CHAPITRE V
€ 11 y a 32 ans, certains ouvriers d’une ville de troisième ordre du Comté de Lancaster firent un rêve comme Bunyan. Le sujet de ce rêve était différent, le fameux chaudronnier de Bedford rêva de l'empire du péché, les tisserands de Rochdale rêvèrent de l'empire du travail.
« Cependant, l’un el l’autre rêve était une vision, celle d'un pèlerinage lointain en dehors d’une contrée malheureuse et sans espoir. Les lisserands étaient las de vivre sur des terrains ingrats où leurs efforts restaient sans récompense ; el ils dirigèrent leurs regards vers la région enchantée où les fruits de leur labeur étaient assurés. Ils savaient qu’ils avaient un rude pèlerinage à faire, mais comme le chrétien de l’immortel récit de Bunyan, ils prirent la résolution de se mettre en route sans délai (1). »
Ces paroles, par lesquelles le grand historien de la coopération anglaise Holyoake a synthétisé le « Rêve du tisserand » sont à juste titre devenues célèbres par leur forme allégorique et naïve à la fois. Elles traduisent bien l'état d'âme de ces pauvres ouvriers de Rochdale qui, réduits à la misère par un long chômage, entreprirent avec peu de ressources et beau coup de courage, de rénover l’ordre social tout entier.
Ces 28 ouvriers lisserands de Rochdale, que l'histoire a immortalisés,avaient celle conviction,ce dévouement qui forcent le respect et conquièrent l'estime de-tous; l'exactitude de
(4) Histoire des Equitables Pionniers de Rochdale, par Holyoake, traduit par Vigano : 2° partie, chap. 1°", p. b, Guillaumin,188#, Paris.
l’idée directrice qui les a inspirés, le succès prodigieux de leur inilialive ont forcé l'attention publique; d’apôtres qu'ils étaient, ils sont devenus des triomphateurs, et leur célébrité resplendit du fait que leur initiative, couronnée de succès éclatants, remonte déjà à 64 ans.
Loin de nous l'idée de diminuer leur mérite ; l'invention que firent les ouvriers anglais aux environs de 1844, du principe de la répartilion coopérative des bénéfices reste géniale, cependant il convient d'expliquer que, logiquement, c'était en Angleterre, et non pas ailleurs que le principe coopératif devait être imaginé pour la première fois, les circonstances extérieures, économiques et sociales, ont directement provoqué l'invention des Pionniers de Rochdale.
Une corrélation très étroite s'établit, avons-nous vu, entre le degré d’industrialisme d’un pays et son développement coopéralif.
Industrialisation très précoce de l’Angleterre.
Le principe coopératif ne pouvait se développer et même naître qu'au sein de classes salariées nombreuses, et conscientes d’elles-mêmes, l'Angleterre est précisément l'exemple le meilleur d'une nation à industrialisation très précoce et très profonde.
[1 n'existe point de statistique professionnelle, répartissant la population active de l'Angleterre, en population agricole, industrielle ou commerciale, aux environs de 1830-1850. Toutefois, il n’est contesté par personne que l’Angleterre,dés 1840, avait pris la résolution solennelle de se spécialiser dans l’industrie à un degré qui est resté absolument unique au monde. A l'époque précise où commençaient partout, en Europe, à se dessiner, les premières manifestations du mouvement associationniste, l’Anglelerre sacrifiait résolument son agriculture tout entière, à son commerce et à son industrie.
L’immense révolution industrielle qui avait substitué au
début du xix° siècle, le métier mécanique au métier à la main, et remplacé la force musculaire de l'homme par la force mécanique de la machine à vapeur, avait eu pour résultat de placer l'Angleterre dans une situation exceptionnellement favorable. Ses richesses minières si abondantes lui donnaient une supériorité incontestable sur les pays du continent. L’esprit pratique des Anglais eut vite fait de s'en convaincre, le peuple anglais se spécialisa à outrance dans l'industrie et le commerce Par le Bill célèbre de 1846, supprimant le droit d'importation sur les céréales, l'Angleterre donnait l’exemple d’un grand peuple qui acceplait délibérément d'être tributaire de l’étranger pour la presque totalité de sa consommation alimentaire. Depuis 1846, son agriculture sacrifiée à son industrie, n'a cessé de décroître en importance. En même temps, le sol anglais restait extrêmement concentré entre les mains d'une aristocratie terrienne, très peu nombreuse.
Le déclin de l'agriculture s’est accompagné, en Angleterre, de la décadence rapide des petits artisans et producteurs autonomes; la grande industrie, conséquence immédiate de celte spécialisation industrielle extraordinaire, rendait le maintien du pelit métier à la main, presque impossible. Le développement des classes moyennes anglaises se trouvait enrayé : arlisans industriels autonomes, pelits propriétaires paysans faisaient défaut à la fois à la nation anglaise, son économie propre lui interdisait absolument de donner la moindre extension au principe syndicaliste ; en revanche, elle lui permettait de pratiquer dans d'admirables conditions de développement, soit le principe coopératif, soit le principe corporatif : sagement, les ouvriers anglais surent faire choix du premier.
$ 2. — Différentes raisons de la supériorité de la coopération anglaise.
1° Anciennelé de la coopération anglaise. — La classe ouvrière
industrielle, considérable en Angleterre, dès 1830-1840, ne L. — 6
tarda pas à constituer des coopératives distributives. Dès 1844, un ouvrier anglais, en quelque sorte guidé par les circonslances, avait imaginé le principe coopératif de répartition des bénéfices.
Si la coopération anglaise est hors de pair avec celle de tous les autres pays, c’est en partie parce qu'elle a pu y prendre naissance de meilleure heure que partout ailleurs.
2° Inlensilé de la coopération anglaise. — L'ancienneté de la coopération anglaise n'est pas la seule raison qu'il faille donner de sa supériorité. La Suisse comme l’Angleterre s’est ralliée de bonne heure au régime industriel, aussi a-t-elle imaginé le principe coopératif sensiblement à la même époque que les Pionniers de Rochdale. Cependant la coopération s'y est moins développée, en effet, l'extraordinaire spécialisation industrielle dont l'Angleterre a fait choix en 1846, est restée sans exemple comparable au monde.
La statistique de 1900 indique que sa populalion commerciale et industrielle réunie équivaut à 549 0/0 de sa population agricole (1).
La populalion commerciale et industrielle de la Suisse, en 1900 également, n'équivaut qu'à 187 0/0 de sa population agricole. On comprend que cette spécialisation industrielle, absolument anormale, ait beaucoup favorisé le mouvement coopératif anglais.
D'énormes centres industriels se sont constitués sur toute la surface du territoire anglais, le pays minier a donné naissance à une extraordinaire floraison de grandes agglomérations industrielles et commerciales : Les idées coopératives ont trouvé dans ces couches ouvrières si compactes un merveilleux terrain pour prendre racine et s'étendre, elles y ont manifiquement fleuri.
(1) Voir la statistique générale n° 1, p. 70 ainsi qu'en ce qui concerne tous les renseignements semblables. Cetle statistique a été tirée du Recensement professionnel de la France, 1901, 4e vol., p. 351.
3° Fidélité des ouvriers anglais au principe coopératif. — Un dernier trait explique le merveilleux développement de la coopération anglaise : L'Angleterre doit sa prospérité coopérative à l’indéfectible attachement qu’elle a montré pour le principe coopératif. Les ouvriers anglais n’ont jamais prêté attention au mécanisme des associalions ouvrières de producton, ils n'ont jamais partagé les illusions du socialisme corporalif. Semblable lémoignage ne saurait ètre rendu aux ouvriers français ou belges.
S 3. — L'origine des coopératives distributives.
Expliquer les origines et le développement de l'idée fédéralive en Angleterre revient à relracer rapidement l’histoire de la coopération anglaise ; la pensée fédérative se trouve intimement liée aux origines mêmes des coopératives distribulives d'Angleterre. Toutefois une simple esquisse du mouvement coopératif anglais suffira. ”
Rien n’est plus fâcheux et plus vexant à la fois pour l’historien que de ne pas réussir à découvrir l’origine exacte d'un mouvement économique ou d’une transformation politique. La probité scientifique nous fait un devoir absolu de reconnaître notre ignorance plutôt que de la dissimuler. C'est à cet aveu que nous sommes réduits, en ce qui concerne l’origine exacte de la coopération distributive.
Nous n'avons qu’une connaissance bien vague et bien 1mprécise des faits.
La Société des Equilables Pionniers de Rochdale(1844).— On a coutume de déclarer que la première coopérative distributive qui ait existé au monde est la Société des Equitables Pionniers de Rochdale, inaugurée au courant de l’année 1844. Reproduisant fidèlement l'affirmation de l'historien Holyoake, on ajoule que le premier homme qui ait, si ce n'est imaginé, du moins proposé el appliqué le principe coopératif de répar-
üilion des profits, a été Charles Howarth, qui fut chargé en 1844 de rédiger les statuts de la société de Rochdale. En réalité, il demeure probable que des sociétés antérieures aux Pionniers de 1844 avaient déjà fait application du principe de la répartition des bonis au prorala des achats.
Les fondateurs de quelques Sociétés du Nord de l’Ecosse, dès les premières années du xix° siècle, semblent avoir appliqué le principe coopératif de répartition des profits. Alexandre Campbell, un disciple écossais de Robert Owen, paraît avoir introduit cette clause de répartilion des profits dans les statuts de l’Union-Shop de Cambuslang en 1829 (1). Le pays d'origine véritable, le berceau de la coopération distributive est, selon toute vraisemblance, l’Ecosse et non le Nord de l'Angleterre, le Lancashire et le Yorkshire.
C'est aux fondateurs demeurés à toujours inconnus, de ces premières sociétés écossaises du xix° siècle, qu'il faut-faire hommage du mérite d’avoir découvert la coopération distributive ; mais l'ignorance même de leurs noms, l'échec des sociétés qu'ils ont patronnées, nous obligera, malgré nous, à en attribuer une seconde fois le mérite aux fondateurs de la société de Rochdale de 1844.
Dès 1844, et très vraisemblablement dès 1829, d’obscurs ouvriers du Nord de l'Angleterre et de l'Ecosse ont utilisé le mécanisme de la répartition coopérative des bénéfices. L'Angleterre a donc connu de fort bonne heure le principe constituuf de la coopération. Ce serait pourtant une erreur de croire que la première forme d’association qu’a manifestée le mouvement coopératif en Angleterre ait été précisément la coopérative distributive ; en réalité, deux mouvements d'associations ont précédé l'invention ou du moins la mise en pratique de la coopération distributive; mais ces mouvements furent peu importants. L’échec assez rapide auquel ils furent voués ne les prive cependant pas d’un grand intérêt.
(1) Gernesson, Les sociélés coopératives anglaises, 1905, p. 119 ; Béatrice Potter, p. 79.
Premier mouvement pré-coopératif : les Unions de consommaleurs (1795-1815). — En Angleterre, comme dans la plupart des autres pays coopératifs, comme en Suisse, en France, le premier mouvement qui se soit dessiné dans le sens de la coopération est celui des Unions de consommateurs. Ces sociétés ont été fondées uniquement par des consommateurs, qui désiraient s'associer en vue de pourvoir ensemble à leurs besoins. Leur but était très nettement d'établir ce que Von a appelé depuis, le « règne du consommateur ».
