SCENE III DUMONT, CECILE
dumont (apercevant Cécile) Ah, voici mon lutin !
CECILE
Vous désirez me voir, Mon père ?
DUMONT
Oui, pour fixer mes droits et ton devoir. Ma volonté d'abord est ici souveraine ; L'unique autorité sous mon toit, c'est la mienne ; Tout le monde, entends-tu, devra s'y conformer, Sinon
Mais, cher papa, voulez-vous m'informe?
A quel propos
DUMONT
Silence ! et laisse-moi tout dire ; Les lois de la famille ont perdu leur empire ; Le monde est renversé!... Notre siècle pervers Du bon sens, tous les jours, présente le revers ; Au sortir du berceau, l'enfant devient son maître ; Le devoir filial paraît sans raison d'être, L'autorité n'est plus qu'un vain mot dont on rit ; C'est en la méprisant qu'on montre son esprit ; Et l'on voit, grâce aux torts qui partout se répandent, Les parents obéir aux enfants qui commandent... Je ne veux plus chez moi tolérer ces abus, Et du père abdiquer les nobles attributs ; Non !... Chacun doit ici se conduire à ma guise ; Je veux être obéi.
CECILE
Ne suis-je pas soumise ?
DUMONT
Toi soumise ! A quoi ?
CECILE
Mais à votre volonté
DUMONT
A la mienne ? Allons donc ! Ton esprit indompté
N'a pour guide constant que son propre caprice ; Il subit sans contrainte, et même avec délice, L'influence du siècle et sa perversion ; Ta conduite le prouve à chaque occasion.
Ah, mon père, pour moi, comme pour notre époque,
Vous êtes rigoureux!... Parlons sans équivoque
L'homme, depuis Adam montre des goûts pervers. Oui, le mal a toujours régné dans l'univers ; Mais au-dessus du mal les bons sentiments régnent, Et la vertu ne fuit que ceux qui la dédaignent.
La nature obéit sans cesse aux mômes lois; Le monde esl aujourd'hui ce qu'il fut autrefois, Mélange incohérent de vertus héroïques Et de vices hideux
DUMONT
Comment! Tu me répliques
Par l'éloue insensé du siècle où nous vivons !
M. lis sais-tu, pauvre entant, à quoi nous arrivons Avec ce beau gâchis de notions modernes, Dont on fait le sujet d'un tas de balivernes Où l'absurdité parle el la raison se tait?...
CECILE
Mais enfin dites-moi, de grâce, qu'ai-je fait,
Mon père ? Expliquez-vous, car je tiens à comprendre
En quoi j'ai pu manquer
DUMONT
Oui, je vais te l'apprendre.
I.e rang et la richesse, à tes yeux sont sans prix; Plus le mérite est grand, plus il a ton mépris ; Il faut être bien né pour encourir ta haine, Et ton esprit, cédant au penchant qui l'entraîne, Par un caprice étrange, inhérent à l'erreur, Cherche dans les bas-fonds pour trouver la grandeur. Ali !... Si, pour entrevoir un horizon plus ample,
Tu suivais de ta sœur le beau, le noble exemple
J'atteindrais, grâce à toi, le comble de mes vœux!
Au lieu d'un gendre illustre
CECILE
Eh b'en?
DUMONT
J'en aurais deux !..
CECILE
•Comment deux ?
DUMONT
Le baron épouserait Elise,
Et ta main
CECILE
Ma main !...
DUMONT
Oui.
Mais vous l'avez promise.
dumont (impatienté) Promise ! Promise !
CECILE
Oui
DUMONT
Laisse moi doue la paix !
CECILE
Mais Oscar.
DUMONT
Ton Oscar ! Ton Oscar, tu le sais, N'est qu'un simple avocat sans titre et sans lignée Qui dans l'ombre toujours te tiendra consignée...
CECILE
Mais à quoi, dites-moi, voulez-vous en venir ?
DUMONT
Je veux te préparer un brillant avenir:
Tu n'as qu'à le vouloir pour devenir comtesse.
CECILE
Nous montons, paraît-il, à très grande vitesse !...
dumont (cherchant à se rappeler)
Le signor Monte... bel? Monte... belli... cano...
Ce noble italien
CECILE
Doucement, piano !
Mon père, je vous prie ! Allons un peu moins vite ; Laissez-moi sans détour le dire tout de suite, Je hais les faux brillants et méprise de pair Les barons d'aventure et les comtes... en l'air...
dumont (indigne) Assez, Cécile, assez !... N'en dis pas davantage ; Du siècle où nous vivons voilà le beau langage...