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CHAPITRE VII

Trois nations seulement dans l'Europe continentale, la Suisse, la France et la Belgique, ont réalisé de bonne heure, une économie industrielle. Les pays du continent ontété, en effet, plus lents que l’Angleterre à passer de l’économie agricole et du régime de la petite production, à l’économie industrielle, caractérisée par l’avènemement de la grande production et l'extension des relations commerciales et industrielles.

L'orientation nettement coopérative de la Suisse. — Les pays qui possèdent de longue dale une économie industrielle sont tout naturellement prédeslinées à un grand développement coopératif. Les trois nations précitées forment dans l’Europe continentale, un bloc cohérent de pays qui tous ont marqué une industrialisation précoce, les uns et les autres auraient dû réaliser les mêmes performances coopératives : Il n’en est rien : une distinction essentielle doit être établie entre la Suisse d’un côté, la France et la Belgique de l’autre. Les classes ouvrières françaises et belges ont d’emblée égaré leurs efforts dans la voie stérile du principe corporatif, les associations ouvrières de production ont absorbé tout leur zèle et leur aclivilé, pendant un demi-siècle, le mouvement coopératif a été complèlement délaissé et n'a pris aucune envergure.

Il en fut autrement en territoire suisse, aussi la Suisse est-elle le seul pays du continent qui mérite d’être assimilé à

l'Angleterre.Le mouvement associationniste,dès ses origines, y a revêtu un caractère nettement coopératif.

Pourquoi la Suisse englobée au milieu de pays dont les tendances associationnistes étaient toutes si opposées, s'estelle spontanément ralliée dès les origines du mouvement à la conception anglaise, au principe nettement coopératif ? Pourquoi n’a-t-elle pas pris modèle sur le mouvement corporatif français, ou bien plutôt sur le mouvement syndicaliate allemand ?

L'influence que l'Allemagne a toujours exercée sur la Suisse n'est-elle pas en effet considérable el hors de comparaison avec l'influence anglaise ? le principe syndicaliste n'aurait-il pas dû logiquement déborder d'Allemagne en Suisse ?

Il est inutile de se perdre en d’infinies conjectures à ce sujet. L'orientation si féconde et si intelligente que le mouvement associationniste a tout de suite prise en Suisse tient vraisemblablement au caractère éminemment pratique de ce petit peuple. Le peuple suisse semblé plus propre à résoudre les difficullés pratiques de la vie courante qu’à solutionner les hauts problèmes de théorie et de doctrine pure, il compte peu de grands savants où d'hommes de génie, en revanche il a fourni de tous temps d'excellents ingénieurs et de très habiles commerçants.

La Suisse n’a pas ressenti l'influence du mouvement corporalif francais, ni du mouvement syndicaliste allemand. — Le mouvement corporatif français assez intimement associé surtout à ses débuts, aux doctrines des socialistes français de la deuxième république, a toujours paru chimérique et vain à la race suisse. Le principe syndicaliste allemand, aurait dû les intéresser davantage: le fait est que les Suisses n’y ont pas pris garde. Le mouvement syndicaliste est aussi récent chez eux que chez nous.

Vraisemblablement, la principale cause de la tiédeur du peuple suisse, vis-à-vis du principe syndicaliste, vient de la précocité même de son évolution industrielle.

L'industrialisalion précoce de la Suisse. — La Suisse, dès 1830-1840, acquérait une économie nettement industrielle. Le fait paraît incontestable, bien que nous ne possédions point de statistique professionnelle indiquant la répartition de la population active de la Suisse vers 1850: la première statislique professionnelle remonte à 1880. Si l'on compare la population commerciale et industrielle de la Suisse à sa population agricole, on constate que la première équivalait en 1880 à 115 0/0 de la population-agricole (1).

En 1900, celte proportion s’est élevée à 187 0/0. Dans les deux autres pays du continent qui ont eu une évolution industrielle précoce, la France et la Belgique,semblable proportion s'élevait en 1900 à 112 0/0 et à 290 0/0 (2).

Tout à l'inverse les pays à industrialisation tardive ou encore à venir, l'Allemagne, le Danemark, la Hongrie, l'Autriche, fournissent les pourcentages suivants : 129 0/0, 76 6/0, 30 0/0, 50 0/0. C’est assez dire que l’industrialisation précoce de la Suisse, dont le pourcentage atteint aujourd’hui 187 0/0, demeure un fait incontesté.

La Suisse est moins avancée que l'Angleterre dans la voie coopérative.— L'extension reçue par le principe coopératif en Suisse s'explique assez aisément ; ce petit pays, de par l'industrialisation précoce qu’il a su réaliser et de par son assiduité à s’en tenir à la pratique du seul principe coopératif, mérite d’être rapproché de l’Anglelerre. Toutefois il importe d'observer les distances. La coopération suisse n’est pas plus équivalente à la coopéralion anglaise, que l’industrie suisse n’est équivalente à l’industrie anglaise. Les circonstances économiques étaient bien moins favorables en Suisse qu’en Angleterre au développement du principe coopératif. La population commerciale et industrielle du Royaume-Uni, équi-

(1) 1e° Annuaire statistique de la Suisse, 18914, p. 16. (2) Se reporter à la statistique générale, n° 1, p. T0.

vaut à 549 0/0 de sa populalion agricole ; le pourcentage suisse est presque trois fois inférieur. Relativement à la population générale de l’un et l’autre pays, la classe ouvrière est moins nombreuse el moins compacte en Suisse qu'en Angleterre. Peut-on d’ailleurs s'étonner que le mouvement industriel n'ait pas revêtu de partet d'autre la même importance? Qu'on réfléchisse que la Suisse, privée complètement de houille,réduite à emprunter toute son énergie mécanique à la force motrice de ses torrents et glaciers — en dehors de la houille importée— ne possède de grandes manufactures, d'usines constitutives de la grande industrie moderne, que dans des localités. sur des territoires extrêmement limités, principalement les régions de Zurich et de Bâle.

Qu'on considère enfin que la Suisse n’est arrivée que très tard à l’unité nalionale, qu’elle a été relardée dans toutes les branches de son activité économique par les longs efforts qu’elle a dù faire pour arriver à ce premier et souverain bien, condition de toute prospérité économique, et l'on comprendra que la Suisse ne pouvait marcher de pair avec l'Angleterre, ni dans son développement industriel, ni dans son développement coopératif. On s'élonnera seulement que toute proportion gardée,elle n'ait pas été davantage distancée.

Division du sujet. — Une double tâche se présente à nous : d’une part exposer pour quelles raisons on est amené à rapprocher étroitement du point de vue coopératif la Suisse de l'Angleterre, d'autre part, décrire quelles difficultés ont retardé jusqu’en 1892, la constitution d'une fédération d’achat en Suisse. La Wholesale anglaise remonte à 1864; la Suisse a 28 ans de retard sur l'Angleterre au point de vue fédératif, au lieu qu'il y a presque eu simultanéité dans la constitution des premières distributives anglaises et suisses.

L'étude rapide des origines et des débuts de la coopération suisse fera la preuve de cette double particularité ; la Suisse a inventé au plus lard en 1847, le mécanisme de la réparti-

lion coopérative des bénéfices ; elle a praliqué dès cette date, la coopéralion distributive, sans jamais s'intéresser au mouvement corporatif ou syndicaliste.

SECTION I. — Phase préparatoire.

$ 1. — Pourquoi le développement coopératif de la Suisse est comparable à celui de l'Angleterre.

Le principe coopératif a élé inventé en Suisse dès 1847. — Il est à peu près certain qu'en Suisse a élé imaginé le principe de la répartition au prorata des achats, presque à la même époque qu'en Angleterre. Dès 1847, une coopérative distribulive a été instituée à Bâle ; or, il semble établi qu'à cette époque l'expérience tentée par les Pionniers de Rochdale, était totalement ignorée en pays suisse. Le phénomène inverse ne laisserait pas que d’être fort surprenant, les relations postales élaient si mal assurées, les journaux susceptibles de remarquer l'expérience des Pionniers et de la faire connaitre, si rares, qu'il semble impossible de supposer une relation entre l'institution de la coopérative de Rochdale et celle de la coopéralive de Bâle (1).

Il y a plus à dire : la seule influence étrangère, que la coopération suisse ait ressentie avant 1860 est celle de l’école fouriériste. C’est à son inspiralion qu'est due la coopérative de Zurich de 1851. L'influence exercée par la coopération anglaise remonte seulement à 1860.

