CHAPITRE IX
De Lous les pays de l'Europe continentale, il n’en est pro” bablément aucun qui ait acquis depuis aussi longtemps que la France une économie industrielle puissante. Quand il s’est agi pour les nations européennes, au commencement du siècle dernier, d'implanter chez elles la grande industrie, le régime des métiers mécaniques à haule production et des hauts fourneaux, la France s’est trouvée l’une dés toutes premières nations sur le continent à marquer celte évolution nécessaire. L’industrialisation précoce de la France est hors de doute ; depuis plus d'un demi-siècle, notre pays nourrit une population ouvrière importante ; elle offre donc, depuis à peu près autant de temps que l'Angleterre, un excellent terrain au développement du principe coopératif. Sans doute, il ne faudrait pas forcer les termes de l'assimilation, et prétendre que les circonstances économiques sont au même degré favorables à la coopération en France et en Angleterre ; la population commerciale et industrielle anglaise équivaut à 549 0/0 de sa population agricole; en France, au contraire, population commerciale et population industrielle réunies ne correspondent qu'à 112 0/0 de la population agricole (1).
La France ne s’est point spécialisée comme l'Angleterre dans la production industrielle: elle a réussi à établir un bienfaisant équilibre entre son activité commerciale et manufacturière et son activité agricole. Les classes ouvrières industrielles sont moins prédominantes en France qu’en An-
(1) Stahistique générale, n° 1, p. 70.
gleterre, cependant les 7 à 8 millions de salariés industriels que nourrit l’industrie française sont un élément-base, bien suffisant pour alimenter un puissant mouvement coopératif.
En fait, la France, malgré son industrialisation précoce, est l’un des pays d'Europe les plus en retard, au point de vue coopératif. Son mouvement coopératif est, à vrai dire, tout récent ; il n’a guère plus de 20 ans de date. Donner les raisons de ce retard — inexplicable, semble-t-il — revient à exposer à grands traits, quelle place le mouvement corporatif a occupée chez nous, retardant d’autant la naissance du mouvement coopératif. cette étude, si lamentable soit-elle, n’en demeure pas moins nécessaire et instructive.
La raison principale du faible développement coopératif de la France: étude du mouvement corporatif français. — La France est le pays classique, la patrie d'adoption des associations ouvrières de production. Aucun axiome économique n'est peut-être plus exact n1 plus banal ; encore est-il nécessaire d'expliquer cette formule, de la justifier.
Quand on affirme que la France est le pays classique des associations ouvrières, on n'entend pas dire, que la France est le pays où le mouvement corporatif a atteint le plus grand développement ; les associations ouvrières anglaises sont plus puissantes et plus nombreuses. Encore moins, prétend-on qu’en France, les associations ouvrières de production sont plus nombreuses ou plus importantes que les sociétés distri butives. Rien ne serait plus faux que cette assertion, le développement actuel des coopératives distributives l'emporte de haute lutte sur celui des associations ouvrières. A vrai dire, le mouvement syndicaliste, une fois mis à part,le mouvement coopératif est aujourd'hui en France, comme en Allemagne ou en Angleterre, le seul mouvement associationiste qui demeure vivant el en progrès, les associations ouvrières de production ne réalisent que des progrès absolument négligeables.
L'axiome courant doit, pour être exact, s’entendre dans un tout autre sens : il signifie qu'historiquement, les associations ouvrières de production ont en France de beaucoup précédé les sociétés distributives et que, pendant longtemps, la classe ouvrière, ainsi que l'opinion publique française, se sont exclusivement attachées au principe corporatif. C’est la France, qui a la première imaginé le mécanisme de l'association ouvrière de production et en a réalisé les premières applications. Tout à l'inverse des associations ouvrières de production qui sont d’origine française, les sociétés distributives et les sociétés syndicales sont d'importation étrangère et de développement assez récent sur le territoire français.
SECTION I
S 1%. — Origine du mouvement corporatif en France.
Le mouvement corporatif a pris naissance en France en 1834 ; la première association ouvrière de production du monde a été « l'Association des ouvriers bijoutiers en doré » constiluée à Paris en 1834 sous l'inspiration directe de Buchez. Pour rester exacte, cette formule, si absolue, a besoin d’être expliquée.
Le principe de répartition des bénéfices au prorata des salaires a élé, pour ainsi dire, connu de tout temps, les grandes « Artèles » de Russie, les « Natiens » d'Anvers, vastes s0ciétés établies entre ouvriers du port, en sont d'excellents exemples. Si ce principe n’a jamais reçu d'application extrémement étendue, c'est par la force même des choses, en vertu de la contradiction interne qu'il porte en lui. Son caractère fragile, son incapacité à se développer ont fait croire à sa nouveauté, quand un petit nombre d'hommes y eurent placé leur foi sociale et leurs espérances économiques. En réalité la seule nouveauté qu'il faille marquer à son endroit, c’est
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l'enthousiasme qu’il a déchainé en France à une époque toute récente.
La théorie de l'association ouvrière de production. — Avant 1834,1l existait —ou il avait existé --des associations ouvrières de production, mais elles étaient demeurées insconscientes d’elles-mêmes.Brusquement un homme, Jean-Philippe Buchez, s’aperçut en 1831 du parti qu’on pouvait en tirer, il fait à cette date la théorie de l’association ouvrière de production ; aussi la première association fondée après 1831 a-t-elle mérité le titre d'association ouvrière de production ; elle avait été rendue par Buchez consciente de son but et de sa portée sociale (1).
Selon les théories de Buchez, les ouvriers et principalement ceux qui n'ont pas besoin de machines coûteuses, pour travailler, mais « dont l’habileté est le principal capital » (2) peuvent s'associer, se constiluer entrepreneurs et se partager à la fin de l’année les bénéfices réalisés au prorata du travail de chacun. La théorie de l'association ouvrière de production était ainsi constituée.
La théorie de la coopérative de solidarité. — A la vérité, Buchez, en même temps qu'il imaginait cette formule constitutive de l'association ouvrière de production — véritable mécanisme de répartition du socialisme corporatif — attachait son nom à une conception, à notre sens beaucoup plus intéressante et plus féconde. Le premier, il émettait l'idée du renoncement définitif des membres de l'association à une part importante des bénéfices sociaux et il proposait l'institution d'un capilal collectif, inaliénable et indivisible (3).
(1) Consulter Hubert-Valleroux : Les associations coopératives, p. 1 à 26 — la documentation de ce livre est des plus précieuses. —
(2) Journal des Sciences Sociales, 18 décembre 1831, no 3.
(3) Journal des Sciences Sociales (17 déc. 1831) rapporté dans Hubert-Valleroux, p. #.
Buchez élait influencé par cerlaines idées mystiques du catholicisme el, d’une manière plus générale, par l'idée chrétienne d'altruisme et de dévouement. Cette cause, toule morale et religieuse, l’a certainement incliné vers semblable conception économique ; cependant cette idée du renoncement — parliel ou total — des associés aux bénéfices de l’entreprise se Jastifie aussi par un raisonnement purement économique. L'affranchissement de la classe ouvrière sera d'autant plus rapide que celle-ci effectuera plus vite le rachat de tous moyens de produclion ; le meilleur moyen d'accélérer ce rachat, c'est de consacrer au fonds de réserve des associalions ouvrières existantes,la plus forte part possible des bénéfices réalisés, c'est-àdire leur intégralité. L’affectation au fonds de réserve de la totalilé des bénéfices est la première règle de développement qui s'impose à loule association ouvrière ; mais il serait d’une faible utilité d’amasser des fonds de réserve importants,si ces fonds pouvaient être à tout moment anéanlis par une division opérée entre les membres de l'association, et ceux-ci séraient d'autant plus portés à cette mesure, que le fonds de réserve serait plus considérable ; aussi Buchez désirait-il que le fonds de réserve de l'association soit déclaré inaliénable, indissoluble et indivisible, ce capital « socialisé » serait ainsi placé en dehors du commerce, complètement à l'abri des alleintes des particuliers.
Buchez, en posant nettement l’idée du renoncement des associés à une fraction imporlante des bénéfices et en préconisant la constitution d’un capilal socialisé, s'élevait presque jusqu'à la conceplion de la coopéralive de solidarité. Ce dernier terme est, en effet, celui par lequel il convient de désigner les sociétés d'ouvriers producteurs qui consacrent l'intégralité de leurs bénéfices au fonds de réserve.
Semblables sociélés ont existé même avant 1834 ; on pour rait citer les Union-Shops d’Anglelerre qui remontent à 1828 ; ces coopératives de solidarité n’élaient conscientes ni de leur but, ni de leur nature propre, Buchez les a, le premier, éclai-
rées sur leur rôle social possible. Aussi doit-il être regardé comme le fondateur de la théorie de la coopérative de solidarité, en même temps que de la théorie de l'association ouvrière de production. Toutefois, le succès n’a pas souvent répondu à ses efforts ; dans l'immense majorité des cas les sociétés fondées en France sous la deuxième République et jusqu’à ces dernières années, ont constitué des associations ouvrières de production et non des coopératives de solida-
rité. S 2. — Le premier mouvement corporatif (1848).
Le mouvement corporatif qui s’est manifesté sous la deuxième République fut assez brusque ; de 1848 à 1851, il se fonde environ 200 associations ouvrières de production qui réparlissaient, il est vrai, les bénéfices, non pas au prorata des salaires, mais d’une manière uniforme, en verlu du principe du partage par tête. Le prêt de 3 millions que la seconde République a consenti à ces associalions, ne leur a point porté bonheur : en 1852, il ne restait plus rien de ces 200 associations ; celte floraison devait êlre plus éphémère
encore que brillante.
$ 3. — Le deuxième mouvement corporatif (1863).
Les dernières années du second Empire marquent un réveil assez brusque en France de l’idée corporalive. Toute une école composée de publicistes et de philanthropes s'était fondée pour préconiser l'association ouvrière de production ; les ouvriers français du second Empire avaient leur imagination encore nourrie des rêves du socialisme corporatif : quelques associations ouvrières se constituërent à partir de 1863, mais ce mouvement échoua rapidement comme celui de 1848.
Double caractère du mouvement associationniste de 1863 : l'idée coopérative prend corps. — Cependant on commençait à soupçonner en France que l’on pouvait réaliser un mouvement d’associalions d'une autre manière que par le procédé de l'association ouvrière de production, l'idée coopérative, née en terre anglaise, franchissait la Manche et commençait à pénétrer chez nous ; l'exemple de l'Angleterre attirait l’attention de quelques économistes français sur le mécanisme de la Coopération distributive, l'année 1864 qui vit l’établissement de la grande Wholesale anglaise, amena la publication en France d'une brochure sur « les Sociétés de consommalion ». L'auteur, Casimir Périer, en même temps qu’il recommandait chaudement l'association ouvrière de production, exposait la théorie de la coopéralive distribulive et présentait un très vif éloge des Equitables Pionniers de Rochdale: « Quiconque voudra raconter l'histoire des sociétés coopératives devra toujours lourner ses regards vers les Equitables Pionniers de Rochdale. Avec une merveikeuse intelligence des besoins, des qualilés, des défauts même des populations ouvières, ils créèrent, pour ainsi dire, du premier jet, un modèle où il faut chercher le plus sûr enseignement et les meilleurs exemples » (1).
