LES POSSIBILITÉS PRATIQUES DE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE COOPÉRATIF
« I serait singulièrement audacieux de se prononcer aujourd'hui sur l'avenir de la coopération » (1), les données de l'expérience dont nous disposons sont beaucoup trop courtes pour qu’il ne soit pas téméraire d’aventurer un jugement.
Le problème du socialisme coopératif. — Le principe coopéralif dans son extension se heurtera à de colossales difficultés matérielles ; l'examen de ces difficultés — techniques, peut-on dire — dépasse le cadre de cette étude. Il faudrait rechercher ici quelle serait la conlexture générale, l’âme directrice d'une sociélé franchement ralliée à l’économie coopérative ; bien plus, il serait indispensable d'examiner dans le détail le fonctionnement pratique des différents organes nécessaires à la vie économique d’un grand Etat moderne : cultures du sol, entreprises de production industrielle, organisation de la vente des marchandises, industries d’exportation et d’importation,mécanisme des échanges internationaux, fonctionnement des banques d’escomple ou de dépôts ; gestion des services publics, et des moyens de transport de toute espèce. Il nous faudrait remonter à des problèmes d’un ordre plus théorique encore ; le mécanisme de fixalion des prix, le jeu de la loi d'équilibre des valeurs, la vitesse de circulation du numéraire et des autres procédés de payement dans les
(4) Bourguin, ibid., p. 346.
o14 QUATRIÈME PARTIE, — CHAPITRE XX
canaux de la circulation ; l'adaptation de la production aux besoins de la consommalion, la protection de l’économie nationale de chaque pays par rapport à la concurrence étrangère ; dominant le Lout, le problème de l'abolition progressive de tous revenus sans travail et la fixation du prix de vente au prix de revient des objets, en dépit de la loi du rendement non proportionnel et de la loi de la rente ; en un mot, le problème tout entier du socialisme coopératif se dresse devant nous, sitôl que nous nous efforçons de rechercher quelles possibilités pratiques de développement sont ouvertes au principe coopératif. Cette étude, il ne nous appartient pas de l’entreprendre ici.
Qu'il nous suffise de nous bien persuader que de gigantesques difficultés font obstacle à l'extension immédiate — el peut-être même lointaine — du principe coopératif ; pour l'instant, nous ne pouvons pénétrer dans leur examen.
Sans préjuger du problème qui reste entier, il est possible d'envisager d’un autre point de vue les possibilités pratiques de développement du principe coopéralif ; nécessairement la coopération doit même être envisagée sous cet aspect. Les pages qui vont suivre nous conduisent au seuil du problème qu'il ne nous est pas loisible d'aborder, mais en même temps, elles nous permettent de nous faire une idée approximalive des difficultés d'extension auxquelles se heurte le principe coopératif : nous pourrons ainsi prendre une position d'attente.
$ 1. — Les classes ouvrières et la coopération.
Le mouvement coopératif que nous n'avons considéré jusqu’à présent qu'au point de vue strictement économique, mérite d'êlre aussi envisagé du point de vue proprement social ; sous ce rapport, il n'est intelligible que pour autant qu’on prend soin de le ramener au grand mouvement socialiste et réformiste qui domine actuellement non seulement
presque toutes les sociélés ouvrières, mais qui inspire directement la plupart des Parlements modernes.
La conversion des masses ouvrières à la méthode évolutionniste el réformisle. — Les classes ouvrières, après avoir été longtemps partisans des procédés révolutionnaires et avoir longtemps préconisé l’action violente, l’émeute et la révolte dans la rue, se sont enfin rendu compte de la stérilité d’une pareille méthode : le socialisme, d’anarchiste et révolutionnaire qu'il élait, est devenu réformiste et évolutionniste. Cette transformation, si radicale et si féconde dans l'attitude et la tactique des partis socialistes, est partout un fait réalisé ; c'est à peine si les classes ouvrières d’une ou deux nations au caractère désespérément frondeur et primesautier — les classes ouvrières françaises et italiennes — restent, pour partie, attachées au vieil idéal révolutionnaire et utopique des premiers apôtres du socialisme. Sans doute, ouvriers français et ouvriers ilaliens doivent à leur tempérament latin d’être encore dominés, en partie, par ces antiques concepts de transformation subite, de reconstruction complète de la société sur des bases entièrement nouvelles ; à côlé d’eux, les classes ouvrières d'Allemagne, d'Autriche, de Belgique, d'Angleterre, se sont complètement ralliées aux théories d'évolution et de réforme progressive de la société ; cette transformation a élé marquée par l'attitude et par les œuvres de deux hommes d'Etat considérables du socialisme moderne, Bernstein et Millerand.
L'orientation nouvelle des classes ouvrières du continent s'est traduite par une différence d'attitude très caractéristique à l'égard du principe coopératif à partir de 1880-1890 ; aussi le triomphe de la coopération dans les pays continentaux date-t-il à vrai dire de la conversion des classes salariées aux théories évolutionnistes et réformistes.
A l'heure actuelle, les classes populaires sont converties à la coopération : le principe coopératif peut compter sur leur
dévouement et leur appui pour se réaliser. Allons plus loin : aucune autre classe sociale n'est-elle susceptible de s'intéresser au principe coopératif ?
La réponse ne semble pas douteuse. Que le régime coopératif, par l'élimination progressive qu'il opère des revenus sans travail, aille à l'encontre des intérêts prépondérants des classes capitalistes et des classes moyennes, c’est ce qui a été prouvé trop souvent, pour qu'il soit opportun d’en reprendre la démonstration.