Il n’est pas possible d'affirmer que le principe coopératif n'a pas élé imaginé en Suisse par quelque esprit ingénieux avant 1847, du moins sait-on exactement à quelle époque il a reçu sa première application sur le terriloire helvétique. La coopéralive de Bâle est la première qui ait été créée en Suisse,

(1) Müller: Die schweizerischen Konsumgenossenchaften (Bâle), 1896, p. 26.

elle est dérivée tout naturellement d’une Union de Consommaleurs qu'avait provoquée la cherté anormale des denrées alimentaires.

Les Fruchtlvereine de 1845. -- Les années 1846 à 1848 furent des années de crise alimentaire, de récolle déficitaire. Des esprits inventifs pensèrent qu'il existait un moyen facile de rabaisser le prix des denrées,en les achelant par grandes masses durant la bonne saison, l'été, el en les revendant exactement au prix de revient, l'hiver (1).

L'entreprise devait donc avoir chaque année une activité loute temporaire, et ne réaliser aucun bénéfice, elle était constituée en faveur des ouvriers, par des philanthropes appartenant aux classes sociales les plus cultivées. Deux ou trois sociétés seulement se formèrent à cette époque. Ces Unions de Consommateurs — ces Unions de blé et de denrées alimentaires, « Fruchtvereine » — sont l’origine de la coopération suisse. Le processus de cette transformation est extrêmement facile à saisir dans les faits. Les Fruchtvereine n’eurent pas pour résullat de satisfaire complètement ceux auxquels ils élaient destinés. Les ouvriers bénéficiaires de l'institution auraient désiré que l’entreprise leur appartienne en propre, ils voulaient en être directeurs en même temps que bénéficiaires ; il leur était désagréable d’avoir recours à la philanthropie des classes possédantes ; ils songèrent à se grouper, afin d'acheter en gros ce dont ils avaient chacun besoin en détail. On admit la possibilité de réaliser des bénéfices, on pensa qu'on serait entraîné par la force à ne pas vendre au prix de revient, el l’on eut idée d'adopter la règle de la répartition des bénéfices à proportion des achats.

Le mouvement coopératif de 1847-1853. — La coopérative

(4) Müller, p. 24 à 27.

distributive de Bale, 1847. — La première coopérative distributive de la Suisse était née, elle se nommait l « Allgemeine Arbeitergesellschaft », l'Union ouvrière générale. Elle fut constituée à Bâle dans l'hiver 1847-1848. La crise alimenlaire de 1851 qui suivit de très près la première, imprima une impulsion assez vive à la coopérative,la cherté du pain mit en plein en relief l'avantage que présentait la société. Les crises alimentaires ont eu, semble-t-il, toujours pour effet d'augmenter l’activité des coopératives, c'est la marque évidente que ces institutions ont une utilité et une vitalité certaines. L’heureuse influence des crises sur le développement des coopératives se fait d’ailleurs d'autant plus sentir que la clientèle de cette société est plus flottante, que l'éducation coopérative est plus imparfaite ; les premières années d'activité coopératives présentent naturellement un semblable défaut d'éducation coopérative ; les membres ne songent qu'au bon marché, qu’au profit immédiat.

Remarquons en passant que ce profit immédiat apparaissait d'autant mieux que les coopératives suisses avaient le très grave tort durant toute cette époque de vendre au prix de revient, elles s'interdisaient la faculté d'amasser le moindre fonds de réserve, du moins les consommateurs avides de réaliser des économies élaient-ils satisfaits (1).

La crise alimentaire de 1851 eut pour effet de porter le chiffre d’affaires de la coopérative à 100.000 francs environ. La même année, 1853, la coopérative élait arrivée à compter 400 membres. L'Allegemeine Arbeitergesellschaft suspendit ses opérations en 1859. Cependant Bâle qui avait été le berceau de la coopération suisse, devait en rester la capitale. La forte population ouvrière qui s'y rencontre, est sans doute la cause de cette primauté de la ville au point de vue coopératif. Dès 1865, 6 ans après la disparition de cette société, une seconde coopérative prenait naissance sur les ruines de la

(1) Müller, p. 75.

première, l'Allegemeine Konsumverein de Bâle, l'Union Coopéralive Générale, elle n'a pas cessé de se développer depuis, elle est aujourd'hui de beaucoup la plus forte coopérative de la Suisse. Ainsi, depuis plus de 60 ans, l’activité coopérative à Bâle, n’a pour ainsi dire pas été interrompue (1).

En Suisse comme en Angleterre, la coopération distributive, est tout entière due à l'initiative de la classe ouvrière directement intéressée, le nom « Arbeitergesellschaft » suffirait à le prouver.

La poussée coopérative de 1851. — A l'inverse de la coopération anglaise, le mouvement coopératif en Suisse n'a pris conscience de lui-même qu'en 1860-1864. La poussée coopérative de 1851 n’a pas eu de profondeur. On peut cependant signaler à cette époque, la création d’une petite société à Niedertüss (2), dans le canton de Zurich et d’une coopérative importante à Zürich. «

La coopérative de Zurich (1851).— La coopérative de Zurich en 1851 était appelée à un développement aussi brillant qu'éphémère ; cette société, fondée par des disciples enthousiastes de Fourier, a eu les plus beaux états de service. Dès l’année 1854, son développement élait énorme, elle embrassait le quart dela population de la ville. Rien ne pouvait faire présager la déchéance brusque de la société.

En 1855,le caractère de la sociélé se modifia, elle se rallia délibérément au principe capitaliste de répartition des bénéfices : la société élait morte à la coopération. Depuis lors,elle a progressivement perdu toute imporlance, sa liquidation définitive est une simple question de temps. Cette société qui a lamentablement échoué pour n'être pas restée fidèle aux prin

(1) Müller, p. 157.

(2) Müller, p. 34, 37,

cipes coopéralifs, n’en a pas moins été la première à appeler en Suisse l'attention publique sur la coopération.

Première lentative fédérative (1852). — La coopérative de Zurich n'est d’ailleurs pas la seule qui se soit formée à cette époque. Vers 1851 s’est constituée dans le canton de Zurich, toule une pléiade de petites coopératives rurales au nombre d'une dizaine environ (1) Ces sociétés eurent la prétention de constituer en 1852, -une agence centrale d'achat. Leur incapacité commerciale, la difficulté pour chacune d'elles de se renseigner, l'impossibilité pour elles d'effectuer des achats en gros leur auraient rendu cette entreprise très profitable, malheureusement le projet ne put jamais être mis à exécution, du moins l'idée fédérative fut-elle très nettement formulée dès 1852.

Ainsi tant sous le rapport de l'idée fédérative, que sous celui de l’idée coopéralive, la Suisse doit être comparée nécessairement à l'Angleterre. Le rapprochement établi au début de cette étude entre la coopération suisse et la coopération anglaise parait suffisamment établi. Il ne reste plus qu'à expliquer pourquoi la réalisation de l’idée fédérativ e a été plus longue à atteindre en territoire suisse qu’en pays anglais.

S2. — Pourquoi la Fédération suisse est bien postérieure à la Fédération anglaise.

Deuxième tentative fédérative(1853).— En 1853,le mouvement de création de petites coopératives rurales se continue ; une quarantaine de coopélatives semblables se constituent, la plupart dans le canton de Zurich ; celte poussée coopérative aboutit à un deuxième projet de création d'une fédération d'achat (2). Une conférence fut convoquée, qui se réunit à

(1) Müller, p. 51.

(2) Müller, P. 50:76:

Zurich le 4 décembre 1853, 34 coopératives s'étaient fait représenter par une centaine de délégués, 26 de ces sociétés appartenaient au canton de Zurich, à celte époque le foyer coopératif de la Suisse. La conférence nomma une commission pour s'occuper du projet de fédération ; à se borna son activité, celte iniliative était encore prématurée. Les élémentsbases d'une fédération n’existaient pas encore en nombre suffisant ; 29 coopératives sur les 34 représentées comprenaient en 1853 seulement 6.301 membres, c'était cependant trop peu, celte conférence n'aboutit pas. Bien plus, dès l’année 1854, la crise alimentaire ayant fléchi, le mouvement coopératif dimi-: nua bientôt d'intensité ; il ne devait reprendre que 8 à 10 ans plus tard.

En Suisse, comme en tout autre pays du continent, le mouvement coopératif antérieur à 1860,n’à eu aucune consistance, ce qui explique qu'une Fédération d'achat ait été matériellement impossible jusqu’en 1860. :

Second mouvement coopératif (1862-1865).— Les premières années de la décade 1860-1870 marquent le réveil du mouvement coopératif suisse. C’est tout d'abord la coopérative d'Olten qui se constitue sur l'initiative de l'ouvrier Henri Bosshard (1).