L'exemple de la Société de Rochdale se trouvait pour la première fois, à notre connaissance, présenté au public français ; peu de temps après, quelques rares sociétés distributives se conslituent : la Revendication de Puleaux et la Sociélé du XVIII arrondissement, toutes deux fondées en 1866 dans la région parisienne, sont les exemples les plus illustres des premières coopératives qui se soient constituées en France,
Les premières sociélés distribulives françaises. — Les premières coopératives qui ont élé établies en France remontent, semble-t-il, à 1864. On cite parfois certaines Unions de
(1) Rapporté par Hubert Valleroux, Les associations coopératives en France et à l'étranger, 1884, p. 132.
consommaleurs qui ont pris naissance chez nous dès 1848, ces sociélés, directement inspirées des théories de Fourier, avaient Ja prétention d'être les embryons de futures colonies communistes ; elles ne constituaient en rien des sociétés distribulives. La plus célèbre de ces Unions de consommateurs est l'Union de Valence constituée dès 1848 ; on en rencontrait plusieurs à Paris et à Lyon en 1851 ; elles disparurent Loutes celle même année (1).
Au sein du premier mouvement associationniste de 1848, tout entier pénétré des théories corporatives, ces sociétés sont les seules à représenter, mais d'une manière fort insuffisante, l'idéal du « consommateur-roi »; elles sont les premiers prodromes du mouvement coopératif de 1864.
Certains auteurs citent la Société d'Hargicourt (Aisne) constiluée en 1851, comme la doyenne de nos sociétés distributives françaises ; en réalité, celle sociélé transformée aux environs de 1862-1864 n’a revêtu le caractère coopératif qu'à cette dernière date. Elle est contemporaine des sociétés coopéralives de 1864, elle ne semble pas être leur aînée.
Il y a lieu de porter le même jugement sur la « Ruche Stéphanoise » qui fut insliluée à St-Etienne en 1855. Les renseignements que nous possédons sur cette société sont extrémement vagues et insuffisants ; toutefois, il semble à peu près cerlain que celle société n’a pas appliqué depuis sa fondation, le principe de la répartilion des prolits au prorata des achats ; elle n'a vraisemblablement acquis le caractère coopéralif qu'après 1864.
Les (rois sociétés que nous voyons se constituer en 1864 sont les premières coopératives qui soient apparues en France. En 1865, 5 coopératives ont élé constituées ; 9, en 1866; 12 en 1867. Le mouvement semblait donc prendre consistance, quand il s’effondra brusquement, les sociétés distribulives de 1864-1866 eurent le même sort que les associalions ouvrières de production de la même période.
(1) Hubert Valleroux, Zbid., p. 61, 91, 99 à 105 et 303.
Ce premier mouvement coopéralif s'arrêta net en 1868, comme le mouvement corporatif dont il était accompagné.
$S 4. — Le mouvement coopératif et corporatif de 1880 à nos jours.
L'année 1880 marque l’éclosion véritable de l'idée coopérative en France ; le principe coopératif n’a vraiment acquis le droit de cité chez nous qu'à dater du troisième mouvement associalionnisle. Le retard extraordinaire dans lequel se trouve actuellement la France, au point de vue coopératif, s'explique par le fait que le premier mouvement coopératif digne de ce nom ne remonte pas chez nous à 30 ans de date.
En 1880 et jusqu’à nos jours, quelques associations ouvrières de production se constituent, mais la prépondérance appartient inconteslablement aux sociétés distributives, la longue lutte que s'étaient livrée en France depuis 1864 les deux tendances contraires — tendance corporative et tendance coopérative — ne se clôturail qu'aux environs de 1880, par la victoire finale de l’élément coopératif.
De 1868 à 1880, presque aucune coopérative n'a élé fondée ; tout au plus, peut-on signaler la constitution en 1874 de la « Moissonneuse » à Paris; elle devait avoir une carrière fort brillante. En 1902, elle comptait 10.000 membres et faisait 3 millions d'affaires ; mais une gestion maladroite devait être fatale à la société: au mois d’avril 1904, la « Moissonneuse » était mise en liquidation.
Brusquement, à partir de 1880, le mouvement coopératif prend corps sans qu’on sache à quelle cause attribuer ce réveil de l’idée coopérative. La statistique dressée en 1894 par le Comité central de l'Union coopérative des Sociétés françaises de consommation accuse la création de 22 coopératives en 1880; de 21 en 1881 (1), le mouvement s'est maintenu
(4) Almanach de la Coopération française, 1895, p. 30-32,
depuis : le nombre moyen des coopératives fondées annuellement de 1864 à 1880 est de 5 1/2, tandis que le nombre moyen correspondant des coopératives fondées de 1880 à 1893 est de 21 1/2, le résultat immédiat de cette poussée coopérative fut la constitution dès 1885 d'une Union coopérative.
Cet organisme central devait s’efforcer dès cette époque d'organiser l'achat en gros, le but de l'Union était de faire entrer le plus rapidement possible les sociétés françaises dans la phase fédérative.
$5. — L'Ecole de Nîmes et l’Union coopérative française.
L'Union coopérative de 1885 est l'œuvre directe de l'Ecole de Nîmes et du Congrès coopératif de 1885 tenu à Paris. Cette école coopérative, la première que la France ait possédée, a exercé une influence trop considérable sur notre mouvement coopératif français, pour que nous ne soyons pas obligé d’en faire un historique rapide.
L'Ecole de Nîmes. — Nîmes, depuis une trentaine d'années, constitue en France un centre coopératif important. Cependant, les deux ou trois petites sociétés distributives qui fonctionnent dans cette ville depuis une quinzaine d'années, sans réussir à prendre une véritable extension, n'auraient pas suffi à assurer à Nîmes, dans la coopération française, une réputation si grande et nous oserons dire, si justifiée. La raison est tout autre ; il s’est rencontré à Nîmes un groupe d'hommes peu nombreux, mais résolus et énergiques qui se sont appliqués avec courage à faire pénétrer en France les théories anglaises sur la coopération distributive et à convaincre les Français de la supériorité incontestable des sociétés distributives sur les associations ouvrières de production. C’est à ce groupe d'hommes que revient le grand mérite d’avoir le premier en France donné une âme au mouvement coopératif et essayé de galvaniser les foules, en montrant quelles transformations sociales la coopération serait appelée à réaliser.
FRANCE 2h
La coopération que d’aucuns considèrent comme n'intéressant que le commerce de détail, n’est rien, si elle n’est pas un procédé de rénovation sociale el économique.
Le premier, M. de Boyve,partisan convaincu de la coopération anglaise, s’est fait un devoir de répandre en France les règles de coopéralion qui constituent «le type de Rochdale ». On doit à la vérité de déclarer que son initiative généreuse a élé couronnée d’un plein succès.
La coopération française est également redevable à M. de Boyve de la création dès 1885 de l'Union coopérative française; au début de 1885, M. de Boyve avait, en effet, pris l'initiative de la réunion en un congrès général des représenlants de toute les sociétés coopératives françaises ; ce congrès ralifiant l'heureuse initiative de son président a constitué l'Union coopérative des sociétés françaises de consommation. M. de Boyve est incontestablement l’un des hommes, qui, depuis le réveil coopératif de 1880, ont la plus grande part dans la direction du mouvement coopératif français.
Dès la première heure, M. Charles Gide, alors professeur à la Faculté de droit de Montpellier, a fait adhésion aux théories coopératives. Il doit à ses nombreux écrits, el à la propagande dévouée qu'il a entreprise, d'être regardé comme le premier et le plus éminent théoricien du coopératisme.
À une époque toute récente, M. Charles Gide, en France, Miss Béatrice Potter (Mme Sidney-Webb), en Angleterre,ont séparément fondé et constitué de toutes pièces la doctrine coopérative. M. Charles Gide,par les études qu'il a consacrées au mécanisme des sociétés coopératives, s’est particulièrement attaché à prévoir les « Transformations que la coopération est appelée à réaliser dans l'ordre économique (1) » ; il a ainsi assuré au coopératisme, dans la science économique,
(4) Voir la 3° des Conférences de propagande, publiées en volume sous le titre: La coopération.— Conférences de propagande, Larose,
une place importante parmi les doctrines sociales acluellement en vogue ou même en voie de réalisalion.
Il n’y a pas pas lieu de s'étonner que la doctrine coopérative soit de formation si récente ; la coopération se pare de noms d'emprunt, quand elle fait remonter ses origines à Robert Owen et à Fourier. Nous sommes obligé pour le moment de différer cette démonstration (1).
Une société d'Economie Populaire, véritable centre coopératif, fut créée en 1872 à Nimes, c’est autour de cette société que se groupèrent les éléments coopératifs de l’école nimoise (2).
Le congrès de Paris (1885) : création de l'Union corporative française. -— Le premier congrès de toutes les coopératives françaises se réunit à Paris à la fin de juillet 1885, sous la présidence de M. de Boyve. 85 sociétés y étaient représentées. Le congrès s’occupa spécialement de fonder une Union en même {emps qu’une Fédération d'achat. Les statuts élaborés par une Commission préparatoire furent adoptés ; une double organisation coopérative fut constituée dès 1885 : celte double organisation fut la Chambre économique et la Chambre consullative.
19 La Chambre Economique (1885-1892). — La Chambre économique qui n’eut pas tout le succès désiré, avail pour mission de s’occuper de questions commerciales et d'effectuer des achats en gros ; elle se composait d'un comité de 21 membres élus ; elle prélevait sur les sociétés adhérentes 0 fr. 10
(1) La coopération a également trouvé à Nîmes, en la personne de M.Auguste Fabre,un apôtre passionné des sociétés coopératives, comme du Familistère de Guise ; son activité, pour avoir été peu mise en relief, n’en a pas moins eu la plus grande influence sur la coopération nimoise, c'est à M. Auguste Fabre que l'on doit la création des deux distributives existant à Nimes.
(2) De Boyve, Histoire de la coopération à Nîmes, 1889, p. 80-83.
par membre. Il fallait provoquer la formation d’un magasin de gros ; dans ce but, la Chambre économique se transforma et devint en 1889 la « Fédération nationale ». Ce fut la première Lenlalive d'installation en France d’un magasin de gros; la « Fédération nationale » soutenue par un nombre très restreint de coopératives ne put pas se développer et succomba en 1891, l'indifférence presque absolue des 900 coopéralives qui existaient à cette époque était la cause de cet échec.
L’insuccès de la Chambre économique, dès 1892, a réduit l'organisme centrai constitué au congrès de Paris en 1885 à faire fonction seulement d'Union coopérative. La France ne devait pas entrer de sitôt dans la phase fédérative.