Que manque-t-il à ces sociétés pour constituer des coopératives distributives ? Rien moins que le principe de la réparlilion des bonis au prorata des achats. Les bénéfices, en fait, excessivement rares de ces Unions étaient répartis au prorata des actions souscrites et non des achats effectués ; le principe capitaliste faisait le fond du mécanisme de ces Unions.
La première des Unions de consommation que l’on vit se constituer établit un moulin à vent à Barham en 17%; il était destiné aux pauvres de la paroisse. Des ouvriers prirent une semblable initiative la même année à Hull, un peu plus tard, en 1812 à Whitby, puis à Sherneess en 1815, à Devonport en 1816, de même en Ecosse. De part et d’autre, ces sociétés conslruisirent, exploitèrent des moulins ; on les dénommait fréquemment des « Subscription mills » (1).
Ce mouvement de 1795-1815 échoua ; le mécanisme économique de ces unions les condamnail à n’atteindre jamais qu'un faible développement. Elles présentaient le très grave inconvénient de faire application du principe capitaliste de réparlition des bénéfices. Elles disparurent les unes après les autres ; seul, le moulin de Hull resta en activité jusque vers
2e Mouvement pré-coopératif : les Union-Shops (1828-1834). — Le deuxième mouvement fut plus important et laissa plus
{1) Béatrice Potter, La coopéralion en Grande-Bretagne, 1905, p. 53,
de traces après lui. De 1828 à 1832, nous voyons se produire le mouvement des Union-shops. Ces Union-shops, soit Lextuellement « Boutiques d'Union », furent des coopératives de solidarité. Ces entreprises qui restèrent absolument autonomes, étaient constituées par des ouvriers dans le but de fournir à leur force de travail un emploi avantageux; mais les profits étaient tous affectés au fonds de réserve.
Toute répartition individuelle des profits réalisés sur le public était supprimée. Ces sociétés étaient susceptibles de développement au point de vue coopératif lui-même.
La première de ces coopéralives de solidarité ful établie à Brighton en 1828 sous l'influence d’un disciple de Robert Owen, le docteur King. Le jourral de la coopérative de Brighton, « Le coopérateur », rédigé par King, exposait en ces termes le but de l’entreprise :
« Nous consacrerons le capital réuni par nous à l’achat de diverses marchandises que nous placerons dans les magasins communs où les membres achèteront les denrées. Les profits constitueront un capital collectif qui sera de nouveau employé à l'achat des marchandises les plus demandées. Ainsi nous avons deux sources de capitalisation : les versements hebdomadaires et les profits... La société sera capable désormais d'occuper les services de quelques-uns de ses membres, le produit de leur travail sera la propriété commune. À mesure que le capital s'accumulera, nous pourrons employer tous les membres, et les profits seront alors considérables. Quand le capital sera devenu assez important, la société pourra acheter une terre, y vivre, la cultiver, établir toutes les manufactures qu'elle voudra, et pourvoir à la nourriture, à l’habitation et au vêlement de tous. La société s’appellera alors une communauté (1).
Ces sociétés visaient ainsi la constitution d’un capital col-
(1) Béatrice Potter, p. 56.
lectif et inaliénable tout semblable à celui dont Buchez devait recommander plus tard la formation. Le procédé était donc de réunir quelque argent, en versant régulièrement des cotisations et en faisant acheter par les membres de la société, des marchandises de vente courante. Ce capital demeurait constamment la propriété collective des membres et s’accroissait sans cesse de tous les profits: la société était véritablement une coopérative de solidarité. Tout cet argent devait servir à acheter des moyens de production : manufactures et propriétés foncières qui procureraientdu travail à de nouveaux sociétaires.
L'influence directe de R. Owen se retrouve très nettement. Peu à peu, la Société devait former une véritable colonie se suffisant à elle-même ; ce serait alors une communauté, une sorte de phalanstère où l’ouvrier affranchi de toute entrave capitaliste serait libre, indépendant et heureux.
Ce système d'accumulation progressive de capital eut d’heureux résultats ; grâce à elle, beaucoup de ces sociétés parvinrent à un certain degré de développement et réussirent à employer leurs membres à la fabrication des étoffes, des chaussures, des vêtements et du mobilier. Le mouvement fut rapide, beaucoup d'ouvriers dans les villes voisines imitèrent l’exemple de leurs camarades de Brighton. En 1830, deux ans après la fondation de la coopérative de Brighton, on comptait 170 Union-shops; en 1832 de 4 à 500 (1).
Causes de l'échec des Union-shops. — Deux ans après, tout était anéanti, avait disparu : l’année 1854 marque, en effet, l'anéanlissement brusque de tout mouvement. Trois causes doivent être assignées à cet échec : 1° Ces Union-shops faisaient crédit à leurs membres et subirent des pertes de ce chef ; 2° la législation anglaises ne fournissail à ces sociétés aucun statut légal ; elles n'avaient pas de personnalité juridi-
(1).B. Potter, p. 62.
que ; aussi le capital de la Société restait-il dans l’indivision, il demeurait commun à tous Les membres de la société.
3° La troisième cause d'insuccès est plus grave; elle est tirée du fond même du mouvement, elle est organique. La majorité des membres de ces coopératives ne possédait pas une instruction coopérative suffisante. Beaucoup voulaient suspendre toute accumulation de capital et procéder au partage entre les membres au prorata des actions.
Dans la coopérative de-Brighton précisément, une portion considérable du capital futretirée par des membres dissidents. I en fut de même ailleurs, quelquefois, au lieu d’avoir un retrait de capital à déplorer, on eut à regretter la transformation de la coopérative en une société syndicale ou une association ouvrière de production, les profits étant répartis individuellement au prorata des actions possédées ou des salaires obtenus (1).
Une coopérative de solidarité peut réussir et durer; les temps modernes en offrent d'assez nombreux exemples, mais une condition est absolument indispensable, c'est que les ouvriers membres de cette sociélé possèdent une éducation coopérative très forte. Or, il semble absolument impossible que pareille éducation puisse exister avant même le développement des coopératives distributives.
Les coopératives de solidarité ont précédé historiquement les coopératives distributives ; le mouvement des Union shops de 1828 en est la preuve, Mais pratiquement cette variété coopérative ne peut se développer qu'après que la coopération distributive a habitué les hommes à un certain désintéressement économique dans le partage des bénéfices sociaux.
Le mouvement coopératif. — Ch. Howarth, sollicitée de rédiger les statuts de la société des Pionniers de Rochdale dont il était membre et dont il allait être le législateur, eut l'idée
(4) B. Potter, p. 65.
d'introduire dans les statuts la clause de la répartition des bonis au prorata des achats. Cette clause qu'on a coutume d'appeler le principe de réparttion de Rochdale lui sembla propre à assurer le développement de la société, il ne se trompait pas.
S 4. — La société des Equitables Pionniers de Rochdale.
La société des Equitables Pionniers de Rochdale est la mère, le prototype de Loutes les sociétés distributives, actuellement répandues à la surface du globe; elle doit être considérée avec attention. Une légende qui a cours à son propos, mérite d'être détruite.
Deux choses sont à distinguer dans cette société : le manifeste et les statuls ; il est permis d’affirmer que les statuts de Rochdale sont aussi remarquables que le manifeste, lui, est peu intéressant.
Les statuts de Rochdale. — Il semble impossible d’exagérer jamais le génie dont témoigne la rédaction des statuts de Rochdale. « Que l’on songe, en effet, que les statuts de la société ont été du premier coup si définitivement établis par ces quelques ouvriers lisserands en flanelle, que l'expérience de plus d’un demi-siècle n’a rien trouvé à y ajouter, et que les milliers de sociétés qui se sont créées depuis eux se sont bornées à les copier presque texluellement ; on n'hésitera pas à voir là le phénomène le plus remarquable peut-être de l'histoire économique : Le système coopératif n’est pas sorti du cerveau d’un savant ou d’un réformateur, mais des entrailles mêmes du peuple (1). »
Les Pionniers de Rochdale ont, du premier coup, imaginé et appliqué tous les principes fondamentaux, sur lesquels sont basées les coopératives actuelles : la répartition des bénéfices
(1) Charles Gide, Les sociétés coopératives de consommation, 1904, p.11 et 12.
au prorata des achats ; la vente au prix du détail, c’est-àdire au prix courant de la localité ; le principe d'un seul vote par actionnaire ; enfin, la vente au public ont été pratiqués et professés par la société de Rochdale. On voit jusqu'à quel point le jugement porté par M. Ch. Gide est pleinement justifié.
Le manifeste. — Le manifeste des Pionniers, si admiré soitil, est au contraire fort peu intéressant ; il se borne en réalité à reproduire les aspirations des coopératives de solidarité ou Union-shops de 1828, voire même les tendances des premiers manifestes des disciples immédiats de Robert Owen. Le manifeste de Rochdale n’est guère qu'une réédition du programme des fondateurs de la société de Brighton de 1828. Il reste obstinément attaché au vieil idéal Owenite et à la théorie de la fondation des colonies indépendantes ou communautés socialistes.
La comparaison du manifeste de ces deux sociétés est instructive. Le programme de Brighlon s'exprime ainsi : « À mesure que le capital s'améliorera, nous pourrons employer tous les membres. Quand le capital sera devenu assez important, la société pourra acheter une terre, y vivre, la cultiver. La société s’appellera alors une communauté. »
Le manifeste de Rochdale est-il autre chose qu'une réplique du programme de Brighton ? La société, est-il écrit, a pour but « d’entreprendre la fabrication des articles que la sociélé jugera convenable de produire pour fournir du travail à ceux de ses membres qui seraient en état de chômage ou qui souffriraient d'une réduction continue de salaire. Sitôt qu’il sera possible, la société procédera à l’organisation de la pro: duction, de la distribution et de l’éducation dans son sein et par ses propres moyens ; en d'autres termes, elle se constituera en colonie autonome et indigène, où tous les intérêts seront mis en commun » (1).
(1) Ch. Gide, Les sociélés coopératives, p. 11.
L’analogie est si parfaite qu’il semble impossible de nier que les Pionniers de Rochdale se soient inspirés des mêmes rêves de colonie phalanstérienne et communiste que les fondateurs de l’Union-shop de Brighton. Il suffit d'envisager l'économie de nos sociétés modernes pour constater que ces articles du manifeste dans lesquels se résument les désirs les plus ardents des Pionniers ont été formellement contredits par l'expérience.
En poursuivant un idéal chimérique, les Pionniers ont découvert d'admirables règles d'action pratique; leurs efforts n'ont pas été vains. Les 28 ouvriers tisserands: de Rochdale sont grands dans l’histoire coopéralive, non pour avoir fait de larges emprunts au fonds commun d'idées qui inspire les manifestes des Union-shops, mais pour avoir donné au monde l'exemple des règles fondamentales de toute coopérative distributive.
$ 5. — Le mouvement coopératif de 1844 à 1860.