En 1863, une coopérative à Schwanden, canton de Glarus prend naissance au sein d’une union ouvrière: ici encore, l’origine prolétarienne de la coopérative est indiscutable, seuls les membres de l’union ouvrière étaient autorisés à prendre une part sociale à la coopérative. Gelle-ci n'était à vrai dire qu'un Warengeschaft, ou comptoir de marchandises constilué par l'union. Cette petite société a eu un rôle important, c'est à son exemple que l’on doit la propagation en Suisse des différentes règles dites de Rochdale; vente au comptant, vente au prix du commerce, vente au public. Quel-

(4) Müller, p. 100.

174 DEUXIÈME PARTIE.— TITRE PREMIER. — CHAPITRE Vill

ques coopératives se constituérent à cette époque dans le canton de Glarus (1).

3° Tentative fédérative (1865). — L'idée reparut aussitôt de créer une fédération coopérative ouvrière. Une conférence composée de délégués de ces jeunes coopéralives se réunit à Zurich le 25 juin 1865, sans aucun résultat ; le mouvement était encore dans son enfance (2).

Le véritable réveil coopératif fut marqué par la constitution en 1869, de la coopérative acluelle de Bâle, l'Allgemeine Konsumverein, l'Union Coopérative Générale. Son essor fut des plus remarquables : au 1°’ janvier 1907, elle comptait 28.538 sociétaires et avait réalisé en 1906, 16 millions et demi de francs de vente.

A la même époque, se constituent des coopératives à Chür, Hérissau, Berne, Bienne (3). Aux environs de 1865, se répandent en Suisse, les écrits de l'Allemand Victor Aimé Hubert, protagoniste convaincu des associations ouvrières de production du type français et ceux de Schulze-Delitzsch,le partisan des sociétés syndicales de crédit et de vente. Heureusement, la Suisse ne s'est pas laissée entraîner du côté de ces deux mouvements différents, elle est restée attachée à l'idéal coopératif,

Influence exercée par l'Inlernaltionale ouvrière (1864-1869). — L’Internationale ouvrière qui se constitua vers 1864 exerça sur le mouvement d'associations en Suisse une influence appréciable. Elle sollicita également les coopératives suisses dans le sens du mouvement corporatif, elle donna nettement sa préférence aux associations ouvrières de production; les

congrès de l’Internationale estimaient que les coopératives n’atteignent que la surface de l’état économique actuel, alors

(1) Müller, p. 148, (2) Müller, p. 153-156.

(3) Müller, p. 186.

que les associations ouvrières de production le pénètrent et le modifient jusque dans sa constitution même (1).

Pourtant l’Inlernationale vint à résipiscence, elle s'aperçut que la tâche la plus difficile pour une association ouvrière était non de fabriquer, mais de s’assurer le débit des marchandises produites ; les associations ouvrières de production fondées échouèrent toutes. L'Internationale songea alors aux coopératives distributives et se convertit à l'idéal coopératif.

L'Internationale, si elle délourna quelque temps, l'attention publique des coopératives,eut du moins l'avantage de mettre en relief la portée sociale, la vertu réformatrice de la coopéralion. Non seulement elle stimula et convertit à un idéal social élevé, les sociétés qui fonctionnaient déjà, mais elle provoqua tout un mouvement coopéralif.

A partir de 1866, quelques syndicats ouvriers du canton de Zurich songèrent à constituer dans leur sein des coopératives. L'exemple du syndicat de Tüss ful suivi par une dizaine de syndicats semblables ; Genève fit l'âcquisilion en 1867- 1868 de deux coopératives distribulives (2). De 1868 à 1873, le nombre des coopéralives créées fut très considérable, nous assistons à un véritable élan coopéralif. Il serait fastidieux et sans intérêt d’énumérer toutes les sociétés qui se créent à cette époque. La conséquence immédiate de ce mouvement fut la conférence d'Olten.

4 Tentative fédérative (1869). — Le 9 août 1869, sur l’initiative de la société de Berne se réunissait une conférence à Ollen, cette nouvelle tentative fédéralive, la quatrième en date, n’était pas destinée à réussir, du moins a-t-elle présenté beaucoup plus de chances de succès que les tentatives précédentes.

Il est extrêmement intéresssant de constater que si ces ten -

(4) Müller, p. 194-197.

(2) Müller, p. 224.

talives ont abouti tardivement en Suisse, en 1892, seulement du moins l'idée fédérative y a toujours été présente, et se faisait jour nettement à chaque poussée coopéralive. Les sociétés de Zurich, Bâle, Berne, Grenchen, Bienne et Olten étaient représentées à la conférence d’Ollen (1). La Fédération devait servir de lien et d’organe régulateur entre toutes les coopératives, elle devait entreprendre dans un avenir plus lointain l'achat en gros. Provisoirement elle renonçait à fournir des marchandises aux sociélés ouvrières ; ainsi la société projetée constituait-elle une simple Union coopérative plutôt qu'une Fédération d’achat.Un projet de statuts fut élaboré. Cinq des coopérateurs les plus renommés à cette époque, furent élus et conslituërent le conseil de direction de l’Union en formation. La coopérative d'Olten envoya les statuts de l'Union à toutes les sociétés connues : à la fin de 1869, les sociétés de Berne, Bâle, Zurich, Olten, Bienne et Binningen avaient seules donné leur adhésion, celles de Chür, Lausanne Hérissau, Genève et Munster avaient refusé leur assentiment.

Le troisième mouvement coopératif de 1880 à 1890. — L'’année 1870, influencée par la guerre Franco-Allemande, fut désastreuse pour la nouvelle Union ; celle-ci ne réussit point à se constituer ; l'essai de 1869 n’était donc pas plus couronné de succès que celui de 1853. Peu de nouvelles coopératives se fondèrent pendant les années qui suivirent jusqu'en 1890, le mouvement sans êlre en recul ne prend pas grande extension, la période de 1880 à 1890 marque le développement, le raffermissement des sociétés déjà existantes, mais non la création de beaucoup de sociétés nouvelles.

En 1889, le chiffre tolal des coopératives était environ de 140, elles comprenaient 35.000 membres, avaient un chiffre d'affaires global de 18 à 20.000.000 de francs et possédaient un capital social de 3 millions de francs environ Ces simples

(4) Müller, p. 201,

chiffres suffisent à montrer que la constitution d’une Fédéralion coopérative élait possible à cette époque, elle devait se produire incessamment. L'année 1890, vit la formation d'une Union coopérative qui se transforma en 1892 en une Fédéraüon d'achat.

Il est grand temps de résumer les renseignements que nous a fournis ce rapide historique du mouvement coopératif en Suisse. Le principe coopéralif a élé inventé en Suisse presque en même lemps qu'en Anglelerre, mais la coopération s’y est développée avec une plus grande lenteur. Cependant les idées corporatives et syndicalistes ne se sont jamais propagées avec succès en Suisse. Des tentatives fédératives ont élé souvent tentées; chaque poussée coopérative amenait avec elle la proposition de constituer une Fédération : aucun essaien ce sens ne devait aboutir avant 1890-1892. Cet historique nous apprend en oulre, qu'en Suisse comme

partout ailleurs, {a coopération est l'œuvre presque exclusive de la classe ouvrière.

SECTION IT. — Phase fédérative.

Phase fédérative. — L'année 1890 marqua la création de l’ « Union Suisse des Sociétés de Consommation »; à cette époque, la Suisse possédait lous les éléments-bases nécessaires à Ja constitulion d’une Fédéralion coopérative : environ 150 sociétés, 35.000 coopérateurs, 18 à 20 millions d’affaires par an (1). La période fédérative dans laquelle nous entrons en 1890 est la période triomphale de la coopération suisse. C’est à la formation de l'Union coopérative que la Suisse est redevable de sa prospérité coopérative. Il semble que l'année 1890 a marqué sur tout le continent le véritable essor de la coopération, la Suisse suivant l’exemple de l'Allemagne,

(1) Müller, p. 295.

du Danemark et de la Belgique n’a connu le succès véritable que dans la dernière décade du xix° siècle.

Les trois phases de l'Union coopérative suisse — L'histoire de l'Union suisse se décompose en trois phases qui s’enchainent logiquement, mais sont nettement distinctes. Ces trois phases, correspondant à une extension économique de plus en plus grande de l'Union, sont loutes trois caractérisées par une organisation juridique dHférente.

