‹ Les fédérations d'achat & de production des sociétés coopératives distributivesChapitre 52 sur 81 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

L'économie politique participe aux caractères communs de toutes les sciences du réel ; dans le domaine qu’elle embrasse, les faits ont le plus souvent précédé la théorie ; nous pouvons prendre comme exemple de cette loi la coopération : il a fallu que l'édifice atteigne déjà par endroits une magnifique élévation, pour que certains esprits spéculatifs se soient avisés de constituer de toutes pièces « la doctrine coopérative ». Cette doctrine est de formation toute récente. Deux noms sont à mettre en avant : Charles Gide et Béatrice Potter.

M° Béatrice Potter mérite d’être indiquée comme s'étant employée à construire la doctrine coopérative ; mais son esprit essentiellement pratique, tout à fait conforme au génie anglais, ne s'est pas longtemps attardé à la recherche de la théorie (1).

Le créateur véritable de la doctrine coopéralive a été M. Charles Gide ; le premier d’entre tous les auteurs économiques, il s'est appliqué à prévoir quelles modifications le principe coopératif, supposé étendu à l'infini, apporterait à la structure économique de la société. En toute équité, le nom de M. Charles Gide est devenu inséparable de la doctrine coopérative (2).

(4) B. Potter, La coopération en Grande-Bretagne, 1905 ; chap. VII et VIII.

(2) Ch. Gide, La coopération, Conférences de propagande, Larose, 1900.— Les sociélés coopératives de consommation, Colin, 1904.

Robert Owen et Fourier n'ont pas fondé la doctrine coopérative. — D'aucuns s’étonneront peut-être que nous n’indiquions pas Robert Owen ou Fourier, comme le père de la coopération distributive ; aussi bien est-il nécessaire de s’expliquer clairement sur ce point. La coopération distributive — c'est du moins ce qui doit résulter de toute cette étude — n'est rien, sinon un principe particulier de répartition des profits réalisés ; cette règle reçoit ici son application nécessaire.

Si nous entendons, ainsi qu'il convient, l'expression « coopération distributive » au sens scientifique du mot, il est non pas probable, mais indubitable que ni Robert Owen en Angleterre, ni Fourier en France, n'ont jamais eu la moindre intuition de ce qu'était la coopération distributive ; leurs conceptions étaient diamétralement opposées.

Que Robert Owen ne soit point qualifié à revendiquer la paternité de l’idée coopérative, cette affirmation est de toute évidence, nous n’en voulons pour preuve que l'affirmation si netle de M. Dolléans, dont le nom fait autorité dans la ma- Uüère. M. Dolléans a fait tout récemment une étude très approfondie des écrits et de l’œuvre de Robert Owen :

« On a fait d'Owen le père du mouvement coopératif moderne ; il l'a été par ses disciples, mais très inconsciemment. Par coopération, Robert Owen, lorsqu'il opposait le système individualiste de concurrence au système de coopération mutuelle, entendait parler de communisme. Les premières sociétés coopératives qui réunissent ses disciples sont des associations dont les membres versent une cotisation hebdomadaire, dans l'unique dessein d'accumuler un capital destiné à la fondation de villages communistes ; la coopérative de production communiste est la préoccupation essentielle des premiers congrès coopératifs (1831-1832) » (1). Les Unionhops de 1828-1832 dont il s’agit ici constiluent non des coopératives distributives, mais des coopéralives de solidarité.

(4) Dolléans, Robert Owen. Georges Bellais, 1905, p.176.

Après s'être montré très longtemps dédaigneux à leur endroit, Robert Ovven finit par recommander l'emploi des coopératives de solidarité, mais ces sociétés n'avaient rien de commun avec les distributives. Owen ne fut nullement amené soil à imaginer, soil à préconiser le principe coopératif de répartition des profits.

Les disciples d'Owen et le principe coopératif de répartition des profils sociaux. — La vérité est très différente de l’opinion qui est professée ordinairement : Robert Owen et Fourier ont créé en Angleterre et en France dans les classes ouvrières un état d’âme, une tendance générale au groupement, à l’association, qui a provoqué l’éclosion de toutes sortes de communautés, de sociétés collectivistes ; l’insuccès de ces communautés a fait germer chez des socialistes écossais ou anglais, peut-être chez Alexandre Campbell, en tout cas chez Charles Howarth, l’idée de la répartition des profits au prorata des achats : le principe coopératif était trouvé.