Inconvénients de l'hostilité des classes capitalistes et moyennes à l’économie coopérative. — L'hostilité de la classe capitaliste à l'économie coopérative est fatale ; l'expérience actuelle nous en fournit tous les jours de multiples preuves ; mais, cette constatation n’est pas faite pour beaucoup effrayer ; en dépit de la puissance financière que cette classe sociale détient, son hostilité n’est pas bien redoutable au mouvement coopératif ; la classe capitaliste ne dispose, en effet, que d'un pouvoir d’achat assez faible ; l'économie coopérative d’une nation ne sera pas très diminuée, parce qu'elle ne jouira pas de la clientèle des classes riches ; celle-ci ne revêl pas, somme toute, un bien grand degré d'importance.
Il en va tout autrement des classes moyennes ; par crainte d’êtreelles-mêmes dépossédées etexpropriées,elles ont la même obstination et la même lénacité que les classes riches ou capitalistes ; elles ont en plus le nombre. La richesse étant un simple rapport entre les revenus des différents individus composant une nation, il est clair que les membres des classes moyennes sont, par définition même, beaucoup plus nom breux que ceux des classes riches ; leur puissance d’achat, en d’autres termes, leur force de consommation est beaucoup plus importante. En se refusant syslémaliquement à donner leur clientèle aux exploitations coopératives,les classes moyennes privent définitivement celles-ci,d’une fraction considérable de la puissance d’achat globale que représente l’ensemble des
revenus d’une nation : cette situation, semble-t-il, est sans issue.
D'une part, les salariés forment un groupe homogène de consommateurs coopérateurs, mettant en commun leur force de consommation, leur puissance d'achat ; produisant par hypothèse toutes les marchandises dont ils ont ‘besoin, ils peuvent Jusqu'au dernier trouver l'emploi de leur force de travail dans le cadre des entreprises coopératives.
Dans le camp opposé, les membres des classes non salariées, habitués à vivre principalement de revenus sans travail et de profits d'exploitation et qui se refusent systématiquement à acheter les objets de leur consommation personnelle aux exploitations coopératives. Certains d’entr’eux prendront sans doute l'initiative de constituer des entreprises autonomes, dans le but d’écouler leur production au sein des classes non salariées et de réaliser des profits d’exploilation ; seulement, il n’est point difficile de voir que les conditions mêmes de la production capitaliste ne sauraient $e retrouver en un régime à demi-coopératisé.
Impossibilité du maintien de toule économie capitaliste, en une société dont les classes salariées seraient déjà coopératisées. — Le régime capilaliste est celui « dans lequel la production et ses annexes, transports, commerce, banque, se trouvent entre les mains de capitalistes, qui tirent un profit de leur capital-valeur en l’investissant dans des entreprises où le travail est fourni par des salariés » (1). Le capitalisme suppose l'existence d’une classe nombreuse de salariés, ceux-ci louant à forfait leur force de travail à des entrepreneurs qui l'incorporent dans des productions dont ils ont seuls l’initialive.
Le jour où par hypothèse les membres des classes salariées seraient tous employés à produire dans leurs propres ateliers,
(1) Bourguin, tbid., p. 131.
les objets de leur consommation personnelle, le capitalisme serait frappé à mort, à raison de l'impossibilité où se trouveraient ses représentants de recruter des travailleurs,employés, manœuvres dans les rangs des classes salariées.
Faute d'ouvriers à embaucher, la classe capitaliste ne pourrait pas continuer à s’administrer conformément à ses principes constitutifs ; à la vérité, il existerait bien pour la classe riche un remède héroïque pour arriver à se perpétuer ellemême ; il consisterait de la part de certains de ses membres à s’employer eux-mêmes à la production matérielle de tous les objets de consommalion désirables. La classe capitaliste se dédoublerait en quelque sorte : une fraction continuerait à assumer ce rôle de direction et d'initiative de la production; l'autre fraction, nécessairement la plus nombreuse, s'emploierait, temporairement tout au moins, au travail de production matérielle que la classe salariée aurait abandonné;il importerait peu d’ailleurs que cette fraction ouvrière de la classe capitaliste conserve par ailleurs d'importants revenus sans travail. En vertu de cette organisation, l’économie capitaliste pourrait subsister dans la sphère même des classes possédantes ; mais il est certain que le remède serait pire que le mal. On ne peut pas espérer que la plupart des membres des classes riches prennent la bêche et la truelle et se substituent aux salariés des champs et de l’industrie ; ils sont en vérité trop accoutumés par une longue hérédité, à la paresse ou au travail cérébral de direction et de contrôle ; ils sont physiquement trop débilités pour supporter les travaux manuels.
Les classes salariées sont capables par elles-mêmes d'élendre à lout l'organisme économique de la société, le régime coopératisle. — Que, par hypothèse, les classes salariées réussissent à se suffire à elles-mêmes et n'aient plus besoin de vendre leur force de travail, et les classes capitalistes seront du même coup anéanties. Cette nouvelle retraite de la plèbe sur le Mont-Aventin n'aura pas sans doute la même issue que
celle dont l’histoire romaine nous a conservé le souvenir légendaire ; il n'y a pas lieu de penser qu’un apologue habilement présenté suffirait à faire rentrer les classes populaires dans la voie de la routine el de l’asservissement économiques ! Il dépend de la classe ouvrière, et de la classe ouvrière seule, de réaliser l'économie coopérative ; la coopération sera ce que les classes salariées voudront qu'elle soit . Les adversaires les plus redoutables du régime coopératif, il ne faut pas les chercher dans les rangs des classes capitalistes ou des classes moyennes, il faut les découvrir au sein même des classes ouvrières ; les obstacles auxquels le coopératisme se heurte, ne sont pas la richesse ou l'intelligence des classes sociales qui lui sont opposées, mais l’indolence, l’apathie, le défaut d'initiative d’un trop grand nombre de salariés.
