemment troublée des peuples témoins, la perfidie germaine s'accroche et ne veut point mourir. Mais le temps fera son œuvre. L'ivraie semée par les ouvriers de la duplicité et du crime succombera sous la poussée du blé de vérité : c'est l'aifaire des années et de l'histoire.

Déjà et de longtemps, la conviction de tous les honnêtes gens est basée sur des évidences que nulle dénégation ne saurait entamer... Le Hun de 1 Europe a perdu son procès, s'il n'a pas encore perdu toutes ses espérances. Accumulant devant lui le mensonge comme un rempart, s'en faisant une arme comme il fit du gaz asphyxiant, de la « grosse Bertha » et du sous-marin assassin des innocents, il pensait vaincre : il est vaincu dans le plan moral comme il serait juste qu'il le fût dans l'ordre matériel.

Face à l'inutile retranchement de démentis misérables et de vaines al»firmacions à l'abri desquels l'Allemand estime pouvoir se protéger contre le mépris de l'univers dans le temps présent comme dans les âges futurs., le monument de la vérité se dresse et chaque matin, chaque soleil levant voient briller plus haut dans le ciel ses claires assises cimentées du sang de nos braves.

Au reste, malgré le haut rempart des fusils allemands, malgré l'épaisse fumée des canonnades, le fronton du temple du Droit et de l'Honneur construit de nos niiiins ne tarda pas à être vu du tond des plus lointaines campagnes germaniques On saura plus tard, et par le détail, quel fut le véritable esprit de ceux qui, chez nos ennemis, paraissaient le plus assurés de la victoire. Ils doutaient, au moment

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même où ils garantissaient le vol triomphal de leurs aigles. Au secret de leurs pensées, et tandis que mentaient leurs lèvres, ils savaient que le destin inexorable était d'avance joué qui condamnait l'Allemagne. Des hautes sphères gouvernementales, des centres d'informations publiques, cette terrible angoisse que donne le sentiment d'une ruine fatale, descendait dans le peuple en une multitude de ruisseaux. L'Allemagne, tout le long de la guerre, fit effort pour plaquer sur son visage un masque de forfanterie propre à dissimuler le rictus qui déformait, et déforma si vite, son large sourire de nation toute-puissante appelée par le vieux Dieu des Goths à conquérir le monde sans effort. Dès le lendemain de la Marne, cette Germanie, surprise par un coup si cruel, se mentit par sa propre bouche *. Mais comment eût-elle pu ne point mesu-

I. Au mois de novembre iqiO, paraissait un livre de la plus haute importance, Morale kantienne et morale humaine, de M. Félix Sartiaux (Paris Hachette). Nous y trouvons à la page 408 sous le titre : Mensonge et sophistique germaniques, un argument particulièrement éloquent et ifondé. à l'appui de notre brève dissertation sur le « mensonge allemand )j. Nous croyons opportun de citer cet important extrait où l'on pourra vérifier que les précédents historiques de la dissimulation de nos ennemis se perdent dans le recul des siècles :

« Une tendance plus subtile du caractère allemand est son goût d'une certaine forme du mensonge, qui est très insidieuse, parce qu'elle se présente sous l'apparence de la plus entière bonne foi. Un grand nombre d'entre nous s'y sont laissés prendre avant la guerre. Il n'y a plus de doute aujourd'hui. Le mensonge hypocrite, qui s'insinue en se donnant pour la plus naïve sincérité, puis se justifie par les sophismes les plus invraisemblables, est un trait du tempérament germanique.

8 On a cité à plusieurs reprises le jugement d'un historien latin qui traitait déjà les vieux Germains de race « née pour le mensonge ». « Ils sont, disait Villeius Paterculus, au milieu de la plus grande sauvagerie, les êtres les plus artificieux") ». On nous a remémoré l'histoire d'Arminius se faisant naturaliser Romain pour mieux tralair Rome, attirant les légions de Varus n la tuerie en criant : Kamarade, dans la langue du temps, puis découpant proprement une jeune fille en morceaux afin d'exalter le patriotisme des tribus *) ». On nous a rappelé

a) Histoire romaine II, Il8.

b) Barthélémy, Les instiiMtioHS /olitigues de l Allemagne contemporaine, Paris. Alcan, igtS, p. 363.

