TROISIÈME PARTIE 415 pas les corps à corps. Avec le beau temps, c’est
devenu féroce. Ah! je sais à présent ce que c’est que d’éprouver de la passion pour quelqu'un... »
La lettre était encore iongue.
— Je n’ai pas besoin d’en lire plus, dit Édouard en (la rendant à Passavant. Quand revient-il ?
— Lady Griffith ne parle pas de retour.
Passavant était mortifié qu'Édouard ne mortrât
pas plus d’appétit pour cette lettre. Du moment ‘qu'il lui permettait de la lire, il devait prendre cette incuriosité comme un affront. Il repoussait volontiers les offres, mais supportait mal que les siennes fussent dédaignées. Cette lettre l’avait empli d’aise. Il nourrissait certaine affection pour Lilian et pour Vincent ; même, il s'était prouvé qu'il pouvait être obligeant pour eux, secourable ; mais son affection faiblissait aussitôt qu’on se passait d'elle. Qu’en le quittant, ses deux amis n’eussent pas cinglé vers le bonheur, voici qui l'invitait à penser : c’est bien fait.
Quant à Édouard, sa félicité matinale était trop sincère pour qu'il püt, devant la peinture des sentiments forcenés, ne pas éprouver de la gêne. C’est sans affectation aucune qu'il avait rendu la lettre. * Il importait à Passavant de reprendre aussitôt la main :
— Ah! je voulais vous dire encore : vous savez que j'avais pensé à Olivier pour la direction d’une revue ? Naturellement, il n’en est plus question.
“ — Cela va sans dire, riposta Édouard, que Passa-
ne …
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vant, sans s’en rendre compte, débarrassait d’un gros souci. Celui-e1 comprit au ton d'Édouard qu'il venait de faire son jeu. et, sans prendre le temps de. se mordre les lèvres : |
— Les affaires laissées par Olivier sont dans la. chambre qu'il occupait. Vous avez un taxi, sans doute ? On va les y porter. À propos, comment. va-t-il ? |
— Très bien.
Passavant s'était levé. Édouard fit de même. Tous. deux se quittèrent sur un salut des plus froids.
La visite d'Édouard venait de terriblement em. bêter le comte de Passavant :
— Ouf ! fit-il, en voyant entrer Strouvilhou.
Bien que Strouvilhou lui tînt tête, Passavant se. sentait à l'aise avec lui, ou plus exactement : prenait. ses aïses. Certes il avait affaire à forte partie, le savait, mais se croyait de force et se piquait de le. prouver. 3
— Mon cher Strouvilhou, prenez place, dit-il en poussant vers lui un fauteuil. Je suis vraiment | heureux de vous revoir. |
— Monsieur le comte m'a fait demander. Me voici tout à son service.
Strouvilhou affectait volontiers avec lui une 0 ience de laquais ; mais Passavant était fait à ses manières. $
— Droit au fait ; 1l est temps, comme disait l’autre, de sortir de dessous les meubles. Vous avez déjà
En
Le n da: lits
TROISIÈME PARTIE 417 aujourd’hui un vrai poste de dictateur. Hâtonsnous d'ajouter qu'il ne s’agit que de littérature.
— Tant pis. Puis, comme Passavant lui tendait son étui à cigarettes : — Si vous permettez, je. préfère.
— Je ne permets pas du tout. Avec vos affreux cigares de contrebande, vous allez m’empester la pièce. Je n’ai jamais compris le plaisir qu’on pouvait trouver à fumer ça.
— Oh ! je ne peux pas dire que j'en raffole. Mais sa incommode les voisins.
| — Toujours frondeur ?
— Il ne faudrait pourtant pas me prendre pour un imbécile.
Et sans répondre directement à la proposition de Passavant, Strouvilhou crut séant de s’expliquer et le bien établir ses positions ; l’on verrait ensuite. [l continua :
— La philanthropie n’a Jamais été mon fort.
— Je sais, je sas, dit Passavant.
— L’égoïsme non plus. Et c’est ça que vous ne avez pas bien. On voudrait nous faire croire qu'il rest pour l’homme d’autre échappement à l’égoïsme, qu’un altruisme plus hideux encore ! Quant à moi, e prétends que s'il y a quelque chose de plus néprisable que l’homme. et de plus abject, c’est eaucoup d'hommes. Aucun raisonnement ne sauait me convaincre que l'addition d’unités sordides uisse donner un total exquis. Il ne m'arrive pas lle monter dans un tram ou dans un train sans sou- Laiter un bel accident qui réduise en bouillie toute
cette ordure vivante ; oh! moi compris, parbleu ; d'entrer dans une salle de spectacle sans désirer l’écroulement du lustre ou l'éclatement d’une bombe; et, quand je devrais sauter avec, je l’apporterais volontiers sous ma veste, 7 ne ne me réser vais pas pour mieux. Vous disiez P.. | — Non, rien ; continuez, je vous écoute. Vous ’êtes pas de ces orateurs qui attendent le fouet de.