2 La Chambre consultative. — La Chambre consultative était appelée à un meilleur avenir, «elle avait pour mission spéciale de renseigner les sociétés existantes sur toutes les questions administratives ou juridiques et de fournir tous les renseignements nécessaires pour la création de sociétés nouvelles » (1). Elle Lenait lieu d'organe moral entre les sociétés adhérentes. Elle avait été fondée en 1885 par 36 sociétés ; le nombre de celles-ci ne devait pas croîlre bien rapidement ; la Chambre avait pour toute ressource un prélèvement de 0 fr. 05 par sociétaire des coopératives affiliées.
Le congrès coopératif de 1889 décide la transformation de la Chambre consultative : les coopératives adhérentes formèrent l'Union coopérative des sociétés françaises de consommation, le bureau directeur s’intitula désormais Comité central de l'Union coopérative, les 30 membres de ce Comité sont élus par les sociétés adhérentes. Au 31 décembre 1890, 59 sociétés étaient adhérentes au Comité central; ce chiffre s'élève à 190 en 1895. Les coopératives affiliées formaient
(1) Brochure intitulée : Union coopérative des Sociélés françaises de consommation, par Daudé-Bancel, 1906, p. #.
encore une part très minime du chiffre total des coopératives françaises lequel s'élevait environ à 1.000, à cette époque.
Le congrès de Grenoble en 1893 voulut empêcher certaines sociétés faussement dénommées coopéralives de solliciter leur affiliation à l'Union coopérative, le congrès résolut d'exiger de toutes les sociélés adhérentes l'application par elles du principe de répartilion de Rochdale : la répartition des bonis au prorata des achats : c'était proclamer bien haut la nécessité de rester fidèle aux principes coopéralifs.
Les sociétés adhérentes n'étaient tenues qu'à une cotisation de 0.05 par membre et par an avec maximum de 50 francs pour les coopératives comptant plus de 1000 sociétaires et minimum de 5 francs pour les sociétés ayant 100 membres,ou moins, celte colisation élait infime ; pendant longtemps, elle fut pourtant très irrégulièrement payée.
L'Union coopéralive, quoique presque complètement privée de ressources, a rendu de très grands services à la coopération française, elle s’est employée à stimuler le plus possible l'énergie des coopéraleurs ; elle a dressé les premières statistiques coopératives françaises : l'Almanach de [a coopération française pour 1893, le premier qui ait été publié par l'Union, comptait 94? coopératives.
Le mouvement coopératif français en 1894. — La stalistique dressée par l'Union au courant de l’année 1894 est le premier document sérieux que nous possédions. 400 coopératives sur 1050 répondirent au questionnaire qui leur avait été adressé par le comité central: ces 400 coopéralives annonçaient un effectif total de 220.000 membres, ce qui fait ressortir à 552 membres l'effectif moyen de ces sociétés (1). Sur ces 400 sociétés, 306 ont déclaré leur chiffre de ventes, ce chiffre total se monte à 74 millions de francs, soit 241.700 francs par coopérative et 241 francs par membre.
(1) Ch. Gide, La première slatislique, dans l'Almanach de la coopéralion francaise pour 1895, p. 30, 32, 35, 45.
Si l’on songe que ces 400 coopératives qui ont répondu élaient apparemment les plus puissantes etles mieux organisées, 1l y a lieu d'évaluer le chiffre tolal des membres des 1050 sociétés à 300.000 environ et leur chiffre de ventes à 100 millions.
Ces chiffres étaient assez importants pour permettre la conslitulion d'une Fédération d'achat prospère ; malheureusement ces sociétés n'étaient pas animées d'un esprit fédératif satisfaisant. L'exemple des pays étrangers nous montre qu’un chiffre d’affaires coopératif de 100 millions de francs permet la constitution d'une Fédération d'achat puissante, les ventes annuelles de toutes les coopératives distributives de Hongrie, de Danemark et de Suisse n’alteignent que 23 millions,60 millions et 10 millions ; cependant les Magasins de gros de Budapest, de Copenhague et de Bâle réalisent respeclivement 12 millons, 51 millions et 14 millions de ventes annuelles.
A cette époque, un très grand nombrede nos sociétés françaises se préoccupaient uniquement de vendre bon marché, c’est-à-dire au prix de revient, el nullement de développer la force d'extension de la coopérative ; pour ainsi dire, loules les boulangeries et sociélés de panificalion des Charentes vendaient au prix de revient, beaucoup ont continué jusqu’à ce jour. D'autres sociétés qui réalisaient des bonis importants, les distribuaient presque intégralement à leurs membres et n'affectaient qu'une part infime de leurs bénéfices au fonds de réserve de la société.
Cependant il faut se garder d’être injuste. Parmi les 400 sociétés qui ont répondu au questionnaire, plus du quart — 105 sociétés — n’accordaient aucun intérêt au capital, appliquant ainsi la théorie socialiste du capital inproductif d'intérêt (1).
Les Congrès de l'Union coopéralive. Dualilé de leurs tendances.— L'Union coopérative tient tous les deux ans un Congrès
(4) Ch. Gide : Alrnanach pour 1895, p. #1.
292 DEUXIÈME PARTIE. — TITRE II. — CHAPITRE IX général, ces congrès, véritables assises solennelles de Ia coopération française, onl surtout une valeur de propagande. L'essai malheureux d’une Fédération d'achat en 1885 a longtemps empêché la constitution d'un magasin de gros. Considérés au point de vue de la doctrine, ces congrès manifestent une double tendance Toute une fraction, la plus nombreuse,est nettement rattachée à l'idéal coopératif proprement dit. M. Charles Gide est son plus éminent représentant.
Tendances corporatives et participation aux bénéfices. — La seconde fraction du congrès n’est pas entièrement convaincue de l'opposition radicale d'intérêt et de but qui sépare le mouvement coopératif, du mouvement corporatif, aussi continue-t-elle à proclamer que le but véritable des coopératives est l'abolition du salariat. Ces coopérateurs font appel aux associations ouvrières de production ; ils commeltent une erreur indéniable.
Ces mêmes coopéraleurs préconisent la participation aux bénéfices ; celle-ci n’a de sens, que pour autant qu’elle constilue, au point de vue «le l'idéal corporatif, un pis-aller dans le domaine des coopératives distributives. On ne peut sérieusement songer à rendre les ouvriers, propriélaires des moyens de production, puisqu'il leur manque à la fois les capitaux d'établissement, la discipline dans l'exécution du travail et le talent de direction, du moins a-t-on voulu faire d'eux des co-propriétaires.
La participation aux bénéfices est un acheminement vers la copropriété, le « copartnership system » des Anglais: Ce procédé de « corporatiser » l'industrie est tout à fait inefficace ; pourtant il conserve de très chauds partisans. M. Charles Robert, longtemps membre du comité central de l'Union coopéralive, s'est fail le champion de ces théories en France. Notre pays est le pays classique de la participation aux bénéfices comme des associations ouvrières de production.
La statistique de 1894 en fournit la preuve ; elle montre
clairement que la participation aux bénéfices est d'un usage plus répandu chez nous qu'en Angleterre par exemple, 127 sociétés sur les 400 recensées réservaient une part des bénéfices à leurs employés.
Les congrès de l'Union sont donc divisés en deux tendances qui sont, quoique inconsciemment chez la plupart des congressistes, absolument opposées l'une à l’autre.
Dualité des tendances de l'école de Nîmes. — La même opposition se retrouve au sein de l'école de Nimes; celle-ci, pour autant qu'elle penche du côté du principe corporatif, peut être comparée à l'école aujourd’hui disparue en Anglelerre des socialistes chrétiens. On désigne sous ce nom tout un groupe d'intellectuels qui s’est constitué en Angleterre vers 1848 Ce groupe a réclamé l'application du « copartnership system » (copropriété ouvrière) et du « profit-sharing » (participation aux bénéfices) dans le domaine des coopératives distributives.
A l'opposé de ce groupe, l'Ecole de Nîmes comprend un groupe véritablement fédéraliste. M. Charles Gide représente au sein de l’école cet élément nettement fédéraliste et coopéralif. Aussi, dans l'ensemble, l'école de Nîmes a-t-elle préconisé avec ardeur le mécanisme des sociétés distributives, il en est résulté un changement dans l’opinion publique; on s’est enfin peu à peu habitué en France à considérer la coopération comme reposant essentiellement sur les sociétés distributives. Cette orientation nouvelle est toute récente chez nous.
Orientation nouvelle de l'opinion publique en France. — « Jusqu'à ces dernières années, écrivait M. Charles Gide en 1892 (c’est-à-dire jusqu’à la propagande de l'école de Nîmes), il est indéniable que l'idéal coopératif (ou prétendu tel) en France était toujours présenté sous la forme des coopératives de production (ou associations ouvrières de production)
et la défaveur attachée aujourd’hui par la classe ouvrière à ce genre de sociétés a été étendue abusivement à la coopération tout entière (1) » et M. Charles Gide ajoute : « les coopéraleurs eux-mêmes ne sont pas innocents de cette confusion d'autant plus inexplicable que les faits étaient là (dès 1892) sous les yeux de tous, qui montraient qu'il n'y avait rien à attendre des associalions ouvrières de production. En fait — ajoute-t-il — les 40 associations ouvrières de Paris se tiennent actuellement én dehors du mouvement coopératif, ne participent pas aux congrès, ne font pas cause commune avec les coopérateurs ; elles se contentent de se rapprocher le plus possible des pouvoirs publics qui sont leurs meilleurs. clients » (1).
Le retard extraordinaire que présente la France sous le rapport coopératif s'explique au premier chef par celte constatation affligeante : la théorie coopérative n’a prévalu en France qu’à dater de 1880-90 sur l’ensemble des théories corporatives. Ce n’est qu'aux environs de 1890 que l'opinion publique française a achevé de virer de bord et s’est fixée dans le sens coopéralif. Malheureusement cetle époque qui vit la formation définitive de l'opinion coopéralive fut témoin d’une scission profonde au sein de la coopération distributive
française.
S6. — Scission au sein du mouvement coopératif français (1890).
Ses causes. — S'il est un caractère que présentent au même
degré les peuples de race latine, c’est assurément leur passion commune pour la politique. France, Belgique et Italie manifestent toutes trois un fâcheux atlachement aux querelles politiques. En ces trois pays, une scission complète s’est produite au sein du mouvement coopératif.
(1) Ch. Gide, Le mouvement coopératif en France dans ces 10 dernières années, Revue d'Economie politique, janvier 1893, p. 24.
Peu à peu un certain nombre de grandes coopératives parisiennes ou appartenant à la région du Nord, qui avaient été fondées en dehors de toute intention politique, se sont directement intéressées à l’action et à la propagande du parli socialiste ou plus exactement de l’un des partis socialistes français. En même temps, dans les mêmes régions, des coopératives nettement ouvrières et assez nombreuses ont été directement fondées dans un but politique, ces sociétés remontent à ces dernières années, à 1890 environ.