LE MENSONGE ALLEMAND e,

rer l'étendue du risque, lorsque, retirée en ellemême, elle en considérait le périmètre grandissant? Par une discipline-née et d'ailleurs rigidement imposée aux citoyens, les soucis, les terreurs ne s'exprimaient point en clameurs désespérées.

Pour l'observateur, cet état d'âme devint pourtant visible sitôt octobre 19 14. Ce ne furent pas encore des cris de détresse, mais des commencements daveux. L'état-major allemand, le premier, laissa échapper quelques paroles désabusées. Il devait maintes fois

qu'au moyen âge, l'esprit de Reinhart Fucks, du « renard allemand », avait régné et dominé, que la théorie du Saint Empire Romain Germanique n'était autre chose qu'un type achevé de la complaisance dans le sophisme, comme l'est aujourd'hui l'élection du peuple allemand par son vieux Dieu, successeur de Jéhovah'). Napoléon met Kant en parallèle avec Cagliostro. Voici le témoignage plus récent d'un des leurs, qui les connaissait bien : « L'Allemand aime la franchise et la loyauté ; comme il est commode d'être franc et loyal ! Cette honnêteté allemande, candide, avenante, sans arrière-pensée, est aujourd'hui peut-être le déguisement le plus dangereux et le plus habile que sache prendre l'Allemand C'est par excellence son art méphistophélique qui lui fera faire son chemin. L'Allemand se laisse aller en regardant de ses yeux limpides, bleus, vides et « allemands »..et immédiatement l'étranger le confond avec sa robe de chambre... Un peuple est très habile lorsqu'il se donne pour profond, maladroit, bon enfant, honnête, sans astuce. Laisser croire qu'il est tel serait même une marque de profondeur. Enfin il faut qu'il fasse honneur à son nom. On ne s'appelle pas en vain tiwiche Volk, tausc/te Volk. peuple qui trompe... Les Allemands manquent de quelques siècles du travail moraliste que la France ne s'est pas épargné : celui qui, à cause de cela, appelle les Allemands naïfs, leur fait d'un défaut un éloge <^).

« L'Allemand spécule, en effet, plus ou moins délibérément, sur cette barbarie même, dont il a une certaine conscience, pour se faire passer pour naïf. Il a toujours à la bouche les mots de vérité, de loyauté; il oppose volontiers sa franchise à une disposition pour le mensonge qui serait le propre des races grecque et latine et particulièrement du tempérament français. En affirmant la loyauté comme un idéal national, il croit faire illusion et il y a souvent réussi Cette tactique est favorisée par 1 extrême confusion, l'obscurité de ses idées, qu'il donne pour de la profondeur, et par l'abus qu'il fait de raisonnements captieux, qu'il présente sous une apparence logique.

« L'un des exemples les plus saisissants de cette méthode, qui ne trompe plus personne aujourd'hui, est le fameux Manifeste des quatrevingt-treize » .

c) J. Flach, Essai sur la formation de l'esprit public allemand, Paris, igrS, p. 73 et suiv.

d) Nietzsche, Par delà le bien et le mal, S 244. C'est Nietzsche qui souligne.

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dans la suite céder à cette impulsion première qui s'impose à tous les grands déconcertés. Toutefois, s'apercevant de sa faute, il s'acharna à la réparer tout aussitôt : le bluff, le mensonge, redressèrent bientôt l'opinion publique fléchissante. L'équivoque fut, elle aussi, mobilisée, et la subtile interprétation, et tous ces intJ^énieux correctifs que savent manier les casuistes pour améliorer l'état moral de ceux qui doutent. Cette guerre, qui devait être menée sans phrases, s'aggrava promptement en Allemagne d'une guerre contre la dépression des esprits, à coups de discours, de proclamations, d'entrefilets consolateurs et explicatifs. Tôt rationné de pain et de viande, le peuple allemand se nourrit d habiles sophismes, d illusions-sandwichs présentées entre deux tranches d'optimisme.

