‹ Les faux-monnayeurs, romanChapitre 10 sur 95 · LES APE · texte numérisé non relu

LES APE

— Mais tu vois bien que ïe ne lui ai rien dit. Lis mieux sa lettre.

— J'ai bien lu... Mais alors comment a-t-1il découvert ? Qui lui a dit... ? |

Quoi ! c’est à cela qu’elle songe ! C’est là l'accent de sa tristesse ! Ce deuil devrait les réunir. Hélas ! Profitendieu sent confusément leurs pensées à tous deux prendre une direction divergente. Et tandis qu’elle se plaint, qu’elle accuse, qu’elle revendique, il essaye d’incliner cet esprit rétif vers des sentiments plus pieux :

— Voilà l’expiation, dit-il. é mA

Il s’est levé, par instinctif besoin de dominer ; il se tient à présent tout dressé, oublieux et insoucieux de sa douleur physique, et pose gravement, tendrement, autoritairement la main sur l’épaule de Marguerite. Il sait bien qu’elle ne s’est jamais que très imparfaitement repentie de ce qu'il a toujours voulu considérer comme une défaillance passagère ; il voudrait lui dire à présent que cette tristesse, cette épreuve pourra servir à son rachat ; mais il cherche. en vain une formule qui le satisfasse et qu'il puise espérer faire entendre. L’épaule de Marguerite résiste à la douce pression de sa main. Marguerite sait si bien que toujours, insupportablement, quelque enseignement moral doit sortir, accouché par lui, des moindres événements de la vie ; il interprète et traduit tout selon son dogme. Il se penche vers elle, Voici ce qu’il voudrait lui dire :

— Ma pauvre amie, vois-tu : il ne peut naître rien de bon du péché. Il n’a servi de rien de chercher.

à couvir ta faute. Hélas ! j'ai fait ce que j'ai pu : pour cet enfant ; Je l’ai traité comme le mien propre. | Dieu nous montre à présent que c'était une erreur, de préten! bre.

Mais dès la première phrase il s’arrète.

Et sans doute comprend-elle ces quelques mots si chargés de sens ; sans doute ont-ils pénétré dans son cœur, car elle est reprise de sanglots, encore plus violents que d’abord, elle qui depuis quelques instants ne pleurait plus ; puis élle se plie comme prête à s’agenouiller devant lui, qui se courbe vers elle et la maintient. Que dit-elle à travers ses larmes? L se penche jusqu’à ses lèvres. Il entend :

Tu vois bien. Tu vois bien. Ah ! pourquoi im’ as-tu pardonné... ? Ahl 1e n'aurais pas dû revenir | É Presque il ést obligé de deviner ses paroles. Puis elle se tait. Elle non plus ne peut exprimer davantage. Comment lui eût-elle dit qu'elle se sentait ! emprisonnée dans cette vertu qu'il exigeait d’elle ; qu'elle étouffait ; que ce n’était pas tant sa faute qu elle regrettait à présent, que de s’en être repentie.

Profitendieu s'était redressé :

Ë — Ma pauvre amie, dit-il sur un ton digne et Ébvere, je crains que tu ne sois un peu butée ce soir. Il est tard. Nous ferions mieux d’aller nous cou-

- I l’aide à se relever, puis l'accompagne jusqu’à sa chambre, pose ses lèvres sur son front, puis retourne dans son bureau et se jette dans un fauteuil. Chose tran ge, sa crise de foie s’est calmée ; mais il se sent

Fe

Ru | FAUX-MON NAyEURS.

brisé, Il reste le front dans les mains, trop triste pour pleurer. Il n’entend pas frapper à la poi.e, mais, au bruit de la porte qui s’ouvre, lève la tête : c’est son fils Charles :

— Je venais te dire bonsoir.