La constitution de la société de Rochdale fut le signal en Angleterre d'un mousment coopératif, encore assez restreint mais réel cependant ; toute la région du Nord de l'Angleterre, le Lancashire, le Yorkshire, ainsi que l’Ecosse, furent le centre du mouvement. Dès 1847-1848, plusieurs sociétés coopératives furent créées sur le modèle de la société de Rochdale, dans son voisinage immédiat. Parmi les différentes coopératives constituées en Angleterre même, de 1844 à 1852, 27 sociétés sont encore à l'heure actuelle en activité de service. La plus puissante de ces sociétés est la gigantesque coopérative de Leeds, la plus grande du monde entier; en 1904, elle comptait plus de 49.000 membres et avait un chiffre d’affaires de 36 millions de francs (1).
Cependant, durant les premières années de leur fonction-
(1) Cernesson, p. 216,
nement, ces sociétés comptaient fort peu de membres, pour la plupart, une cinquantaine seulement ; Rochdale tenait la tête avec ses 670 membres. Souvent aussi, après la chute du mouvement chartiste, en 1848, le club chartiste se transforma en coopérative ; parfois, la société coopérative naquit de grèves malheureuses comme à Rochdale ou à Bacup. Certains moulins fondés dans le même but que les Union-shops de 1878, ou que le moulin de Hull, constitué en 1796, adoptèrent aux environs de 1856 la règle-rochdalienne de répartition des profits ; ce fut le cas des moulins de Leeds et Halifax (1).
Le développement des coopératives fut favorisé par le vote de l’act de 1852, qui étendait le principe de la responsabilité limitée, aux membres des sociétés ouvrières et par celui de l’act de 1862 qui conférait la personnalité juridique aux associations ouvrières.
En 1852, on comptait environ une centaine de coopératives tant en Ecosse qu’au nord de l'Angleterre.
De 1852 à 1860, on en vit naître le double environ. Toutes ces sociétés, comme celles qui devaient se former par la suite avaient des origines nettement ouvrières. Si l'on songe aux . difficultés de Loute espèce, que présentaient nécessairement aux environs de 1860, les débuts d'un pareil mouvement d’associations,on reconnaitra que le mouvement était réel ; cependant un grand progrès ne s'est manifesté qu'après 1860 : le mouvement coopéralif acquiert alors toute son intensité (2).
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$ 6. — Le réveil coopératif de 1860.
Sur le continent, les années 1864-1870 marquent la création des premières sociélés coopératives. L'Angleterre avait donc 20 ans d'avance sur les pays du continent ; mais il est certain que même en Angleterre, le mouvement coopératif antérieur à 1850 n'était ni très intense, ni très fécond. Les années 1860-
(HE POttEr pb 1010000
(2) Cernesson,.p, 288 à 300.
1861 sont peut-être les années les plus fécondes de la coopérative anglaise. Ce réveil du principe coopératif en Angleterre correspond exactement à ce grand mouvement d'associations, véritable vague immense qui a balayé toute l'Europe aux environs de 1860. Mais, au lieu que sur le continent, le mouvement coopératif de 1864, étant le premier en date, n'avait pas de base solide et devait échouer, en Angleterre ce même mouvement précédé par les efforts et les expériences faites depuis 1844, a pleinement réussi.
Il est intéressant de noter, qu'en Angleterre comme sur le conlinent, le processus de la coopération fut le même ; tout d’abord, un mouvement embryonnaire ; l'idée se forme, mais on n’en a pas l'usage, la pratique. Pendant une vingtaine d'années, le mouvement, sans échouer tout à fait, ne réussit pas à s'étendre. C’est le cas de l'Angleterre de 1844 à 1860 et du continent de 1860 à 1880. Puis, tout à coup, quelque vingt ans après ce premier mouvement infructueux, un réveil subit, le mouvement réussit,
Il semble historiquement démontré que l’idée coopérative pour aboutir doit subir une assez longue période d’incubation. Près d’un quart de siècle a été nécessaire tant en Angleterre que sur le continent pour féconder l'idée coopérative.
Influence minime des Socialisies chrétiens sur le réveil coopératif de 1860. — Le réveil de l'idée coopérative qui se manifeste en Angleterre dès 1860 a été très brusque. Plus de 300 sociétés sont constituées en 1860, 1861 et 1862. Les années suivantes, le mouvement continue (1). 11 semble impossible de découvrir une cause, à laquelle on puisse rattacher cette très rapide floraison coopérative. Selon toute vraisemblance, la prédication passionnée et infatigable des socialistes chrétiens, hommes de grand mérite et de grande foi, tels que le professeur Maurice, les avocats Ludlow et Van
(1) Se reporter à la statistique du Royaume Uni, n° 5, page 78,
sittart Neale, le pasteur Kingsley, ne doit pas avoir eu une influence bien grande sur lout ce mouvement de 1860. La prédication des socialistes chrétiens est, pour partie tout au moins, antérieure au réveil de 1860, elle remonte, en effet, à 1848. Son action, à la supposer féconde, aurait été bien iente à agir; de plus, toute cette école des socialistes chrétiens était composée uniquement d'intellectuels et nullement de membres de la classe ouvrière, et nous savons que les origines de toutes ces sociétés étaient nettement prolétariennes.
$ 7. — La phase fédérative.
Le mouvement vigoureux de 1860 permit à l’Angleterre d'entrer dès l’année 1864 dans la phase fédéralive. Le rapport du Registrar, chargé d’enregislrer en Angleterre la constitution de toutes les Sociélés nouvelles, constatait dès 1863 l'existence de 332 sociétés comptant 90.000 membres, disposant d’un capital de 10 millions et demi de francs et vendant annuellement pour plus de 50 millions de marchandises.
$ 8. — La Wholesale anglaise de 1864.
Dès cette époque, il existait en Angleterre les éléments suffisants pour l'édification d’une Fédération d'achat et de production, couronnement nécessaire de tout mouvement coopératif prospère. Cette fédération coopérative a pris naissance dès 1864. L’Angleterre a donc possédé une Fédération d'achat 30 ans au moins avant les peuples du Continent.
La Wholesale de 1864 ne constitue pas la première tentaüve fédéraliste qui ait élé faite en Angleterre.
Les différents essais de fédérations d'achat. Premier essai (1832). — Dès 1832, 12 ans exactement avant la société de Rochdale, à la suite du développement des coopératives de solidarité de 1828, les coopérateurs ouvriers du Lancashire
et du Yorkshire firent des efforts méritoires mais infructueux pour élablir à Liverpool une wholesale ; ils échouèrent; d’ailleurs auraient-ils réussi, leur succès aurait été de fort courte durée,dès 1834, tout ce mouvement antérieur à la coopération distributive s’effondrait brusquement (1).
Deuxième essai (1850). — En 1850 une société de gros fut établie à Londres, au risque personnel de plusieurs membres de l’école des socialistes chrétiens, parmi lesquels Joseph Woodin,Llyold Jones, E. V. Neale {2). Cette nouvelle société de gros périclita comme la première, n’ayant pas trouvé un appui suffisant auprès des coopératives distributives.
Troisième essai (1855-1858). — En 1855, nouvelle tentative fédéraliste. Les Pionniers de Rochdale furent sollicités par plusieurs sociétés voisines d'ouvrir une sorte de magasin de gros. Ce département de gros, au lieu de constituer une société libre et indépendante n’était que l'accessoire d'une société distributive ; il élait dirigé non par les représentants des sociétés distributives adhérentes, mais par le conseil d’administration de la coopérative de Rochdale. Cette organisation n'était pas viable. Les coopératives clientes se seraient peutêtre intéressées à une fédéralion d'achat, qu'elles auraient elles-mêmes dirigée, elles ne pouvaient pas porter un vif intérêt à un magasin de gros, qui était la propriété d’une coopétive distributive particulière (3).
D'après la narration de Holyoake, les coopératives clientes accusèrent la coopérative de Rochdale de réaliser des profits plus grands que de raison. Les Pionniers pensèrent d'autre part qu’ils avaient offert aux sociétés clientes des avantages qu’une juste considération de l'intérêt de leur propre société
(4) B. Potter, p. 63.
(2) Levetus, Rev. d'écon. politique, avril 1898, p. 265. (3) Levetus, Rev d'écon. politique, avril 1898, p. 266.
ne justifiait pas. On dut se séparer, le département de gros de la société de Rochdale avait duré 3 ans.
La tentative couronnée de succès de 1864. Quatrième essai (1864). — Ces échecs successifs nous conduisent à l’année 1863. Abraham Greenwood, président des Pionniers de Rochdale, prit alors l'initiative de convoquer à une conférence les délégués des coopératives du Yorkshire et du Lancashire. On élait au lendemain du remaniement de la grande loi de 1852 sur les sociétés industrielles : «Industrial And Provident Socielies Act de 1852 » étendait le principe de la responsabilité limitée aux membres des sociétés ouvrières. L’act de 1862 a encore élargi le droit coopératif. La personnalité juridique des sociétés de personnes — des coopératives formées entre ouvriers — était reconnue.
À la conférence tenue au commencement de 1863, à Oldham (1), en plein Lancashire, à côté de Manchester et de Rochdale, Abraham Greenwood proposa qu’un magasin de gros soit constlilué à Manchester ou à Liverpool. La société d'achat en gros ne comprendrait pas d’autres membres que des coopératives ; tout membre individuel serait exclu ; les sociétés affiliées s’engageraient à traiter uniquement avec la société pour tous les articles que celle-ci fournirait. Enfin chaque coopéralive adhérente devrait souscrire un nombre d'actions proportionnel au nombre de ses membres et jouirait en relour d’un droit de vote équivalent (2).
La même année 1863, à Pâques, une deuxième Conférence fut tenue. Il fut décidé que la Fédération serait fondée et aurait Manchester pour siège. Au mois de novembre 1863, la société coopéralive de gros du Nord de l'Angleterre fut enregistrée. C'était la « North of England Wholesale Industrial and Provident Society Ld » constituée selon les termes de
(1) Cernesson, p. 287, 309-314.
(2) Catherine Webb, p. 106.
l’act de 1862; elle se composait de 45 coopératives, comprenant 17.543 membres (1).
Les statuts proposés par Greenwood furent adoptés, sauf pourtant celui qui était relatif à l'obligation pour les coopératives adhérentes d'acheter à la Wholesale tous les articles dont elles-mêmes avaient besoin. On trouva cette règle impérative trop absolue.
En 1872, les termes « Nord de l’Angleterre » furent abandonnés ; la société avait acquis une plus grande extension et devint « l’'English Wholesale Cooperative Society ». A l'heure actuelle, les principes posés par Abraham Greenwood restent encore la règle de la Fédération : pas de membres individuels dans la société ; souscription d'un capital-obligations, et droit de vote proportionnel à l'effeclif de la coopérative affiliée ; participation des coopératives aux profits selon le montant de leurs achats respectifs.
La Wholesale a commencé par n'étre qu'un commissionnaire. — Une transformation cependant est à signaler. Au début de son fonctionnement, la coopérative se contentait de tenir le rôle d'une simple agence d’achat, prélevant une commission sur le prix des marchandises vendues par elle aux sociétés affiliées. La Wholesale n'était qu’un simple intermédiaire, concentrant Loutes les commandes des coopératives, capable par conséquent d'effectuer des achats en gros avantageux.
La Wholesale ne faisait pas elle-mème fonction de commerçant ; elle ne courait aucun risque, cependant ce système présentait les plus graves inconvénients ; des raisons matérielles s’opposaient à son maintien (2). Il était fort difficile, voire même impossible, d’acheter les quantités exactes de marchandises que demandaient les coopéralives affiliées ; 11 fallait nécessairement se laisser aller à acheter davantage pour avoir assez, mais c'était acheter à découvert, au risque de la Who-
(1) Cernesson, p. 315.