À de très rares exceptions près, les classes populaires n’ont encore constitué aucune organisation économique conforme aux principes démocratiques dont elles sont les défenseurs les plus ardents ; elles vivent complètement dans le cadre de nos sociétés capitalistes ; la faute en est non aux gouvernements et aux classes possédantes, mais à l’inertie des classes salariées elles-mêmes.
Il n'appartient à personne de dire si les masses ouvrières mettront jamais véritablement en œuvre le principe coopéra- Uf ; mais il demeure certain que ce principe de rénovation économique compte parmi les plus féconds qui aient été inventés. Pour instituer une économie vraiment démocratique de la société, il fournit aux classes populaires une méthode aussi efficace, si ce n’est plus, que toutes celles qui ont été proposées jusqu'à ce jour.
S 2. — Les possibilités pratiques d’un développement
assez prochain de la coopération.
Le danger eten même temps l'utilité des recherches spéculatives est de nous éloigner complètement des possibilités
de la pratique. Abandonnons maintenant toute tentative de prévision d'un avenir lointain qui reste impénétrable et preuons pied à nouveau avec les réalités pratiques de la vie; en même temps, faisons application des enseignements de cette longue étude théorique, et considérons que, seules,les classes ouvrières peuvent se montrer attachées au développement du principe coopératif. Examinons ce qui, dès aujourd'hui, a été réalisé dans celte voie et tâchons d’en inférer ce qui pourra être dans un avenir assez rapproché. La coopération n'est encore qu'une tige assez frêle ; cependant le progrès est énorme.
« Par une désespérante soirée d'hiver, la plus longue de l'année, celle du 21 décembre 1844, les Equitables Pionniers de Rochdale inaugurèrent leurs opérations. Ceux qui, du sein de l'opulence actuelle, se souviennent de ce commencement, sourient de ce début extraordinaire.
« Le bruit avait couru parmi les commerçants de la ville que des compétiteurs se dressaient devant eux, et plus d'un œil curieux se tournait vers la rue des Crapauds. pour voir apparaîlre l'ennemi, mais... les nouveaux adversaires semblaient honteux d’apparaître.
« Quelques-uns des coopérateurs s'étaient clandestinement assemblés pour assister à l'ouverture des affaires, et ils se tenaient à, dans l’arrière chambre triste et basse du magasin, comme des conspirateurs dans les caves du Parlement, se demandant qui aurait la témérité d'enlever les volets et de distribuer les modestes marchandises (1). »
Le 22 septembre 1907, la petite ville italienne de Crémone bâtie dans la vallée du Pô, aux confins de la Lombardie, pré-
(1) Holyoake, Histoire des Equilables Pionniers de Rochdale, traduction Godin, 3e édit., p. 14. Gand, 1902. Voir traduction Vigano, 1e partie, p. 22.
sentait une agitation extraordinaire. Ces magnifiques plaines de l'Italie du Nord ont acquis dans toute l’histoire, une réputation merveilleuse non seulement par le fait de leur fertilité, mais aussi à raison des mémorables luttes qui s’y sont déroulées.
De Pavie jusqu'au pont de Lodi, la vallée du Pô est toute constellée de noms illustres qui ont marqué autant de gigantesques rencontres entre peuples ennemis : pendant des siècles, des bruits de guerre, en un assourdissant vacarme, n'ont pas cessé de se faire entendre dans ces plaines luxuriantes.
Les visiteurs que recevait Crémone à la fin de 1907 appartenaient aux nations les plus différentes ; cependant ce n'était pas la guerre qu'ils apportaient avec eux. La plupart avaient un nom fameux dans les sciences, dans la politique, dans le monde des affaires ; leurs intentions restaient toutes pacifiques : ils avaient pour but non de se combattre, mais de s’ent'aider. S’'instruire mutuellement de la vie coopérative de leurs pays respectifs avait été le seul but de leur voyage : le septième congrès de l'Alliance Coopérative Internationale allait s'ouvrir.
Soixante-trois ans s'étaient écoulés depuis que les vieux tisserands de Rochdale avaient pour la première fois ôté les volets de l’échoppe obscure de la rue des Crapauds, et voici qu'un minislre du Trésor italien recevait les coopérateurs accourus des quinze plus grandes nations du monde. Des fêtes élaient organisées en leur honneur: Venise, la magnifique République, autrefois la souveraine de l’Adriatique et la maîtresse de tout l'Orient, Venise, la ville des grands marchands et des doges ennoblis par le commerce lointain, s’apprêtait à fêler la visite des coopérateurs assemblés (1).
Soixante-trois ans avaient suffi pour que la Coopération
(1) Se reporter à l'article de M. Ch. Gide, le journal l'Emancipalion, octobre 1907.
ait acquis droit de cité partout, pour qu'elle soit prônée et glorifiée par les gouvernements et par les peuples; ses progrès avaient répondu aux espérances d'avenir qu'elle avait fait naître dans l’esprit de ses apôtres.