la contradiction pour partir. | — C'est qu'il m'avait semblé vous entendre iw’offrir un verre de votre inestimable porto. : { Passavant sourit. | — Et gardez près de vous la bouteille, dit-il en la lui tendant. Videz-la s’il vous plaît, mais parlez!| Strouvilhou remplit son verre, se cala dans un] profond fauteuil et commença : | — Je ne sais pas si J'ai ce que l’on appelle un cœut sec ; J'ai trop d’indignation, de dégoût, pour le croire ; et peu m'importe. Il est vrai que j'ai depuis longtemps réprimé, dans cet organe, tout ce qui risquait de l’attendrir. Mais je ne suis pas incapable d’admiration, et d’une sorte de dévouement ab surde ; car, en tant qu’homme, je me méprise et m hais à l’égal d'autrui. J'entends répéter toujours @ partout que la littérature, les arts, les sciences, 4 dernier ressort, travaillent au bien-être de l’humä nité ; et cela suffirait à me les faire vomir. Mai rien ne me retient de retourner la proposition, € dès lors je respire. Oui, ce qu’il me plaît d'imaginer
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lant à quelque monument cruel; un Bernart
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Palissy (nous a-t-on assez rasé avec celui-là l) brûlant femme et enfants, et lui-même, pour obtenir le vernis d’un beau plat. J’aime à retourner les problèmes ; que voulez-vous, j’ai l'esprit ainsi fait qu'ils y tiennent en meilleur équilibre, la tête en bas. ‘
Et si je ne puis supporter la pensée d’un Christ se
(sacrifiant pour le salut ingrat de tous ces gens
‘affreux que je coudoie, je trouve quelque satisfaction, et même une sorte de sérénité, à imaginer cette
‘tourbe pourrissant pour produire un Christ. encore que je préfèrerais autre chose, car tout l’enseignement de Celui-ci n’a servi qu’à enfoncer l'humanité un peu plus avant dans le gâchis. Le malheur vient de l’égoisme des féroces. Une férocité dévouée, voilà qui produirait de grandes choses. En protégeant les malheureux, les faibles, les rachitiques, les blessés, nous faisons fausse route ; et c’est pourquoi je hais la religion qui nous l'enseigne. La grande paix que les philanthropes eux-mêmes prétendent puiser
ans la contemplation de la nature, faune et flore,
vient de ce qu'à l’état sauvage, seuls les êtres robus-
“es prospèrent ; tout le reste, déchet, sert d'engrais.
Mais on ne sait pas voir cela ; on ne veut pas le
éconnaître. ‘
! — Si fait ; si fait ; je le reconnais volontiers. Coninuez, -
| — Et dites si ce n’est pas honteux, misérable... :
que l’homme aït tant fait pour obtenir des races
uperbes de chevaux, de bétail, de volailles, de éréales, de Hours, et que lui-même, pour lui-même,
n soit encore à chercher dans la médecine un sou’
lagement à ses misères, dans la charité un palliatif, daus la religion une consolation, et dans les ivresses ! l'oubli. C’est l'amélioration de la race, à laquelle” il faut travailler. Mais toute sélection implique la suppression des malvenus, et c'est à quoi notre. chrétienne de société ne saurait se résoudre. Elle ne. sait même pas prendre sur elle de châtrer les dégénérés ; et ce sont les plus prolifiques. Ce quil faudrait, ce ne sont pas des hôpitaux, c’est des. haras.
— Parbleu, vous me plaisez ainsi, SE Ie
— Je crains que vous ne vous soyez mépris Su moi jusqu’ à présent, Monsieur le comte. Vous m'avez pris pour un sceptique et je suis un idéahiste; un mystique. Le scepticisme n’a jamais donné rien de bon. On sait de reste où il mène... à la toléz rance | Je tiens les sceptiques pour des gens sans idéal, sans imagination ; pour des sots… Et je n’ignore pas tout ce que supprimerait de délicatesses | et de subtilités sentimentales, la production de cette humanité robuste ; maïs personne ne serait plus là pour les regretter, ces délicatesses, puisque avec elles an aurait SUPprIRS les délicats. Ne vou y trompez pas, j'ai ce qu’on appelle : de la culture; et sais bien que mon idéal, certains Grecs l'avaient entrevu ; du moins j'ai plaisir à me l’imaginer, et à | me souvenir que Coré, fille de Cérès, descendit aus Enfers pleine de pitié pour les ombres ; mais qué} devenue reine, épouse de Pluton, elle n’est plus nommée par Homère e que «l’implacable Proserpine ». ) Voir Odyssée, chant sixième. « Implacable »; c'est
ce que se doit d’être un homme qui se prétend vertueux.
— Heureux de vous voir revenir à la littérature. si tant est que nous l’ayons jamais quittée. Je vous demande donc, vertueux Strouvilhou, si vous accepteriez de devenir un implacable directeur de
revue ?