En tout autre pays, une nourriture aussi détestable n'eût pas longtemps satisfait les appétits. Mais il s'agissait de l'Allemagne, et les gouvernants savaient en quels estomacs dilatables ils versaient ce brouet de confiance. Les leçons du passé les avaient instruits de la capacité germanique à inventer et à manier le mensonge aussi bien qu'à le digérer. Sans remonter bien haut dans la suite des années, ils gardaient souvenir des beaux mensonges qui. au cours du xix" siècle, avaient valu à la Prusse et à ceux qui allaient devenir ses tenants politiques, des « réussites » si satisfaisantes. La puissance de la contre-vérité, le poids de la fausse nouvelle, étaient une force à ne pas dédaigner au poing des Hohenzollern, de leurs historiens et de leurs sujets \ Ces moyens de parvenir équivalaient

I. Nietzsche, auteur de Ai mi parla Zarathoustra..., écrit dans son Ecce Homo: « Rien ne mempèchera d'être brutal et de dire aux Allemands quelques dures vérités : qui donc le ferait autrement? Je parle de leur impudicité en matière historique Non seulement les hi toriens allemands ont perdu le coup d'oeil vaste pour l'allure et pour la valeur de la culture, mais ils vont jusqu'à la proscrire. Il faut être, pour eux avant tout Allemand, il faut être de la race, alors seulement on a le

en importance aux réserves d'or de la citadelle de Spandau et aux légions hurlant la Wacht am Rhein, dans les chambrées d'innombrables casernes.

La doctrine de Frédéric II, celle de Frédéric-Guillaume IV restaient intactes. Admis le postulat que la guerre est un instrument de progrès, un facteur de civilisation, une force créatrice, consenti l'axiome traditionnel qu'il faut faire plier le droit sous la nécessité des faits, la morale (?) germanique acceptait le principe que, si l'occasion est propice, il faut rechercher la guerre et, par tous les moyens, même les plus odieux, la provoquer. Le mensonge teuton fut à l'origine de la guerre franco-allemande de 1870-71 (voir t. I).

La fin justifiait les moyens. La fausse nouvelle et le mensonge servaient une fois de plus l'Allemagne.

C'est par une contre-vérité analogue que ce même pays poussa l'Europe à la guerre en 19 14. M. de Bethmann-Hollweg fabriqua, lui aussi, le prétexte erroné ^ Le 3 août, on s'en souvient, M. de

droit de décider de toutes les valeurs et de toutes les non-valeuis en matière historique. On les détermine « Allemands », c'est là un argument; « l'Allemagne, l'Allemagne par dessus tout! » C'est un principe...».

I. Veut-on savoir comment le peuple allemand fut instruit de la déclaration de guerre? Consultons l'abbé Wetterlé, ancien député d'Alsace-Lorraine, et qui disait, dans la France de demain, en décembre 191 4 :

« Je m'entretenais, hier, avec un Français, qui avait été bloqué à Berlin au début des hostilités et qui n'avait réussi à franchir la frontière allemande que la semaine dernière. Une première surprise l'attendait après avoir pénétré en Suisse. Il y apprit... (je vous le donne en cent et en mille) que l'Allemagne avait déclaré la guerre à la France.

« Parfaitement!

« Et pourtant il avait lu, Dieu seul sait avec quelle attention angoissée, toutes les nouvelles que donnaient les journaux berlinois durant les premiers jours du mois d'août. Or. sur aucune de ces feuilles, ni à cette époque ni plus tard, la déclaration de guerre n'avait été mentionnée On y avait, au contraire, raconté que les bataillons français ayant franchi la frontière, sans avertissement préalable, « l'Allemagne avait bien été forcée de défendre son territoire envahi ».

« Bien mieux, les organes les plus sérieux rappelaient qu'il y avait

Schœn présentait ses lettres de rappel au ministre français des Affaires étrangères, en déclarant que « des aviateurs militaires français avaient jeté des bombes sur le chemin de fer, près de Karlsruhe et de Nuremberg ».

Accusation précise et non moins inexacte. On en prenait texte pour faire savoir que « en présence de ces agressions, l'Empire allemand se considérait en état de guerre avec la France, du fait de cette dernière puissance ».

Le 4 août, le chancelier ne fournit au Reichstag aucune autre raison pour justifier la déclaration de guerre. Les sources de cette si grave information se perdaient elles aussi dans le sable. La Correspondance bavaroise venait d'imprimer que « des aviateurs, sur la ligne Nuremberg-Kissingen et sur la ligne Nuremberg- Ansbach, avaient jeté des bombes en visant les voies ». La Galette de Cologne avait fait écho à cette information imprécise.