Les coopératives dites « socialistes » et la neutralité politique. — Tout un groupe de coopératives ouvrières à caractère nettement socialiste s’est ainsi constitué ; ces sociétés consacrent une partie de leurs bénéfices annuels à la propagande électorale des candidats socialistes, ou tout au moins font ouvertement cause commune avec ces candidats, chaque société devient un foyer de propagande socialiste.
A l'opposé de ces coopératives dites socialistes, les coopératives neutres ou bourgeoises prennent grand soin de setenir en dehors de toute lutte électorale. Les coopératives socialistes, en consacrant à la propagande politique une partie, si faible soit-elle, de leurs bénéfices commerciaux, diminuent d'autant leurs fonds de réserve et de développement ; leur puissance d’accroissement se {trouve ainsi entravée, telle est la première et très grave erreur de tactique coopérative que commettent des coopératives socialistes.
Mais une seconde objection, beaucoup plus décisive encore, mérite d’être faite. La société distributive, par le choix qu’elle fait de tel ou tel candidat politique, mécontente certainement toute une partie de ses membres ; elle exclut de son sein toute personne non socialiste. Supposons cependant tous ses membres acquis aux idées socialistes, l’opinion socialiste n’est pas une et homogène ; elle se décompose en toute une série de nuances indiscernables les unes des autres, comme la lu-
mière passant à travers un prisme. Il faudra donc que la LUS
société fasse son choix entre socialistes réformistes et socialistes marxistes, entre ceux-ci et les candidats syndicalistes et même purement anarchistes : cruel dilemme dont la coopérative ne sortira qu’en provoquant le mécontentement de toute une fraction de son effectif.
Il n'est pas contestable que les coopératives socialistes ont tort de se mêler à l’action politique. Autant il est naturel et fatal que les membres des sociétés distributives essentiellement ouvrières soient personnellement acquis aux idées socialistes et fassent individuellement campagne pour les candidats de cette opinion, autant il est déplorable que la société prenne elle-même parti entre les différents candidats en présence. Les coopératives ne doivent pas être les «vaches à lait » de l’un quelconque des différents partis socialistes. Il faut se féliciter de voir certaines coopéralives françaises, dites socialistes, se refuser systématiquement à consacrer un centime à la propagande politique, telle est l'attitude de La Fralernelle, de Saint-Claude, dans le Jura français, cependant, personne ne peut mettre en doute les opinions profondément socialistes de tous ses membres, l'attitude de cette vaillante petite société mérite toute notre estime et notre admiration ; c'est avec une satisfaction profonde que nous les lui exprimons.
Le même phénomène s’observe en Belgique qu'en France : la neutralité politique des coopératives nettement ouvrières — el socialistes, de par les opinions personnelles de leurs membres — ne se retrouve nulle part en Belgique: elle est, au contraire, la règle absolue des coopératives allemandes, même socialistes. Beaucoup de ces sociétés, surtout celles qui se sont constituées dans les villes essentiellement industrielles et ouvrières de la Saxe, ne comprennent que des ouvriers socialistes ; cependant, ces sociétés n'opèrent pas le moindre prélèvement sur leurs bénéfices dans un but de propagande politique et ne participent en rien aux agitations éleclorales.
Historique de la scission. — Telles sont les causes géné: rales el profondes pour lesquelles deux groupes distincts de coopératives se sont constitués en France. Considérons maintenant les faits qui ont marqué le processus de celte scission ; celle-ci a une importance considérable, elle aura pour conséquence directe la constitution d'une double organisation coopérative centrale en France.
Le délégué de la coopérative « La Bellevilloise », l’une des sociétés les plus importantes de la région parisienne, annonça brusquement au congrès de 1890 de l'Union coopérative, l’intenlion de «La Bellevilloise» de se retirer de l'Union. Plusieurs sociétés ouvrières delarégion parisienneimilèrentcel exemple. Longtemps ces coopératives à tendances socialistes vécurent isolées les unes des autres : pourtant le besoin de cohésion se fit bientôt sentir. Dès 1892, les coopéralives parisiennes essayèrent de constituer une sorte de Fédération pompeusement intitulée Fédération nationale. Sa carfière ne fut pas longue ; l'année suivante, la Fédération nalionale fut mise en faillite.
En 189%5,nouvel essai. L'iniliative fut prise par « l'Economie sociale » de Clichy ; celle-ci, ayant eu à soutenir un procès, dut faire appel aux sociélés sœurs qui se réunirent et décidèrent de créer une nouvelle Fédération de coopératives socialistes. Le projet n’attira tout d'abord que fort peu de coopéraleurs ; l'échec de 1892 avail passablement éloigné les coopératives de toute tentative de Fédération. On se décida pourtant à agir et, tenant comple de l’aversion qu'avaient les coopératives pour ce mot de Fédération qui leur rappelait de si crucls souvenirs, on préféra adopter le litre de « Bourse coopérative des sociétés ouvrières de consommalion ». Des réunions furent tenues entre les délégués des coopéralives s0cialistes ; les statuts de la Bourse furent adoptés, le 1° déce mbre 1895 ; la rupture avec le Comité central était définitive,
SECTION II. — L'Union coopérative et l'Office coopératif.
Commençons notre étude de l’organisation coopérative centrale en France, par l'examen de l’Union coopérative des sociétés françaises de consommation et de l'Office coopé-
ratif.
$ 1. — L'Union coopérative.
1° Sa composilion. — L'Union coopérative constituée au congrès de Paris dès 1885 se compose uniquement des sociétés distributives qui manifestent le désir d’adhérer à l'Union. L'adhésion à l'Union est tout à fait indépendante de l'opinion politique des membres de la coopéralive ; aussi l'Union comprend-elle des sociétés à tendances socialistes et des sociétés à tendances nettement catholiques. Certaines sociétés socialistes adhèrent en même temps à l'Union et à la Bourse des coopéralives socialistes. Cependant la majeure partie des sociétés affiliées sont neutres et se désintéressent totalement de la politique.
Depuis le Congrès de Grenoble, 1893, l’Union coopérative exige des sociétés qui demandent leur inscription qu’elles fassent la preuve de la répartition de leurs bénéfices au prorala des achats, leur caractère neltement coopératif est ainsi exigé. Les sociétés adhérentes doivent également faire parvenir au Comilé central, à la fin de chaque exercice, deux
exemplaires de leur bilan (1).
2% Administration de l'Union. -— L'Union coopérative est administrée par un Comité central composé de 36 membres titulaires, élus au scrutin de liste par les sociétés coopératives adhérentes ; chaque société a le droit de présenter comme candidat au Comité central qui elle juge bon; cependant
(4) Article 2 des statuts de l’Union,
aucun commerçant ou représentant de commerce ne peut être élu membre du Comité central (1).
Ce comité se réunit aussi souvent qu'il le juge à propos, au moins une fois par mois. Les membres du comité qui habitent loin de Paris peuvent déléguer leurs pouvoirs à un coopérateur habitant Paris ou ses environs (2).
Les membres du Comité central sont élus pour 3 ans (2).
3° Cotisalions. — Les sociélés adhérentes payent une cotisation annuelle de 0.05 par sociétaire sans qu'en aucun cas, le chiffre de la cotisation puisse dépasser 50 francs (3). Cette cotisation est très manifestement insuffisante pour assurer au Comité central des ressources considérables. Le Lotal des colisations payées annuellement n'atteint pas 12.000 francs. L'Union coopérative ne dispose d’aucun capital. Pour faire partie de l’Union, il n'y a point de droit d'entrée à acquitter ni d'obligations à souscrire ; l'Union vil chaque année sur les 12.000 francs qui lui sont alloués par les sociétés adhérentes. |
4 Développement de l'Union. — Le développement de l'Union a été assez lent. En 1895, après la scission entre les coopératives neutres et les coopératives dites socialistes, l'Union, qui s’élait constituée en 1885 avec 36 sociétés, comptait 190 sociétés adhérentes; ce chiffre devait s’accroitre très lentement. On complait seulement 307 sociétés affiliées en 1900, 328 en 1905, 335 en juin 1907 (4).
De 1895 à 1907, le chiffre total des sociélés distributives
françaises est passé de 1221 à 2166. A ces deux époques, par (4) Article 2.
(H\PAHClesme sreti9" (3) Article 12, (4) Nous sommes redevables de ces chiffres à l'obligeance de M. Daudé-Bancel, le très dévoué secrétaire général de l'Union coopérative. Voir les statistiques de la France, no$ 4 et # p. 204 et 206.
conséquent, la proportion des sociétés adhérentes au Comilé est reslée constante, les sociétés affiliées à l'Union ne conslituent que le sixième de l'effectif total des coopératives françaises. Heureusement, convient-il de ne pas s'arrêter à cetle proportion absolument trompeuse. Les 335 coopératives qui ont adhéré à l’Union sont en majeure partie importantes ; elles ne comprennent pas moins de 200.000 membres,soit un Liers environ de la populalion coopérative de la France. Ainsi l’Union coopérative étend son influence sur une proportion assez considérable des coopéraleurs français.
Les lrois plus grandes sociétés affiliées au Comité central sont l’Union de Limoges (9.793 membres et 4.200.000 francs de ventes en 1907), l'Union de Roubaix (15.000 membres et 2.400.000 francs de ventes) : l’Indépendante de Lille (11.700 membres et 1.820.000 francs de ventes) ; la Revendication de Puleaux est également importante ; elle ne compte que 38.938 membres. mais réalise 2 millions 1/2 de ventes annuelles ; enfin la Société coopéralive de St-Remy-sur-Avre (Eure-et- Loir) comprenait en 1907, 3.600 membres et avait effectué 1.236.000 francs de ventes (1).
L'Union coopérative organise périodiquement des congrès, où toutes les sociélés coopératives françaises, même non adhérentes à l'Union, sont admises à envoyer des délégués, « Chaque sociélé quelle que soit son importance, ne peut envoyer au congrès qu'un seul délégué, avec voix délibérative ; loutefois, chaque société peut déléguer au congrès autant de membres auditeurs,qu'il lui plaira ; ceux-ci auront seulement voix consullative (2).
De 1885 à 1907, 12 congrès coopératifs ont élé organisés par l'Union ; ils ont surtout une valeur de propagande.L'Union publie depuis 1893, l'Almanach de la coopération française et fait paraître le Journal bi-mensuel « L'Union coopérative. »
(1) Almanach de la cocpéralion française pour 1908, p. T4 à 149. (2) Article 5 des statuts de l'Union,
L'Union coopérative a pour but de servir de lien moral entre toutes les coopératives françaises el de parfaire leur éducalion coopérative ; elle est un organe de protection et de tutelle pour toutes les sociétés auxquelles elle fournit lous les renseignements administralifs et juridiques, utiles. Ce rôle est des plus importants, cependant l'Union ne pouvait se tenir pour salisfaile ; elle s’est efforcée de réaliser le but suprême de tout mouvement coopératif : l'achat en gros par une Fédération, des denrées uliles aux coopératives. L'Union s'est dédoublée,elle a constitué à côté d’elle une Fédération d'achat ou mieux un embyron de Magasin de gros.
