LA COMTESSE, LAHURE
La Comtesse. — Voici pourquoi je vous ai écrit. D'abord, avez-vous réussi là-bas? Votre oncle vous a-t-il bien reçu?
Lahure. — Il m'a très bien reçu jusqu'au moment où je lui ai dit que je venais pour lui emprunter de
l'argent.
La Comtesse. — Et à ce moment-là?...
Lahure. — Il a énerjriquement refusé de m'en prêter... Aloi*s, je suis rentré à Paris.
La Comtesse. — Bon! bon! D'ailleure, nous allons causer tout à l'heure... En attendant, voici. Pendant votre absence, je me suis occupée de vous. J'ai des raisons de croire qu'il va se fonder bientôt un grand journal. Ce sont des amis à moi qui en feront les fonds... Eh bien, je veux que vous écriviez dans ce journal, Lahure... On vous y fera une très belle position, on me Ta promis.
Lahure. — Chère amie, nous avons eu plusieurs fois ce genre de conversation... N'insistez pas, je vous en prie... Je suis un historien, je ne suis pas un journaliste.
La Comtesse. — Historien! C'est-à-dire qu'au lieu d'utiliser votre talent vous faites des livres d'histoire que poi-sonne ne lit!
Lahure. — - Jl y a un certain genre d'ouvrages qui sont de grands succès loraqu'une seule personne, vous entendez, madame? une seule, se donne la peine de les lire. C'est mon cas.-
La Comtesse. — Alors, vous êtes bien décidé à ne pas travailler?... A rester dans cette situation, à
votre âge?
Lahure. — Qu'est-ce que ma situation a de scandaleux ?
La Comtesse. — Vraiment?... Tenez, Lahure, il m'est pénible de vous le dire... mais je vous le^ dis tout de même dans votre intérêt. Vous qui êtes d'une excellente famille, savez-vous quelle réputation vous avez à Pari*? Vous avez la réputation d'un bohème! J'irai plus loin, d'un tapeur. Vous passex pour devoir de* l'argent à tout le monde.
Lahure. — Plût au ciel!
La Comtesse. — Enfin, à tous ceux qui ont consenti à vous en prêter.
Lahure. — îl y a une nuance.
La Comtesse. — Et quand on pense que vous en êtes réduit là, avec votre air respectable, avec cette figure pleine de dignité qui vous faisait prendre tout à l'heure pour mon notaire, vous m'avouerez qu'il y a dans ce contraste quelque chose de profondément affligeant... Enfin, il n'est peut-être pas trop tard... Asseyez-vous, Lahure. Je vous ai connu à l'époque où vous mangiez votre patrimoine avec je ne sais plus qui...
Lahure. — Bianca.
1-iA Comtesse. — Bianca, oui... A ce moment-là, moi, j'étais avec le duc... Et même, quand le duc est moi1, on m'a appelé la comtesse, je n'ai jamais su pouniuoi. Ce titre m'est resté. J'ai donc fait ma situation pendant *que vous gâchiez la vôtre... Aloi^s, mon ami, dans la vie, il faut s'entr'aider... Je suis riche...
Lahure, se levant. — Plus un mot, madame, j'ai compris... Je passe pour un tapeur, c'est possible, ^lais je suis un honnête homme... Autant je suis
flexible sur certains principes, autant je suis inflexible sur d'autres. Eh bien, madame, à mon âge, on n'accepte pas d'argent d'une femme.
La Comtesse. — Mais vous n'avez jamais été mon amant !
Lahure. — Ce n'est pas la peine de me le faire remarquer. Je ne tous en remercie pas moins, chère amie, ainsi que d'avoir songé à moi pour ce journal qui, d'ailleurs, ne se fera pas.
La Comtesse. — Il se fera, parce que ce ne sont pas des hommes qui ont intérêt à le faire, mais des fenunes, et chacune pour des raisons pariiculières... que vous connaîtrez plus tard. Voyez-vous, mon cher Lahure, le monde est mené par l'amour.
Lahure. — Non, madame. Lisez l'histoire, il est mené par l'intérêt.
La Comtesse. — Par l'intérêt des femmes, c'est
la même chose. (Décachetant une des lettres que lui a rc mises tout à l'heure le valet de pied, et lisant. — Ah! pat
exemple !
Lahube. — Quoi?
La Comtesse. — Une lettre d'Henriette Cortèze... Vous vous rappelez bien Henriette Cortèze î qui avait fini par épouser je ne sais qui?...
Lahure. — Parfaitement.
La Comtesse. — Il y a au moins vingt ans de ça. (Lisant.) Elle m'annonce la visite de sa fille pour une recommandation. Elle avait donc une fille? Oui, en effet, je crois même qu'elle l'a eue pendant son mariage... Mais je serai enchantée de faire sa connaissance, à cette enfant!
Lahure. — Des services à rendre... des démarches à faire... vous voilà dans votre élément.
La Comtesse. — Eh! mon ami, j'en ferais bien d'autres si j'avais encore mon influence de jadis... MaiSy enfin, je ne me plains pas, on ne m'a pas tout à fait abandonnée.