Scène IV
BOX RDOLLE, ALINE
BoURDOLLE. — Bonjour, Aline.
Aune. — Bonjour, mon ami... Ne perdons pas de temps. Assieds-toi. Voici de quoi il s'agit...
BouRDOLLE. — Tu veux que nous causions ici?
Aline. — * Oh! ne prenons pas de rendez-vous... ne compliquons rien. D'ailleurs, c'est très pressé. J'ai vu hier le président du conseil...
BouRDOLLE. — Paginel?
Aline. — Tout à fait dans l'intimité. Il est très ulcéré, non seulement de sa chute, mais du sans-gêne avec lequel ses amis l'ont lâché. Il n'a qu'une idée: leur créer en dessous des difficultés pour la constitution du nouveau ministère. En ce moment, il aimerait mieux voir arriver ses advereaires politiques que ses amis.
BouRDOLLE. — C'est très humain.
Aline. — Il a même eu un mot assez joli. Il m'a dit: « En politique, il y a des servdees qu'on ne peut demander qu'à ses adversaires. »
BOURDOLLE. — Alors, Gibacier?
Aline. — Gibacier, dans ces conditions-lii, aura beaucoup de peine à former un cabinet.
Bourdolle. — J'en avais l'impression.
Aline. — Or, le président du conseil a été très frappé de ce fait que tu n'es pas allé à la Chambre de toute la semaine dernière et que tu n'assistais pas à la séance où il a été renversé... Et il a vu dans ton abstention un sentiment profond de la situation ])olitique et un acte de délicatesse vis-à-vis de lui, qui t'avait débarqué il y a trois mois!... Ça, c'est même admirable! Quand on .sait pourquoi tu ne vas plus à la Chambre depuis quinze jours!...
Bourdolle. — Mais tu te trompes... Je ne suis pas allé à la Chamhic parce que...
Aline. — Oh! je Ven prie... pas d'explications... Puisque c'est ça qui t'a servi! Alors, c'est trop beau, n'est-ce ])as? 11 n'y a qu'à s'incliner. Où en étais-jc? Ah! oui... Pour toutes ces raisons-là, Paginel ne pense plus qu'à une chose, éloigner Gibacier et avoir comme successeur à la présidence du conseil, qui? Toi!
Bourdolle. — Moi!
Aline. — Depuis hier, c'est une itléc fixe. Et oo qu'il a pu inventer, c'est inimaginable! « La j)olitique de gi'oupe, la politique sectaire a fait son temps. Le pays n'en veut plus — c'est lui qui parle, bien entendu — il faut donner à la politique fran- (jaise une couleur plus élégante et plus légère... Assez de concentration ! De la conciliation, de l'aménité...
du tact ! Et qui. mieux que Bourdolle, deux fois ministre déjà, directeur d'un grand journal parisien, est désigné pour exécuter ce programme?... » Depuis ce matin, Paginel va partout. Il a vu le président de la République et il m'a téléphoné trois fois avant déjeuner.
Bourdolle. — Ça, j'avoue que c'est curieux! Je voyais bien la chose pour dans deux ans... mais pas avant ! Et, en effet, en y réfléchissant... oui... je suis l'homme de la situation !... Ma parole, il y a cinci minutes, je ne m'en doutais pas! Ah! la politique! Mais il n'y a pas que de la politique dans ce revirement rapide... Il y a encore toi, Aline, ton infhience...
Aline. — Oh! je t'en prie... plus de génie, n'estce pas?
Bourdolle. — Mettons ta finesse... J'ai beau avoir des torts envers toi, ça ne m'empêche pas de reconnaître ce que je te dois.
Aline. — Tu ne me dois rien. Je ne suis pour rien là dedans, au contraire. Tu arrives au pouvoir par ton propre mérite, parce que tu as eu l'idée de diriger un journal boulevardier, ce que je ne voulais pas! Parce que tu t'es mis à aller aux répétitions générales, ce que j'avais en horreur! Et peut-être aussi tellement les raisons des choses sont mvstérieuses, parce que tu m'as trompée avec une femme de lettres, ce qui a fait tout de suite de toi un grand Parisien, comme tu disais ! Ne me remercie donc pas, mon ami, ce n'est pas la peine.
Bourdolle. — Oh! tais-toi! N'essaie pas de cacher ton dévouement, ton intelligence, sous des reproches qui me sont extrêmement douloureux, je t'assure.
Aline. — Bon, bon! Cessons les reproches... Je regrette d'avoir eu l'air de t'en adresser... Ce n'était pas mon intention en venant ici. Quand tu seras président du conseil, quand tu seras amvé au sommet, aloi"s, nous causerons de nos petites affaires, et nous réglerons ce que nous avons à régler. Va: ce moment, il ne faut pas se disputer, il faut agir. Alors, je te conseille, en amie, pour faciliter tes démarches et aussi pour éviter les potins, je te conseille de rentrer chez toi, à moins cependant que tu ne sois plus libre de rentrer chez toi?
Bourdolle. — Comment! plus libre... J'habite l'hôtel.
Aline. — Eh bien, tu seras mieux à la maison l)our ce que tu vas avoir à faire. C'est la seule raison, crois-le bien, pour laquelle je t^'engage à y rentrer.
BoLTRDOLLE, un temps. — Ma chère Aline, l'heure ne serait pas bonne pour nous explk|uer. Tu viens de me rendre un grand service, tu te montres très généreuse envers moi. Cela me place dans un état il'infmorité (|ui ne me peimet pas de mettre au point ce qui s'est passé entre nous.
Aline. — Oui... épai'gnons-nous cette scène-là. Nous reprendrons pour le monde notre vie ordinaire... Et les événements se chargeront peut-être d'amener une solution que je n'aperçois pas pour ma part. N'en parlons donc ])lus.
Bourdolle. — Je suis à ta di.scrétion.
Aline. — Il est fort possible que je m'habitue à l'idée que tu as une maîtresse et que je ne suis plus, moi, qu'une femme qui partage tes oi)inions polit iques.
Bourdolle. — Je n'ai rien à répondre.
UILLUÇTRATION . THEATRALE
AJ-.INE. — Et il est '.possible aussi que' je ne m'y habitues pas... Et' dans ce cas nous aurions 'le divorce. ! :
BOUBDOLLE. — Tu réfléchiras:..'
Aline. — Enfin ! n'en t>arloiis plus... n'en parlons plus! Ah! ce n'est pas tout. Nous sommes. invités à dîner, ce soir, chez M"** Paginél. J'ai accepté pour toi. Tu feras bien de m'acoorapafrner. !Rlle est tout îi fait pour nous. ,
BoTJRDOLLE. — Tu as raison.
Aline. — Tii ne dînes pas ce soir chez la comtesse? ' •
BouRDOLLE. — Mais pas.da tout!
Aline. — Voyons, c'est bien tout ce que j'avais à te dire?... Ah! la comtesse m'a recommandé de passer par cette porte et qu'elle serait ainsi avertie de mon départ. Je te prie d'aller m'excuser auprès d'elle. Elle a été parfaite. A ia première soiirée que nous donnerons, il faudra l'in\iter.^ Elle n'est plus déplacée chez nous, A tout à l'heure.
Elle sort. •