L'honneur de donner au monde coopératif connaissance de l’activité et de la puissance des Fédérations coopératives de l'Europe entière était précisément réservé à l’homme que le congrès allait élire président de l'Alliance Coopérative Internationale, à William Maxwell. Pour la première fois, un tableau d'ensemble de l’activité des Fédérations coopératives était dressé.
4° Les résultats actuels du mouvement coopératif.
Neuf Fédérations centrales d'achat et de production réalisant annuellement 875 millions de ventes, produisant direclement 165 millions de marchandises, disposant de 210 millions de capitaux, englobant environ 4.700 sociétés coopératives, s'étendant à plus de 3.600.000 sociétaires, tels sont les bilans du mouvement fédératif à la fin de l’année 1906. Les résullats de 1907 sont plus favorables encore : les ventes des Fédérations ont atteint cette année 975 millions, {out près d’un milliard de francs (1).
Envisageons-nous maintenant les sociétés coopératives elles-mêmes ? Voici ce que nous constatons : 4.725.000 sociétaires correspondant à une population coopérative de 18 à 20 millions d'âmes; 7.500 sociétés coopératives, réalisant 2.350 millions de ventes annuelles, produisant 300 à 400 millions de produits de toutes espèces et possédant plus de 800 millions de francs de capital social.
Tel est le bilan général des mouvements fédératif et coopératif au 1e* janvier 1907. De semblables chiffres ont leur éloquence ; le principe coopératif découvert par les Pionniers de Rochdale il y a une soixantaine d'années seulement,
(1) Statistiques générales n° 2, 4 et 6, p. 510, 465 et 466.
n'a pas partagé le sort de Lant d’autres principes de répartition sociale qui n’ont été imaginés que pour être tout aussitôt abandonnés ; au lieu de rester une pure abstraction de l'esprit, le principe a pris corps dans la réalité vivante.
Il ne nous suffit pas de connaître le développement actuel des Fédérations et des distributives en Europe ; examinons quelle a été la courbe de leur développement ; leurs progrès dans le passé peuvent nous faire présager leur extension dans l'avenir.
a) Progrès réalisés par les sociétés coopératives elles-mêmes. — Quel effectif groupaient les sociétés coopératives en 1895 et 1906? L'étude de cette question exige que nous distinguions entre la Grande Bretagne et les pays du continent.
En ce laps de temps, les sociétés anglaises ne doublaient pas tout à fait leur effectif,qui comprenait 1.314.000 membres en 1895, et 2.215. 000 en 1906 ; durant la même décade, l’effeclif des sociélés coopératives du continent quadruplait, elles passaient de 870.000 à 2.510.000 membres. Les pays continentaux comprennent à l'heure acluelle un nombre plus grand de coopérateurs que la Grande-Bretagne ; il semble donc que les progrès réalisés par les pays continentaux dans la voie coopérative sont beaucoup plus remarquables que ceux qui ont été atteints par la Grande-Bretagne ; il faut se défaire de cette illusion.
De 1895 à 1906, le chiffre de ventes des sociétés distributives du continent a plus que doublé; il s'est élevé en ces 12 années,de 293 millions à 767 millions Pendant ce Lemps, les sociétés distributives du Royaume-Uni ont à peu près réussi à doubler leur chiffre de ventes, qui passait de 855 à 1,584 millions. L'accroissement des ventes coopératives en Grande-Bretagne étant presque aussi rapide que sur le continent, le Royaume-Uni a conservé loute son avance : le montant de ses ventes coopératives à l'heure actuelle est encore double de celui de toutes les sociétés distributives du continent européen.
b) Progrès réalisés par les Fédérations. — Considérons maintenant les Fédérations et non plus les sociétés coopératives du premier degré. Que voyons-nous ? Depuis de longues années, les Fédérations anglaises sont très puissantes, alors que les Fédérations du continent datent seulement de la fin du xix° siècle.
En 1895, les deux Wholesales de Manchester et de Glascow englobaient déjà plus d'un million de membres ; les deux Fédérations de Danemark et de Suisse ne comprenaient que 80.000 sociétaires; l'effectif du Magasin de gros de Hambourg à celte date est inconnu.
En 1906, les deux Fédérations anglaises avaient doublé leur effectif qui dépasse maintenant 2? millions de sociétaires ; mais les Fédérations coopératives du continent devenues plus nombreuses, comprenaient plus de 1.500.000 membres ; les Wholesales anglaises gardent une avance de 500.000 sociétaires. Ce processus rapide des Fédérations du continent ne prouve qu'une chose, c'est que ces sociétés qui sont de création toute récente, ont encore d'immenses progrès à réaliser.
Cette impression est encore renforcée par l'examen du chiffre de ventes de ces deux groupes de Fédérations, à 10 ans d'intervalle.
Au commencement de la décade 1895, les 3 Fédérations continentales qui existaient alors : Allemagne, Danemark et Suisse, ne réalisaient qu'un chiffre de ventes de 8 millions de francs ; les deux Wholesales de Manchester et de Glascow atteignaient déjà au chiffre de 340 millions de francs; aucune comparaison n’était possible entre ces deux groupes de sociétés.