C'était plus que suffisant pour appuyer une action de guerre. L'imputation absurde décida du grand déclanchement *.

eu un précédent, puisque les Japonais, eux aussi, avaient bombardé Port-Arthur avant que les relations diplomatiques ne fussent officiellement rompues avec la Russie.

« Pour en arriver à de pareils expédients, il faut bien que le gouvernement de Berlin ait conscience de ses torts et que surtout il redoute l'effet déplorable qu'aurait l'aveu de son crime prémédité, sur l'opinion publique ».

I. Le i8 mai 1916, le professeur Schwalbe publiait dans la Revue hebdomadaire allemande de médecine une lettre du bourgmestre de Nuremberg affirmant que jamais il n'avait été jeté de bombes, soit sur la ville même, soit dans la région : cette lettre mémorable a fait le tour des journaux allemands. La déclaration faite par le bourgmestre après vingt mois de guerre eût pu être recueillie dès le soir du 3 août 1914 si l'Allemagne n'avait pas eu le parti pris de brusquer la rupture des relations diplomatiques, en une préméditation systématique. Devant l'évidence, pourtant, l'ennemi persiste à proclamer que c'est pour se défendre, et bien malgré lui, qu'il a donné la parole à la poudre sèche et tiré l'épée du fourreau. Il ne saurait désormais réfuter son mensonge colossal, forgé de toutes pièces par l'Empereur. Depuis lors, le

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C était là une querelle d'Allemand, selon un procédé familier à nos ennemis. La kultur au xx^ siècle usait en ceci de ces armes traîtresses qui déjà, au temps jadis, inspirait notre Scarron :

En me faisant, mais très injustement Quoique Français, querelle d'Allemand...'^

Se flattant d'être par excellence des esprits scientifiques, épris de haute méthode et résolus à consolider toute affirmation par l'autorité des plus grands penseurs, il était tout naturel que les men-

Kaiser n'a cessé de répéter : « Il n'est pas vrai que j'aie voulu cette guerre ». Le professeur Schwalbe a mis en pièces ses affirmations du début de la guerre, concernant le prétendu attentat des Français. Guillaume II ne pourrait en venir à la même franchise sans qu'il lui en coûtât son trône et sa couronne. Mais certains éléments éclairés de son peuple ne sont pas tenus à la même prudence. Le 24 juillet 191b, le journal Volks Freund se risquait à écrire, en un symptomatique retour de conscience : « Il est excessivement regrettable que les déclarations officielles faites au professeur, et qui l'ont éclairé, n'aient pas été faites plus tôt. On aurait pu alors découvrir quel était l'auteur de ce mensonge et l'on aurait évité au représentant de l'Allemagne de s'appuyer sur une nouvelle faus.se pour déclarer la guerre. Mais cette constatation faite le 2 aoiit par les autorités administratives et militaires allemandes et qui sont aujourd'hui démenties par les mêmes autorités est une nouvelle bizarrerie. En effet, dans la nuit du 2 au 3 août, M. von Bellow, ministre allemand à Bruxelles surgissait chez le ministre des affaires étrangères belge à onze heures du soir, et lui déclarait qu'un dirigeable français avait jeté des bombes en Allemagne. Ainsi cet aviateur français qui viole le droit des gens, prend un aspect de plus en plus extraordinaire, car il réussit, dans le trajet entre Paris et Bruxelles, de Schoen à von Bellov\r. à transformer son appareil en un ou même en plusieurs dirigeables pour redevenir aviateur en Allemagne, où il continue d'exister jusqu'au 3 avril 1916, date à laquelle les autorités allemandes le rayent enfin et à tout jamais de l'histoire. Dans les pays neutres, on est en ce moment excessivement étonné de voir avec quel calme l'opinion publique allemande accueille ces faits, et qu'elle ne réagisse pas du tout contre ces révélations. Eti vérité, il est impossible que l'affaire en reste là; étant donné son importance dans l'histoire, il faut qu'elle soit entièrement éclaircie ».