$S 4. — Phase de la formation : 1890-1892.

La première phase qui s'étend de 1890 à 1892 est celle de la formation : l’organisation donnée à l'Union par ses fondateurs a été toute provisoire.

L'initiative de cette tentative fédérale, la première couronnée de succès appartient à Edmond Pictet, qui était en 1889 le président de la Coopérative Suisse de Consommation de Genève (1). Il proposa au conseil d'administration de l’Allgemeine Konsumverein de Bâle de convoquer une conférence en vue de constituer une Union ou une Fédération coopérative. La conférence se réunit le 12 janvier 1890 à Olten. 21 ans s’élaient écoulés depuis le congrès qui avait été tenu dans le même but également, le 8 août 1869. Vingt-sept coopératives étaient représentées à la conférence de 1890 par 42 délégués : ce petit parlement coopératif adopta les statuts préparés par la sociélé de Bâle. Le but était de charger une coopérative centrale de faire les achats en gros pour le compte des sociétés ; mais il fallait opérer progressivement, on se contenta pour débuter de créer un simple organe de propagande.

La société centrale constituée en 1890 était une Union et

(4) La brochure der Verband Schweïizerischer Konsumvereine, Bâle, 1906, p. 5 et suiv.

non une Fédération d'achat. Elle avait son siège social à Bâle. L'Union devait avoir pour organe un conseil directeur de > membres et une assemblée de délégués annuelle. L'assemblée annuelle indiquait quelle société devait charger son conseil d'administration, du soin de nommer le comité directeur de l'Union.En fait la coopérative de Bâle fut toujours chargée de ce soin. L'Union, organe d’informalion et de propagande ne constiluait pas même un véritable secrétariat, elle était dépourvue de toute espèce de fonds, elle n'avait aucune personnalité juridique, elle était plutôt un simple titre sous lequel pouvait se ranger toutes les coopératives suisses, dé-

sireuses de fonder par la suite une Union véritable ou une Fédéralion d'achat.

$S 2.— L'Union se transforme en Fédération : 1892-1898.

Cette silualion était {out à fait provisoire, une transformation radicale s’imposait : le comité directeur, nommé par le conseil d'administralion de l’Allgemeine Konsumverein de Bâle,s’en rendit facilement compte el proposa de doter l'Union de la capacité juridique. Ces proposilions furent favorablement accueillies. L'assemblée des délégués qui se nt à Berne le 18 juin 1892, décida la création d’un Bureau central d'achat— Zentralstelle— qui pourrait par ses propres capitaux acheter des marchandises et les revendre ensuile à ses risques el périls aux sociétés adhérentes. L'Union, au lieu d’être une simple expression, groupant les coopératives favorablement disposées, allait devenir une Fédération d’achal, possédant des fonds et faisant le commerce de gros. Celle lransformalion fut menée à bonne fin. On voulut aller de l'avant, la Fédération entreprit son rôle économique sans avoir pris la peine d'acquérir Ja personnalité juridique.

Le Bureau central d'achat (1891). — Le Bureau central se déclarait constitué dès le 10 septembre 1892, mais 1l n'eut

tout d'abord qu'une très faible activité.Il se contenta de faire pour le compte des coopéralives des commandes avantageuses el de comparer les échantillons des divers fournisseurs, il ne jouait ainsi que le rôle de courtier, d'intermédiaire dévoué.

Cette élape était nécessaire, mais le Bureau sous peine de ne pas rendre tous les services qu’on attendait de lui, devait aborder l'achat à son propre compte pour revendre ensuite.

En 1892,52 coopératives élaient adhérentes au Bureau central ; du 10 septembre 1892 au 1‘ janvier 1893, il servit d'intermédiaire dans des marchés s'élevant à la somme globale de 43.614 francs, ce n’élait là assurément qu’un début.

Satransformation en une véritable Fédéralion d'achat (1893). — Le résultat le plus clair de ces quelques mois de courtage fut de convaincre le Bureau central que le meilleur moyen pour lui d'acquérir des capitaux, élait d’adopter la forme d'une sociélé coopérative conformément au titre 27 du code suisse, des obligations. Il obtenait ainsi reconnaissance de sa personnalité juridique. Les sociétés affiliées seraient obligées de souscrire selon le nombre de leurs adhérents de 1 à 4 obligations de 200 francs chacune, elles resteraient libres de faire ces versements à raison de 50 francs par an (1).

Les obligations versées devaient rapporter 5 0/0 d'intérêt, le reste du bénéfice net devait êlre affecté par parts égales au fonds de réserve et aux coopératives adhérentes. Ainsi 50 0/0 seulement des bonis élaient rendus aux sociétés, au prorata de leurs achats ; le fonds de réserve devait s'accroitre assez rapidement, grâce à 50 0/0 des bénéfices annuels.

Cette {ransformalion si considérable fut réalisée en 1893, elle parut lrop grave à cerlaines sociétés ; la souscription d'obligations rebuta plusieurs sociétés, aussi des 52 affiliées, 25 seulement restèrent adhérentes au Bureau transformé en

(1) La brochure « Verband schweizer Konsumvereine », Bale, 1906, p. 7-8.

société coopéralive. Heureusement le Bureau obüunt-il quelques nouvelles recrues. La Fédération à la fin de 1893, comptait 38 membres, 45 un an après,65 à la fin de 1896. Les plus importantes des coopératives suisses élaient adhérentes,mais la Suisse ne possédait guère plus de 200 coopéralives à celle époque.

De 1892 à 1898, le développement pris par la Fédération demeure peu important à la fin de 1898, il n’y avait que 20.800 francs de capital social versé. Jusqu'en juillet 1895, la Fédération n'avait à son service pas d'autre employé qu'un gérant. ,

L'extension prise par le chiffre d'affaires de la Fédération est également très faible. Ce chiffre d’affaires annuel atteignait 386.524 fr. en 1893, 1.134.954 fr. en 1895, 2 617.864 fr. en 1898. Ainsi plus de 7 ans après sa fondalion, la Fédération ne faisait pas 3 millions d’affaires par an.

Cependant la Fédéralion songeait à étendre le plus possible son influence,elle participait à l'exposition de Genève en 1896.

Création d'un Secrélariut, en 1897. — L'assemblée annuelle des délégués réunie à Genève en 1896 résolut d'instituer un secrétariat chargé de centraliser les renseignements statisliques et de donner des consultations aux sociétés qui auraient besoin de ses conseils juridiques ou commerciaux. La direction de ce Secrétaiat fut confié au docteur Hans Muller. Ce choix était excellent, il s’imposail à tous égards. Le livre que le docteur Muller avait fait paraître : « Les coopératives distributives en Suisse : Die schiweizerischen Konsumgenossencha/ften » (Bâle, 1896) constitue l’histoire de beaucoup la plus importante et en quelque sorte, officielle de la coopération suisse ; nous y avons eu recours constamment. Le Secrétariat n’a pas cessé de fonctionner à la satisfaction générale des coopératives, depuis ses débuts.

Les organes de la Fédéralion suisse. — La Fédération suisse ne comprenait jusqu'à ces dernières années qu’un seul

organe, le Bureau central d'achat A partir de 1897, un secrélariat a été adjoint à la Fédération, mais la Fédération continue à Lirer sa principale importance de son rôle économique et commercial,

La société centrale, dile l'Union Suisse des sociétés de Consommation, est donc une Fédération coopérative d’achal qui a constilué à côté d’elle, à Litre d’appendice, un secrétariat de propagande. Le rôle que joue celte société centrale, véritable Fédération d’achat secondée d'une Union, est double.

La phase moderne de la Fédération coopérative suisse de 1898 à nos jours.

Peu à peu l'importance de la Fédération a augmenté, les coopératives adhérentes ont voulu exercer sur elle uneinfluence plus grande que par le passé. Jusque-là, les cinq membres du comité directeur étaient nommés lous lesans par le conseil d'administration de la coopérative de Bâle.

Bâle était donc seul à diriger tout le mouvement fédéralif. La société de Lucerne au congrès de Solothurn en 1897, se fit l'interprète du sentiment général, en demandant l’élargissement du mode de nomination du comité central.

Nouveaux statuts (1898). — L'assemblée annuelle qui se lint à Chür les 16 et 17 juillet 1898 adopta les nouveaux staluts que le comilé directeur avait été chargé de préparer par l'assemblée précédente. Ces statuts de 1898 sont précisément les statuts actuels de la Fédération, ils en présentent le plein développement. Leur étude attentive s'impose à nous.

1° Composition de la Fédération.