En 1907,les huit Fédérations qui s'étaient établies sur le conünent, réalisaient 165 millions de ventes ; les Fédérations de Grande-Bretagne atteignaient le chiffre d'affaires de 810 millions. Les Fédérations de Manchester et de Glascow demeurent ainsi beaucoup plus puissantes que chacune des autres
Fédérations, beaucoup plus puissantes même que la totalité de ces sociétés. Cependant, une comparaison entre ces deux groupes de Wholesales devient possible ; le chiffre des ventes des Fédérations anglaises n’est plus que le quintuple de celui des Fédérations du continent ; en effet,pendant que les Wholesales anglaises doublaient leur chiffre de ventes (340 à 810 millions) les Fédérations continentales vingtuplaient le leur, qui s'élevait de 8 à 165 millions.
Concluons d’un mot : la population coopérative de l’Angleterre n’a pas tout à fait doublé de 1895 à 1906 (1.314.000 à 2.215.000 sociétaires), au lieu que la populalion coopérative du continent quadruplait dans la même période (870.000 à 2.510.000 sociétaires).
Les ventes des sociétés distributives sur le continent comme en Angleterre, ont sensiblement doublé.
Les ventes coopératives demeurent, par conséquent, beaucoup plus importantes en Grande-Bretagne que dans l’ensemble des autres pays d'Europe. En 1895, les ventes des sociétés distributives anglaises égalaient deux fois et demie les ventes des coopératives du continent. En 1906, la proportion avait été ramenée de 2 1/2 à 2. Il demeure vraiment humiliant pour les peuples du continent de songer qu’une population de 44 millions d'habitants effectue deux fois plus d'achats coopératifs que les 150 millions d'habitants qui forment la population globale des huit pays continentaux précédemment étudiés.
De leur côté, les Fédérations anglaises dans la même décade ont doublé leur effectif. Les trois Fédérations coopératives du continent qui existaient en 1895, englobaient une population coopérative équivalente au douzième environ de la population englobée par les huit Fédérations continentales en activité de service, en 1906 ; malgré ce brusque progrès, les Wholesales anglaises comprennent à l'heure actuelle 500.000 sociétaires de plus que les huit Fédérations du continent,
Les Fédérations du Royaume-Uni ont majoré leur chiffre de ventes, dans la proportion de 1 à 2 1/2, de 1895 à 1906. Le chiffre de ventes des trois Fédérations qui étaient établies sur le continent en 18%5 équivaut environ au vingtième du chiffre d’affaires des huil Fédérations continentales de 1906 ; malgré ce brusque progrès, les ventes des Fédérations du continent correspondent seulement au cinquième des ventes des Fédérations anglaises : en chiffres absolus comme en chiffres relatifs, le mouvement coopératif anglais demeure plus puissant que le mouvement coopératif des autres pays ; mais ceux-ci font des progrès tels qu'ils rattrapent peu à peu l'avance des pays anglais.
Si nous faisons bloc des résultats fournis à la fois par la Grande-Bretagne et par les pays continentaux, nous voyons que la population coopérative totale et le chiffre d’affaires coopéralif global des pays d'Europe ont plus que doublé de 1895 à 1906 : à l'heure actuelle, 4.725.000 sociétaires achètent annuellement 2.350 millions de marchandises à des sociétés coopératives : la courbe de développement du principe coopératif est remarquable : cependant personne ne conteste que, sous le rapport de son étendue comme sous celui de son intensité, le principe coopératif ne soit encore confiné dans les limites les plus étroites.
Insuffisance du mouvement coopératif, envisagé sous le rapport de son étendue et de son intensité. — En tous pays coopératifs, la fraction de la population intéressée à la coopéralion est demeurée jusqu’à ce jour assez faible : la population coopérative de la Suisse, du Danemark, de l'Angleterre et de l'Ecosse représente 20, 27, 25 et 33 0/0 de la population générale du pays, à supposer que chaque coopérateur inscrit représente trois autres personnes ; en France, en Allemagne eten Belgique, la proportion tombe à 6, 8 et 11 0/0: l’impression est moins favorable encore (1).
(1) Statistique générale n° 3, p. 160.
La population coopérative des qualre pays d'Europe les plus avancés varie entre le Liers et le cinquième de la population totale du pays ; partout ailleurs, le principe coopératif n'intéresse que le 1/9 ou même le 1/15 dela population générale : la coopération, tout en restant l'apanage, la « chose » des classes ouvrières, peut facilement gagner en étendue.
Envisageons-nous maintenant la consommation coopérative moyenne par habitant du pays? Une impression plus défavorable encore se dégage de cet examen. En Suisse, au Danemark, en Angleterre et en Ecosse, la consommation coopérative moyenne est seulement de 20, 25, 36 et 77 francs. La France, l'Allemagne et la Belgique n’atteignent que le chiffre beaucoup plus faible encore de 5,6 et 8 francs ; le rôle vraiment infime que joue la coopération dans l'économie interne de ces pays apparaît en pleine évidence.
Une si faible consommation coopérative moyenne,alors que le 1/5 ou même le 1/3 de la population générale a fait adhésion au principe coopératif, a lieu de” surprendre : la raison doit en être cherchée dans l'insuffisance de la consommation des coopérateurs eux-mêmes. Sans doute, les ouvriers anglais et écossais achètent annuellement aux magasins coopératifs, 729 et 930 francs de marchandises, ce qui représente le Liers ou le quart de leurs ressources globales annuelles, mais que dire des ouvriers français, belges, allemands ou danois dont la consommation coopérative ne dépasse pas annuellement 300 à 333 francs ? Leur dévouement à la société dont ils sont membres apparaît comme tout à fait négligeable. Les coopéraleurs suisses effectuent des achats annuels pour une somme à peine plus satisfaisante : 411 francs seulement.