I. M"» de Sévigné écrit à Bussy le 16 février 167 1 : « Si cela nous ennuie, nous serons toujours sur nos pieds pour nous faire quelque petite querelle d'allemand m. Et Le Sage, dans son Gil Blas, fait allusion à la duplicité querelleuse des gens d'outre-Rhin, lorsqu'il dit : « Mon hôte me battit froid, me fit une querelle d'allemand, et me pria un beau matin de sortir de sa maison ». Le mensonge germain a ses titres de... basse noblesse

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teurs germaniques cherchassent à leurs mensonges un socle puissant et véritablement digne d'eux. Ce socle, — taillé dans un granit assez triable, car il s'est depuis lors quelque peu désagrégé — ce socle fut en effet de taille imposante et l'on y grava, en lettres gothiques, une « preuve » qui devait convaincre le monde : ce fut le manifeste des Intellectuels allemands.

Il existe à Leipzig un monument gigantesque élevé à la gloire du génie militaire teutonique. Cet édifice est lui aussi un sinistre mensonge de construction. Des architectes logiciens n'auraient aucune peine à démontrer, plans et coupes en mains, que cet énorme gâteau sculpté, que ce faux casque de pierre, heurte tous les principes de vérité qui font l'honneur de l'art de bâtir. Et pourtant le hideux Denkmal de Leipzig est un chef-d'œuvre sans reproche si on compare son amoncellement de pierres à la pyramide d'infamie que compose le manifeste des Ouatre-vingft-treize. Frédéric le-Grand avait dit : « Je commence d'abord par prendre, je trouverai ensuite des savants pour démontrer mon bon droit ».

Pour le défendre, Guillaume II a trouvé des intellectuels à ses gages qui ont accepté de signer un texte où le mensonge naît du mensonge, de par la fameuse formule adoptée : <( Il n'est pas vrai que... )).

L'air de bravoure des quatre-vingt-treize intellectuels allemands fut composé aux cours d'une période de la guerre où tout le peuple germanique croyait la paix prochaine, car notre écrasement lui apparaissait comme indiscutable. Ils mentirent donc tous avec la même assurance, et, v en qualité de représentants de la science etde l'art allemands », protes èrent « solennellement, devant le monde civilisé, contre les mensonges et les calomnies dont nos ennemis tentent de salir la juste et bonne cause

de l'AUemagne dans la terrible lutte qui nous a été imposée et qui ne menace rien moins que notre existence... C'est contre ces machinations, direntils, que nous protestons à haute voix, et cette voix est la voix de la vérité! »

Admirons comme le mensonge sait se revêtir des parures de son plus noble adversaire. Admirons encore, dans la série des « Il n'est pas vrai que... » comme il sait soutenir l'impudence lorsque 93 docteurs allemands s 'associent pour lui acheter son fard :

— Il n'est pas vrai que l'Allemagne ait provoqué cette guerre,

— Il n'est pas vrai que nous ayons violé criminellement la neutralité de la Belgique.

— Il n'est pas vrai que nos soldats aient porté atteinte à la vie ou aux biens d'un seul citoyen belge sans y avoir été forcés par la dure nécessité d'une défense légitime.

— Il n'est pas vrai que nos troupes aient brutalement détruit Louvain ^

— Il n'est pas vrai que nous fassions la guerre

I. Nombreux furent les cinglants démentis apportés à cette affirmatioa cynique. L'un des plus catégoriques fut certainement celui qui fut articulé en septembre-octobre igibpar miss Hobhouse. Au cours d'une polémique provoquée par cette distinguée Américaine, — qui avait mené une enquête à Louvain sous la direction de l'autorité allemande, — M. Henri Davignon, secrétaire de la commission d'enquête belge, a déclaré que Tincendie a été ordonné et entrepris, après signal, par des soldats munis d'engins spéciaux.

Le feu a détruit dans la ville 1.120 maisons. Il a duré trois jours, pendant lesquels l'autorité allemande a interdit toute tentative pour arrêter le feu. Des habitants de la cité, — le nombre n'en a pas été précisé — ont été fusillés sur la place de la Nation. Beaucoup d'autres ont été chassés sur les routes deTirlemont, de Malines et de Bruxelles. Et une large proportion d'entre eux a été dirigée vers l'Allemagne dans des wagons à bestiaux tout en subissant les plus odieux traitements. QjLiand l'incendie fut éteint, commença le pillage des habitations épargnées par le sinistre Les officiers allemands encourageaient leurs hommes à la rapine. Ces vérités ont été mises au grand jour par miss Hobhouse et ne tolèrent pas l'ombre d'une contestation. iVoir dans la suite de cet ouvrage, au chapitre consacré au mensonge iconographique, le paragraphe relatif au maquillage des dessins représentant Louvain mutilée par les Allemands).

au mépris du droit des gens. Nos soldats ne commettent ni acte d indiscipline ni cruautés.