Charles s’approche. Il a tout compris. Il veut le donner à entendre à son père. I[l'voudrait lui témoi-® gner sa pitié, sa tendresse, sa dévotion, mais, qui le croirait d'un avocat : il est on ne peut plus maladroit à s'exprimer ; ou peut-être devient-il maladroit précisément lorsque ses sentiments sont sincères. Il embrasse son père. La façon insistante qu'il a de poser, d'appuyer sa tête sur l’épaule de son père et de l’y laisser quelque temps, persuade celui-ci qu’il a compris. Ii a si bien compris que le voici qui, relevant un peu la tête, demande, gauchement, comme tout ce qu'il fait — mais il a le cœur si tourmenté qu'il ne peut se retenir de demander :

— Et Caloub ? F4

La question est absurde, car, autant Bernard différait des autres enfants, autant chez Caloub l'air de famille est sensible. Profitendieu tape sur l'épaule de Charles :

— Non ; non ; rassure-toi. Bernard seul.

Alors Charles, sentencieusement :

— Dieu chasse l’intrus pour...

Mais Profitendieu l’arrête ; qu’a-t-il besoin qu'on lui parle ainsi ?

— Tais-toi.

Le père et le fils n’ont plus rien à se dire. Quittonsles. Il est bientôt onze heures, Laissons Madame Pro.

fitendieu dans sa chambre, assise sur une petite chaise droite peu confortable. Elle ne pleure pas ; elle ne pense à rien. Elle voudrait, elle aussi, s’enfuir ; mais elle ne le fera pas. Quand elle était avec son amant, le père de Bernard, que nous n’avons pas à connaître, elle se disait : Va, tu auras beau faire ; “tu ne seras Jamais qu’une honnête femme. Elle avait peur de la liberté, du crime, de l’aisance ; ce qui fit qu’au bout de dix jours elle rentrait repentante au foyer. Ses parents autrefois avaient bien raison de lui dire : Tu ne sais jamais ce que tu veux. Quittonslà. Cécile dort déjà. Caloub considère avec désespoir sa bougie ; elle ne durera pas assez pour lui permettre d'achever un livre d'aventures, qui le distrait du per de Bernard. J'aurais été curieux de savoir e qu’Antoine a pu raconter à son amie la euisinière ; maïs on ne peut tout écouter. “Voici l'heure où Bernard doit aller retrouver Olivier. Je ne sais trop où \1l dîna ce soir, ni même s'il dîna du tout. Il a passé sans encombre devant la loge du concierge; 1l monte en DER l'escalier.

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Plenty and peace breeds cowards ; hardness ever: Of hardiness is mother, SHAKESPEARE.

Olivier s'était mis au lit pour recevoir le baiser. de sa mère, qui venait embrasser ses deux derniers. enfants dans leur lit tous les soirs. Il aurait pu se rhabiller pour recevoir Bernard, mais il doutait encore de sa venue e, craignait de donner l'éveil. à son jeune frère. Georges d'ordinaire s’endormait vite et se réverllait tard ; peut-être même ne s’aper-. cevrait-il de rien d’insolite.

En entendant une sorte de grattement discret à la porte, Olivier bondit de son lit, enfonça ses pieds. hâtivement dans des babouches et courut ouvrir. Point n’était besoin d'allumer ; le clair de lune illuminait suffisamment la chambre. Q'vier serra Bernard dans ses bras. |

— Comme je t’attendais ! Je ne pouvais pas croire que tu viendrais. Tes parents savent que tu ue couches pas chez toi ce soir ?

Bernard regardait tout droit devant lui, dans le noir. Il haussa les épaules.

À Ne: CAGE EE M LP: L'OPT

— Tu trouves que j'aurais dû leur once la permission, hein ?

Le ton de sa voix était si froidement ironique qu'Olivier sentit aussitôt l’absurdité de sa question. Il n’a pas encore compris que Bernard est parti « pour de bon » ; il croit qu'il n’a l'intention de . découcher que ce seul soir et ne s’explique pas bien le motif de cette équipée. Il l’interroge : — Quand Bernard compte-t-il rentrer ? — Jamais! — Le jour se fait dans l'esprit d'Olivier. Il a grand souci . de se montrer à la hauteur des circonstances et ne se laisser surprendre par rien ; pourtant un : « C’est énorme, ce que tu BE à » lui échappe.