Il n’est pas très malaisé de rechercher quel pourrait être le montant des ventes coopératives dans les principaux pays d'Europe, si tous les membres des classes ouvrières de ces pays faisaient leur devoir et montraient un véritable attachement au principe coopéralif. La volonté des classes ouvrières de réaliser l'économie coopérative une fois présumée, le mouve-
ment coopéralif ne rencontre pas d’autres limites rationnelles de développement que la puissance de consommation des classes ouvrières et l'importance relative de la population ouvrière.
2 L'extension possible de la coopéralion en étendue et en intensilé.
Au sein des masses ouvrières, la coopération peut réaliser une double série de progrès : en intensité et en étendue, ou si l'on préfère en profondeur et en surface; calculons tour à tour avec la plus grande approximation possible quels progrès le principe coopératif peul réaliser, sous ce double chef. Voyons tout d'abord à quelle extension en surface le principe coopératif peut prétendre. :
A. Les progrès possibles de la coopération en étendue. — La population active, industrielle et commerciale de l’Angleterre en 1900 atteignait près de 13 millions (1).
1° Angleterre. — Supposons que les 4/5 de cette population industrielle et commerciale sont composés de salariés, soit d'ouvriers proprement dits, soit de petits employés, bureaucrates, agents comptables qui ont, à l’extension du coopératisme,absolument les mêmes intérêts que les ouvriers el font véritablement partie des classes salariées. La classe ouvrière commerciale et industrielle de Grande-Bretagne se monte ainsi à 10 millions — population active, s'entend —.
Admettons en même temps — ce qui semble tout à fait conforme à la réalité des faits — que les 4/5 des sociétaires de toutes les coopératives anglaises sont de simples ouvriers ; estimons enfin que chaque coopérateur représente deux autres personnes appartenant à la population active; dans chaque famille ouvrière, intéressée à la marche d'un organisme coo-
(1) Pour tous ces recensements, voir les chiffres rapportés dans Bourguin, tbid., 3° édition, p. 447-449 et les Résultats statistiques du recensement général de la populalion en France, 1901, t. IV, p. 998.
pératif, seule, la mère serait exclue par nos calculs, de la population ouvrière active du pays.
L'effectif des sociétés distributives du Royaume-Uni se montait en 1906 à 2.222.000 membres, dont les 4/5, soit 1.777.000, par hypothèse, appartiennent aux classes salariées. Ces 1.777.000 ouvriers coopérateurs correspondent à une population ouvrière active de 5.331.000 habitants ; la population ouvrière active de la Grande-Bretagne s'élevant à 10 millions, 1l se trouve que 53 0/0 environ de la population ouvrière du Royaume-Uni s'intéressent au principe coopératif.
2° Suisse. — En Suisse, les résultats sont moins favorables. La population industrielle active de la Suisse s'élève en 1901 à 900.000 âmes ; les 4/5, soit 640.000 habitants, représentent la population ouvrière industrielle de la Suisse.
L’effectif des sociétés distributives suisses a atteint en 1906, 170.000 membres, dont les 4/5, soit 136.000, sont des ouvriers. Ces 136.000 coopérateurs correspondent à une population coopérative active de 408.000 âmes, soit 63 0/0 de la population ouvrière suisse.
30 France. — En France, les résultats sont bien moins satisfaisants. La population activé commerciale et industrielle dépassait 8.875.000 en 1901 et 9 millions à l'heure actuelle ; elle correspond à une population ouvrière active de 6 millions et demi.
L'effectif de nos distributives française est de 650.000 coopérateurs, dont les 4/5 (et cette proportion est certainementrop forte pour la France qui contient beaucoup de coopératives dites bourgeoises), soit 520.000 membres, représentent la classe ouvrière au sein du mouvement coopératif. Ces 520.000 ouvriers coopérateurs correspondent à une population active de 1.560.000 âmes, soit 24 0/0 seulement de la popula-
tion industrielle active de la France.
4° Belgique. — En Belgique, des résultats lout à fait comparables s’observent. La population ouvrière active de la Belgique atteint 1.648.000 âmes.
L'effectif des sociétés distributives belges est de 200.000 sociétaires environ, dont les 4/5, soit 160.000, appartiennent aux classes ouvrières. Ces 160.000 ouvriers belges équivalent à une population ouvrière active de 480.000 âmes, soit 29 0/0 de la population ouvrière de la Belgique.
5° Allemagne. — Considérons enfin l'Allemagne. La population industrielle et commerciale active de ce pays s’évaluait à 11 millions en 1900, disons à 12 millions à l'heure ac- Luelle. Les 4/5, soit 10 millions, représentent l'élément ouvrier de cette population.
Les sociétés distributives allemandes comptaient 1.200.000 membres en 1906 ; les 4/5 de ceux-ci, soit 960.000, étaient des ouvriers industriels qui représentaient une population actives de 2.880.000 âmes, soit 29 0/0 de la population générale ouvrière de l'Allemagne.
Conclusion de toute cette étude : En Grande-Bretagne et en Suisse, 53 0/0 et 63 0/0 de la classe ouvrière s'intéressent à la coopération ; dans les autres pays le pourcentage est beaucoup plus faible encore : 24 0/0 en France ; 29 0/0 en Belgique et en Allemagne. Tout compte fait, la fraction de la classe ouvrière, qui est intéressée au principe coopératif est dans l’ensemble assez faible ; il demeure constant que la coopération pourra réaliser en étendue des progrès très importants.