Et pour couronner ces axiomes principaux du manifeste, cette déclaration qui porte à son comble l'audace d'un pareil syllabus :

— Le mensonge est V arme que nous ne pouvons arracher des mains de nos enneinis. Nous ne pouvons que déclarer à haute voix dans le monde entier qu'ils rendent un faux témoigyiage contre nous.

On sait quel accueil le « monde entier » a fait à cette colossale tartuferie.

C'est ici, nous semble-t-il, qu'il faut faire place à une douloureuse parenthèse, et rappeler que des neutres eurent la conscience assez souple pour se constituer les porte-paroles de ces criminelles déclarations. Ils, firent mieux que de les reproduire. Ils les commentèrent avec une feinte bonne foi. Ils entreprirent des voyages en terre allemande et dans les pays conquis pour en revenir avec des articles apologétiques qui étaient autant de basses concessions au système de la fausse nouvelle résolue, scientifique ou sentimentale. Ces témoins à décharge ont accumulé dans trop de presses noncombattantes, et avec — disons-le à l'honneur de certains neutres, — un bonheur inégal, les mensonges les plus ingénieusement charpentés pour donner le change à l'opinion. Nous rencontrerons quelques-unes de ces œuvres, ou aveuglément conçues, ou stipendiées de toute évidence, dans la suite de ces pages V Nous ne pouvons que désigner ici, et d'un point de vue global, cette littérature de propagande progermanique qui s'étala, non seulement sous l'aspect d'articles, mais encore de tracts, de placards et de brochures. Refaire l'histoire à la

r. Voir, en ce même tome, le chapitre relatif aux mensonges germaniques chez les témoins de la guerre.

manière teutonne fut la folle entreprise de ces folliculaires errants. Par un juste retour, c'est Thistoire qui, sans attendre même la fin de la guerre, tint pour « chiffons de papiers » ces écrits misérables .

Bien entCîndu, les Austro-Allemands ne s'en remirent pas aux seuls correspondances neutres pour renseigner les pays de neutralité. Ils organisent, selon les méthodes de la kuLtur, un vaste service d'informations quotidiennes destiné à alimenter l'opinion des non-combattants et à la maintenir sur un plan favorable à l'œuvre des Empires centraux. Il n'est pas inutile de préciser quelques-uns de leurs procédés, qui se subdivisent d'ailleurs en habiletés infinies, en roueries multiples. La connaissance de leur système de « redressement » des vérités les plus manifestes aidera le lecteur à se mieux diriger dans le labyrinthe des mensonges allemands où nous essaierons de le conduire.

Les Allemands veulent-ils décrire aux neutres une opération militaire ayant eu diverses fluctuations ? Leur radio-télégramme relate l'opération jusqu'au point où se présente la fluctuation favorable à leurs armes. Ce radio est donc en soi véridique, mais il constitue une demi-vérité, au delà de laquelle on a pris soin de laisser dans Tombre la fin de l'opération qui ïnt dé favorable. Le communiqué ainsi tronqué est présenté aux neutres comme le

1. Parmi les nouvellistes ouvriers de ces besognes déshonorantes figurent notamment quelques Scandinaves dont le témoignage odieux fut aussitôt désapprouvé et flétri par leurs patries mêmes, alors qu'ils avaientà peinepublié leurs n impressions » sur le pays belge. On n'a pas oublié d'autre part les bouffonnes « constatations » d'un journaliste espagnol M Ricardo Léon, dans le journal madrilène El Imparcial. Cet optimiste pince-sans-rire n'a vu qu'une Belgique heureuse et d'aimables Allemands. Rendons, sur ce point hommage à l'Espagne : les articles de M. Ricardo Léon ont soulevé dans son pays de violentes contestations. Ils paraissaient (août 1916) au moment où la Péninsule, dominant de plus en plus le courant des idées germanophiles, prenant plus intimement connaissance des « faits de la cause », penchait vers une alliophilie de plus en plus éclairée.

compte rendu intégral d'une opération victorieuse pour l'Allemagne*.