La Fédéralion est une société coopérative consliluée selon les termes du litre 27 du code des obligations; comme anlérieurement, elle est formée seulement de sociétés distribuli: ves inscriles aux registres du commerce, mais elle pose des condilions à l'admission des sociélés coopératives ; elle exclul

de son sein toutes les sociétés qui n'auraient pas véritablement le caractère coopératif, les associations ouvrières de production, les sociétés syndicales agricoles ou industrielles sont résolument écartées, la Fédération exige de la part des sociétés affiliées l'application de ces deux principes coopératifs : le nombre des membres de la société doit être illimité ; la réparlition des bonis doit se faire au prorata des achats. Par cette sage réglementation,la Fédération a empêché la formation en Suisse de sociétés faussement coopératives.

Les statuts adoptés en 1898 ont eu pour but de resserrer le lien entre la Fédération et les sociétés, sans pourtant gêner les coopératives dans leur administration propre et leur libre développement.

Rapports établis entre la Fédération et les sociétés affiliées. — Cette question des rapports à établir entre la Fédération et les coopératives qui la composent est extrêmement délicate. [1 a fallu trouver un juste milieu entre la centralisation despotique et l'autonomie absolue.

a) Cbligalions des sociélés affiliées. — Les coopératives restent indépendantes,en ce qui concerne leuradministration propre, elles ne sont pas obligées d'acheter à la Fédération les marchandises dont elles ont besoin pour leur consommation, elles demeurent absolument libres dans la limite des obligations qui suivent :

1° Elles s'engagent à contribuer à la formation du capital social de la Fédération Les sociétés doivent souscrire une, deux, trois ou quatre obligations de 200 francs chaque, selon que leur effectif est inférieur à 300, compris entre 300 et 1.000, entre 1.001 et 3.000, supérieur à 3.000. Le paiement des obligations souscrites peut être réparti entre les quatre années (1).

(4) Brochure : Der Verband schweizer, Konsumrereine, 1906, p.14.

% Les sociétés affiliées s'engagent à respecter mutuellement leur champ d’activilé commerciale. Deux sociétés voisines ne doivent pas se faire concurrence, étendre l’une et l'autre leur activité aux mêmes localités. Aucune coopéralive qui demande son admission ne doit être située dans le même lieu qu'une société déjà adhérente.

3 Elles doivent envoyer à la Fédération les comples rendus et bilans annuels de leurs opéralions et répondre au question: naire adressé par la Fédération. Le Magasin de gros de Bâle peut ainsi contrôler leur geslion et observer si les sociétés restent fidèles aux deux principes coopéralifs fondamentaux : nombre toujours illimité des membres et répartition du prorala des achats.

4° Elles doivent admettre que la Fédération fasse examiner leur comptabilité et leur geslion, quand une irrégularité peut être présumée.

5° Elles doivent communiquer à la Fédération toule modification de leurs statuts. La Fédération veut prévenir par là toute dérivation de l’idée coopérative.

b) Droits des soctélés affiliées. — En retour de ces obliga- Lions,quels sont les droits dont jouissent les sociétés affiliées ? Elles prennent part aux discussions, aux élections et aux assemblées annuelles des délégués. Elles peuvent prier la Fédération de défendre leurs intérêts, elles peuvent utiliser les différents instituts du Magasin de gros ; le bureau central d'achat, le secrétariat. À leur demande, la Fédération leur fournira un réviseur qui mettra en ordre leur comptabilité et leur donnera tous les conseils dont ils auront besoin.

Cette réglementation des rapports de la Fédération et des coopéralives a été couronnée de succès, l’expérience en a montré Loute la sagesse : bien des sociétés affiliées n’ont pu se créer el vivre que grâce à l'appui que la Fédération leur a prêté,

2° Administralion de la Fédération.

L'assemblée de Chür a totalement transformé l’administration de la Fédération,elle l’a amendée dans un sens nettement démocratique ; deux nouvelles institutions ont été créées, le comité central et les conférences de cercle. Les organes de la Fédération sont au nombre de cinq: Ce sont l'assemblée des délégués à la base, le comité central chargé de la direction générale, le comité directeur qui se réunit fréquemment et constitue le véritable pouvoir exécutif de la Fédération, les vérificaleurs des comptes de la Fédération et les conférences de cercle.

a) Assemblée des délégués. — Les droits de l’assemblée des délégués furent considérablement augmentés, Rompant avec la pratique suivie depuis 1890, on décida que l'assemblée aurait elle-même le droit de nommer les membres du comité directeur, la modification était de très grande importance, elle allait permettre à toules les coopératives adhérentes de prendre en main la direction et la gestion de la Fédération. Son plus grand avantage a été probablement d'augmenter l'intérêt que portaient au Magasin de gros la plupart des sociétés adhérentes. La Fédération étant devenue leur chose propre, toutes les sociétés se sont intéressées à la marche de cette institution centrale, la Fédération est devenue populaire.

Droit de vote de chaque société. — Les assemblées annuelles de délégués comprennent environ 300 délégués. Le nombre de voix auxquelles a droit chaque société, dépend du nombre de ses propres membres. Selon les termes des statuts, ce nombre de voix varie de 1 à 8 (1). Le système de la proportionnalité absolue qui est la règle de la Wholesale an-

(4) Article 30 des statuts.

glaise, n'est pas appliqué en Suisse. On a craint que les grandes coopératives ne l’'emportent trop sur les peliles sociétés. Jusqu'à maintenant, on n’a Jamais eu à constater d'opposition entre les intérêts des unes et des autres.

Répartition des bénéfices sociaux. — Le président du comité directeur préside l’assemblée des délégués. Celle-ci nomme les membres du comité central, désigne les vérificateurs des comptes, approuve les rapports et bilans présentés par les autorités de la Fédération, en un mot elle prend toutes les décisions qui sont susceptibles d’être importantes pour la Fédération. C’est aussi à l'assemblée générale qu'’incombe le soin de fixer la répartition définitive des bénéfices nets du Magasin de gros. La moitié au moins des bénéfices nets est attribuée à l'avoir de la Fédération (1). En fait, l'assemblée des délégués a toujours affecté au fonds de réserve fédéral la deuxième moitié des bénéfices nels d'exploitation.

b) Comité central. — Le comilé central est une création des statuts de 1898, ce conseil composé de 15 membres, dont cinq doivent habiter Bâle, constitue le pouvoir exécutif supérieur de la Fédération (2).

Il consacre la ruine de l’antique suprématie de Bâle. L'histoire du Magasin de gros,pendant les 10 premières années de son fonctionnement, se résume dans la disparition progressive de l’hégémonie absolue de lAllgemeine Konsumverein de Bâle, sur le mouvement fédératif. Incontestablement, les coopérateurs de Bâle avaient pendant longtemps exclusivement dirigé tout le mouvement coopératif suisse ; aujourd'hui encore, Bâle constitue la capitale de la coopération en Suisse.

Cinq membres de la grande société bâloise sont toujours désignés pour faire parlie du comité central. Les 10 autres

1) Article 24 des statuts.

2) Articles 33 à 40 des statuts.

membres du comité sont empruntés aux principales sociétés coopératives de la Suisse. Les sociétés de Baden, Berne, Chaux-de-Fonds, Frauenfeld, Genève, Hérissau, Lucerne, Olten et Zurich, ont toujours été représentées depuis 1898 au comité central ; le dernier siège n’a pas de titulaire fixe.Les fonctions durent 3 ans, 5 membres sont nommés chaque année.

Le comité central a la haute direction sur la conduite des affaires de la Fédéralion, la nomination, l'avancement des employés ; 1l a seul le droit d'accepter les contrats qui engagent d’une façon durable, la Fédération. Il se réunit réguliérement 4 fois par an à Bâle, exceptionnellement chaque fois que le comité directeur ou cinq membres de ce comité, le jugent nécessaire. Les membres sont défrayés de leurs frais de voyage, et touchent 10 francs de jeton de présence (1).

c) Comité directeur. — Le comité directeur est la commission permanente du comilé central, il se compose des 5 membres du comité central, qui, aux termes des statuts, résident à Bâle. Il expédie les affaires courantes, et exécute les décisions des assemblées des délégués et du comité central. 11 est qualifié pour représenter la Fédéralion en justice, il admet les nouvelles sociétés qui demandent leur admission au sein de la Fédération, il surveille la fonction de diverses institutions de la Fédération, il décide du choix, du payement, du renvoi des employés (2).

