LÉ A US OR
ce soir ; et pas une goutte d’eau, je te prie de le croire ; ni même de vin : rien que de l’absinthe et des
liqueurs fortes. Passavant craint qu'il ne commette
quelque excentricité.
En dépit de lui, le nom de Passavant revenait sur
ses lèvres et d'autant plus obstinément qu'il eût voulu plus l’éviter.
Exaspéré de se voir si peu maître de lui, et comme traqué par lui-même, il changea de terrain :
— Tu devrais aller causer un peu avec Dhurmer. Je crains qu’il ne m'en veuille à mort de lui avoir soufflé la direction d’Avant- Garde ; mais ce n’est pas ma faute ; je n’ai pas pu faire autrement que d’ac-
cepter. Tu devrais tâcher de lui faire comprendre, de.
le calmer. Pass. On m'a dit qu'il était très monté contre mol.
Il avait trébuché, mais cette fois n’était pas.
tombé.
— J'espère qu'il a repris sa copie. Je n’aime pas
ce qu'il écrit, dit Bercail ; puis, se tournant vers
Profitendieu : — Mais, vous, Monsieur, je pensais
que...
—. Oh! ne m'’appelez donc pas Monsieur. Je
sais bien que je porte un nom encombrant et mdi-… cule. Je compte prendre un pseudonyme, si j'écris.
— Pourquoi ne nous avez-vous rien donné ?
— Parce que je n'avais rien de prêt.
Olivier, laissant causer ses deux amis, se rappro-
cha d’'Édouard.
— Que vous êtes gentil d’être venu ! Il me tardait tant de vous revoir, Mais j'aurais souhaité de vous”
ke |
és onu
TRO ISIÈME PARTIE . 279
revoir n'importe où ailleurs qu'ici... Cet après-midi, j'ai été sonner à votre porte. Vous l’a-t-on dit ? J'étais désolé de ne pas vous rencontrer, et si j'avais su où vous trouver... |
Il était tout heureux de s'exprimer aussi facilement, se souvenant d’un temps où son trouble en | présence d’Édouard le rendait muet. Il devait cette | aisance, hélas ! à la banalité de ses propos, et aux / libations. Édouard s’en rendait compte tristement.
— J'étais chez votre mère.
— C'est ce que j'ai appris en rentrant, dit Olivier, que le voussoiement d’Édouard consternait. Il hésita s’il n’allait pas le lui dire.
— Est-ce dans ce milieu que désormais vous allez vivre ? lui demanda Édouard en le regardant fixement.
— Oh! je ne me laisse pas entamer.
— En êtes-vous bien sûr ?
Cela était dit sur un ton si grave, si tendre, si
- fraternel... Olivier sentit chanceler son assurance. » — Vous trouvez que j'ai tort de fréquenter ces gens-là ?
“ — Non pas tous, peut-être ; mais certains d’entre eux, assurément.
« Olivier prit pour un singulier ce pluriel. Il crut qu'Édouard visait particulièrement Passavant et “ce fut, dans son ciel intérieur, comme un éblouis- “sant et douloureux éclair traversant la nuée qui “depuis le matin s’épaississait affreusement dans son cœur. Il aimait Bernard, il aimait Édouard beaucoup trop vour supporter leur mésestime.i
tn
fe
Auprès d'Édouard, ce qu’il avait de meilleur en lui s’exaltait. Auprès de Passavant, c'était le pire ; . il se l’avouait à présent ; et même ne l’avait-il pas toujours reconnu ? Son aveuglement, près de Passavant, n’avait-il pas été volontaire ? Sa gratitude pour tout ce que le comte avait fait pour lui, tour- :. naït à la rancœur. Il le reniaït éperdument.Ce qu il . vit acheva de le lui faire prendre en haïne :
Passavant, penché vers Sarah, avait passé son bras autour de sa taille et se montrait de plus en plus pressant. Averti des bruits désobligeants qui | couraient sur ses rapports avec Olivier, il cherchait : à donner le change. Et pour s’afficher plus encore, il s'était promis d'amener Sarah à s’asseoir sur ses genoux. Sarah, jusqu’à présent, ne s'était que peu. défendue, mais ses regards cherchaient ceux de Bernard et lorsqu'ils les rencontraient, elle souriait, comme pour lui dire :
— Regardez ce que l’on peut oser avec moi. 1 Cependant Passavant craignaït d’aller trop vite. Il manquait de pratique. Ë
— Si seulement je parviens à la faire boire encore un peu, je me risquerai, se disait-il, en avançant la main qui lui restait libre vers un flacon de “er
Olivier qui l’observait devançga son geste. Il s’empara du flacon, simplement pour lenlever à! Passavant ; mais aussitôt il lui sembla qu'il retrou-. verait dans la liqueur un peu de courage ; de ce courage qu'il sentait défaillir et dont il avait besoins pour pousser jusqu’à Édouard la plainte qui mo
tait à ses lèvres :
à TROISIÈME PARTIE 384
— Il n’eût tenu qu'à vous...