Au contraire, les Allemands se voient-ils dans l'obligation de décrire une opération militaire dans laquelle les troupes de l'Entente ont obtenu un succès continu et nettement acquis, le radio télégramme arrête la description du combat au point où le succès ne s'est pas encore bien affirmé. Il crée ainsi une équivoque qui permettra toujours, fût-on pris en flagrant délit d'inexactitude, d'alléguer qu'une erreur vénielle a pu être commise, mais qu'elle n'est pas aussi grave qu'elle a pu le paraître, lorsque l'événement a été connu plus tard dans sa totalité.

Troisième torme du mensonge allemand : donner comme un fait réel une simple espérance^.

I. Exemple entre mille : Quand, en août iqib, des troupes britanniques s'emparent d'une tranchée allemande au nord de Pozières, puis la perdent et enfin la reprennent, le communiqué allemand limite le compte rendu de l'affaire au moment où les Anglais ont perdu la tranchée, et ne font point état de ce que nos Alliés, par un heureux retour offensif, ont réoccupé le terrain. Le radio affirme donc, avec une apparence de vérité, que l'attaque britannique a échoué. De telles assertions souvent répétées tournent à la longue à la gloire des armées germaniques, en une Allemagne trop confiante.

a. Le 26 juillet 1916, un sans fil allemand annonce qu'une mine allemande a fait sauter, sur le canal d'Ypres à Comines. un gros bastion anglais avec toute sa garnison. En fait, la mine n'a causé que des pertes légères et loin d'endommager les défeases de l'adversaire, les a améliorées d'une façon indirecte, car les troupes britanniques se sont emparées de la totalité de l'entonnoir, s'y sont maintenues et consolidées. — Le même procédé fut employé lors de la bataille navale du Jutland. L'amirauté allemande annonça la destruction de certains vaisseaux parce que, dans son opinion, ces vaisseaux auraitnt dû périr à la suite des efforts allemands pour les couler. — C'est au moyen de ces interprétations qu'un sans fil allemand répandit dans le monde le i«' aoîit iqx6, que pendant le mois de juillet, l'armée britannique avait perdu au moins 230.000 hommes dans la région de la Somme et que les lignes germaniques n'avaient été ébranlées en aucun point. — Voilà comment le sans fil allemand quotidien, envoyé durant les douze derniers jours de juillet ic)i6 n'a réussi à n'avouer que sur trois points : i» que le 20 juillet les Anglais ont occupé une partie du village de Longueval et une partie du bois Del ville ; a» que le 24 juillet, ils ont pénétré dans quelques maisons de Pozières ; 3» que le 26 juillet ils ont occupé Pozières après un violent combat. Or, pendant cette période, nos Alliés

C'est par Taddition de ces méthodes d'informations et de leurs subdivisés que les agences Wolff tentent de convaincre les neutres de l'invulnérabilité allemande.

Un chapitre spécial sera, nous l'avons dit, consacré à la façon qu'eurent nos ennemis d'instruire les pays neutres par les bons et constants offices d'une presse achetée à prix d'or. Nous présumons que ce ne sera pas le moins curieux de notre travail. L'Europe eût été un champ trop étroit pour « le geste infâme du semeur », lorsque ce semeur s'appelait l'Allemagne. Il envoya son grain jusque dans les Iles du Pacifique, essaya d'en nourrir les Hin-

avaient en réalité pris tout le village de Longueval. tout le bois Delville, tout Pozières, un vaste secteur de tranchées allemandes au nord de la ligne de Pozières-Longiieval. Ils s'étaient enfin avancés à l'est de la ferme de Wattrelos et du bois des Trônes.

