SCENE V
CECILE, puis OSCAR piUS JEAN BRUNELLE
cecile (seule) Cet étranger me plaît; sans que je le connaisse, Quelque chose me dit qu'il tiendra sa promesse. . .
(Elle s'assied sur un banc) Hélas ! . . . Dieu sait comment tout ceci doit finir ! . . . Et j'hésite en moi-même à scruter l'avenir.
(L'orchestre accompagne les cinq vers suivants d'une symphonie douce et lente, et l'on aperçoit Oscar qui s'approche par les détours d'une allée du jardin.)
A peine ai-je franchi le seuil de l'existence, Qu'au-devant de mes pas, comme un spectre, s'avance L'adversité cruelle ! . . . Ah ! . . . Comment conjurer L'orage que j'entends sourdement murmurer ! . . . Seigneur, épargnez-moi ! Je suis bien malheureuse !
OSCAR
Cécile ! . . .
Lcecile [effrayée] Oscar !
OSCAR
Mon Dieu ! que vous êtes peureuse !
Se peut-il que l'aspect d'un esclave soumis Vous effraie à ce point?
CECILE
Cher Oscar, je frémis Sans le vouloir au bruit d'tfne feuille qui tombe ; La course dans les airs d'une faible «olombe Me cause des frayeurs, tant mou esprit trou) Souffre des noirs soucis dont il est accablé !
oscar (s'asseyuut près oPelle) Contez-moi vos chagrins.
CECILE
Mon père
Eh bien ?
CECILE
Je tremble En prononçant son nom! (ils se lèvent)
OSCAR
Vous tremblez!... mais ensemble Nous avons prononcé le serment solennel
D'allier nos destins par un nœud éternel !
Et lui-même a béni ce serment avec joie
Se peut-il maintenant que votre esprit prévoie
cecile (tremblmtc) Pardonnez-moi !
OSCAR [inquiet) D'où vient cette agitation?
cecile \nrrr angoisse) Quel supplice !
OSCAR
Ah parlez !... Plus d'hésitation!
Autrement je De grâce, épargnez-moi ce dont.- :
CECILE
Pouvez-vous m'écouter sans colère ?
\n (comprimant son émotion)
( )ui... j'écoute
Un prétendu, baron aux titres indécis
OSCAR
Faquin o ?
CECILE
C'est son nom.
OSCAR
Puis?... Ensuite?...
CECILE
Il a pris- Sur mon père et ma sœur
OSCAR
L'infâme !
CECILE
un tel empire,.
Qu'ils n'ont d'attentions que pour lui
OSCAR
Le vampire !'
CECILE
Ma sœur est déjà prête à lui donner sa main, Et mon père, oublieux «le nos serments,
OSCAR
Eh bien?...
Dites, dites, Cécile!
cecile (baissant la vue)
Il m'a parlé d'un comte
Ami de son baron
OSCAR
Hé, comment !
CECILE
Ah, j'ai honte
En faisant cet aveu !.
OSCAR
Mais vous, Cécile, vous?.
CECILE
Moi, je
OSC A H
Vous acceptez ce décret sans courroux !
Au désir paternel complaisamment soumise, Vous brisez le cachet de votre foi promise, Et troquez notre amour pour le titre fictif Que porte avec audace un brigand fugitif!
CECILE
Ah, silence !... Cruel !...
{Pendant les vers précédents, Jean Brune lie s'est approché sans être vu et les a écouté parler.)
JEAN BRUNELLE (à part)
Tiens ! Voilà nos jeunesses En train de s'appliquer de rudes politesses!
cecile (à Oscar) Oui, vous êtes cruel !
oscar (à Cécile)
En fait de cruauté, L'avantage évident est de votre côté
JEAN BRUNELLE (à part)
Allons donc !
cecile (à Oscar) A l'affront vous mêlez l'injustice !
OSCAR
L'injustice est chez vous !
