‹ Les favorites: comédie en quatre actesChapitre 35 sur 53 · Scène V · texte numérisé non relu

Scène V

BOURDOLLE, LAHURE

Bourdolle. — Asseyez-vous, Lahure... Vous permettez que j'écrive quelques lignes? '^'est pressé, et comme il est tard...

Lahure. — Je vous en prie... je vous en prie... d'autant plus que ce que j'ai à vous dire... n'est pas d'une gravité... telle...

Bourdolle, écrivant très vite. — Dites... dites! Je vous écoute.

Lahure, hcsiunt. — Monsieur Bourdolle... Voici... Vous avez toujours été très gentil pour moi et je dois déjà une assez grosse somme à la caisse... Cependant, il se présente une circonstance exceptionnelle qui me force à avoir recours de nouveau à vous... Je me bats demain... oui... j'ai un duel.

Bourdolle, cessant d'écrire et le regardant. — EcOU-

tez, Lahure. Avant que nous causions de ce duel il faut que je vous prévienne. Quelqu'un m'a fait des observations tantôt au Conseil au sujet de vos avances.

Lahure. — Est-il indiscret de vous demander qui?

Bourdolle. — Le baron Godfisli.

Lahure, avec rage. — Toujours lui! Ah! il y met de l'acharnement, celui-là!

Bourdolle. — Je ne peux pas aller plus loin... Si vous avez besoin de dix louis pour un duel, je les tiens personnellement à votre disposition. Et à propos de quoi ce duelî d'un article?

Lahure. — Non... non... il s'agit d'une affaire privée.

Bourdolle. — Bien... bien... Je ne tiens pas à savoir. Voilà.

II lui donne deux billets de banque.

Lahure. — Je vous remercie, monsieur Bourdolle. Mais c'est que demain... je n'ai pas qu'un duel... Bourdolle. — Vous avez doux duels!

Lahure. — Non... non... je veux dire que demain je n'ai pas seulement un duel... j'ai aussi... le terme.

Bourdolle. — Oh ! oh !

Lahure. — Et me battre un jour où je n'aurait? pas payé mon terme... vous comprenez, monsieur Bourdolle... '

Bourdolle. — Je comprends... attendez que j'aie

fini. (Il continue quelques mots.) Là! VoUS disieZ que

VOUS ne pouviez pas vous battre en duJ sans payei votre terme?

Lahure. — Oui, monsieur Bourdolle... Ce n'est pas l'usage.

Bourdolle. — Lahure, vous êtes extraordinaire... Vous avez une situation superbe au journal... et vous la méritez. Vous avez beaucoup de talent... Si! si! Je n'avais pas lu vos livres étant ministre. Je les ai lus depuis, ils sont très remarquables. Ils m'ont appris des choses que j'ignorais.

Lahure, modeste. — Oh î

Bourdolle. — Mon Dieu ! je ne sais pas tout... votre situation à Ciel et Terre ne peut donc que g^-andir, et je m'y emploierai de mon mieux... Mais sapristi, Lahure! c'est mon intérêt pour vous qui me t'ait vous parler ainsi, quoicjue je n'aime pas à me mêler de la vie privée de mes rédacteurs. Cependant, si vous ne vous conduisiez pas d'une façon un peu excentrique, certaines choses n'arriveraient pas... Par exemple, il vient ici une femme — vous saisissez, mon bon Lahure, le sentiment qui m'inspire ces paroles tout amicales — une femme, certes, respectable, mais qui a des allures, vraiment!...

Lahure, tristement. — C'est Bianca!

Bourdolle. — Je sais bien que c'est Bianca. La comtesse m'en a parlé. Comment diable vous êtesvous laissé prendre?... vous, un vieux Parisien?... Vous l'aimez donc?

Lahure. — Non, mais je l'ai aimée... Et elle, elle m'aime encore.

Bourdolle. — Ah ! ah !

Lahure. — C'est pour cela qu'elle a voulu revenir de Constantinople.

Bourdolle, haussant les épaules. — Laissez donc... Je connais cette bistoire-là... Elle ne vous aime pas du tout.

Lahure. — C'est possible.

Bourdolle. — Si vous la quittiez, elle se tirerait bien d'affaire toute seule.

Lahure. — Si je la quittais, ce serait effrayant!

Bourdolle. — Elle se tuerait?

Lahure. — Non, mais elle me tuerait, moi. Et alors, qu'est-ce que je deviendrais sans elle!

Bourdolle. — Vous êtes ridicule, Lahurei! En voilà assez sur ce sujet!

Lahure. — Bien, monsieur le directeur. Je n'insiste pas.

Bourdolle. — A propos, vous avez reçu M"* de Crémone?

Lahure, désorienté. — Ah! au fait... Je l'ai fait entrer dans le petit salon. Elle désire vivement causer avec vous. Elle a, paraît-il, des renseignements à vous communiquer... d'une nature un peu délicate.

Bourdolle. — Ils sont toujours faux, ses renseignements... (Se levant.) Je vais le lui dire une fois pour toutes... Elle veut se faire passer pour espionne afin d'avoir une situation à Paris, mais en réalité, elle ne sait rien! Venez.

Il sort avec Lahure.

L'ILLUSTRATION THEATRALE

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