Il se réunit 30 à 40 fois par an, en moyenne tous les 8 à 15 jours, il signe tous les contrats relatifs à la Fédération, quelques-uns les plus importants, après autorisation du comité central. Leurs membres ont tous la signature sociale, ils reçoivent une indemnité

En un mot, ce comité directeur est l'organe exéculif par

(4) Brochure : der Verband schweizer. Konsumvereine, p. 20-21. (2) Articles 41 à 45.

excellence de la Fédération, en même temps il rend le service de relier le comité central et l’assemblée des délégués, aux différents départements de la Fédération. Aucune décision n’est prise, aucun acte n’est accompli sans son intermédiaire ou son concours. Il a parfois besoin d'être autorisé avant d'agir, maisrien ne se fait dans la Fédération sans son ordre ou ses instructions.

d) Conférences de cercle. — La créalion des conférences de cercle a élé décidée à l'assemblée des délégués de Lucerne en 1899. Ces conférences de cercle n'ont pas de compétence précise, elles ne sont pas visées par la constitution écrite de la Fédération ; dans la pensée de leurs fondateurs, elles doivent opérer un premier groupement des commandes, et cons- Uluer aulant de foyers régionaux de propagande coopérative el fédéralive. En d'autres termes, ces cercles consliluent autant d'Unions régionales distinctes (1).

Les différentes coopératives de la Suisse ont été rangées par la Fédération en 11 cercles ou circonscriptions. Les administrateurs de ces coopéralives doivent se réunir aux chefslieux de chacune de ces circonscriplions, aussi souvent que le besoin s’en fait sentir ; en fail,ces réunions n'ont lieu d’habitude qu'une fois par an. C'est en vain qu'on a essayé de se servir de ces unions secondaires pour organiser l'achat régional, mais ces conférences de cercle ont au contraire réussi à fortifier beaucoup la pensée fédérative.

e) Verificateurs des comptes. — La Fédération possède un dernier organe, ce sont les vérificaleurs des comptes de la Fédération (2). Tous les ans, l'assemblée des délégués désigne une coopéralive qui sera chargée de nommer trois réviseurs pour inspecter les comptes de la Fédération, les vérificateurs

(4) Der Verband, brochure, p. 21.

(2) Article 45 des statuts.

des comptes doivent adresser un rapport écrit à l'assemblée générale suivante.

30 Capilal de la Fédération.

a) Capital-obligations.— Le capital de la Fédération résulte de la souscription d'obligations de 200 francs chacune. Les coopéralives affiliées, selon leur importance, doivent souscrire de une à 4 obligations ; à la fin de 1906, 232 sociétés avaient souscrit 310 obligations, elles avaient versé 53.000 francs (1).

Les coopératives ne sont responsables des engagements de la Fédération que jusqu'à concurrence des obligations souscri- Les par elles. Ces obligations une fois versées, portent intérêl, leur valeur est remboursée aux sociétés, quand celles-ci se relirent.

b) Obligalions de garantie. — Ces 53.000 francs de capital étant {rès insuffisants,la Fédération a dûse procurer des capitaux par différents procédés. Au début de 1896, on songea à émettre des obligations de garantie (2) par lesquelles les différentes sociélés s'engagent à répondre des obligations du Magasin de gros, jusqu'à concurrence des obligations souscri- Les par elles. Ces obligations de garantie ne sont pas aulre chose que la promesse faite par les coopératives de se considérer comme caution de la Fédération, jusqu’au montant des sommes indiquées

A la fin de 1906, 36 sociélés avaient souscrits 176 obliga- Uons de 1.000 francs chacune. Cette promesse de fournir 176.000 francs, au cas où la Fédération subirait des pertes a suffi à assurer au Magasin de gros tout le crédit nécessaire auprès des Banques. Celles-ci n’ont plus été arrêlées par le principe de la responsabilité des coopératives, limitée à leurs apports à la Fédération.

(1) Se reporter à la statistique de la Suisse, no 1, page 162, (2) Article 21 des statuts,

Le montant de ce capital de garantie, depuis sa constitulion, est resté absolument stationnaire ; maintenant que la Fédération possède tout le crédit voulu, l'augmentation de ce capital de garantie est moins ulile.

c) Comple courant et caisse de dépôt. — L'assemblée de Lucerne en 1899 décida de constituer au sein de la Fédération un compte courant et une caisse de dépôt (1).Les sociétés coopéralives peuvent déposer dans la caisse de la Fédération tous leurscapitaux disponibles,elles en retirent un intérêt plus élevé que si elles les déposaient dans des banques ordinaires. En même temps, la Fédération se procure des ressources à un taux meilleur qu’elle ne pourrait le faire,en empruntant à une banque. Coopéralives et Fédéralion y trouvent ainsi leur avanlage. Cette caisse de dépôt avait reçu 225.000 francs au 31 décembre 1905.

d) Émission d'obligations. — La Fédération a émis en 1899 des obligations à 4 ou 4,25 0/0 d'intérêt; en 1906,450.000 francs avaient été souscrils,les coupons en sont payables aux caisses des grandes coopéralives affiliées comme à la caisse de la ‘édération à Bâle.

e) Cotisation annuelle (1898-1904). — Pendant quelques années, de 1898 à 1904, la Fédération avait en outre pour ressource une colisalion annuelle que les sociétés devaient verser à la Fédération (2). Cette cotisalion proportionnelle à l'importance de la société adhérente, variait de 20 à 400 francs. Reconnue inutile, elle fut supprimée en 1904. La suppression eut cet heureux effet de permeltre à beaucoup de sociétés d'adhérer à la Fédération.

Les résultats de tous ces procédés financiers fut de procurer

(1) Article 22 des statuts.

(2) Der Verband, brochure 1906, p. 13.

environ un million de capilaux à la Fédération en 1906, la moitié de cetle somme se composait d'obligations à 4 ou 4,25 0/0.

f) Fonds de réserve. — La Fédération a tenu à accroître le plus possible son fonds de réserve c'est-à-dire ce capital qui, lui appartenant en propre, est affranchi de loute charge d'intérêt. Aux termes des statuts, 50 0/0 au moins de bonis annuels sont affectés au fonds de réserve; en fait, les assemblées des délégués ont toujours renoncé à répartir entre les sociétés clientes, l'autre moitié des bénéfices annuels ; la totalité des bénéfices a toujours grossi le fonds de réserve de la société, qui atteint à la fin de 1905, 180.000 fr. il faut encore y ajouter 30.000 fr., d'un fonds de réserve spécial.

4° Organes de la Fédération.

La Fédération possède deux organes principaux : Le bureau d'achat, le secrétariat; en beaucoup de pays, ces deux organisations commerciale et juridique sont nettement séparées, jouissent d’une indépendance complète : La première constitue la Fédération d’achat,la seconde l’Union proprement dite.

En Suisse, il y a fusion, plus exactement, le secrétariat est l'annexe de la Fédération. Il ne semble pas que celte organisalion donne de moins bons résultats que l’organisation dualiste qui oppose l'Union, à la Fédération.

1° Bureau d'achat. — Le bureau d'achat constitue l'organe central de la Fédération ; en un sens, il est à lui seul toute la Fédération, la forme juridique de société coopérative n’a été donnée à la Fédération que dans le but de procurer au bureau d'achat les fonds et la capacité juridique nécessaires à son activité.

Avant 1892, date de la création de ce Bureau, on pouvait parler d’une Union des Sociétés Coopéralives Suisses, il n’exis-

192 DEUXIÈME PAKTIE. — TITRE PREMIER. — CHAPITRE VIll

tait point encore de Fédération suisse. Le bureau d’achat a pour but de centraliser toutes les commandes des coopératives adhérentes, il a aussi pour ambilion d'entreprendre la production fédérale ; jusqu'ici rien n'a été réalisé dans cette voie par la Fédération suisse (1).

Les nouveaux statuts de la Fédération (2) porlent cependant que le Magasin de gros entreprendrait la production, dès qu’elle le pourrait ; un assez grand nombre de coopérateurs pensèrent en 1898 que-ni les coopératives distribulives, ni la Fédération ne devraient entreprendre la production directe. Le comité central défendit la thèse de l’activité illimitée de la coopération dans le domaine économique. Cette façon d’envisager le rôle de la coopération finit heureusement par prévaloir. Les deux gérants que compte actuellement le Magasin de gros de Bâle, dirigent en commun le bureau central d'achat (3). Les sociétés affiliées ne sont nullement obligées de s'adresser au bureau pour se procurer les marchandises qui leur manquent (4). Les grandes coopératives surtout rompent difficilement avec leurs fournisseurs habituels, elles exigent immédiatement de la Fédération de meilleures conditions que celles que leur font les fournisseurs, il y a là un cercle vicieux, le Bureau d'achat ne peut offrir de meilleures condilions de vente, que s’il a déjà réussi à grouper d’une facon slable et régulière, des commandes importantes. Il existe nécessairement une période de groupement et d'essai durant laquelle les sociétés qui donnentleur clientèle à la Fédération,ne peuvent pas en retirer un grand bénéfice,ce désintéressement passager esl la condition des avantages ultérieurs.