S 2. — L'Office coopératif.
A la suite des résolutions du congrès international de Paris, le Comité central a constitué en 1900 « l'Office coopératif de renseignements commerciaux et d’achatsen commun ». Ilélait destiné à succéder à la Chambre économique dont nous avons exposé la constitution en 1885 et l'échec final en 1892.
1° Sa composition. — L'Office coopératif se compose des sociétés distributives et des Fédérations coopératives qui manifestent le désir d’adhérer à l'Office ; coopératives et Fédérations sont les unes adhérentes, les autres simplement correspondantes, ces dernières ne peuvent pas prendre part à l'administration de l'Office (1).
2° Son administration, — Le conseil confédéral de l'Office coopéralif procède d’un triple recrutement ;il comprend5 membres du Comité central désignés par celui-ci ; 5 délégués élus par le congrès des sociétés adhérentes, enfin, il se compose de tous les délégués, désignés à titre de mandataires, par les sociétés et les Fédérations affiliées. Les mandataires que désignent auprès de l'Office coopératif les sociétéset Fédérations
(1) Article 6 des statuts de l'Office.
simplement correspondantes ne participent pas à l'administration de l'Office (1).
Ce conseil confédéral nomme un bureau composé de huit membres ; c’est ce bureau qui administre et dirige l'Office. Il recoit les commandes des sociétés fédérées, conclut des marchés ; en un mot, il organise l’achat en gros.
30 Absence du capital de l'Office. — L'Office coopéralif n'a pas réussi à prendre une grande extension ; il lui est fort difficile de conclure à son propre compte des marchés fermes ; il est dépourvu de tous capitaux, il a pour unique ressource les cotisations des sociétés. Chaque société n'est tenue qu'à un versement annuel de cinq francs, cette colisation, si insignifiante soit-elle, est très rarement versée (2).
L'Office coopératif présente cette particularité à coup sûr lamentable d’être la seule Fédération d'achat qui n’exige des sociélés adhérentes ni droit d'entrée, ni souscription d’obligations, ni cotisations, la cotisation statutaire étant devenue purement facultative. Le très médiocre dévouement dont les coopératives françaises sont capables à l'endroit de tout organisme central explique seul ce singulier état de droit. En dehors des sommes empruntées, l'Office coopératif ne possède pas d’autres capitaux que les bénéfices accumulés des années précédentes. Toutefois, ces bénéfices de 1900 à 1903 ont été attribués au Comité central en remboursement des dépenses qu'il avait faites pour l'Office ; à la fin de 1907, les bénéfices accumulés se montaient à 9.129 francs ; c'estle fonds de réserve de l'Office ; de plus, 13.850 francs avaient été empruntés, l'Office disposait donc, à la fin de 1907, d'un fonds de roulement de 22.979 francs. On voit le peu d'importance de ses capitaux.
(1) Article 9.
(2) Article 43 des statuts.
49 Développement de T'Office.— L'Office ne comprenait à sa fondation en 1900, que ?8 sociétés parmi les 307 sociétés qui, à celte époque;élaient affiliées à l'Union coopérative. Heureusement, les sociétés adhérentes à l'Union ont-elles presque toutes fait adhésion à l'Office. A la fin de 1907,l Union comptait 340 sociétés, l'Office 330 ; une dizaine seulement de ces sociétés restaient en dehors de l'Office coopératif.
Le chiffre des opérations faites par l'Office est passé de 1901 à 1907, de 70.000 francs à 1.008.307 francs ; mais il convient de bien savoir ce qu’il faut entendre sous ce terme vague d'opérations. Faute de capital, l'Office, tout au début de son activité, se borna, conformément à sa dénomination, à donner aux sociétés adhérentes de simples renseignements comraerciaux. Cependant, à partir de 1901-1902, il fut assez heureux pour faire passer des marchés collectifs entre tels fournisseurs el plusieurs coopératives qui avaient fait bloc de leurs différentes commandes. Les fournisseurs auprès desquels on effectuait des achats en gros accordèrent des bonifications ou des réductions de prix, ces bonifications appartiennent aux sociétés clientes, mais l'Office ne les leur attribue que d’une manière toute nominale : il se contente de les porter sur ses propres registres, au compte des sociétés clientes, à proportion des achats de chacune d'elles, il en garde en réalité la pleine et entière disposition ; ces réductions de prix sont la source de recettes la pius importante de l'Office.
L'Office a immédiatement profité de ces quelques milliers de francs de roulement pour acheter des marchandises en son propre nom ;ilne s’est plus borné à transmettre des commandes. Depuis 1906, il agit tantôt comme courtier, découvrant son mandant pour le compte duquel il agit, tantôt comme simple négociant achetant à ses risques et périls.
Jusqu’en 1906, le montant des opérations inscrites au bilan de l'Office n'est pas autre chose que le montant des opérations faites entre les fournisseurs et les coopératives par l’intermé-
diaire de l'Office. À partir de cette date, une discrimination est nécessaire. En 1907, les 330 sociétés affiliées ont effectué auprès de l'Office 1.008 307 francs d’achats,moins de la moitié de ce chiffre d'opérations concerne les marchandises que l'Office a vendues aux sociétés affiliées, après les avoir achetées à son propre compte. Sur ce chiffre global de un million. 600.000 francs environ se rapportent à des marchés dans la conclusion desquels l'Office est intervenu à titre de simple courtier. 5
La puissance économique de l'Office est presque insignifiante. Un seul résultat est propre à nous surprendre : FOffice ne disposait en 1907 que d’un fonds de roulement de 22.977 francs,il est remarquable qu'une aussi faible somme lui ait permis d'effectuer dans l’année plus de 400.000 francs de payements.
L'Office vend essentiellement aux sociétés adhérentes des denrées alimentaires el des denrées coloniales. Il est secondé par un certain nombre de Fédérations régionales qui réalisent des achats collectifs ; elles sont actuellement au nombre de 7, mais elles ne s'étendent pas à toute la France. Les deux seules qui soient dignes de mention sont: « La Fédération des coopératives du P.-L.-M. et de l'Est » dont le siège est à Grenoble, el qui compte 98 Sociétés adhérentes et fait 1 million 1/2 d’affaires annuelles, et « la Fédération du Gard et l'Hérault » dont le siège social est à Nimes el qui réalise 500.000 francs d’affaires annuelles.
SECTION IT. — La Bourse des coopératives socialistes ct le Magasin de gros des coopératives de Franec.
Les coopéralives socialistes françaises ont constilué un double organisme central: Une Bourse ou Union des coopéralives socialistes et une Fédération d’achat.
S 1. — La Bourse des coopératives socialistes de France,
lo Sa composition. — La Bourse des coopéralives socialistes a été constituée à Paris le 1°° décembre 1895. Dès l’origine, elle se plaçait neltement sur le lerrain politique. Toute coopérative distribulive pour adhérer à la Bourse doit accepter les principes fondamentaux du socialisme international: la lutte des classes, la socialisation des moyens de production et d'échange, l'entente internationale des travailleurs (1). Les coopératives incorporées ou de solidarité et même les associations ouvrières de production peuvent adhérer à la Bourse au même titre que les coopéralives distributives ; toutefois, en fait, elles ne conslituent qu'une toute pelile minorité.
20 Son administration. — La Bourse des coopératives socialistes est administrée par un conseil composé de 7 membres et d'une commission de contrôle nommée par voie de réfé.rendum (2).
3° Ses revenus. — Les coopératives doivent verser par an et par membre à la Bourse 0 fr. 05,pour couvrir les dépenses de la Bourse ; 0 fr. 10 pour alimenter la propagande socialiste (2). La Bourse ne reste pas absolument étrangère aux luttes poliliques, elle commet ainsi une erreur certaine de méthode. La B. C. S. de France est l'unique exemple d’une organisation coopéralive centrale qui s'intéresse à la propagande politique ; la Fédération coopéralive belge qui est socialiste, n'est pas Llombée dans ce travers.
Les coopératives incorporées et les associations ouvrières de production adhérentes doivent verser 12 francs par an à la Bourse, plus 2? 0/0 de leur revenu net pour la propagande
(1) Article 8 des statuts de la Bourse, (2) Article 2.
politique. Ces deux dernières disposilions ont un caractère plus théorique que pratique (1).
Comme toute Union coopérative, la Bourse a pour but d'être un centre de renseignements, un instrument de propagande coopérative, un trait d'union entre les sociétés distributives. Pas plus que l'Union coopérative, elle ne constitue un organe central bien puissant; ses ressources sont très limitées, elles ne se montent qu'à 10.000 francs. Son rôle paraît important, en comparaison de la faiblesse de ses moyens financiers. Elle organise périodiquement les congrès des coupéralives socialistes. En 1900 se Lint, à son instigation, à Paris, le premier Congrès de la coopération socialiste. Le sixième et dernier congrès s'est réuni à Troyes le 31 mars
4 Son développement. — La Bourse comprenait seize coopératives en 1895, à sa fondation; ce chiffre a progressivement augmenté, pour atteindre 101 en 1904, 186 à la fin de 1907 (2). La Bourse contenait en outre une trentaine de coopératives incorporées ou d'associations ouvrières de production. Le nombre des sociétés adhérentes a assez rapidement augmenté, cependant les sociétaires des coopératives adhérentes restent encore peu nombreux. A la fin de 1907, la Bourse n'englobait qu'un effectif total de 78.702 sociétaires ; elle ne comprend en réalité qu'une assez faible fraction des coopératives distributives socialistes.
Il convient de désigner sous ce terme de coopéralives socialistes, les sociélés uniquement composées d'ouvriers qui professent tous personnellement des idées socialistes.Il est impossible de préciser le nombre de ces sociétés ; toutefois il n’est pas douteux que les 650.000 coopéraleurs français comprenvent plus de 78.702 ouvriers acquis aux doctrines socialistes.
(1) Article 2.
(2) Statistique française n° 2, p. 205.
La Bourse n’englobe que la minorité des coopératives françaises qui méritent le titre de socialistes.
Les coopératives les plus importantes qui adhèrent à la Bourse sont : « la Bellevilloise » du 20° arrondissement de Paris, la géante des coopératives socialistes de France. En 1906,elle comptait 6.400 sociétaires et réalisait 3 millions 12 de ventes ;« l’Alliance des Travailleurs de Levallois-Perret » a atteint en 1906, 1.113.000 francs de ventes, avec 4.600 membres. La même année, l'« Union » d'Amiens a vendu pour 1.400.000 fr. de marchandises, à 3.700 membres. Enfin « l'Union » de Lille comptait 6.700 membres, et réalisait 1 million 1/2 d'affaires par an.
D’autres coopératives nettement socialistes sont reslées en dehors des cadres de la Bourse, telles « La Paix » de Roubaix — 4.000 membres, et 1 million d’affaires par an — l’ « Egalitaire » du x° arrondissement de Paris — 5.500 membres el 2 millions de ventes annuelles (1).