Olivier remplit son verre et le vida d’un trait. A ce moment, il entendit Jarry, qui circulait de groupe en groupe, dire à demi-voix, en passant derrière Bercail :
- — Et maintenant, nous allons tuder le petit Bercail.
Celui-ci se retourna brusquement :
— Répétez donc ça à voix haute. |
Jarry s'était éloigné déjà. Il attendit d’avoir tourné la table et répéta d’une voix de fausset :
— Et maintenant, nous allons tuder le petit Bercail ; puis, sortit de sa poche un gros pistolet ‘avec lequel les Argonautes l’avaient vu jouer ‘souvent ; et mit en Joue.
Jarry s’était fait une réputation de tireur. Des protestations s’élevèrent. On ne savait LS si, dans l’état d'ivresse où il était, il saurait s’en tenir au. simulacre. Mais le petit Bercail voulut montrer ‘qu'il n’avait pas peur et, montant sur une chaise, les bras croisés derrière le dos, prit une pose napoléonienne. Il était un peu ridicule et quelques rires s'élevèrent, couverts aussitôt par des applaudissements.
d Passavant dit à Sarah, très vite :
— Ça pourrait mal finir. Il est complètement aoûl. Cachez-vous sous la table.
se dégageant, monta sur une chaise à son tour (et
y sa î Des Brousses essaya de retenir Jarry, mais celui-ci, 8e Bernard remarqua quil était chaussé de potits
escarpins de bal). Bien en face de Bercail, il étendit ie bras pour viser.
— Éteignez donc! Étotones | cria des Brousses.
Édouard, resté près de la porte, tourna le commutateur.
Sarah s'était levée, suivant l’injonction de Passa-
vant ; et sitôt que l’on fut dans l'obscurité, elle se
pressa contre Bernard pour l’entraîner sous la table
avec elle.
, Le coup partit. Le pistolet n’était chargé qu’à blanc. Pourtant, on entendit un cri de douleur : c'était Justinien qui venait de recevoir la bourre dans l’œil.
Et, quand on redonna de la lumière, on admira Bercail, toujours debout sur sa chaise, qui gardait la pose, immobile, à peine un peu plus pâle.
Cependant la présidente se payait .une crise de nerfs. On s’empressa.
— C’est idiot de donner des émotions carailles |
Comme 1l n’y avait pas d’eau sur la table, Jarry, descendu de son piédestal, trempa dans l’alcool un mouchoir pour lui en frictionner les tempes, en manière d’excuses. ;
Bernard n’était resté sous la table qu’un instantf; juste le temps de sentir les deux lèvres brûlantes! de Sarah s’écraser voluptueusement sur les siennes. Olivier les avait suivis ; par amitié, par jalousie. L’ivresse exaspéraït en lui ce sentiment affreux, qu'il connaissait si bien, de demeurer en marge. Quand il sortit à son tour de dessous la table, la tête lui tournait un peu. Il entendit alors Dhurmer s’écrier :
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. — Regarde. aonc Molinier ! Il est poltron comme une femme. +
C’en était trop. Olivier, sans trop savoir ce qu'il faisait, s’élança, la main levée, contre Dhurmer. Il lui semblait s’agiter dans un rêve. Dhurmer esquiva le coup. Comme dans un rêve, la main d'Olivier ne rencontra que le vide.
La confusion devint générale, et, tandis que certains s’affairaient auprès de la présidente, qui continuait à gesticuler en poussant des glapissements aigus, d’autres entouraient Dhurmer qui eriait : «Il ne ma pas touché! Il ne m'a pas touché !... », et d’autres Olivier qui, le visage en feu, s’apprêtait à s’élancer encore et qu’on avait grand’peine à calmer. ;
Touché ou non, Dhurmer devait se considérer comme giflé ; c’est ce que Justinien, tout en bouchonnant son œil, s’efforçait de lui faire comprendre. C'était une question de dignité. Mais Dhurmer se souciait fort peu des leçons de dignité de Justinien. On l’entendait répéter obstinément :
— Pas touché... Pas touché...
— Laissez-le donc tranquille, dit des Brousses. On ne peut pas forcer les gens à se battre malgré eux.
Olivier, pourtant, déclarait à voix haute que, si “Dhurmer ne se trouvait pas satisfait, 1l était prêt à le gifler encore; et, résolu à mener l’autre sur le terrain, demandait à Bernard et à Bercail de bien
“vouloir lui servir de témoins. Aucun d’eux ne con-
naissait rien aux affaires dites « d'honneur » ; mais
Ge
884 LES FAUX-MONNAYEURS Olivier n’osait s'adresser à Édouard. Sa cravate s'était dénouée ; ses cheveux retombaient sur son front en sueur ; un tremblement convulsif agitait ses mains.