(2) Levetus, p. 268.
lesale. Celle-ci dut ainsi se résoudre à courir le risque commercial. D'ailleurs une raison plus grave força la société à changer de système : les directeurs de la société s'aperçurent vite que la Wholesale faisait un métier de dupe en vendant toujours, malgré les variations des cours, les marchandises qu'elle avait en magasin, au prix d’achat majoré d’une légère commission. De deux choses l’une : ou bien, les cours avaient monté depuis l'achat en gros de la Wholesale, et la société vendait cependant les marchandises au prix coûtant majoré de la commission fixe : les coopératives adhérentes se disputaient les marchandises en magasin de la Wholesale. Rationnellement, l'élévation des prix au prix de vente courant s’imposait pour éviter cetle affluence de demandes et départager les nombreuses sociétés clientes qui se portaient acquéreurs ; mais la Wholesale n’usa pas de ce procédé, aussi ne réalisa-t-elle aucun bénéfice sur la vente des marchandises en hausse. Il fallait donc qu’elle ne subisse aucune perte, lorsqu'elle écoulait des marchandises dont le prix avait baissé. Tel n’était pas le cas. Si la marchandise achetée par la Wholesale avait baissé de prix, la Wholesale ne trouvait point de sociétés adhérentes disposées à acheter la marchandise au prix d'achat majoré du droit de commission invariable. Les sociétés adhérentes n'étaient pas obligées de s’approvisionner auprès de la Fédération, chaque fois que celle-ci tenait en magasin les marchandises demandées ; les sociétés préféraient s'adresser ailleurs. La Fédération, pour arriver à écouler ses produits, était obligée de les baisser de prix, d'où pertes qui n'étaient pas compensées par des gains sur les marchandises en hausse. Par le jeu de ce mécanisme, la Wholesale se serait trouvée hors d'état de continuer long-
temps son activité.
La Wholesale adopte le système de la vente au prix du commerce. -— La Société de gros fut contrainte de sortir du rôle d'une simple agence achetant le moins possible à découvert,
et vendant invariablement au prix d’achat ; elle acheta désormais à ses risques el périls, mais aussi à son propre bénéfice. Elle vendit aux Sociétés clientes les marchandises si ce n’est au prix courant du commerce, ou du moins à un prix calculé selon le prix courant du marché (1). Ce procédé de gestion a conduit la Wholesale à un très grand degré de dévelop-
pement.
4 Composition actuelle de la Wholesale.
Avant d'envisager l'extension de la Wholesale, il convient d'étudier le mécanisme de son fonctionnement.La Fédération necomprend à proprement parler pas d'autres membres queles sociélés coopéralives ; ces Sociélés doivent avoir été enregistrées conformément à l'act de 1876 sur les Sociétés de secours mutuels ou de toute autre loi établissant le principe de la responsabilité limitée (2). Ces sociétés se font représenter auprès de la Fédération par un double procédé ; elles commencent par figurer en nom, à titre de membres de la Fédération, et sont représentées auprès de la Wholesale par un délégué officiel, mais elles ont de plus la faculté de déléguer certains de leurs membres comme représentants auprès de la Wholesale ; ces délégués sont chargés au nom de la société mandataire, d'exercer le droit de vote qui appartient à cette dernière. Toute société affiliée possède, en fait, plus d’un suffrage aux assemblées générales ; le délégué officiel ne disposant que d’une seule voix, ne suffit pas à épuiser ce droit de vote. Les délégués qui lui sont adjoints ont pour but de parfaire la représentation de la société auprès de la Wholesale (3).
Les rédacteurs des statuts de la Wholesale anglaise ont exprimé de façon un peu trop brutale l'emploi de ce double
(1) Catherine Webb, p. 107.
(2) Article 5 des statuts.
(3) Article 8 des statuts.
procédé de représentation des sociélés affiliées. L'article 5 des statuts porte que la Wholesale se compose de membres individuels en même temps que de sociétés coopératives. Nous avons vu de quelle façon celle disposition a besoin d’être interprétée.
Droit de vole des coopératives affiliées. — La puissance électorale de chaque société affiliée est exactement proportionnelle au nombre de ses membres ; les Anglais n’ont pas craint que les pelites sociétés ne soient annihilées par les grandes. Chaque société est autorisée à nommer un délégué par 500 membres ou fraction de 500 membres pour la représenter aux assemblées trimestrielles de la Wholesale (1). Chaque délégué n’a droit qu’à une seule voix.
Le pouvoir exécutif appartient dans la Wholesale anglaise à un Comité central siégeant à Manchester. Ce Comité central se compose de 16 membres nommés pour deux ans, mais rééligibles,.
Des dispositions spéciales visent leur élection par les sociétés affiliées. L'article 19 des statuts règle cette matière dans les plus petits détails pratiques ; aussi donne-t-il une idée très exacte de la minutie extrême avec laquelle les statuts de la Wholesale anglaise ont élé rédigés.
De toutes les Fédérations coopératives, il n’en est aucune dont les statuts soient aussi longs et aussi compliqués. Le génie anglais essentiellement préoccupé d'éviter toute abstraction, mais porté à descendre dans les infimes détails de la pratique, s'y révèle tout entier. Ces statuts sont positifs, minutieux et tourmentés.
Mécanisme de l'élection des membres du comité central. — L'élection des membres du Comité central est rigoureusement réglementée. La présentation des candidats est laissée à l’inialive des sociétés affiliées, mais chaque société affiliée ne peut présenter qu’un seul candidat (1).
Quelque temps avant le jour de l'élection, le Comité central transmet aux sociétés affiliées la liste complète des candidats, rangés par ordre alphabétique, pour chacun des sièges à pourvoir de titulaires. Chaque société dispose d'autant de suffrages qu'elle compte de fois 500 membres ou fraction de 500 membres ; mais 1l lui est interdit de faire bloc sur le même candidat du total des voix, dont elle dispose, à l'égard de l’ensemble des sièges à pourvoir de titulaires ; elle ne peut pas attribuer à un candidat plus de voix qu’elle n’en possède par 500 membres ou fraction de 500 membres.
L'élection a lieu par correspondance. Le conseil d’administration de chaque société envoie au Comité central, sous pli cacheté, les bulletins de vote des candidats qu'il préfère élire. Le dépouillement est opéré à Manchester par les soins de deux vérificateurs spéciaux ; le résultat est proclamé et lu à l'assemblée trimestrielle prochaine. Les vérificaleurs spéciaux sont eux-mêmes élus par les sociétés coopératives de la même façon que les membres du Comité central (1).
20 Administration de la Wholesale.
Les organes de la Wholesale sont au nombre de trois : Les assemblées générales de la Fédération, le Comité central, les Vérificateurs des comptes.
Les assemblées trimestrielles. — La Wholesale est gouvernée par l'assemblée générale de ses membres (2). Celle-ci, à vrai dire, constitue un corps unique, cependant les sociétés affiliées à la fédération adhèrent à des centres de délibération assez nombreux. Les statuts de la Wholesale portent que des assemblées générales se tiennent simultanément tous les trois mois à Manchester, Newcastle et Londres, et dans toute
ville désignée par les assemblées générales aux sessions précédentes.
En fait, ces 3 centres de délibération n'ont pas paru suffisants ; aux villes de Manchester, Newcastle et Londres, on a joint les villes de Bristol, Long-Eaten, Carbrook et Aspatria (1). Ainsi les sociétés affiliées sont réparties entre 7 centres de délibération, les coopérateurs anglais ont vraisemblablement pensé qu'il n'était pas pratique d'imposer tous les trois mois aux représentants des sociétés coopératives fédéralisées le voyage de Manchester.
L'ordre du jour de ces différentes assemblées générales est rigoureusement arrêté, trois semaines avant la date de la réunion, il ne peut être modifié, il est exactement le même dans les différents centres de délibération (2). Cette rigueur est tout à fait nécessaire pour l'obtention d’un résultat d’ensemble. Les votes émis à Newcastle,à Londres, et dans les autres centres de délibération et huit jours après à Manchester, sont centralisés à Manchester, et les résultats définitifs, proclamés en conséquence. Par ce procédé, les différentes assemblées qui se réunissent simultanément, ne forment en réalité qu'une seule assemblée générale, sectionnée en 7 tronçons. La rigueur de la méthode employée supplée à l'unité de lieu, qui fait totalement défaut aux assemblées générales de la Fédération.
Le sectionnement de l’assemblée générale de la Wholesale» est purement géographique, physique, il n'a nullement pour conséquence un partage d'autorité : l’Assemblée générale de la Wholesale, n'en demeure pas moins une etindivisible,aussi ne peul-on voir dans ce sectionnement aucun symplôme de décentralisation.
Le comilé central. — La Wholesale (3) est administrée (1) Cernesson, p. 477.
par le comité central, qui siège à Manchester; ce comité est composé de 16 membres, élus par correspondance par l’ensemble des sociétés affiliées, et de 4 délégués nommés par moitié, par les deux sous-comités de la Fédération. Enfin un membre supplémentaire peut être élu, dans le but de départager les membres titulaires. Quitte à appliquer les décisions des assemblées, ce comité central est souverain, il a la direction générale des affaires de la société, il nomme les employés et fixe leurs émoluments ; il siège au moins une fois par semaine ; pour être en droit de prendre des décisions, il est nécessaire que neuf membres au moins soient présents (1), Il choisit dans son sein un président qui dirige ses séances, ainsi que les assemblées trimestrielles partielles, tenues à Manchester, la voix du président est prépondérante.
C’est le comité central qui convoque les assemblées trimestrielles de la Fédération, il fait établir chaque semestre des rapports financiers, qui exposent la marche générale de la société, ces bilans semestriels sont présentés aux assemblées générales de mars et septembre. Cependant, avant d’être soumis à l'approbation de l'assemblée générale, ils doivent être contrôlés par 2 ou plusieurs vérificateurs des comptes, qui sont élus par les sociétés affiliées de la même manière que les membres du comité (2).
Les deux sous-comilés de Newcastle el Londres. — Au dessous de ce comité central, la Wholesale a constitué deux sous-comilés, siégeant à Newcastle et à Londres, ces souscomités se composentchacun de huit membres élus de la même manière que les membres du comité central,mais uniquement par les sociétés affiliées comprises dans la circonscription du sous-comilé (3).
(1) Articles 30-33 des statuts.
(2) Article 13.
À ces 8 membres, se joignent deux représentants du comité central ; les membres de ces sous-comités sont ainsi au nombre de dix.Chacun de ces sous-comités, vérilable section régionale de la Fédération, n’est pas douée de la personnalité juridique. Toutefois, pareille institution amène une certaine décentralisation commerciale, non seulement ces deux souscomités rendent le service de réunir à leur siège en assemblée trimestrielle les délégués de la région, mais ils servent à grouper d'une façon permanente les commandes des sociétés dépendant de leur circonscription.