La « Verrerie ouvrière » d'Albi qui a réalisé en 1906 une production de 892.500 francs,est la seule grande coopérative incorporée adhérente à la Bourse (2).
En 1906, les 150 sociétés distributives adhérentes ne comprenaient que 65.653 sociétaires el avaient vendu seulement 20 millions de francs de marchandises.
Ces 150 sociétés coopératives ont versé aux grèves, en 1906, 19.549 francs et ont affecté à la propagande 41.223 francs ; enfin, elles avaient dépensé la même année en œuvres de solidarité, 82.207 francs (3). Ces sommes — importantes, étant donné le petit nombre et la faiblesse de ces sociétés — montrent de quelle ardeur politique et de quels sentiments altruistes les coopératives socialistes sont animées.
(4) Statistique du Bulletin de l'Office du travail, septembre 1907,
(2) Statistique du Bulletin de l'Office du travail, août 1907, p. 798. (3) VIe Congrès national de la coopération socialiste, Troyes,1907,
A la fin de 1907, les 186 sociétés distributives affiliées à Ja Bourse réalisaient 28.382.709 francs de ventes annuelles et comprenaient 78.702 membres. 20 de ces sociétés ont un chiffre d’affaires qui dépasse 250.000 fr. par an.
La Bourse n'exerce pas une action très considérable sur le mouvement coopéralif français : 78.000 coopéraleurs sur un Lotal de 650.000, 28 millions de ventes annuelles sur un chiffre global de 200 millions d’affaires, de semblables résultats manifestent le peu d'importance de l'organe central des coopératives socialistes. Cependant, on se tromperail si l’on jugeait de son importance par le nombre de ses membres. Les sociétés affiliées à la Bourse sont les plus vivantes el les plus actives de toutes celles qui ont une inspiration netlement socialiste. Bien que peu nombreuses, elles s'efforcent de diriger tout le mouvement.
$2. — Le Magasin de gros des coopératives de France.
La Bourse dont l’action pratique, en général excellente, prête parfois à la crilique — sous le rapport de la neutralité politique — a eu un grand mérite ; elle a constitué à côté d'elle un organisme commercial, un Magasin de gros. L'idée en avait été exprimée périodiquement, à tous les congrès coopéralifs : elle ne devait se réaliser qu'en 1906. Le V° congrès de la coopération socialiste tenu à Nantes en 1906, avait énergiquement conclu à la constitution d'un Magasin de gros. La Bourse entreprit alors une active propagande auprès des coopératives et des Fédérations régionales adhérentes, afin de provoquer un mouvement fédératif. Ses efforts devaient être couronnés de succès. Le 16 septembre 1906, se réunissait à Paris l'assemblée générale constitutive de la société anonyme : « Le Magasin de gros des coopératives de France ». Celle-ci commençait sa gestion le 1°’ octobre de la même année (1).
(1\ Almanach de la coopération socialiste, 1907 p. 139-140.
Fédérations régionales et coopératives étaient seules admises à prendre part à l'assemblée. « La Bellevilloise » de Paris, l« Union » d'Amiens et plusieurs Fédérations régionales étaient représentées, Le but du Magasin de gros était clairement exposé : « Le but essentiel de la société est de remeltre entre les mains des consommateurs, c’est-à-dire de la collectivité, la propriété et l'administration des moyens de consommalion, de production et d'échange » (1).
1° Sa composition. — Le Magasin de gros se compose de deux catégories de sociétaires :
a) Normalement, il ne comprend comme membres que des coopératives distributives et des Fédérations régionales coopéralives ; les unes et les autres ne peuvent être admises que par décision du conseil d'administration et sous réserve de ratification de l'assemblée générale (2). Les différentes sociétés distributives françaises n’ont pas le droit d'exiger leur admission au Magasin de gros des coopéralives de France. Les slatuts du Magasin de gros ne mettent aucune condition politique à l'admission de la société ; son adhésion à la Bourse des coopératives socialistes n'est pas exigée ; cependant une coopérative à caractère conservateur ou réactionnaire verrait sa demande d'admission sûrement rejetée par le conseil d'administration,les sociétés affiliées au Magasin de gros de Paris procèdent toutes d'une inspiration ouvrière et socialiste.
Les coopératives, pour être admises à titre de membres doivent «employer les bénéfices provenant de la vente au public à la propagande coopérative ou socialiste, à des œuvres de solidarité sociale ou d'institution ou à un fonds collectif indivis et impersonnel » (2).
Par cette très sage disposition, le magasin de gros écartait les sociétés contaminées par l'esprit capitaliste et l'esprit de
lucre.
(1) Article 15 des statuts du magasin de gros. (2) Article 6,
240 DEUXIÈME PARTIE. — TITRE il. — CHAPITRE ÎX
b) A côté de cet élément normal el stable, le Magasin de gros à seule fin de se procurer des fonds, admet comme so: ciélaires, de simples particuliers ; mais il faut être militant socialiste et coopérateur, pour être admis à souscrire des parts sociales du Magasin de gros. Il faut être membre depuis trois ans au moins d'une coopérative distributive, d’une coopérative incorporée ou d'une association ouvrière de production, adhérente à la Bourse des coopératives socialistes. Cet élément dans la société est tout à fait exceptionnel. En outre, « par décision de l'assemblée générale, le remboursement des parts individuelles s’opérera par voie de tirage au sort, aussitôt que la situation financière le permettra » (1).
Les parts sociales ou obligations sont de 25 francs. Chaque coopéralive doit souscrire autant d'obligations qu'elle compte de fois 100 membres ou fraction de 100 membres. « Le dixième de la souscription au minimum sera versé en souscrivant, les autres dixièmes sont versés à un mois d'intervalle. » Toute Fédération régionale coopérative doit souscrire une obligation par deux sociétés adhérentes. Les membres individuels ne se voient imposer aucun minimum de souscription (2).
Les coopératives adhérentes se font représenter par un ou deux délégués ; le nombre de voix dont elles disposent dépend de leur importance numérique. Toute société comptant moins de 100 membres a droit à une voix ; (au-dessus de ce chiffre, toute coopérative aura droit à un suffrage par 500 sociétaires en plus » (3). Cette disposition a pour résultat d'avantager assez sensiblement les petites sociétés. Pour avoir droit à plus d'un suffrage, une sociélé doit comprendre plus de 600 membres.
Les Fédérations régionales ne disposent que d'un seul suffrage.
(1) Article 6 des statuts.
(2) Article 5.
(3) Article 11,
Les membres individuels jouissent d’une puissance de vote assez considérable ; 100 obligations souscrites leur donnent droit à un suffrage.Au 81 mai 1907 (huitième mois de gestion), 47.075 francs avaient été souscrits, dont 22.875 francs par des militants ; ceux-ci disposaient donc de 228 voix à l’assemblée générale. Les sociétés adhérentes qui avaient souscrit les 24.150 francs restants étaient au nombre de 141. Ces sociétés jouissant vraisemblablement en moyenne de deux voix chacune, possédaient un total 300 suffrages environ. Leur majorité à l'assemblée générale n'était pas très forte.
On comprend que le Magasin de gros exige de ses membres individuels qu’ils soient des militants socialistes et coopérateurs : un élément hostile, si important, pourrait devenir dangereux en certaines circonstances.
2 Son administration. — L'assemblée générale est l’organé souverain du Magasin de gros. Les membres de la société se réunissent en assemblée générale chaque année au mois d'août. « L'assemblée entend et approuve s’il y a lieu le rapport des commissaires sur la siluation de la société, sur le bilan, sur les comptes présentés par les administrateurs ; elle vote l'emploi des bénéfices dans les limites statutaires et nomme les administrateurs et les commissaires et statue souverainement sur les intérêts de la société » (1).
La société est administrée par un conseil d'administration de 9 membres, au moins, désignés par l'assemblée générale, Les administrateurs de la société doivent être « propriétaires pendant la durée de leur mandat, d’une obligation, au moins affectée à la garantie de tous les actes de leur gestion »(2).Le conseil est nommé pour 3 ans ; il est renouvelable par tiers ; « il a les pouvoirs les plus étendus pour l'administration des biens et affaires de la société ; il arrête les comptes qui doi-
(1) Article 11 des statuts.
(2) Article 8.
vent êlre soumis à l'assemblée générale et propose l'emploi des bonis dans les limites statutaires » (1).
Le conseil d'administration choisit un ou plusieurs directeurs qui ont la haute main dans l’administration de la société, quitte à exécuter les décisions du conseil d'administration. Ces directeurs dirigent souverainement le Magasin de gros, proposent au conseil la nomination ou la révocation des employés sous leurs ordres. Par leur signature, ils engagent la société (2).
Le Magasin de gros possède une commission de surveillance. Les 5 commissaires qui la composent vérifient chaque semestre l’état de la situation active et passive de la société : ils présentent, à la fin de l'exercice social un rapport sur la situation financière, le bilan et les comptes présentés par les administrateurs. Ils sont nommés par l'assemblée générale (3).
La Fédération vend également aux sociétés non affiliées.
3° Son capital social. — Le capital de la société est composé d'obligations de 25 francs chacune. Chaque société adhérente souscrit, avons-nous vu, au moins une action par 100 membres (4).
Le capital primitivement fixé était de 500 francs seulement. L'assemblée générale du 6 octobre 1907 a élevé le capital social à la somme de 100.000 francs. Le saut est énorme. Après un an d'exercice, la société compte émettre 400.000 obligations de 25 francs chacune, au lieu de 20 obligalions seulement (5).
(1) Article 8.
(2) Article 9.
(5) Modification à l’article 4: S{atuts du magasin de gros (brochure), 1908, p. 14.
Répartition des bénéfices. — L'article 13 des slatuls règle la répartition des bénéfices annuels : 25 0/0 des bonis sont versés entre les mains de la Bourse des coopératives socialistes, soit 5 0/0 à la caisse de solidarité et 20 0/0 à la caisse de propagande coopérative socialiste.
20 0/0 sont répartis au prorala des achats des sociétés clientes ;
10 0/0 sont laissés à la disposition de l'assemblée générale ;
5 0/0 sont affectés au fonds de réserve légal de la société ; enfin 40 0/0 servent à «l'extension du fonds de développement de la société ou des services fédéraux ou interfédéraux de production » (1). En fait, l’assemblée générale du 6 octobre 1907 qui a clôturé la première année d'exercice, a attribué au fonds de développement de la société les 10 0/0 de bénéfices laissés à la disposition de l’assemblée.
En résumé, le 1/4 des bénéfices d'exploitation est affecté à la Bourse des coopératives socialistes pour sa propagande et sa caisse de solidarité ; 20 0/0 des bénéfices sont ristournés aux sociétés clientes. Celle proportion n’est pas excessive. Le reste des profits, exactement 55 0/0, est consacré à l’accumulation du fonds de réserve et du fonds de développement de la société. Plus de la moitié des bénéfices nets de chaque exercice reçoit ainsi une affectation collective.