2 Secrélariat. — Le secrétariat a été créé au commencement de 1897 (5), sa mission essentielle est de développer en

) Der Verband, brochure 1906, p. 41, ) Article 2 des statuts.

(8) Article 47,

(4) Article 16.

(5) Der Verband, brochure 1906, p. 30.

Suisse l'esprit coopératif, il constitue un organe de propagande coopérative, il fournit aux sociétés des consullations Juridiques, il est chargé de l'établissement d'enquêtes et de statistiques.

Les statuts de 1898 ont encore augmenté son importance, il a une double série de fonclions : d’une part, il est chargé du service des procès-verbaux et du service des renseignements ; d'autre part, de la publicité et de la rédaction des journaux.

a) Service des procès-verbaux et des archives. — Le soin de conserver les archives lui a été remis, le secrétariat tient le registre d'admission des sociétés et vérifie si les conditions statutaires d'admission sont remplies par les sociétés qui sollicitent leur admission.

Le secrétariat seconde ainsi dans la plus large mesure le bureau central d'achat, il le décharge d’une partie de ses fonctions, tel est l’avantage qu’il y a à réunir dans une administration commune la Fédération d'achat et l’Union proprement dite.

Le secrétariat a publié des statuts-type qui obtinrent en 1900 la sanction de l'assemblée des délégués. Ces statutstype ont exercé une véritable influence sur le développement ultérieur de la coopération en Suisse, en particulier l’article qui interdisait la vente au public, le nombre de sociétés vendant au public a diminué, l'effectif des coopératives en a été accru. Le secrétariat fait chaque année le relevé statistique des opérations des sociétés (1).

b) Propagande et publicité. — L'occupation la plus absorbante du secrétariat consiste dans sa fonction de propagande et de publicité. Rendre les coopératives conscientes de leur mission sociale, faire leur éducation est le but essentiel qu’il

(1) « Der Verband », brochure 1906, p. 33-36. ae UE

poursuit; telle est en effet la condition du développement coopératif tout entier. C’est seulement de la constitution du Magasin de gros de Bâle que date la conscience coopérative en Suisse. D'autre part, depuis 1897, peu de coopératives se sont constiluées sans l'appui du secrétariat.

Le secrétariat publie l’organe officiel de la Fédération, « der Schweizer. Konsumverein » ce journal a succédé en 1901 au « Correspondanz Blatt » qui était édité par le secrétariat depuis sa fondation. À l’assemblée annuelle de 1901, tenue à Glarus, il fut décidé que chaque coopérative adhéreule serait obligée de s'abonner à autant d'exemplaires que son comité d'administration et sa commission de révision comprennent de membres (1).

Le secrétariat est appelé à défendre les intérêts des coopératives menacées,soit par des coalilions entre petits commerçants ou des boycottages, soit par des projets de loi soumis à l'approbation législative. Le secrétariat a pris nettement position, mais en vain, contre le projet de loi, élevant les droits de douane et contre la proposition qui a abouti à la loi du 7 avril 1904 sur la police des denrées alimentaire. La Fédération s’inlerdit de faire de la politique, mais considère comme de son devoir de s'opposer à l'adoption par l’autorité législa-

(1) Le secrétariat fait paraître spécialement dans un but de propagande auprès des classes ouvrières le « Genossenchaftliches Volksblalt », il tire aujourd’hui à 77.000 exemplaires, le prix d'abonnement est de 1 franc par an, bien des sociétés ont abonné collectivement tous leurs membres à ce journal, beaucoup s’en sont félicitées,car le montant de leurs ventes a beaucoup augmenté par la suite.

Pour atteindre la Suisse Romane, le secrétariat a créé en 1904 le journal € La Coopération » qui tire à 8.600 exemplaires. Enfin en janvier 1906, a commencé la publication en italien du « Cooperazione » à la demande de deux coopératives du Tessin, Bellinzona et Chiasso.

Ces quatre organes de propagande coopérative, rédigés en trois langues différentes, tirent à 100,000 exemplaires (« Der Verband », brochure 1906, p. 39).

live, de proposilions ayant un caractère économique el mettant directement en jeu, des intérêts coopératifs.

Depuis sa constitution jusqu'au 1° janvier 1908, le secrétariat de l'Union a été dirigé par le D' Hans Müller, l'un des hommes qui ont fait le plus, pour assurer au mouvement coopératif en Suisse, une large extension.

5° Développement actuel de la Fédération.

Le développement de la Fédération, qui pendant longtemps n'a pas laissé que d’être très lent, a marqué un brusque accroissement depuis 1900 (1).

a) Nombre de sociétés adhérentes. — Les sociétés adhéren- Les étaient au nombre de 52 en 1892, 116 en 1900, 232 en 1906. Elles comptaient 152.494 membres, à la fin de 1906; le nombre des coopérateurs suisses a doublé de 1897 à 1903 et triplé de 1897 à 1906. L'accroissement le plus rapide du nombre des sociétaires s'observe donc dans ces dernières années.

b) Chiffre des ventes.— Le chiffre des ventes de la Fédéraion qui n’atteignait que 42.614 francs dans les 3 derniers mois de 1892, et 386.524 francs, en 1893, s’est élevé à 14.354.809 francs en 1907. De 1895 à 1900 et de 1895 à 1907 le chiffre d’affaires de la Fédération a en effet augmenté de la proportion de 1 à 3 et de 1 à 13. De 1893 à 1900, l’accroissement du chiffre des ventes fut assez lent, un notable progrès s’observe à partir de 1900.

On peut dire que le xx° siècle a inauguré la période triomphale de la Fédération suisse. A partir de 1903 et jusqu’en 1906, l'accroissement annuel du chiffre d'affaires varie entre 1 million et 1 million et demi ; brusquement sans raison apparente bien nette, la Fédération suisse a réalisé dans l'exercice 1907, un accroissement subit de 3.706.000 francs de ven-

(4) Se reporter à la statistique de la Suisse, n° 1,p. 162.

196 DEUXIÈME PARTIE. — TITRE PREMIER. — CHAPITRE Viil

tes: un pareil accroissement qui équivaul à 34,8 0/0 du chiffre d’affaires de l’année précédente,compte parmi les plus remarquables qu'aucune Fédération d’achat ait jamais réalisés.

c) Capital de la Fédération. — Le capital de la Fédération reste toujours peu important, aussi le point délicat du développement fédératif suisse vient-il précisément de l’insuffisance des capitaux. Le capital social du Magasin de gros ne comprenait à la fin de 1906 qm2 53.000 francs de capitaux versés, et 176.000 francs d'obugations de garantie, soit au total 229.000 francs : depuis 1896, il n’a pas sensiblement augmenté, il s'élevait à cette date à 192.700 francs, il correspondait en 1896, à 11 0/0 du chiffre d’affaires et en 1906 à 1,6 0/0 seulement du chiffre d’affaires accru.

Si l'on fait la somme du capital social, du capital de garantie, des fonds en dépôt et des fonds empruntés de la Fédération,on constate que la Fédération disposait au 31 décembre 1906, de 904.000 francs; ce capital avait été investi au cours de l’année, 11 fois dans les opérations du Magasin de gros; ce chiffre assez élevé de rotations annuelles marque l'insuffisance des capitaux de la Fédération (1).

Le fonds de réserve de la Fédération a progressé d’une façon plus salisfaisante que le capital social, il atteignait 180.000 francs à la fin de 1905, il s'est donc accru dans la proportion de 1 à 50, de 1895 à 1905.

La valeur des immeubles possédés par le Magasin de gros marque un accroissement assez rapide, elle est de 51.222 fr. en 1899, de 345.000 francs en 1904 et de 700.000 en 1906. La Fédération possède deux entrepôts, l’un à Wüffligen près de Winterthur, et un second à Pratteln. La Fédération vient de faire construire en ce dernier endroit des magasins de gros, d'une valeur de 450 000 francs, la Fédération n’a pas encore

(1) Se reporter à la statistique générale, n° 2, p. 159.

entrepris la production, l'insuffisance certaine de ses capitaux lui interdit actuellement toute production directe.