CECILE
Chez vous, c'est la malice !
JEAN BRUNELLE (d part)
Ah ! Ces pauvres enfants vont s'en conter assez-
Pour se brouiller !
oscar (à Cecile)
Perfide !
cecile (à Oscar)
Ingrat !
jean brunelle (s' interposant)
Chers insensés!.
(Oscar et Cécile font un geste de surprise) cecile (après une pause) Vous, monsieur!
OSCAR
De quel droit!
JEAN BRUNELLE
Ah ! je suis authentique ; N'est-ce pas, ma cousine ?
OSCAR
Un cousin !
JEAN BRUNELLE
Sans réplique,.
Et de plus votre ami.
OSCAR
Je ne vous connais pas.
JEAN BRUNELLE
Sois tranquille, mon bon, va, tu me connaîtras Bientôt
oscar (offensé) Enfin, monsieur
Mon langage vous choque ?
Je n'ai pas du gandin le ton ni la défroque ;
Mais en retour, mon vieux, tonnerre ! j'ai du cœur!
Maintenant, mes agneaux, soyons de bonne humeur.
OSCAR
Mais d'où venez-vous?
JEAN BRUNELLE [riant)
Moi ?... De l'autre bout du monde, Juste à point... Oui, morbleu, que le sort me confonde Si je n'empêche pas cet infâme coquin De pratiquer ici son métier de... requin !
OSGAB
Quel coquin?
JEAN BRUNELLE
Faquino. C'esl le mauvais génie, Qui de cette demeure a troublé L'harmonie. . . Moi je connais ses trucs pour en avoir souffert,
Et je lis dans son jeu comme en un livre ouvert.
L'oncle Dnmont pour lui c'est un mouton à tondre ,
Cette toison le tente, et je puis vous répondre
Qu'il s'entend au métier. . . Di\iu- oubliez vos torts,
Et contre ce brigand unissons no3 efforts. . . .
(A Oscar) Votre main dans la sienne : . . . (les voyant hésiter)
Ab ça ! Point de bêtises :
Les places dans vos cœurs depuis Longtemps sont pris
(Il leur ,i<>in( les mains. Oscar et Cécile le laissait faire et se lancent des regards furtifs et timides.]
Vous inventez sans cause un absurde grief Et risquez follement votre bonheur. . . .
OSCAR
.Mais . . .
JEAN BRUNELLE
Bref, Sans vous comprendre en rien, grands enfants que vous êtes. Dans un rayon d'amour vous brassez des tempêtes, Et perdez vos instants en des propos jaloux Pendant que l'ennemi circule autour de vous. C'est insensé.
OSCAK
Monsieur! . . .
JEAN BRUNELLE
Excusez mes paroi ( - J'omets en vous grondant l'emploi des paraboles. . . Mais contre le danger que nous voyons surgir, Au lieu de nous bouder, il faut ensemble agir. . . Comptez sur moi, d'abord.
cecile (avec effusion]
Ah ! je vous remercie :
JEAN BRUNELLE
Ce fripon des grandeurs perdra la fantaisie, Ou je perdrai mon nom. (.4 Oscar) Partons.
OSCAP.
Je suis à vous.
CECILE
Dieu vous guide !
oscar (lui envoyant un baiser de la main) Au revoir.
CECILE
Adieu. Protégez-nous.
JEAN BRUNELLE
Laissez faire en cela votre ami Jean Brunelle.
(Ils sortent au moment ou Mariane entre.)
mariane (avec un geste de surprise) Ah, mon Dieu ! l'effrayant gibier, mademoiselle !
CECILE
C'est un brave homme.
MARIANE
Vrai ! . .
CECILE
Grâce à lui, ce baron Bientôt ne sera plus qu'un vulgaire larron.
MAHIANE
Celui-là !
cecile (sortant) Tu diras, si de moi l'on s'informe, Que . . . que j'ai la migraine, et qu'il faut que je dorme.