N'était l'attribution du quart des bénéfices d'exploitation à la Bourse — attribution qui prêterait à bien des critiques — il demeure certain qu’un semblable système de répartition est très sagement conçu et fait honneur à ses auteurs.
Les statuts votés le 16 septembre 1906 édictent une disposition finale très probablement illégaleet entachée de nullité, mais particulièrement symptomatique.
Aucune modification aux statuts ne pourra être présentée ni votée à l’assemblée générale des membres,si elle va à l’encontre même du but de la société qui est de remettre « entre
(4) Article 13 des statuts.
les mains des consommateurs, c’est-à-dire de la collectivité, la propriété et l'administration des moyens de consommation, de production et d'échange » (1).
La théorie fédéraliste se trouve ainsi exprimée de la manière la plus saine et la plus orthodoxe.
40 Développement du Magasin de gros. — Le Magasin de gros des coopératives de France est de création tout récente. A l'heure actuelle, nous connaissons les résultats de sa première année d'exercice ; son chiffre d’affaires a atteint 1.877.781 francs durant ses 8 premiers mois d’activité et 3.874.233 francs à la fin de ses 14 premiers mois d'exercice. Le chiffre d’affaires de sa première année d’exercice s’élève donc à près de 3.500.000 francs. Ce début est très satisfaisant (2).
Les 8 et 14 premiers mois de gestion ont produit un bénéfice net de 25.863 francs, et de 56.834 francs (2),
Au 31 mai 1907, en d'autres termes à son huitième mois d'exercice, le Magasin de gros comptait 141 sociétés affiliées et 211 sociétés clientes. La Bourse des coopératives socialistes comprenait à la même dale 186 sociétés ; la plupart de ces dernières avaient donc adhéré au Magasin de gros.
Le capital de la Fédération avait été fixé à la somme insignifiante de 500 francs ; heureusement,les coopératives socialistes montrèrent un véritable empressement à souscrire des parts sociales ; à la fin du premier mois de gestion — octobre 1906 — 30.075 francs d'obligations avaient été souscrits ; au huilième mois de gestion — mai 1907 — les souscriptions sont montées à 47.025 francs dont il ne restait plus que 5.700 francs à verser. La moitié environ de ce capital avait été fourni par des militants socialistes admis à titre de membres de la sociélé ; 22.875 francs avaient semblable provenance. Les
) Article 45.
( (2) Statistique de la France, n° 3, p. 205.
sociétés affiliées avaient fourni le reste du capital, soit 24.150 francs.
La rapidité de cette souscription a décidé l'assemblée générale du 6 octobre 1907 à élever le capital de la Fédération à la somme de 100.000 francs ; au 30 novembre 1907, 51.100 francs avaient été souscrits. Ce capital de début est très satisfaisant.
La Fédération suisse dont le chiffre d’affaires annuel a tout récemment dépassé 14 millions ne possède qu'un capital social équivalent ; il s'élève seulement à 53.000 francs. Heureu-
‘sement la Fédération suisse a-t-elle réussi à emprunter et à recevoir en dépôt des sommes importantes.
Le Magasin de gros de Paris semble doté de capitaux suffisants pour faire face à l'étendue actuelle de ses opérations.
Au 31 mai 1907, ses différentes réserves, prélevées sur les bénéfices d'exploitation, atteignaient déjà la somme de 20.000 francs environ. 7
Dès sa première année d'exercice, le Magasin de gros a résolument abordé la production directe. Elle a acheté à la date du 1° juin 1907,la cordonnerie de Lillers (Pas-de-Calais), une association ouvrière de production qui végélait misérablement depuis quelques années. En 1906, elle comptait 45 sociétaires et avait réalisé 118.224 francs de ventes. La gestion du Magasin de gros semble donner les meilleurs résultats (1).
Le premier trimestre d’exploilalion a donné 6.000 francs de bénéfices à la Fédération. Les ouvriers de la cordonnerie, quoique dépossédés du droit de propriété sur l’entreprise et réduits à la qualité de salariés, seront vraisemblablement les derniers à se plaindre de la transformation. La direction du Magasin de gros a décidé de porter leur salaire hebdomadaire à 27 francs. Ces mêmes ouvriers ne touchaient auparavant
(1) Rapport présenté à l’assemblée générale du 6 octobre 1907, p. 14.
que 5 francs de rétribution par semaine et aucun bénéfice, l'entreprise ayant toujours été en perte avant son achat par la Fédération.
Le Magasin de gros possède un entrepôt et une brülerie de café à Paris et un dépôt de vins et spiritueux aux magasins généraux de Charenton. Au total, la Fédération occupe 70 employés ou ouvriers y compris ceux de la cordonnerie.
En résumé, le Magasin de gros de Paris a pris du premier jel un essor véritable. L'histoire coopérative des pays européens offre peu d'exemples d’une Fédération d'achat qui ait eu d'aussi brillants débuts. Trois millions et demi de ventes la première année d'exercice, une augmentation rapide du capital social qui atteint 47.000 francs au huitième mois d'exercice ; l'achat, l'absorption par le Magasin de gros d’une association ouvrière de production qui s’éteignait lentement et qui, en changeant de caractère, se trouve vivifiée ; autant de marques évidentes d’une vitalité vraiment extraordinaire que l’on peut relever à l’actif de la Fédération d'achat de Paris ; pareils résultats font le plus grand honneur à l'homme qui a été le fondateur du Magasin de gros el qui en demeure l’âme, à M. Louis Héliès. Les sociétés coopératives lui sont redevables d’avoir doté la coopération française d’un organisme vivace et prospère d'achat et de production fédératifs.
SECTION IV
$S 1. — Les Fédérations coopératives régionales.
À côté du Magasin de gros de Paris, existent un certain nombre de Fédérations régionales composées exclusivement de coopératives socialistes. Ces Fédérations suppléent et remplacent le Magasin de gros beaucoup plus qu'elles ne le secondent; elles ne s'adressent que très exceptionnellement à lui pour se procurer les marchandises qui font défaut à leurs sociétés affiliées.
Ces Fédérations sont au nombre de huit ; trois d’entr'elles ont une importance économique.
lo Fédération du Nord. — La Fédération du Nord est la plus importante des Fédérations socialistes. Elle a été consütuée en 1900 à Lille ; elle comprend toutes les grandes coopératives ouvrières du Nord : l'Union de Lille, la Paix de Roubaix sont les plus importantes de ces sociélés ; au total 11 coopératives en 1907, représentant environ 25.000 sociétaires (1).
L’adhésion aux principes du parti socialiste est une des conditions d'admission à la Fédération. Les coopératives distributives doivent prélever pour la propagande 2 0/0 sur leur chiffre d’affaires,les coopératives de production,10 0/0 de leurs bénéfices ; les unes et les aulres doivent verser ces sommes entre les mains de la Fédération pour être employées par elle. La Fédération s'est chargée d'acheter la majeure partie des farines consommées par les grandes coopéralives ouvrières du Nord ; elle a traité pour 4 millions de francs de farine en
La Fédération n’a pas d’autres ressources qu'un pourcentage sur les marchés traités. Elle possède en outre une Imprimerie. Son chiffre d’affaires global en 1907 a été de 5 millions.
2° Fédération coopérative de la région parisienne. — C'est d'une morte, d’une société défunte qu'il nous faut parler maintenant : la Fédération Parisienne. Cette société s’est volontairement dissoute, à la fin de 1906, pour se fondre dans le Magasin de gros qui a pris sa succession. Elle était née en 1902 de l'initiative de la Bourse des coopératistes socialistes, agissant d'accord avec le Comité central. Une commission de
(1) Almanach de la Coopération socialiste de 1907, p. 73 et de 1908, p. 80.
6 membres de la Bourse et de 6 membres du Comité central avait préparé les statuts. L'assemblée constitutive comprenant la plupart des coopératives parisiennes, les avait'adoptés le 29 juin 1902. On était résolu à faire œuvre commune et à se placer uniquement sur le terrain économique et social. Cette entreprise était intéressante ; elle marquait un essai de réconciliation entre les deux groupements coopéralifs français, elle était tenue de verser un tant pour 0/00 de son chiffre d’affaires à la Bourse et au Comité central. Get essai de « coopération » devait échouer.
Dans l'esprit de ses fondateurs, la Fédération parisienne devait constituer un véritable Magasin de gros; cependant, par prudence, on avait limité à la Seine et à la Seine-et-Oise la région embrassée par la Fédération. L'équilibre et la bonne entente ne devaient pas régner longtemps entre les deux organisations rivales, créatrices de cette entreprise commune. La Fédération parisienne ne tarda pas à devenir pour ainsi dire la chose exclusive de la Bourse coopérative. Ce résultat n’est pas fait pour surprendre. Les coopératives parisiennes, pour la plupart socialistes firent choix de militants socialistes, pour les représenter à la Fédération ; le Comité central a vu qu’il était en trop dans la combinaison, il s’est retiré.
Cette Fédération comprenait en 1906, à la date de sa fusion avec le Magasin de gros des coopératives de France, 67 sociétés. Elle possédait à Paris un entrepôt et une brûlerie de café dont le Magasin de gros a hérité. Elle avait traité en 1906 pour deux millions d’affaires (1).
3° Fédération de Brelagne. — La Fédération de Bretagne mérile d'occuper une place d'honneur parmi les Fédérations coopéralives socialistes, tant à cause du nombre de ses sociétés adhérentes qu’à cause de l’activité très remarquable dont elle a fait preuve.
(1) Almanach de la coopération socialiste, 1907, p. 98.
Depuis sa fondation, qui remonte seulement à 1903, cette Fédération a montré un très grand esprit d'initiative. Elle n’atteint pas encore un chiffre d'affaires bien important : 1.320.000 francs seulement en 1907; cependant elle groupe déjà 43 coopératives distributives, comprenant 12.000 membres environ et réalisant 2 millions 1/2 de ventes annuelles ; elle englobe en outre une dizaine d'associations ouvrières de production peu importantes (1).
La Fédération de Bretagne est intéressante pour avoir abordé résolument la production directe ; elle a établi au courant de 1906 à Lorient, une minoterie fort bien aménagée et dotée d’un machinisme excellent. 150.000 francs d'obligations à 4 0/0 avaient été souscrits par les sociétés affiliées ; en 25 ans, ce capital d'établissement sera remboursé. Le chiffre d’affaires de la minoterie a atteint 1 million dans sa première année d'exercice, 5.446 francs de trop-perçus ont élé répartis entre les sociétés clientes (le chiffre d’affaires de la minoterie a été compris par nous dans celui de Ja Fédération).
La minoterie est administrée par une commission spéciale de la Fédération que celle-ci désigne dans son assemblée générale. Cet établissement réalise un progrès certain dans la concentration commerciale et industrielle que le régime coopératif doit entraîner.