La Fédération anglaise est donc subdivisée à l’heure actuelle en trois sections, distinctes au point de vue des commandes et des livraisons : Ces trois sections sont administrées par des comités différents, il y a donc là un embryon d'organisation régionale.On comprend que la Wholesale doive admettre une cerlaine décentralisation, un organisme central ne peut débiter commodément lui-même, et répartir entre plus de 1.110 sociétés, 620 millions de francs de marchandises, le montant annuel des ventes de la Wholesale. Une certaine décentralisation doit être opérée dans les écritures et les comptes, la marche générale des opérations en est simplifiée.
Il est très remarquable que les directeurs de cette immense société centrale aient toujours été de simples ouvriers grandis dans la coopération, et façonnés par elle à la pratique de la vie commerciale et industrielle (1). Le magasin de gros de Manchester, et les grandes sociélés distributives que compte l'Angleterre sont la preuve évidente, que la classe ouvrière contient des membres, parfaitement capables d’embrasser les plus vastes entreprises commerciales, d'assumer la direction d'immenses ateliers de production: La classe ouvrière, initiée à la pratique des affaires, produit d'aussi grands brasseurs d’affaires, d'aussi remarquables « capitaines d'industrie » que la classe capitaliste.
(1) Catherine Webb, p. 122.
L’expropriation des classes patronales par les classes salariées demeure possible,
3° Capital de la Wholesale.
Capital-obligations. — Toute société coopérative, en même temps qu'elle fait sa demande d'affiliation est obligée de souscrire auprès de la Wholesale, un nombre d'obligations proporlionnel au nombre de ses membres (1). Autrefois, la souscription minimum d'obligations était de 1875 francs pour 100 membres inscrits à la société. On a jugé que cette souscripüion de 18 fr. 75 par membre pouvait êlre majorée, on l'a récemment portée, en 1904, à 1 £ ou 2% fr. 22, chaque société doit, en effet, contribuer à la constitution du capital social de la Fédération jusqu’à concurrence de 5 £&, à raison de 5 membres ou fraction de 5 membres. Cette obligation est extrêmement lourde ; à part l'Ecosse, qui est astreinte à la même souscription, on ne trouve nulle part‘en Europe, d'exemple d'une souscription minimum aussi élevée. Chaque société doit en outre s'engager à tenir le montant de sa souscription, à la hauteur du nombre de ses sociétaires.
La responsabilité de chaque société affiliée est limitée à la somme de ses obligations, le capital versé par la société affiliée porte intérêl à 5 0/0 (2).
Chaque société, à son admission, verse au moins un shelling par obligation souscrite, aucun boni, ni intérêt ne peut être retiré par les membres de la société, avant que toutes les obligations souscriles ne’soient intégralement pavées (3). Les sociétés qui ont intégralement versé le montant de leurs obligations retirent 3 0/0 des intérêts et de bonis, qu’elles laissent s’accumuler dans les caisses de la Wholesale, elles
peuvent à tout moment, sur leur demande, retirer ce capital emprunté par la Wholesale.
Emprunts. — Les emprunts ou les dépôts, dont profite la Fédération anglaise, sont très importants : la Wholesale reçoit tous les dépôts, que les coopératives ou leurs membres veulent bien lui consentir (1). Le comité central de la Wholesale est en même temps autorisé à faire de vérilables emprunts aux sociétés affiliées à condition que le montant de ces emprunts n'excède pas le quadruple du capital-obligations souscrit par ces sociétés auprès de la Wholesale.
En retour, le comité central peut se faire autoriser par les assemblées générales, à consentir des prêts, aux sociétés affiliées qui offrent toutes garanties, et qui sont régulièrement inscrites sur le registre du commerce (2).
Le Wholesale n’a pas besoin d'une quantité énorme de capilaux, elle reste tout à fait fidèle à la règle de la vente au comptant. Tous les achats faits par les Sociétés se font au comptant; la première commande doit être accompagnée d’une somme d'argent suffisante pour couvrir la valeur des marchandises commandées.
Le payement des commandes doit se faire dans les 7 jours de la date de la facture. La Wholesale met ses produits en vente à un prix calculé suivant l’état du marché. Elle vend d'ailleurs aux coopéralives non adhérentes aux mêmes conditions exactement qu’aux sociétés affiliées, seulement elle ne leur attribue aucune ristourne.
Les statuts de la Wholesale l'obligent à un amortissement automatique de ses biens, meubles ou immeubles (3) : chaque année, la valeur de ses biens-fonds, à l’exception de ceux qui sont consacrés aux cultures agricoles, est diminuée de
2 1/2 0/0, au moins de leur valeur primitive, la valeur de ses bâtiments est réduite de 5 0/0, celle de ses navires, de 7 1/2 0/0 au moins par an.
La répartition des bénéfices (1) telle qu'elle est établie par les statuts de la Fédération est tout à fait conforme aux principes coopératifs, toutefois elle ne présente aucune particularité, la fraction des bénéfices globaux qui est affectée au fonds de réserve n'est pas fixée à l'avance par les statuts. Tout est laissé en cetle matière à l'appréciation de l'assemblée générale, le reste des bénéfices annuels est réparti entre les sociétés clientes, au prorata de leurs achats respectifs.
4° Le développement de la Wholesale (2).
1° JJistorique succinct de 1864 à 1870.— Les premiers débuts de la Wholesale furent très pénibles, les sociélés affiliées en 1864 ne comprenaient que 18.337 sociétaires, soit les 19 0/0 du nombre tolal des coopéraleurs à celte époque, le chiffre des ventes de la Wholesale, afférent à la même année, n'’atteignit pas 1.300.000 francs. La médiocrité de ces débuts prouve qu’il n'est pas nécessaire de disposer des forces coopératives importantes pour jeter les bases d’une Fédération d'achat.
En 1869, la Wholesale réalisait plus de 10 millions de francs de ventes, les sociétés adhérentes comprenaient 75.000 membres. Les progrès furent donc assez rapides, la Fédération ne comprenait pourtant à celle date que le tiers du nombre des coopérateurs : 75.000 sur 230.000 et ne réalisait que 6 0/0 des ventes tolales des coopératives anglaises à cette époque : 10.300.000 sur 183 millions (3).
Les bénéfices ont varié dans cette période de 0,62 à 1,46 0/0, par la suite ils n’ont jamais atteint 2 0/0, ils sont de 1,20 0/0
(2) Se reporter à la statistique du Royaume Uni, n° 1, p. 74. (3) Cernesson, p. 319-320, voir notre statistique, n° 5, p. 78.
en moyenne. La Fédération, désireuse de vendre ses produits à des conditions avantageuses pour les sociétés, s’est toujours efforcée de livrer ses marchandises à un prix légèrement inférieur au prix du commerce.
La Wholesale réalisait en 1870, 12 millions 1/2 de francs de ventes, elle atteignit en 1906 un chiffre de ventes 44 fois plus considérable (562 millions).
Les sociétés adhérentes comprenaient en 1870, 79.000 sociétaires, elles embrassarent en 1906 un nombre de sociétaires 22 fois supérieur (1.703.000).
Des progrès merveilleux ont donc marqué ces 36 années de coopération. Il semble vraisemblable que des triomphes mémorables, des luttes célèbres, aient jalonné ces 36 ans de vie coopérative. Rien n'est moins vrai: Il en est des institutions prospères comme des peuples heureux, ils n’ont pas d’histoire. Toute cette longue série de progrès n’est traversée par aucun événement considérable, tout au plus peut-on indiquer pour mémoire,la crise subie en 1878 et 1879 par la Fédération qui vit son chiffre d’affaires rétrograder. Par ailleurs, on ne peut conslater qu’une croissance régulière, rapide,infatigable. L'Angleterre, dès les débuts du mouvement associationniste, s’est lancée dans la bonne voie, aucun écart, aucune défaillance n’est à signaler, mais seulement la marche progressive ment triomphale de ses sociétés coopératives et de sa Fédération d’achat.
20 Progrès réalisés de 1870 à nos jours.— Quatre dates peuvent être retenues pour mesurer les progrès réalisés : 1870, 1890, 1900, 1906.
a) Nombre des membres des sociélés affiliées. — Par rapport à ce qu’il était en 1870, le nombre de sociétaires des coopératives adhérentes était devenu 9, 15 et 22 fois plus. considérable en 1890, 1900 et 1906.
La Wholesale, par ses sociétés adhérentes, embrassait en 1870 environ 32 0/0 du nombre total des coopérateurs anglais
à cette époque : En 1890, 1900, 1906, ce rapport s'était élevé à 75 0/0, 80 0,0, 94 0/0 ; actuellement, la presque totalité des Coopérateurs anglais adhère à la Wholesale, par l'intermédiaire des sociétés affiliées. L'Angleterre proprement dite et le Pays de Galles comptaient en 1906,1.841 440 coopérateurs ; à cette date, la Fédération n'embrassait pas moins de 1.703.564 coopérateurs ; la Fédération de l’Angleterre, en étendue tout au moins, est parvenue à son maximum.
La Wholesale anglaise ne pourra augmenter l'effeclif de ses membres, que si le nombre absolu des coopérateurs anglais commence iui-même par augmenter.
Cet effectif formidable de plus de 1.700.000 coopérateurs est de beaucoup le plus considérable de ceux que comptent les diverses Fédérations actuelles.
b) Ventes de la Wholesale. — Les ventes de la Wholesale en 1890, 1900, 1906, étaient 14, 32 et 44 fois plus considérables qu'en 1870, elles atteignaient en 1906 et en 1907, le total formidable de 562 et de 619 millions de francs. Elles représentaient en 1870 environ 8 0/0 des ventes totales des sociétés coopératives. En 1890, 1900, 1906 la même proportion s'est élevée à 21 0/0 25 0/0 et 47 0/0 du chiffre total des ventes coopératives, mais il importe de tenir compte de la majoration de prix d'environ 20 0/0 que subissent les marchandises fournies par la Wholesale, quand elles sont vendues par les sociétés à leurs membres. Cet écart de 20 0/0 est la différence du prix de détail et du prix de gros. En d’autres termes, le chiffre de vente de la Wholesale, pour être comparé au chiffre de vente des coopératives, doit être relevé d’un cinquième environ. Dans ces conditions, on constate qu’en 1890, 1900 et 1906, les ventes annuelles de la Wholesale représentaient 25 0/0, 30 0/0 et 55 0/0 des ventes annuelles des sociétés coopératives.
Les résultats réalisés par Ja coopération anglaise, depuis une vingtaine d'années sont absolument magnifiques. Depuis
1885, son chiffre d’affaires annuel dépasse notablement 120 millions de francs, il était de 185, 233, 401, 562 et 619 millions en 1870, 1895, 1900, 1906 et 1907.
La Wholesale de Manchester est sans contredit possible l'une des plus grandes maisons commerciales de l'Angleterre et du monde entier.
Quelques détails concrets expliquent l'extension qu'a prise la Wholesale anglaise (1): en 1871 et 1874 sont instituées les deux filiales ou magasins de vente en gros de Newcastle et Londres ; en 1872, la banque coopérative commence à fonctionner. La Wholesale possède des bureaux d'achat sur la plupart des grandes places commerciales du monde entier. Elle institue de semblables bureaux d'achat. en 1876 à New- York, en 1879 à Rouen, en 1881 à Copenhague, en 1884 à Hambourg, en 1891 à Aarhus (Danemark), en 1894 à Montréal, en 1895 à Gothenburg et en 1897 à Sydney. En 1884, un dépôt régional avait été ouvert à Bristol, en 1895, le domaine de Roden dans le nord de l'Angleterre est acheté, en 1901 la maison de convalescence de Roden, destinée aux coopérateurs malades, est ouverte. Enfin en 1902 la Fédération anglaise, de concert avec la Fédération d’Ecosse, achète à Ceylan une plantation de thés. La Wholesale possède actuellement 7 navires qui relient l'Angleterre aux différents bureaux d’achal que la société a établis sur le continent.