Édouard le prit par le bras :
— Viens te passer un peu d’eau sur le visage. Tu as l’air d’un fou.
Il l'emmena vers un lavabo.
Sitôt hors de la salle, Olivier comprit combien il était ivre. Quand il avait senti la main d'Édouard se poser sur son bras, il avait cru défaillir et s'était laissé emmener sans résistance. De ce que lui avait dit Édouard, il n’avait rien compris que le tutoiement. Comme un nuage gros d’orage crève en pluie, il lui semblait que son cœur soudain fondait en larmes. Une serviette mouillée qu Édouard appliqua sur son front acheva de le dégriser. Que s’était-il. passé ? Il gardait une vague conscience d’avoir agi. comme un enfant, comme une brute. Il se sentait » ridicule, abject.. Alors, tout frémissant de détresse. et de tendresse, il se jeta vers Édouard et, pressé. contre lui, sanglota : |
— Emmène-moi.
Édouard était extrêmement ému lui-même.
— Tes parents ? demanda-t-il.
— Îls ne me savent pas de retour. ;
Comme ils traversaient le café pour sortir, Olivier” dit à son compagnon qu'il avait un mot à écrire!
— En le mettant à la poste ce soir, il arrivera” demain à la première heure. - %
Assis à une table du café, 1l écrivit :
ERP ECTS D ;
« Mon cher Georges, ;
« Oui, c’est moi qui t’écris, et pour te demander de me rendre un petit service. Je ne t’apprendrai sans doute rien en te disant que je suis de retour à Paris, car je crois bien que tu m'as aperçu ce matin près de la Sorbonne. J'étais descendu chez le comte de Passavant (il donna l’adresse) ; mes affaires sont encore chez lui. Pour des raisons qu’il serait trop long de te donner et qui ne t’intéresseraient guère, je préfère ne pas retourner chez lui. Il n’y a qu’à toi que je puisse demander de me rapporter lesdites affaires. Tu voudras bien, n'est-ce pas, me rendre ce service ; à charge de revanche. Il y a une malle fermée. Quant aux affaires qui sont dans la chambre, tu les mettras toi-même dans ma valise et m’apporteras le tout chez l’oncle Édouard. Je paierai Pauto. C’est demain dimanche, heureusement ; tu pourras faire ça dès que tu auras reçu ce
mot. É compte sur toi, hein ?
« Ton grand frère, « OLIVIER.
« P.-S. — Je te sais débrouillard et ne doute pas que tu ne fasses tout cela très bien. Mais fais bien attention, si tu as affaire directement avec Passavant, de rester très froid avec lui. À demain matin. »
Ceux qui n’avaient pas entendu les propos injurieux de Dhurmer, ne s’expliquaient pas bien la brusque agression d'Olivier. Il paraissait avoir perdu Ja tête. S'il avait su garder son sang-froid, Bernard
l'aurait approuvé ; il n’aimait pas Dhurmer ; mais il reconnaissait qu'Olivier avait agi comme un fou et semblait s'être donné tous les torts. Bernard: souffrait de l’entendré juger sévèrement. Il s’approcha de Bercail et prit rendez-vous avec lui. Pour absurde que fût cette affaire, il leur importait à tous deux d’être corrects. Ils convinrent d'aller relancer leur clieñt, le lendemain matin, dès neuf heures.
Ses deux amis partis, Bernard n’avait plus aucune raison ni aucune envie de rester. [l chercha des veux Sarah, et son cœur se gonfla d’une sorte de rage, en la voyant assise sur les genoux de Passavant. Tous deux paraissaient 1vres ; mais Sarah se leva pourtant en voyant approcher Bernard. |
— Partons, dit-elle en prenant son bras.
Elle voulut rentrer à pied. Le trajet n’était pas . long ; ils le firent sans mot dire. A la pension, toutes | les lumières étaient éteintes. Craignant d'attirer l'attention, ils gagnèrent à tâtons l'escalier de
service, puis grattèrent des allumettes. Armand
veiliait. Quand il les entendit monter, il sortit sur le palier, une lampe à la main.
—— Prends la lampe, dit-il à Bernard (ils se tu-, toyaient depuis la veille). Éclaire Sarah ; il n’y a pas i de bougie dans sa chambre... Et passe-moi tes allu-… mettes, que j'allume la mienne. 4
Bernard aGCUMpREns Sarah dans la seconde | chambre. Ils n’y furent pas plus tôt entrés qu’Ar-* mand, penché derrière eux, d'un grand souffle. éteignit la lampe, puis, goguenard : 1
1ft-il Maisr ne nv pas de chahut FA côté, les parents dorment.
Puis, soudain, reculé, il referma sur eux la porte ;
et tira le verrou. 1e ANR