L'assurance coopéralive ouvrière. — Les sociétés coopératives de Bretagne qui ont fondé en 1903 la Fédération de Bretage ont un deuxième mérite : celui d’avoir suscité la création de la première coopérative d'assurance ouvrière contre l’incendie. Cette société mutuelle fut fondée en 1900 à Nantes ; elle comprend actuellement 1.040 assurés qui ont versé en 1901, 5.329 francs de primes. Cette assurance ne concerne absolument que les maisons ouvrières, la valeur de chacun des immeubles assurés ne devant pas dépasser 12.000 francs.
(1) Almanach de 1907, p. 49 et 144 et de 1908, p. 67.
Les sinistres ont pour ainsi dire toujours été nuls. En 1907, 66 francs d’indemnités seulement ont élé versés. La valeur des immeubles assurés s'élève à 8.622.678 francs. La société ayant eu à supporter certains frais de voyage, de propagande, ses bénétices, malgré la faiblesse des indemnités allouées pour cause de sinistres, ne se sont élevés qu'à 541 francs. Son fonds de réserve a atteint au 31 décembre 1906, 3.809 fr. (1).
La société s’élait mise à fonctionner, sans capital, mais elle a vite ressenti la nécessité de constituer un capital de garantie. À la fin de 1907, 23.500 obligations de garantie avaient été souscrites par différentes coopératives.
L'assurance contre l'incendie n’a encore à l'heure actuelle qu’une très faible importance. Cependant des progrès ont été réalisés.
La société ne s’étendait primitivement qu’au département de la Loire-Inférieure. Le V* Congrès de la coopération socialiste en 1905 a décidé de généraliser la société et de l’étendre si possible à toute la France ; aussi la société a-t-elle pris le titre d’« Assurance ouvrière de la Loire-Inférieure contre l'incendie, étendue à toute la France » (?).
Celte sociélé d'assurance, devenue nalionale, a réussi à fonder, non compris Paris et la Seine, 68 sections ou bureaux d'assurance répartis entre deux grands secteurs, Nantes et Paris.
La société est ouverte à tout le monde. Aucune condition soit politique soit coopérative (affiliation à une distributive) n’est imposée ; mais la direction de la société n'appartient pas aux particuliers clients de la société. L'assurance mutuelle est dirigée exclusivement par les délégués de certains syndicats et coopératives ouvrières, la majeure partie des membres de ces sociétés ou syndicats étant assurée auprès de la société.
(1) Almanach de 1907, p. 53 et de 1908, p. 72. (2) V* congrès de la coopération socialiste, 1905, p. 169.
Les autres Fédérations des coopératives socialistes ont une importance excessivement faible et n'ont même qu’une existence nominale.
La production coopérative française.
Les Fédérations coopératives n’ont presque pas encore abordé la production directe en France. Le Magasin de gros possède une cordonnerie dont la production s’est montée à 118.224 francs en 1906. La minoterie de la Fédération de Bretagne a obtenu un chiffre d’affaires de 1 million l’année dernière. Semblables résultats sont fort peu appréciables.
Importance de la production des sociélés distribultives françaises. — Heureusement, la production coopérative des sociétés distributives françaises est beaucoup plus importante. La statistique officielle de 1907 révèle qu'il existe en France, 836 coopératives s’occupant exclusivement de boulangerie ; ces sociétés fabriquent elles-mêmes la presque totalité du pain qu’elles vendent. Le chiffre d'affaires des plus imporlantes de ces sociétés, de 696 d’entre elles, était de 33 millions en 1907. On peut compter que ces 836 sociétés fabriquent au moins 35 millions de pain (1).
A côté de ces boulangeries coopératives, existent en France à l’heure actuelle, 392 sociétés vendant à la fois du pain et d’autres denrées alimentaires. Leurs ventes Lotales se montaient à 73 millions de francs en 1907.
Evaluons à 25 millions la valeur du pain fabriqué par elles, au total 60 millions de pain sont produits annuellement par les coopératives distributives françaises.
Au 1° janvier 1907, existaient également en France 81 brasseries coopératives ; 55 de ces sociétés faisaient un chiffre d’affaires total de 10 millions 1/2,
(4) Statistique du Bulletin de l'Office du travail, septembre 1907, p. 932-933.
202 DEUXIÈME PARTIE. — TITRE Il, — CHAPITRE IX
Les distributives françaises ont donc produit en 1907 plus de 70 millions de marchandises.
$S 8. — La Fédéralisation de la France.
L'étude à laquelle nous venons de nous livrer montre toute la faiblesse des organes fédéraux de la coopération française. La cause ne doit pas en être cherchée dans l'infériorité du mouvement coopératif lui-même ; les éléments-bases d’une Fédération d'achat sont en France, à l'heure actuelle, largement suffisants pour permettre l'institution et le fonctionnement d’une Fédération puissante.
La statistique officielle publiée par le Ministère du Travail nous donne des renseignements précis sur le mouvement coopéralif actuel. Au 1% janvier 1907, on comptait en France 2.166 coopératives ; ce chiffre est énorme ; il est très nolablement supérieur au chiffre similaire anglais ou allemand. Ces 2.166 sociétés comprennent plus de 641.549 sociétaires, disons au bas mot 650.000 coopérateurs, 187 Coopératives n'ayant pas indiqué le nombre de leurs membres (1).
Le chiffre de ventes approximatif de ces sociétés est de plus de 200 millions ; bien que 325 sociétés n'aient pas indiqué leur chiffre de ventes, les ventes globales des coopératives françaises se sont élevées à notre connaissance en 1906, à 191 millions de francs.
650.000 coopérateurs et 200 millions de ventes, tels sont les chiffres qui traduisent l'extension prise par le mouvement coopératif en France. Ils fournissent la preuve indéniable de l'extrême faiblesse du mouvement fédératif en comparaison du mouvement coopératif proprement dit. Les deux Unions coopératives françaises restent peu puissantes. Sur les 2,166 sociétés qui existent en France à l'heure actuelle, 532 seulement adhèrent soit à l’Union coopérative (346),soit à la Bour-
(1) Statistique du Bulletin de l'Office du travail, septembre 1907, p. 932-933.
ÉRANCE 253
se (186), moins du quart par conséquent du nombre total (1).
Heureusement la proportion s'élève, si l’on considère le nombre des coopérateurs affiliés à l’Union ou à la Bourse, rapporté au nombre total des coopérateurs. Ces 2.166 sociétés comprennent au moins 650.000 coopérateurs, l'Union coopérative groupe sous son égide environ 200.000 sociétaires.
La B. S. C. évalue le nombre de ses membres à 78.702 ; au total, la France compte 280.000 coopérateurs affiliés aux organismes coopératifs centraux, soit près de la moitié de la population coopérative.
Mais il importe de distinguer : l’affiliation d’une société à un organisme de propagande coopérative (Comité central, Bourse des coopératives socialistes), implique un degré de fédéralisation bien moindre que l'adhésion de ces sociétés à une Fédération d'achat. Les 330 sociétés affiliées en 1907 à l'Office coopératif comprennent approximativement 200.000 membres. Les 141 sociétés adhérentes au Magasin de gros groupent vraisemblablement 60.000 sociétaires, au total 260.000 sur un effectif coopératif global de 650.000. 40 0/0 seulement de la population coopérative de la France se rattachent à un organisme fédératif. Ce pourcentage n’est pas très satisfaisant.
L’impression est beaucoup plus mauvaise encore, si l’on considère le chiffre d’affaires des deux organismes coopérâtifs d'achat en gros que possède la France. L'Office coopératif et le Magasin de gros arrivent péniblement au total de 4 millions et demi de ventes annuelles qui, rapportés aux 200 millions de ventes des coopératives françaises, fournissent la misérable proportion de 2,25 0/0.
Mais il convient, afin d’avoir une opinion plus exacte de la fédéralisation des coopératives françaises, de joindre aux 4 millions 1/2 de ventes de l'Office et du Magasin de gros,les 5 millions de la Fédération du Nord, les 1.320.000 francs en-
(1) Statistique de la France, n° 4, p. 206,
viron de la Fédération de Bretagne, les 650.000 francs de la Fédération des Ardennes, au total 11 millions de ventes annuelles. La proportion qui était tout à l’heure de 2,25 0/0 s'élève à 5,5 0/0. Il n'en est pas moins vrai que l’importance des Fédérations d'achat est tout à fait négligeable dans l’économie coopérative de la France ; aucun pays entré dans la phase fédéraliste ne fournit des résultats aussi piètres (1).
$ 4. — La Coopératisation de la France.
La coopération a réalisé en France dans ces 20 dernières années, d'incontestables progrès. En 1894, l'Union coopéralive ne comptait en France que 1.050 sociétés coopératives et M. Ch. Gide pouvait évaluer à 300.000 le nombre de leurs membres et à 100 millions leur chiffre d’affaires global ; 12 ans plus tard, en 1906, 650.000 coopérateurs et 200 millions de ventes annuelles représentaient sensiblement le double des résultats réalisés en 1894. Il y a à l'heure actuelle en France 120 distributives faisant plus de 250.000 francs d’affaires par an. Le progrès est indéniable. Cependant la coopération ne jouit pas un rôle appréciable dans l’économie nationale de la France.
6.5 0/0 seulement de la population totale de la France sont intéressés par le mécanisme coopératif, ce pourcentage marque toute l’infériorité du mouvement coopératif français. L'Allemagne et la Belgique qui sont pourtant bien loin de marcher à la tête des nations coopératives obtiennent les proportions supérieures de 8 0/0 et 11 0/0 (2).
La consommalion coopérative annuelle moyenne de la France ne dépasse pas 5 francs ; elle se trouve de même inférieure à celle de l'Allemagne (6 fr.), et de la Belgique (8 fr.).
La France occupe donc l’un des derniers rangs parmi les pays coopérateurs. Sa « coopératisation » n’est pas plus
(4) Consulter la statistique générale n° 2, p. 158. (2) Statistique générale n° 3, p. 160.
avancée que sa « fédéralisation »; n’en demeurons pas surpris ; l’un ne va presque jamais sans l'autre.
Les causes de la faiblesse du mouvement coopératif français sont multiples. Au premier rang, il convient sans doute d'indiquer cette folie étrange qui a condamné si longtemps la classe ouvrière française à la pratique exclusive de l'association ouvrière de production ; mais d’autres causes doivent être indiquées : notre tendance proverbiale au particularisme — cette caricature de l’individualisme le plus ombrageux,— notreabsencede toute discipline notre peu d'esprit de corps,notre malheureuse passion pour les agilations politiques, nos divisions intestines ont retardé d’autant le mouvement coopératif français.
BIBLIOGRAPHIE
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Louis Bertrand. — Histoire de la coopération en Belgique : 2 vol. Bruxelles, 1902-1903, Léger. — Les coopératives et l’organisation socialiste en Belgique,
Paris, Larose, 1903.
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Rapport sur la situation morale et financière de la Fédération des sociétés coopératives belges, 1902 (Imprimerie coopérative. Thone, à Liège). 2
Annuaires de la coopération ouvrière belge (depuis 1906) publiés par la Fédération des sociétés coopératives belges.