Il ne déplaît pas à Bernard d’étonner un peu son - ami ; il est surtout sensible à ce qui perce d’admira- : tion . cette interjection ; mais 1l hausse de nou- | veau les épaules. Olivier lui a pris la main ; 1l est. très grave ; il demande anxieusement :

D Mais. pourquoi t'en vas-tu ?

— Ahl!ça, mon vieux, c’est des affaires de famille, Je ne peux pas te le dire. Et pour ne pas avoir l'air trop sérieux, il s'amuse, du bout de son soulier, à faire tomber la babouche qu'Olivier balance au a de son pied, car ils se sont assis au bord du À lit. :

— Alors où vas-tu vivre ?

| — Je ne sais pas.

— Et avec quoi?

+ — On verra ça.

L — Tu as de l’argent ?

. — De quoi déjeuner demain,

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— Et ensuite ?

— Ensuite il faudra chercher. Bah | je trouverai bien quelque chose. Tu verras ; je te raconterai.

Olivier admire immensément son ami. Il le sait de caractère résolu ; pourtant, il doute encore : à bout de ressources et pressé par le besoin bientôt, ne va-t-1l pas chercher à rentrer ? Bernard le rassure : il tentera n'importe quoi plutôt que de retourner près des siens. Et comme il répète à plusieurs reprises et toujours plus sauvagement : n'importe quoi — une angoisse étreint le cœur d'Olivier. Il voudrait parler, mais il n’ose. Enfin, il commence, en baïssant la tête et d’une voix mal assurée :

— Bernard... tout de même, tu n’as pas l'intention de... Mais 1l s’arrête. Son ami lève les yeux et, sans de voir Olivier, distingue sa confusion. “

— De quoi ? demande-:t-il. Qu'est-ce que tu veux dire ? Parle. De voler ?

Olivier remue la tête. Non, ce n'est pas cela. Soudain il éclate en sanglots ; il étreint convulsivement Bernard.

— Promets que tu ne te...

Bernard l’embrasse, puis le repousse en riant. Ila compris :

— Ça, je te le promets. Non, je ne ferai pas le marlou. Et il ajoute : — Avoue tout de même que ça serait le plus simple. Mais Olivier se sent rassuré ; il sait bien que ces derniers mots | ne sont dits que par affectation de cynisme. à

— Ton examen ? F |

— Qui; c’est ça qui m’embête. Je ne voudrais

tout de même pas le rater. Je crois que je suis prêt ; c’est plutôt une question de ne pas être fatigué ce jour-là. Il faut que je me tire d’aflaire très vite. C’est un peu risqué ; mais. je m'en tirerai; tu .. verras.

Ils restent un instant silencieux. La seconde babouche est tombée. Bernard :

— Tu vas prendre froid. Recouche-toi.

— Non, c’est to’ qui vas te coucher.

— Tu plaisantes ! Allons, vite — et il force Olivier à rentrer dans le lit défait.

— Mais toi ? Où vas-tu dormir ? + , — N'importe où. Par terre. Dans un coin. Il faut bien que je m’habitue.

— Non, écoute. Je veux te dire quelque chose,

mais je ne pourrai pas si je ne te sens pas tout près de moi. Viens dans mon lit. Et après que Bernard, qui s’est en un instant dévêtu, l’a rejoint : — Tu sais, ce que je t'avais dit l’autre fois. Ça y est. J'y ai été.

Bernard comprend à demi-mot. î presse contre lui son ami, qui continue :

— Eh bien! mon vieux, c’est dégoûtant. C’est horrible. Après, j'avais envie de cracher, de vomir, de m’arracher la peau, de me tuer.

— Tu exagères.

— Ou de la tuer, elle.

— Qui était-ce ? Tu n’as pas été imprudent, au moins ?

— Non, c’est une gonzesse que Dhurmer connaît

‘bien; à qui il m'avait présenté. C’est surtout sa

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