Robert Owen a le mérite d’avoir eu pour disciples des hommes comme Campbell et Howarth qui ont trouvé et appliqué le principe coopératif de répartition. De plus, les théories qu'Owen avait professées sur l'échange équitable ont élé réalisées par les sociétés coopératives constituées par ses disciples (1). Il a donc indiqué le but, ses disciples ont trouvé et appliqué le moyen ; mais à être juste, il faut ajouter que ces idées d'échange équitable, de juste prix,sont aussi vieilles que le monde et ne caractérisent nullement l'œuvre d'Owen.

Robert Owen a considérablement favorisé par avance le mouvement coopératif en préparant inconsciemment le terrain oùce mouvement devait prendre racine, mais il n’a absolument pas imaginé le mécanisme coopératif.

Inspiralions analoques de Fourier et d'Owen. — L'inspiration qui a guidé toute l’œuvre de Fourier est tout à fait sem-

(1) B. Potter, p. 29.

blable à l'inspiration d'Owen : cependant le rôle de Fourier est toujours resté beaucoup moins considérable ; à vrai dire, son influence sur la formation des coopératives distributives a été absolument négligeable, la France s'étant tout de suite donné pour mission de provoquer un mouvement général d'associations ouvrières de production. La propagande de Fourier, pourtant identique à la propagande d’Owen, n'a suscité chez aucun des membres de la classe ouvrière française l’idée du mécanisme coopératif.

En conclusion, Owen et Fourier ont été historiquement les précurseurs du mouvement coopératif en Angleterre et en France, mais ni l'un ni l'autre n'en a été à aucun degré le père ; pas plus Owen que Fourier n’a seulement soupçonné le principe de la répartition des profits à proportion des achats.

La vérité est plus simple : « le système coopératif n’est pas sorti du cerveau d'un savant ou d’un réformateur, mais des entrailles mêmes du peuple (1) ». D'humbles ouvriers anglais ou écossais, aux environs de 1844, d’humbles artisans suisses vers 1847 ont imaginé le principe coopératif ; il a fallu que pendant un demi-siècle les sociétés coopératives se développent, grandissent et se ramifient, pour que la doctrine coopéralive commence à être seulement ébauchée : les faits ont manifestement précédé la théorie.

M. Charles Gide et M° Béatrice Potter ont été les premiers constructeurs de la doctrine coopérative ; en attribuer le mérite à Owen ou à Fourier est la plus étrange des erreurs historiques que l’on puisse commettre ; nous n’adopterons pas un point de vue si manifestement défectueux.

Faire remonter l’origine de la coopération à Robert Owen ou à Fourier revient à commettre une erreur grave ; cette erreur est fâcheuse : ce point de départ erroné n’a pas tardé à porter ses fruits. Peu à peu, on a pris coutume d’englober

(4) Ch. Gide, Les sociétés coopératives de consommation, Colin, 1904, p. 12.

sous l'expression générale de « doctrine coopérative » tout un ensemble de théories et de conceptions, véritable fatras où ont pris place les systèmes les plus opposés et les plus contradictoires. Certaines de ces théories ont l'origine la plus reculée ; avant d’avoir pris rang dans la doctrine coopérative, elles avaient cheminé lentement à travers toute l’histoire sous des noms toujours renouvelés : à côlé de ces conceptions d’un caractère si archaïque, la doctrine coopérative, à proprement parler, est faite d'idées essentiellement neuves. Au lotal, point d’'homogénéilé, mais partout des contradictions et des oppositions violentes.

Une semblable méthode, un pareil éclectisme dans la construction de la doctrine coopérative ne peut conduire qu'aux. pires résultats. La théorie coopérative, pour prendre conscience d'elle-même, a besoin de devenir homogène ; elle doit se débarrasser de cette masse énorme de scories et de détritus qui l'altèrent ; séparé de tout alliage, le métal apparaîtra enfin à l’état pur. d

La doctrine coopérative ne remonte pas à 20 ans de date; à l'heure actuelle, elle est constituée ; il ne lui reste plus qu'à jeter résolument par-dessus bord tous les corps étrangers dont elle demeure encore alourdie, En effectuant ce travail d'élimination, nous rechercherons directement quels sont son essence et son contenu.

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