La Fédération s'attache de plus à recourir aux sources directes de production. Ses acheteurs itinérants ou sédentaires achèlent pour son compte, les quantités voulues de marchandises, directement dans les pays de production, etse chargent eux-mêmes de l’expédition des produits en Angleterre. La Wholesale fait ainsi l'économie de tous les frais d’intermédiaires et d’importateurs.
La Wholesale anglaise a importé directement en 1902 en-
(1) Catherine Webb, p. 441.
viron 140 millions de francs, de produits étrangers ; la plupart venaient du Danemark et d'Amérique. Le Danemark avait fourni 63 millions de beurre, de lard et d'œufs ; d'Amérique étaient venus 38 millions de fromage, de lard, de blé (1).
Les Wholesales d'Angleterre et d'Ecosse ont institué en Irlande des beurreries fédérales importantes.En 1903, celles-ci ont fourni plus de 6 millions de beurre à la Fédération anglaise et 2? millions à la Fédération d’Ecosse.
Ces beurreries sont la propriété des Fédérations, leur institution a commencé par alarmer les Irlandais, partisans des sociélés syndicales: cependant les fermiers irlandais ont trouvé dans ces établissements fédéraux un débouché assuré pour leur production de lait, aussi se sont-ils peu à peu ralliés à l'initiative des Wholesales,
La fraction de beaucoup la plus forte des ventes de la Wholesale anglaise concerne les denrées alimentaires; en 1906, sur 562 millions de marchandises vendues, les denrées alimentaires ne figuraient pas pour moins de 424 millions de francs, ou comptait en outre 37 millions 1/2 d’étoffes, 20 millions de chaussures, 10 millions de lainages et confeclions, et 18 millions d'articles d'ameublement.
c) Augmentation du capital de la Fédération. — Les capitaux dont dispose la Fédération, se décomposent en 4 catégories : en capital-obligalions, en emprunts et dépôts, en fonds de réserve, et en fonds d'assurance.
Les emprunts el dépôts dont profite la Wholesale de la part des sociétés clientes ou des membres de ces sociétés, constituent la plus forte part de ses capitaux, plus des 2/3 de ceux-ci ont semblable origine.
Le capital-obligations occupe le 2° rang comme importance, il atteignait en 1906, 34.708.000 francs (2); le /onds d'assu-
1) Catherine Webb, p. 112 et 113.
2) Le terme courant de « capital-actions » nous parait d'un choix
rance est sensiblement égal à 15 millions. Enfin le fonds de réserve se montait en 1906 à 9.703.000 francs.
Les stalistiques prouvent que le capital social et les emprunts et dépôts ont l’un et l’autre sensiblement triplé de 1890 à 1906. Dans le même laps de temps, le fond d’assurance a quadruplé, le fonds de réserve a plus que sextuplé.
Dans l’ensemble, la Wholesale anglaise dispose sensiblement d’un capital global obligations et dépôts de 100 millions de francs, plus 24 millions de réserve. Si l’on considère la croissance de l'ensemble des capitaux de la Wholesale, on constate que le montant de ceux-ci était en 1890, 1900, 1906, 36, 79, 123 fois plus élevé qu'en l’année 1870. La croissance est véritablement énorme, et dépasse de beaucoup celle pourtant considérable que nous avons observée, à l'endroit du chiffre d’affaires de la Wholesale qui a augmenté de 1 à 14, à 32 et à 44.
Surabondance des capitaux de la Wholesale. — Aussi comprend-on que la Wholesale de Manchester se déclare suffisamment pourvue de capitaux, et se montre embarrassée d'effectuer leur placement ou de les faire valoir directement ; de beaucoup,la plus grande partie des capitaux de la Fédération, environ 100 millions (sur les 124 millions), sont grevés d'intérêt ; le fonds d'assurance et le fonds de réserve qui sont
francs et quiltes de tout intérêt, ne se montent qu’à 24.662.000 fr. (1).
tout à fait malheureux, Les partis sociales qu'émet la Fédération, ne confèrent aucun droit aux bénéfices de l'entreprise, ni aucun droit de vote à l'assemblée des membres: les souscripteurs des parts sociales sont, en tant que souscripteurs, tout à fait comparables à de simples bailleurs de fonds ou obligataires. Le terme d'obliga- {aires nous paraît plus exact que celui d’actionnaires. C'est seulement à titre de clients ou de consommateurs, que les souscripteurs des parts sociales acquièrent la qualité de sociétaires.
(4) Se reporter à notre statistique générale, n° 2, pages 158, 159,
ANGLETERRE in
Le mode normal d'exploitation des capitaux mis à la disposilion de toute Fédération d'achat et de produclion, c’est la faire valoir directement, c'est l'institution par la Société d'entreprises fédérales de production. Par cet unique procédé, la Fédération coopérative, disons la collectivité des coopérateurs d'un pays, s'emparera progressivement des différents moyens de production nécessaires à l’alimentalion de la population coopérative du pays.
La Fédéralion anglaise s’est engagée depuis longtemps déjà dans la voie de la production directe. Mais les efforts qu'elle a réalisés sont demeurés tout à fait insuffisants pour absorber l'intégralité des capitaux dont elle dispose, Aussi en a t-elle été réduite à placer à intérêt la plus grande partie des 124 millions qu'elle possède.
La plus faible fraction des capitaux placés à intérêt par la Fédération a été prêlée par elle à des sociétés coopératives, celle affectalion est excellente : en investissant ses capitaux dans des entreprises coopéralives, fa Fédération les fait directement concourir à l'extension du régime coopératif. Malheureusement Ja plus forte partie des capitaux de la Fédération a-t-elle été investie par la société dans des entreprises capitalistes anglaises.
Sans doute, ce placement est-il avantageux à la Fédération qui retire de ses capitaux des intérêts assez considérables. Ces revenus constants accroissent la force financière de la Wholesale. Cependant il serait sensiblement plus profitable à la coopération anglaise d'entreprendre elle-même la mise en valeur directe de ses capitaux immenses.
d) La production de la Wholesale. — Dès maintenant, la production directe de la Wholesale anglaise est très importante ; ses différents ateliers ont produit en 1906 des marchandises pour une valeur totale de 113 millions de francs ; environ le 1/5 des marchandises vendues par la Wholesale a été produit dans des ateliers fédéraux, La Fédération n’a pas
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encore abordé la grande industrie, ni les industries sidérurgiques, métallurgiques ou chimiques, mais en revanche il est assez peu d'industries moyennes, dont la Wholesale de Manchester n'ait pas entrepris l'exploitation.
La plupart des établissements de production de la Wholesale anglaise, sont groupés autour de trois centres: Manchester, Newcastle et Londres (1).
1° Minolerie. — La branche de production la plus importante de la Wholesale anglaise est la minoterie. La Fédération ne possède que trois centres de minolerie, près de Dunston, autour de Manchester et à Silwertown, du moins ces trois centres de minoterie, n'onl-ils pas débilé en 1906 moins de 43.500.000 francs de farine.(2).
2 Fabriques de chaussures. — Les fabriques de chaussures sont les plus importantes de la Fédération, après les établissements de minoterie. Les fabriques de chaussures de Leicester, Rushden el Heckmondwike ont produit en 1906, 12.700.000 francs de chaussures (3).
3° Lainages et tissus — Les fabriques de lainages et tissus occupent le troisième rang. Cette branche de production ne compte pas moins de huit établissements ; ils produisent des tissus de coton, des lainages, des vêtements, des corsets, des
chemises. Leur production totale sélève pour 1906 à 7.100.000 francs (4).
4° Imprimeries. — La Wholesale possède enfin deux établissements d'imprimerie à Lonsight et à Pelaw, ils ont pro-
(1) Catherine Webb, p. 113.
(2) Vade-mecum du Congrès de Crémone, 1907, p. 102 ; ces établissements figurent sous les cotes 7, 16 et 25.
(3) Cotes 2, 4 et 17.
(4) Classés par ordre d'importance décroissante, ces établissements sont ceux de Leicester, Bury, Leeds, Broughton, Battley, Pelaw, Littleborough et Deshorough : cotes 5, 6, 10, 14, 18, 20, 23 et 24.
duit en 1906 des livres et journaux pour une valeur totale de 2 600.000 francs (1).
0° Flablissements d'ébénisterie.— Les deux fabriques d'ébénislerie de Broughton et de Pelaw, qui appartiennent à la Fédération, ont fourni la même année 1.170.000 francs de meubles (2).
La Fédération possède encore deux autres fabriques importantes, l’une de savon et bougies à Irlam (14 millions 1/2 de produits en 1906), l’autre de tabac à Manchester (12 millions 1/2); des manufaclures de conserves, de biscuits, de saindoux et de brosses, siluées en différents points du territoire anglais, sont moins importantes.
La valeur des marchandises, produites par ces 25 établissements ou groupes d'établissements, se montait en 1906 à 113 000.000. Cette production de la Wholesale est allée en augmentant depuis 1891. 2
Rapide extension de la production fédérale, à partir de 1891.— Ses deux premiers établissements datent de 1873 En 1876, la Wholesale établit la fabrique de savon de Durham et peu avant 1880, la fabrique de chaussures de Heckmondwike Jusqu'en 1886, elle ne possédail que ces quatre élablissements : De 1886 à 1891, elle n'en acquit que deux nouveaux. Mais à partir de 1891, les créations de nouvelles fabriques et manufactures se précipilent; de 1891 à 1896, cinq établissements sont inslilués. La période quinquennale qui s’élend de 1896 à 1901 voit la création de six établissements nouveaux,enfin de 1901 à 1906, sept nouvelles fabriques sont installées, en 1906 les minoteries du district de Manchester sont fondées. L'année 1891 marque les débuls de l'extension rapide de la production fédérale.
(1) Cotes 9 et 19.
(2) Cotes 8 et 21.
La Fédéralion anglaise s'est intéressée à un grand nombre de coopératives incorporées, associations ouvrières de produclion ou sociétés syndicales, situées en Angletelre ou à l'étranger, principalement au Danemark. La Wholesale anglaise a entrepris l’absorption graduelle d'un assez grand nombre de coopératives déjà plus ou moins gravement incorporées (1).
Elle occupait 12.472 ouvriers ou employés en 1906, dans ses ateliers de production, 17.284.000 francs de salaires leur ont été payés en 1906 {(2,. La Wholesale occupait en outre à cette date 2 300 employés non « productifs » et leur a versé 5 millions 1/2 de francs. Au total, la Wholesale occupe 14.772 employés, qui ont reçu 22.705.000 francs de salaires.
$S 9.- La production des coopératives incorporées.
Il nous est indispensable de rechercher quel est l'ensemble de la production coopérative anglaise. La coopération n'atteint en effet son couronnement, n'affirme sa vitalité, que pour autant qu'elle réussit à assurer par ses propres moyens la production des marchandises que consomment ses adhérents el ses membres.