Les pourcentages inverses des précédents 100/53, 100/63 constituent ce que l’on pourrait appeler les rapports d'accroissement possible de la coopération en étendue ou en surface. Recherchons maintenant les rapports d'accroissement possible de la coopération en intensité ou en profondeur.
b) Les progrès possibles de la coopération en intensité. — Chacun des coopérateurs inscrits représente trois autres
personnes vivant et mangeant sous le même toit ; deux d’entre elles, au moins vraisemblablement les deux enfants, travaillent et procurent au ménage un supplément de revenus assez sensible ; on peut donc supposer qu’une famille ouvrière composée de quatre membres gagne au bas mot 2.500 francs par an; évaluons à 1.000 francs la part de leurs revenus qui est afférente aux dépenses de transport: chemins de fer, tramways, postes, aux impôts directs et indirects, aux livres, aux Journaux, aux services publics d’eau, de gaz, autant de dépenses qui restent nécessairement en dehors des cadres coopéraltifs.
La fraction de leurs revenus que les ouvriers coopérateurs pourraient apporter aux guichets de la société dont ils sont membres, ressort en fin de compte à 1.500 francs au bas mot. Les coopérateurs anglais (Angleterre et Ecosse : 740 fr.) pourraient donc doubler leur consommation coopérative annuelle ; les coopérateurs suisses (411 fr. par an) pourraient quadrupler leurs achats ; les ouvriers français, belges, allemands, danois (de 300 à 333 fr.) pourraient les quintupler.
c) Résullats généraux de la double extension coopérative en éténdue et en intensité. — La détermination des deux coefficients d’accroissement possible de la coopération en étendue et en intensité nous permettra d'évaluer quelle extension rationnelle la coopération pourrait recevoir sans dépasser le cadre même des classes ouvrières,
1° Angleterre. — Les 1.777.000 coopérateurs ouvriers que compte actuellement la Grande-Bretagne pourraient très facilement doubler leurs achats auprès des sociétés distributives : ceux-ci se montent pour 1906, à 1.268 millions, si l’on attribue les 4/5 des ventes aux ouvriers, qui forment effectivement les 4/5 de l'effectif total. Il faut supposer en même temps que les sociélés coopératives enhardies par succès, ont augmenté leurs comptoirs de ventes et leurs locaux et possè -
dent toutes les marchandises nécessaires à la consommation journalière des classes populaires. Dans cette hypothèse, les ouvriers coopérateurs dela Grande-Bretagne achèteraient donc pas 1268 millions, mais 2.536 millions de francs de marchandises. Le coefficient d’accroissement en étendue étant égal à 100/53, la classe ouvrière anglaise serait en mesure d'acheter à elle toute seule environ 5 milliards de francs de produits coopéralifs.
Cette éventualité ne laisserait pas que d’être extrêmement possible. Les revenus nationaux de la Grande-Bretagne atteignent environ 30 milliards par an ; les revenus des classes ouvrières anglaises sont donc assez importants, pour que 1/6 des revenus nationaux du Royaume- Uni puisse être facilement déversé aux guichets des sociétés coopératives ; il semble impossible d'imaginer quelle formidable puissance le mouvement coopératif anglais aurait acquise le jour où les sociétés distributives de ce pays effectueraient annuellement 5 milliards de ventes.
20 Suisse. — Nous pouvons faire un semblable calcul en ce qui concerne la Suisse Les 136.000 ouvriers actuellement inscrits dans les coopératives suisses pourraient aisément quadrupler leurs achats qui se montent à 56 millions ; dans celte hypothèse, ils se seraient fourni 224 millions de marchandises en 1906. Le rapport d’accroissement en étendue élant de 100/63, nous constatons que la classe ouvrière suisse pourrait se procurer 350 millions de marchandises.
3° France, Belgique, Allemagne. — Le raisonnement est le même à l'endroit des mouvements coopératifs français, allemand et belge. Les coopérateurs de ces trois pays pourraient quintupler leurs achats annuels ; la population coopérative ouvrière actuelle de ces pays aurait pu effectuer 800 millions, 1440 millions et 220 millions d'achats.
Les taux d'accroissement en étendue de ces différents pays
sont : pour la France, 100/24 ; pour l'Allemagne et la Belgique, 100/29.
D'où résulte que la population ouvrière française pourrait atteindre au chiffre de 3.250 millions, la population ouvrière allemande au chiffre de 5 milliards et la population ouvrière belge au chiffre de 750 millions.
3.250 millions représenteraient 1/8 des revenus nationaux de la France ; 5 milliards représenteraient le 6° des revenus de l'Allemagne.
Les classes ouvrières industrielles et commerciales bénéficient dans les pays européens les plus industrialisés, de plus du quart des revenus nationaux ; aussi peuvent-elles assez facilement — nos calculs en font foi — se procurer auprès des organismes coopératifs des marchandises équivalant au 1/6 des revenus nationaux du pays ; le jour où la coopération aurait acquis un semblable développement, il n’est pas contestable qu'elle représenterait dans nos pays européens un des facteurs absolument essentiels de leur économie nationale.