$ 4. — La Fédéralisation de la Suisse.

La Fédération suisse est assez récente, elle ne remonte qu’à seize ans, cependant ce court laps de temps lui a suffi pour exercer sur tout le mouvement coopératif suisse une influence qu'il serait difficile d’exagérer.

a) Nombre de sociélés. — La très grande majorité des coopératives suisses, est rattachée au Magasin de gros. La Suisse compte actuellement 300 à 350 coopératives, 232 ont adhéré à la Fédération, il n’y a plus aujourd'hui qu’une centaine de sociétés, qui soient demeurées en dehors des cadres fédératifs, ces sociétés restées « sauvages » sont fort peu importantes. 8

b) Nombre de sociétaires. — Les sociétés adhérentes à la Fédération comptaient au 1% janvier 1907, 152.494 membres (1). La population coopérative de la Suisse s'élève à 170.000 sociélaires environ,90 0/0 de la population coopérative suisse sont donc englobés par la Fédération, celte proportion est des plus satisfaisantes, l’Ecosse, l'Angleterre et le Danemark, qui sont les pays les plus fédéralisés du globe, ont des proportions toutes comparables, 97 0/0, 94 0/0, 86 0/0.

La Fédération ne peut plus attendre de développement ultérieur que de la création des sociétés nouvelles, elle a rallié à l'heure actuelle la presque totalité du bloc coopératif du pays.

c) Chiffre d’affaires fédéral. — Le chiffre d’affaires du Magasin de gros de Bâle, représentait en 1906, 18 0/0 du

(1) Se reporter à la statistique de la Suisse, n° 2,p. 162.

chiffre de ventes des sociétés coopératives suisses. Cette proportion est assez peu favorable ; parmi les huit pays européens qui possèdent une Fédération coopérative, ilen est quatre qui ont atteint une proportion très notablement supérieure.

Les Fédérations du Danemark, d'Ecosse,d’Anglelerre et de Hongrie bénéficient des proportions suivantes, 85 0/0, 61 0/0, 55 0/0, 53 0/0, l'Allemagne arrive à égalité avec la Suisse (18, 5 0/0). La Suisse n’occupe donc que le 5° ou le6° rang (1). Seules, la Belgique et la France sont très notablement inférieures. Le chiffre d’affaires de la Suisse est encore si restreint que la Fédération a la faculté de beaucoup développer son débit annuel, cette circonstance explique vraisemblablement le très brusque saut que le Magasin de gros de Bale a réalisé en 1907 : 34,80 0/0 d’accroissement sur le chiffre d’affaires précédent constituent un progrès fort remarquable, il semble possible que la Fédération suisse maintienne ce taux magnifique d’accroissement annuel.

Quelque insuffisant que soit encore son chiffre d’affaires, des progrès certains ont été réalisés par le Magasin de gros de Bâle ; de 1897 à 1906, le chiffre de ventes des sociétés coopératives a triplé, passant de 21 à 61 millions de francs, pendant ce même laps de temps, le débit annuel du Magasin de gros quintuplait. Le chiffre d'affaires de la Fédération représentait le 1/10 environ du chiffre de ventes des sociétés affiliées, ea 1897 et plus du 6° en 1906.

Le Magasin de gros de Bâle ne s'interdit pas de vendre aux coopératives non adhérentes, en 1904, elle a vendu 160.000 francs de marchandises à 75 sociétés non affiliées ; en 1905, 25 sociétés étrangères de la Fédération, ne lui ont acheté que pour 50.000 francs de marchandises, ces sociétés lendent toutes à entrer dans la Fédération.

Le rôle que joue la Fédération suisse dans l’économie co-

(1) Se reporter à la statistique générale, n° 2, page 158.

opéralive de ce pays résulte de ce double renseignement. D'une part,90 0/0 de la population coopéralive de La Suisse ont adhéré au Magasin de gros de Bâle,d'autre part en 1906, 18 0/0 seulement des marchandises vendues par les coopératives suisses provenaient du Magasin de gros de Bâle.

L'influence morale, juridique de la Fédération est considérable, mais son importance commerciale est plus faible que son importance morale, tel est le jugement le plus raisonnable qu’il soit permis de porter sur le mouvement fédératif suisse.

Cependant, même en considérant le Magasin de gros de Bâle au point de vue des progrès positifs qu’il a provoqués au sein de la coopération suisse, il serait singulièrement injuste de mesurer son utilité effective à l'accroissement encore insuffisant de son chiffre d’affaires : la « vertu procréatrice » de la Fédération doit êlre mise en relief, c'est la Fédération qui a provoqué la création de la grande majorité des sociétés constituées depuis 1892. z

De 1897 à 1906, 215 sociétés coopératives ont adhéré au Magasin de gros ; beaucoup d’entre elles étaient toutes récentes et devaient leur origine à l'appui que la Fédération leur avait prêté : conseils juridiques, règles générales d’admission, marchandises à bon compte et de bonne qualité, la Fédération les leur a fournis en toute bienveillance,dès le jour même de leur constitution ; la « vertu procréatrice » des Fédérations coopératives est un de leurs principaux titres d’honneur.

$S 5. — La coopératisation de la Suisse.

A quel degré général de coopératisation est parvenue la Suisse ? Quel rôle joue la coopération dans l’économie nationale de la Suisse ? 300 sociétés environ, 170.000 coopérateurs, 70 millions de ventes coopéralives annuelles (1), tels sont les

(4) Voir la statistique de la Suisse, n° 2, et la statistique générale, n° 2, p. 158.

chiffres généraux qui caractérisent l'extension actuelle du mouvement coopératif en Suisse. Ce mouvement est assez concentré, la Suisse compte un nombre relativement grand de sociétés importantes, elle ne possède pas moins de 34 sociélés, dont le chiffre annuel est supérieur à 300.000 francs, 23 de ces coopératives possèdent plus de 1.000 membres.

Les 8 sociétés de Bâle, Zurich, Genève, Lucerne, Berne, Oberwill, Chaux-De-Fonds et Bienne atteignent chacune plus d’un million de ventes annuelles (1), leur chiffre d’affaires global dépasse 33 millions de francs ; à elles toutes, ces 8 sociétés font autant d'affaires que les 224 autres sociétés adhérentes à la Fédération.

La grande coopérative de Bâle, l’Allgemeine Konsumverein, à elle seule, a réalisé 16.407.117 francs d’affaires en 1906 ; son chiffre d’affaires correspond à plus du 1/4 du chiffre d’affaires global de toutes les coopératives suisses.

La fédéralisation de la Suisse n’apparaît pas comme très avancée, du moins si l’on ne considère que le chiffre d’affaires de la Fédération, mais la coopératisation de la Suisse est dès maintenant en bien meilleure voie.

La coopératisation de la Suisse ne peut s’apprécier que par comparaison avec le développement similaire des autres pays coopéralifs : la consommation coopérative moyenne des habitants de la Suisse, s’élève annuellement à 20 francs,la fraction de la population suisse intéressée à la coopération correspond à 20 0/0, soit au 5° de la population totale du pays. Par cette double proportion, la Suisse s’est assurée un rang des plus honorables parmi les pays coopératifs contemporains. Elle occupe le 4° rang, elle n’est distancée que par l’Ecosse, l’Angleterre et le Danemark, elle laisse très loin, derrière elle, l'Allemagne, la Hongrie, l'Autriche, la Belgique et la France (2).

(1) Données statistiques des sociétés de consommation suisses, au 4er janvier 1907,

(2) Se reporter à la statistique générale, n° 3, p. 160.

La consommation coopérative moyenne des trois premiers pays cités s'élève en effet par an, à 77, 36 et 25 francs ; celle des pays cités en deuxième ligne varie entre 1 fr. 25 et 8 fr. L’Ecosse, l'Angleterre, le Danemark et la Suisse sont les quatre grandes puissances coopératives des temps modernes La Suisse l'emporte sans hésitation aucune sur l’Alle magne les organismes coopératifs allemands ont cerles atteint en valeur absolue, de magnifiques résultats, mais à tenir compte de l’importance extrême de la population allemande, on constate aisément que la coopération ne joue pas un rôle important dans l’économie nationale de Allemagne ; toute proportion gardée, le rôle de la coopération suisse est beaucoup plus grand.

La Suisse est la dernière des quatre grandes puissances coopératives des temps présents, du moins cetle qualité estelle par elle-même extrêmement précieuse, aussi la Suisse mérite-t-elle d’être donnée en exemple à bien des pays européens, infiniment moins avancés dans la voie coopérative.

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