Le montant de la production fédérale ne suffit pas à notre examen, à côté d'elle, il importe d'apprécier la production des coopératives incorporées et la production des coopéralives distributives.
Les coopératives incorporées sont les sociétés formées entre ouvriers producteurs qui sont juridiquement ou commercialement dépendantes des Wholesales ou des coopératives distributives. Ces sociétés peuvent ne pas répartir entre les sociétés clientes, leurs bénéfices et les affecter tout entiers à leur fonds de réserve, telles des coopératives de solidarité. Toutefois le cas ne se présente pas, ces sociétés, dans la dépendance des coupératives ou des Fédérations consentent à
(1) Catherine Webb, p. 1145.
(2) 39 th. Annual Cooperative Congress, Preton, 1907, p. 569.
ANGLETERRE lib
celles-ci certains avantages et leur affectent sous forme de ristournes, tout ou partie de leurs bénéfices.
Si l'on consulle la liste des sociétés de production formées entre ouvriers et publiée par la « Cooperative Union » pour 1906 (1), on constate que la majeure partie des sociétés indiquées sont des associations ouvrières de production ou des sociétés purement capitalistes ; une faible quantité de ces sociétés accordent aux sociétés clientes, une part quelconque de leurs bénéfices ; sur les 112 sociétés anglaises recensées, on n'en trouve que 34 qui réparlissent proportionnellement aux achats une part quelconque de leurs profits. Ces sociélés ainsi déterminées se décomposent en 2 catégories ; 8 d’entre elles constituent des coopératives incorporées parfailes, elles attribuent aux sociétés acheteuses la totalité de leurs bénéfices, les ouvriers membres de la société n’en ayant aucune part ; leur production totale se monte à 19 millions de francs en 1906 (2). N
Les 26 aulres coopéralives incorporées sont imparfailes ; une partie de leurs profils revient aux ouvriers qui émargent à litre de directeurs et propriétaires de l’entreprise. Elles ont produit en 1906 des marchandises dont le montant à atteint 15 millions de francs (3).
La production totale de ces 34 coopératives incorporées se monte à 34 millions de francs. Ces sociétés comprennent
(1) 39 th. Annual Cooperalive Congress, p. 573 et suiv.
(2) 39 th. Annual Cooperative Congress, p.573 et suiv.Ces sociétés figurent sous les cotes 2, 50, 80, 92, 95, 96, 98, 99.
(3) dbid., cotes 1, 4, 7, 8, 9, 14, 21, 22, 23, 26, 36, 39, 46, 49, 51, 70, 75, 78, 79, 83, 85, 87, 88, 90, 403, 104. La production des incorporées parfaites d'Écosse équivaut à 1.400.000 francs ; la production des incorporées parfaites des deux pays s'élève à 21 millions, la part contributive des incorporées parfailes d'Angleterre est de 19.600 000 francs. La production totale des incorporées parfailes où imparfaites d'Ecosse et d’Anglelerre s'élève à 48 500.000 francs, 3% millions ressortissent aux incorporées d'Angleterre, 14 millions 1/2 à celles d'Écosse.
10.835 sociétaires et emploient 3.549 salariés. Leur production totale atteint environ le tiers de la production de la Wholesale anglaise.
$ 10. — La production des coopératives distributives.
La production des coopératives distributives est fort importante. En effet un assez grand nombre de sociétés semblables prennent soin de produire elles-mêmes des articles de vente courante. En 1904, 647 distribulives d'Angleterre ou d'Ecosse, fabriquaient elles-mêmes leur pain, les 4.621 ouvriers qu'elles employaient, ont produit celle même année, une partie des
3 millions de francs de pain vendus par ces sociétés.
En 1904 également, 215 sociétés distributives anglaises ou écossaises, engagées dans des productions différentes produisirent une parlie des 94 millions de francs de marchandises vendues, elles occupaient 14.167 ouvriers (1).
Le nombre total des sociétés distribulives anglaises et écossaises, était de 1469 en 1904 ; 862 d’entre elles c'est-à-dire sensiblement plus de la moitié possédaient une branche de production.
La production de toutes les coopératives distributives d'Angleterre et d’Ecosse s'élève approximativement en 1906 à 7 millions de £, soità 185 millions de francs. Il paraît vraisemblable que les 5/6 environ de cette production totale, sont afférents aux coopératives anglaises, la population coopérative anglaise est en effet quintuple de la population coopéralive écossaise. On peut évaluer à 115 millions de francs, la production des coopératives distributives anglaises en 1906 (2).
S11. -Total de la production coopérative anglaise en 1906. La production de la Wholesale anglaise s'élève à 113 millions pour 1906, celle des coopératives incorporées s'élève à
(1) Catherine Webb, Industrial cooperation, p. 251. (2) Se reporter à notre statistique du Royaume-Uni, n° 4, p. 77.
34 millions,celle des coopératives distributives, à 155 millions ; au total, 302 millions de francs de marchandises ont été produits par des organismes coopératifs en Angleterre : A l'heure actuelle, les marchandises produiles par la voie coopérative en Angleterre ne représentent que le cinquième des marchandises vendues aux coopérateurs clients,il reste donc à la coopération anglaise beaucoup de progrès à faire,pour élever sa production au niveau de sa consommation. Celte œuvre est réservée à l'avenir de la coopération anglaise, cependant il serail injuste de méconnaitre l'importance de cette production globale de 300 millions de marchandises véritablement coopéralives. En comparaison de cette production coopérative, la production des associalions ouvrières et des sociétés syndicales anglaises,reste fort peu importante.Les 78 associations ouvrières ou sociétés syndicales anglaises,qui énumèrent les staüstiques de la Cooperative Union,en 1907,n’ont produit l'année précédente que 16 millions 1/2 de marchandises, la vingtième parlie environ de la production coopérative.
S 12. — La Banque coopérative anglaise.
Depuis de longues années existe en Angleterre un élablissement de Banque coopératif, mais il n’a pas réussi à prendre toute l'extension désirable. La fondation de cet établissement remonte à 1872. Le congrès coopératif tenu en 186, s’élait déjà préoccupé de la constitution d'un établissement semblable ; seules, les sociétés coopératives régulièrement enregistrées pouvaient être membres de la Banque coopérative : celle-ci devait ouvrir des comptes courants à toutes les sociétés coopératives affiliées ou non, qui en manisfesteraient le désir et devait recevoir leurs dépôts. Elles devaient même recevoir les dépôts des particuliers, membres de ces sociélés coopératives (1).
(4) Catherine Webb, p. 167.
À proprement parler, ce projet ne reçut pas satisfaction : en se réalisant, il changea sensiblement de caractère. La banque, au lieu de prendre naissance sous forme d’une société coopéralive centrale,complèlement autonome et indépendante du magasin de gros de Manchester, ne devait former qu’une simple section de la Wholesale anglaise.
La Fédération anglaise constituait, en 1872, une banque coopéralive : le comité central de la Fédération avait été autorisé à recevoir des prêts ou dépôts de la part de toutes les sociétés coopéralives et même de toule sociélé capitaliste par actions ; en même temps un comple courant devait être ouvert aux sociétés coopéralives, affiliées ou non, qui en manifesteraient l'intention (1).
Les procédés de gestion de la banque sont ceux de tout élablissement de crédit. La seule différence à relever vient de ce que la banque, simple déparlement de la Wholesale, au lieu d'êlre consliluée par des capitalistes, appartient en toute propriélé aux sociétés membres de la Wholesale.Elle n’admet pour clients que des socielés, jamais de simples particuliers. Le taux des escomptes el intérêts prélevés est calculé de telle sorte que la banque ne réalise que de faibles bénéfices ; pour aulant que ceux-ci ne sont pas affectés au fonds de réserve, ils sont répartis entre les coopéralives fédérales au prorata de leur chiffre d'affaires avec la Wholesale (2).
La Wholesale investit les dépôts et emprunts de son département de la banque dans ses opéralions commerciales (3). Il s'est rencontré des coopérateurs pour affirmer que cette méthode était pernicieuse el que le département de la banque devait être entièrement distinct des autres départements fédéraux. Peu à peu, la banque fédérale pourrait, disaient-ils, serapprocher de la Banque industrielle fondée par les coopéra-
(1) Catherine Webb, p. 168.
(2) 4B Potter, pe die (3) Catherine Webb, p. 169-170,
teurs de Newcastle, et le jour viendrait peut-être où ces deux établissements de crédit fusionneraient,.
Création et échec de la « Banque Industrielle » (1873-1876). — Ce plan ne vint pas à se réaliser, la Banque industrielle disparut de bonne heure, son activité avait été très courte. Constiluée en 1873 par les coopérateurs de Newcastle,elle admetlait pour membres des parliculiers comme des sociétés coopératives. Dès 1874, elle avait pris un assez grand développement, mais elle eut le tort de prêter de l'argent à une associalion ouvrière de production industrielle qui lui fit perdre ce capilal. Peu de lemps après, la Banque industrielle était dissoute.
La Banque fédérale a subi au cours de son activité, des pertes assez Imporlantes, elle leur a toujours survécu. Ses opérations totales se montlèrent en 1903, à 1.111.400.000 fr., ses profils s’élevaient la même année à 494.200 francs.
Les profits de la banque sont répartis entre toutes les sociétés clientes affiliées ou non à la Wholesale. Cependant les sociélés clientes non affiliées ne reçoivent qu'une ristourne moindre de moitié La ristourne habituellement altribuée aux sociélés affiliées est de 1 0/0 du compte des profits et pertes. Le chiffre d’affaires de la banque a augmenté de 1873 à 1903, dans la proportion de 1 à 25. Cependant, la banque n’a pas réussi à prendre l'essor que l’on pouvait escompter, les ventes de la Wholesale et des coopéralivee distribulives anglaises se sont élevées en 1906 à 1.803 millions de francs, un pareil chiffre d'affaires implique un chiffre de transactions, de prêts d'emprunts, d'escomptes, de reports, notablement supérieur aux 1.111 millions d'affaires de la Banque fédérale.
Dans l'exercice 1903, 668 sociétés ont élé en relation d'affaires avec la Banque fédérale (1). Ce chiffre correspond seulement à un peu plus de la moilié du nombre lotal des sociétés coopéralives à la même époque. Il est donc bien clair,
(1) Catherine Webb, p, 170 (note).
ainsi que l’exprime Catherine Webb, que le système coopéralif de la banque même en Anglelerre est encore à l'heure actuelle dans son enfance (1); le fait est d'autant plus remarquable que depuis 35 ans, l’une des principales préoccupations des coopérateurs anglais est précisément de doter l'organisme coopératif d’un puissant établissement de crédit.
$ 13. — La Cooperative Insurance Society.
Les coopérateurs anglais n’ont qu'incomplètement réussi à instiluer dans le cadre coopératif un élablissement de crédit : ils réussirent mieux dans leurs tentatives de création d'une coopérative d'assurance. Celte mutuelle d'assurance remonte presque à la fondation de la Wholesale anglaise (2).
En 1867, la conférence dite du vendredi saint, que tenaient entre eux les délégués des coopératives du Lancashire et du Yorkshire, décida la création d’un groupement fédéral distinct de la Wholesale ; ce fut la Cooperative Insurance Sociely Limited, elle avait pour siège les locaux des Equitables Pionmers de Rochdale.