L'organisation coopérative de la production impliquée par la vente coopérative. — Ce chiffre de ventes qui apparaît comme tout à fait formidable, implique par lui-même un développement correspondant de la production coopérative : ce point capital mérite d’être parfaitement mis en lumière. Il ne servirait pour ainsi dire à rien au régime coopératif d'augmenter, dans une proportion aussi extraordinaire, le montant de ses ventes annuelles,si les sociétés coopératives ou les Fédérations n’arrivaient pas en même temps à produire directement la grande majorité des articles débités par elles. Une marchandise qui a été débitée par le comptoir de vente d’une coopérative a, en quelque sorte, reçu le « baptême coopératif »,mais ce « vernis » ne suffit pas ; le coopératisme ne peut se réaliser avec toutes ses conséquences — abolition de toutes rentes et de profits d'intérêt — que pour autant que Fé-
déralions d'achat et sociétés distribulives produiront elles mêmes la presque totalité des marchandises vendues.
Quand le régime coopératif aura atteint ce degré de développement, les entreprises coopératives pourront fournir du travail à presque tous leurs propres sociétaires et clients ; les classes salariées seront dispensées de louer pour vivre leur force de travail ; elles seront enfin libérées des cadres capitalistes dans lesquels elles étaient toujours demeurées enfermées ; leur émancipation économique aura fait suite à leur émancipation politique.
$ 3. — L'avenir probable de la coopération.
En conclusion de cetle longue étude si souvent laborieuse et aride, est-il possible de se prononcer avec un degré suffisant de certitude sur le développement ultérieur de la coopération ? Pouvons-nous attendre de nos efforts semblable récompense ?
En vérité, il faudrait être bien ignorant de l'esprit el de la méthode scientifiques pour conserver une illusion et pour hasarder à ce sujet une opinion catégorique.
L'extension du principe coopératif dans les pays les plus industrialisés du continent européen promet d’être à l'avenir sensiblement plus rapide que par le passé— notre affirmation ne peut pas aller au delà.—Ces pays sont nés depuis un quart de siècle seulement, à la vie coopérative ; l'avenir semble pour eux plein de promesses.
La Grande-Bretagne, la reine et l’inspiratrice du mouvement coopératif, promet de maintenir dans les années qui suivront le même taux d’accroissement coopératif.
Dans nos prévisions, tenons compte de ce fait que les circonstances sociales et économiques, savoir l'existence d’une classe ouvrière nombreuse et à peu près consciente de ses intérêts et du mécanisme du principe coopératif, aident puissamment à la diffusion de ce principe ; l'importance de ce
facteur de tout premier ordre si favorable à l’extension du coopératisme — une classe ouvrière loujours plus envahissante avec le développement de l'industrialisme — ne semble pas pouvoir être exagérée : un développement coopératif intense demeure possible, peut-être probable; — certain ? qui pourrait l’affirmer ?
Nul raisonnement, nulle induction ne saurait remplacer la consécration que les faits seuls apportent. Comment affirmer avec certitude qu’un mouvement à si longue portée se réalisera effectivement ? Pouvons-nous prévoir toutes les influences contraires qui s'exerceront, tous les courants opposés qui se dessineront? Sans doute il nous semble assuré que l’idée éthique, le concept purement moral qui sert de base et de support nécessaire au régime coopératif, conservera à l’avenir toute sa valeur morale et toute sa force de pénétration dans les masses ; mais nous ignorons totalement quelles seront dans un avenir un peu recwlé les conditions physiques et économiques de la vie matérielle; peut-être, dans la société de demain comme dans celle d'aujourd'hui, conviendrat-il, en vue d'augmenter la productivité du travail humain, de sacrifier la justice distributive à l’organisation pratique du travail. Peut-être nos descendants seront-ils contraints — comme nous-mêmes — de laisser à la base du régime de la production, l'intérêt privé avec tous ses monopoles, ses exploitations éhontées el ses gains scandaleux.
La productivité totale du travail social l'emporte nécessairement sur toute considération de justice ou d’équité ; il ne servirait à rien à la collectivité de bénéficier d’un régime de répartition sociale exact et rationnel, si le régime de la production n’était pas assuré d’une façon satisfaisante: mille fois préférable un taux de rendement élevé, même s’il est accompagné d’un système de répartition défectueux.
A l'heure présente — et depuis le dernier quart du xix° siècle — les classes populaires, enfin sorties de leur torpeur, ont, semble-t-il, le choix entre plusieurs méthodes opposées,
pour faire passer les principes démocratiques dont elles s’inspirent,du domaine de la théorie et de l’abstraction dans celui de la réalité vivante.
En cette alternative accorderont-elles leurs préférences au socialisme d'Etat ou, au contraire, au socialisme municipal ? Le socialisme coopératif ne l’emportera-t-il pas plutôt ?
Est-il même tout à fait assuré que les classes salariées feront choix d’un moyen d'émancipation et briseront enfin les cadres capitalistes? Est-il tout à fait impossible que les classes ouvrières de demain ne réussissent pas mieux que celles du passé à réformer jusqu'à la structure de la société économique et. ne restent dans le giron de la société qui les aura vu naître et les aura élevées ?
« Inconscients des destinées de notre race », il ne nous est pas permis de préjuger de l’avenir de nos sociétés modernes ; toutefois ce témoignage peut être rendu, en loute certitude au principe coopératif: parmi tous les principes de rénovaüon sociale et d'éÉmancipation auxquels les classes ouvrières peuvent avoir recours, il s'en rencontre peut-être d'aussi bons et d'aussi efficaces que le principe coopératif, mais certainement il n’en est point de meilleur ni de plus juste.