— À vrai dire, mon cher comte, je dois vous avouer que, de toutes les nauséabondes émanations humaines, la litiérature est une de celles qui me
dégoûtent le plus. Je n’y vois que complaisances et flatteries. Et j'en viens à douter qu’elle puisse devenir autre chose, du moins tant qu’elle n’aura pas balayé le passé. Nous vivons sur des sentiments ‘admis et que le lecteur s’imagine éprouver, parce qu'il croit tout ce qu’on imprime ; l’auteur spécule à-dessus comme sur des conventions qu'il croit li* ‘bases de son art. Ces sentiments sonnent faux comme des jetons, mais ils ont cours. Et, comme l’on sait ‘que « la mauvaise monnaie chasse la bonne », celui qui offrirait au public de vraies pièces semblerait nous payer de mots. Dans un monde où chacun ‘triche, c’est l’homme vrai qui fait figure de char- Jatan. Je vous en avertis : si je dirige une revue, ce |Sera pour y crever des outres, pour y démonétiser [tous les beaux sentiments, et ces billets à ordre : les mots.
|. — Parbleu, j'aimerais savoir comment vous vous |y prendrez.
— Laissez faire et vous verrez bien. J’ai souvent réfléchi à cela. :
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— Vous ne serez compris par personne, et personné ne VOUS SuIvra.
—- Allons donc ! Les jeunes gens les plus dégour. dis sont prévenus de reste aujourd’hui contre l’inflation poétique. Ils savent ce qui se cache de vent derrière les rythmes savants et les sonores rengaimes lyriques. Qu’on propose de démolir, et l’on trouvera toujours des bras. Voulez-vous que nous fondions : une école qui n’aura d’autre but que de tout jeter bas ?... Ça vous fait peur ?
— Non si l’on ne piétine pas mon jar-” din.
— On a de quoi s’occuper ailleurs... en attendant. . L'heure est propice. J’en connais qui n’attendent : qu’un signe de ralliement ; des tout jeunes... Oui,” cela vous plait, je sais ; mais je vous avertis qu'ils new s’en laisseront pas conter... Je me suis souvent de-” mandé par quel prodige la peinture était en avance, et comment il se faisait que la littérature se soit" ‘ainsi laissée distancer ? Dans quel discrédit, aujou-« d’hui, tombe ce que l’on avait coutume de considé- rer, en peinture, comme «le motif » ! Un beau sujet M cela fait rire. Les peintres n’osent même plus” risquer un portrait, qu'à condition d'éluder toute” ressemblance. Si nous menons à bien notre affairé,* et vous pouvez compter sur moi pour cela, je nes demande pas deux ans pour qu’un poète de demain | s0 croie déshonoré si l’on comprend ce qu’il veut dire Oui, Monsieur le comte ; voulez-vous parier ?. Seront considéres comme antipoétiques, tout sens,” toute signification. Je propose d’œuvrer à la faveur
Du a 2 28 la rate DANS 6 7 LE PNR EEE ESS EU Û Le.” (Eté ur, (A - RFA à > TRE RUN VASE CE rEr EE ‘ : “ qe NRA € Ve TUE AMEVRQRPE ELU
de l’illogisme. Quel beau titre, pour une revue : « Les Nettoyeurs |! »
Passavant avait écouté sans broncher,
: — Parmi vos acolytes, reprit-il après un silence, est-ce que vous comptez votre jeune neveu ?
— Le petit Léon, c’est un pur ; et qui la connaît dans les coins. Vraiment il y a plaisir à l’instruire. Avant l'été, il avait trouvé rigolo de passer pardessus les forts en thème de sa classe et de décroher tous les prix. Depuis la rentrée, 1l ne fout plus rlen ; je ne sais pas ce qu'il mijote ; mais je lui fais sonfiance et ne veux surtout pas l’'embêter.
— Vous me l’amèneriez ?
— Monsieur le comte plaisante, je crois. Alors, tette revue ?
* — Nous en reparlerons. J’ai besoin de laisser mûrir in moi vos projets. En attendant, vous devriez dien me procurer un secrétaire ; celui que j'avais, à cessé de me satisfaire.
— Je vous enverrai dès demain le petit Cob- Lafleur, que je dois voir tantôt, et qui fera sans doute votre affaire.
+ — Du genre «nettoyeur » ?
: — Un peu.
| — Ex uno...
— Non ; ne les jugez pas tous d’après lui. Celui-là l’est un modéré. Très choisi pour vous.
Strouvilhou se leva.
— À propos, reprit Passavant, je ne vous avais as, je crois, donné mon livre. Je regrette de n’en iwoir plus d’exemplaire de la première édition...
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D: Per aida en :
D'UE Sy A AUTRE LE: st EE Ve ne Fa 4? À E k | À De
one n’a aucune importance.
— Simplement, le Page est meilleur.
— Oh! comme je n'ai pas non plus l'intentio de le lire... Au revoir. Et si le cœur vous en dit : à votre service, J al l'honneur de vous saluer.