Son but était de permettre aux coopératives d'assurer leurs immeubles, leur matériel et les marchandises en magasin. Il existait à celte époque environ 150.000 coopérateurs répartis entre 400 sociétés. Ces coopératives désiraient économiser une parlie des primes d'assurance qu'elles étaient obligées de verser enlre les mains des sociétés d'assurance capitalistes.
Mécanisme de la sociélé — La société ful enregistrée le 29 aoû 1867 ; tout comme la Wholesale anglaise,elle se composait uniquement de sociétés coopératives. À ses débuts elle ne comprenait qu'une quarantaine’ de sociétés, En 1871, on décida d'admettre comme membres individuels les sociétaires
(1) Catherine Webb, p. 166.
(2) Catherine Webb, p.177 ; Cernesson, p. 323-324,
des coopératives distribulives ; en même temps, le siège de la société était transporté à Manchester.
Les membres de la société devaient souscrire au moins cinq actions d’une livre, mais le cinquième seulement des aclions devait être versé, d’ailleurs aueun membre individuel n'en pouvait posséder plus de 200.
6 0/0 d'intérêt fixe sont affectés au capital social versé ; il est attribué à chaque société actionnaire, une voix à l’assemblée générale à raison de 50 £, ou fraction de 50 £, payées par elle l’année précédente à titre de primes d'assurances.
La société comporte plusieurs branches d’assurance (1). Comme en toute société ou Fédération coopéralive, une dis- Hinction absolue doit être faite entre les membres actionnaires de celte société el les simples clients. Le fait de contracter un police d'assurance avec la société ne vous constilue nullement membre de la société, tout le monde n'est pas aulorisé à devenir actionnaire. L'actionnariat est réservé aux sociétés coopératives et à leurs membres. Au contraire, l'une des branches d'assurance de la sociélé la plus importante, l'assurance-incendie, est ouverte, sans distinction, à tout habitant de l'Angleterre. Chacun peul y adhérer à titre de client.
Les différentes branches d'assurance de la société. — A la fin de 1906, la coopérative d'assurance comptail 710 sociétés affiliées, et seulement 74 membres individuels. Ce dernier chiffre est en décroissance (2).
La coopérative d'assurance comprend cinq branches distinctes ; par ordre d'anciennelé, ce sont: l'assurance contre l'incendie, l’assurance contre les vols commis par les employés des coopératives, l’assurance sur la vie, l'assurance contre la mort par accidents, l’assurance collective sur la vie.
1° Assurance-Incendie. — L'assurance contre l'incendie est
(1) Catherine Webb, p. 177-180 et Cernesson, p. 323-333. (2) Congrès de Crémone, 1907, p. 277.
à la fois la plus ancienneet la plus importante des branches d'assurance de la sociélé. C'est en effet, à titre de sociélé d'assurance contre l'incendie que la Cooperalive Insurance Sociely a été fondée en 1867, ce département d’asssurance est aussi largement ouvert qu’il est possible de l’imaginer ; tout habitant du Royaume-Uni est admis à assurer ses immeubles contre l'incendie auprès de la coopérative d'assurance. Il n'est pas en effel nécessaire d'être affilié à une distribulive, pour pouvoir s'assurer auprès de la société.
Gelte disposition est tout à fait conforme à la doctrine coopérative, tout homme doit être admis à s'assurer en tant que consommateur, c'est-à-dire en tant que locataire d'une maison d’habitation.
La qualilé de coopérateur doit s'envisager, séparément, à raison de chacune des consommalions que nous faisons. Quand bien même un homme n'aurait recours à l'économie coopéralive que pour donner satisfaction au plus faible et au plus exceptionnel de ses besoins, cet homme doit êlre admis à bénéficier du mécanisme coopératif aux mêmes conditions que les plus fidèles et plus dévoués des coopérateurs. Tout à la fois l'honneur et l'intérêt du régime coopératif commandent celle solution. e
A la fin de 1906, l'assurance contre l'incendie avait assuré des immeubles pour une valeur totale de 586 millions de francs. Le fonds d'assurance s'élevait à 1.803.500 francs, le monlant des primes versées élait de 738.500 francs ; en 1906, les sommes payées en indemnité pour 903 sinistres s’élevaient seulement à 179.800 francs.
2° Assurance contre le vol. — La coopérative d'assurance de Manchester aulorise les sociétés coopéralives à s'assurer contre les vols dont elles pourraient être victimes et contre l’improbité des employés et ouvriers qu'elles occupent (1).
(1) Il est difficile de rendre l'expression anglaise « Accident, Bur-
L'assurance contre le vol a été constituée un an après l'assurance contre l'incendie. De tout Lemps, c'est celte branche de la société qui a fourni les meilleurs rendements. C'est grâce à ses bénéfices que la société a pu surmonter les crises qu'elle a traversées, et qui ont mis quelque temps son exislence en jeu. A la fin de 1906, 11.800.000 francs, avaient été assurés. Le fond d'assurance s'élevait à 244.000 francs, 59.000 francs de primes avaient été payés, 168.000 francs d’indemnité seulement avaient élé versés. pour réparer 14 cas de détournement ou de vol.
3° Assurance sur la vie. — L'assurance sur la vie n'a été constituée qu'en 1886, elle n'est ouverte qu'aux membres des coopératives et à leurs parents. Tous les 5 ans, les charges de l'assurance sont calculées, avec toute la précision possible par un acluaire ; après affectalion des sommes suffisantes au fonds de réserve, l'excédent des recettes est divisé entre tous les assurés. Autant que possible, les coopéralives elles-mêmes tiennent lieu d'agents d'assurance ; celte branche de l’Insurance Sociely avait contracté en 1905 des assurances s’élevant à 11.400.000 francs, son fonds d'assurance était de 1.900.000 francs.
Durant l’année 1906, l'assurance de la vie a encaissé 519.700 francs de primes et versé 146.600 francs d'indemnité (1),
4 Assurance contre la mort par accident. — Les membres des sociétés coopéralives sont également admis à s'assurer contre la mort par accident. Cette branche d'assurance n’a
glary and Fidelity ». M. Cernesson traduit,mais à contre cœur, par le mot « Accidents ». Cette traduction littérale nous paraît inexacte ; l'assurance « Accident, Burglary and Fidelity » des Anglais correspond à nos assurances contre le vol. Voir le 39 th. Annual Cooperative Congress, 1907, p. 79 et Cernesson, p. 330 en note.
(1) Catherine Webb, p. 178 et 259 et 39 th. Annual Cooperalive Congress, p. 79, voir aussi Cernesson, p. 326.
pas pris un grand développement. Aussi la société a-telle annoncé en 1906 qu'elle allait entreprendre l'assurance contre les simples accidents du travail. Cette branche d’assurance va donc revêtir à l'avenir, un caractère beaucoup plus pratique.
50 Assurance collective sur la vie. — Tout récemment, en 1905, un mécanisme très ingénieux d'assurance collective sur la vie a élé mis en usagé par la société (1). Les sociétés coopéralives ont élé sollicitées de verser à la coopérative d'assurance, un penny, par livre de ventes consenties par elles à leurs clients ; en échange.la coopérative d'assurance s'engage, en cas de mort de l’un des sociétaires de la coopérative, à payer 4 shillings, par livre d'achats effectués par ce sociétaire auprès de la société, dans l'année du décès.
L'assurance collective sur la vie s’interdit de faire une enquête sur l'âge ou l’état de santé des membres des sociétés coopéralives, mais institue une police d'assurance collective, unique pour tous les membres des sociétés coopératives qui voudraient s'assurer.
Cependant, prélèvements et indemnités pour cause de mort sont les uns et les autres exactement proportionnels aux achats annuels moyens du sociélaire défunt. Si le sociétaire meurt avant 63 ans, l'indemnité est calculée sur la moyenne des trois dernières années, s'il meurt après 63 ans, l'indemnité est calculée sur la moyenne d'achats des 10 dernières années.
En d’autres termes, chaque membre des sociétés coopéralives, collectivement assurées auprès de la coopérative de Manchester, donne, par l'intermédiaire de la société dont il est le client, un penny par livre d'achat; en échange, ses hériliers recevront à sa mort 4 shillings par livre ou une livre d'indemnité pour 5 livres d'achats annuels moyens.
Par cette méthode d'assurance, la famille de chaque coopé-
(1) Catherine Webb, p. 259 et Cernesson, p . 332.
rateur défunt reçoit une indemnité équivalant au cinquième des achats annuels moyens effectués par le défunt. A la fin de 1906, 27 sociétés comprenant 48.390 membres avaient adhéré à l'assurance collective sur la vie (1). Les membres de ces sociétés versèrent 114.500 francs de primes, et reçurent 80.000 francs d'indemnité ; ainsi 48.390 coopérateurs anglais bien qu ils n'aient consenti eux-mêmes aucune espèce de sacrifice élaient assurés de laisser à leur mort, à leur famille, une indemnité égale au cinquième de leurs achats annuels moyens à la société, la consommation coopérative moyenne des membres des sociélés coopératives anglaises et écossaises atleint annuellement 729 el 930 francs, les hériliers de ces sociélaires toucheront en moyenne 146 et 186 francs, pareilles indemnités sont fort appréciables pour des familles ouvrières.
$ 44. — Les coopératives de construction anglaises.
Les coopératives de construction font partie intégrante, avons-nous vu, du régime coopéralif, ces sociétés sont assez nombreuses et fort puissantes en Angleterre.
L'Union coopérative anglaise s’est efforcée d’en dresser la statistique, les chiffres qu’elle a obtenus ne sont pas complets (2).cependant il en résulte que 413 coopératives de construction ont déclaré, dans leurs rapports, avoir construit directement depuis le début de leur activité, 14.107 maisons, 8.530 d’entre ces maisons sont encore la propriété des sociétés qui les ont construites ; 45.976.725 francs ont élé dépensés sur ces immeubles.
Les autres maisons construites par les coopéralives,au nombre de 5.577, ont été vendues par elles aux sociétaires qui les habitent ; depuis leur construction, ces 5.577 maisons ont coûlé 30.801.825 francs.
(1) 39 th. Annual Cooperative Congress, 4907, p. 79, (2) 39 th. Annual Cooperative Congress, 1907, p. 77, et Congrès de Crémone, 1907, p. 276.
L'activité de ces coopératives de construction est double ; en même temps qu'elles construisent directement, elles fournissent des fonds à leurs membres pour les aider à constru re eux-mêmes des maisons pour leur usage personnel. Les coopératives de construction ont ainsi avancé 163.307.400 francs à leurs sociétaires ; ce capital considérable a contribué à couvrir les frais de construction de 37.600 maisons.
Au total, plus de 240 millions de francs ont été dépensés par ces 413 coopératives de construction, depuis leur constitution ; ces capitaux ont servi à édifier en tout ou partie seulement 46.707 maisons ouvrières ; tels sont les résultats généraux de l’activité des coopératives de construction anglaises. Ces chiffres se réfèrent à une assez longue période, cependant ils font la preuve pour l'Angleterre d'une extension vérilablement remarquable du principe coopéralif dans le domaine de la « production » des maisons. le plus durable et le plus solide de tous les objets de consommation personnelle.