Bien que la question de ces textes officiels truqués doive être traitée tout au long, dans la suite, de par l'énumération même des fausses nouvelles de source allemande, nous crovons devoir joindre aux exemples produits ci-dessus, celui de Combles, qui d un cynisme si parfait, illustre excellemment la psychologie des auteurs du communiqué d'outre Rhin, et notamment celle du premier quartier-maître général von Ludendorf, aux dates des 35. 26. 27, 28 septembre it)i6. Le 27, von Ludendorf déclarait être « obligé de reconnaître les succès franco-anglais au nord de la Somme » par la prise du n Saillant de Thiepval » (il se gardait de parler de la perte du villagei et de Gueudecourt. Mais, de Morval, de Combles, de Fregicourt, pas un mot. Par contre, les Allemands auraient repoussé une attaque contre Lesbeufs, ijuoique la position fût, dès le 23, tombée entre les mains des Anglais. Four corser son mensonger roman, von Ludendorf inventa de toutes pièces une attaque française près de Chaulnes, en taisant le terrible échec de la contre-offensive allemande entre la ferme du Bois-Labé et Bouchavesnes, au cours de laquelle nous primes 250 prisonniers et 8 mitrailleuses. Le chef-d'œuvre de roublardise apparaît enfin au communiqué du 28 : « Entre l'Ancre et la Somme après une préparation d'artillerie presque supérieure à tout ce que l'on a connu ju'iqu'à présent », déclanchement de puissantes attaques par les Anglo Français. Quelques vagues commentaires et pas un mot sur Combles ! Pourquoi ce silence ? Parce que l'effet eût été dé-^astreux en Allemagne, le jour même où se réunissait Te Reichstag et o\x le nouvel emprunt devait être gagé sur la signature de Hindenburg. Cette précaution politico-stratégique a d'ailleurs été connue peu de jours après à Berlin et a suscité, dans les milieux les plus divers, une irritation qui ne corrigea ni les Ludendorf, ni ses émules en l'art d'accommoder la vérité.

l6 LES FAUSSES NOUVELLES DE LA GRANDE GUERRE

dous, les Persans, les Chinois, les Patagons. Et nous ne sûmes pas toujours — à considérer surtout l'Extrême-Orient — empêcher, comme il convenait, la diffusion de ces semences.

Le mensonge fut dans son empire, une arme encore aux mains du Kaiser, une façon de gaz asphyxiant dont il ne fit pas le plus large emploi au delà de ses frontières. C'est certainement dans les limites mêmes de son pays qu'il en aura dépensé le plus formidable stock. L'Allemagne eût vite dépéri sans les mensonges de son souverain : ce poison l'a nourrie de longs mois. Ta grisée, lui rendit des forces quand elle défaillait, décora la vérité des flatteuses couleurs du sophisme, multiplia le rendement du courage national et neutralisa pour partie dans les esprits les ferments du découragement et de Tanxiété. Depuis son premier mensonge : « L'Allemagne a été attaquée; je ne voulais pas la guerre; l'Allemagne défend son existence contre les agresseurs », Guillaume II n'a cessé de faire appel à ces facultés d'imagination qui, jadis, sur des terrains moins brûlants, lui permettaient d'être tour à tour évangéliste, peintre, marin, poète, astronome, cultivateur et émanation de Dieu. La fatalité lui imposa, par force et chaque jour, de mentir davantage. Aux inventions glorieuses des premiers temps, aux fausses nouvelles emphatiques d'avant la Marne, ont succédé les renseignements filtrés, les habiles caricatures de la réalité, les aveux enfarinés Jusqu'à l'heure des cris de lassitude, l'opinion publique allemande aura passé par tous les stades de la dissimulation. Aux privations physiques, se seront superposées, malgré le réconfort d'apparentes victoires, les charges impalpables, mais sous lesquelles les plus robustes doivent ployer : illusions

démenties, espoirs trompés, récits exaltants mués en noires certitudes. L'épaisseur des bandeaux noués sur des yeux trop longtemps aveuglés de confiance, n'aura pas retenu les flèches de la lumière. Ce peuple aura vu clair... La splendeur du soleil est cruelle aux paupières de ceux qui remontent des souterrains... *

I. Le mensonge allemand s'exerça avec une étonnante maestria, dans les camps de prisonniers, et dans les pays conquis. Français du Nord, Serbes, soldats britanniques, français, russes parqués derrière les fils de fer bavarois ou silésiens, eurent à lutter encore contre la démoralisation que leur versait l'ennemi. Nous verrons incidemment comment les captifs surent réagir contrôles « catéchismes » de leurs geôliers et les mensonges de leurs feuilles déprimantes, genre Galette des Ardennes.

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