LES LIBELLULES
Ainsi, hélas, on est tout seul, Tout seul parmi tous ces villages, Tout seul baigné dans l'or des meules Et tout seul sous les cieux sans âge.
Et Ton serait triste à mourir Si les libellules ne dansaient, A la gloire des mondes cassés, Le ballet des temps à venir I
LA FEERIE DU BEAU MOIS DAOUT
A Stuart Merrill
Des anges sont venus pour faire la moisson,
En robes d'arc-en-ciel, avec des faux d'argent.
Des anges sont venus joyeux et diligents,
Ils nous ont appris des chansons.
Dites, sont-ils venus ce matin quand l'aurore
Faisait de mon jardin un jardin de fiancée ?
Quand j'ai connu l'ivresse, dont je chancelle encore,
D'avoir bu à tant de mamelles d'or
LA FÉERIE DU BEAU MOIS D'aOUT 21
Entre mes doigts vraiment pressées ?
Le ciel léger de l'aube emplissait tant nos âmes I
Qyel chemin ont-ils pris en descendant des cieux ?
Vinrent-ils par le bois recueilli où les drames
Eux-mêmes sont silencieux ?
Mais nul ne connaîtra le chemin su des anges,
Nous savons qu'ils sont là et qu'ils font la moisson
Et nous les reverrons au matin des vendanges
Et nous nous bornerons à redire leurs chansons.
11 est venu aussi des Belges roux et taciturnes
Et qui, sans se parler, se comprennent entre eux,
Et font, comme le font les pages de leur Bon Dieu,
S'écrouler les champs d'or ainsi qu'on vide une urne.
Quelquefois Tun s'arrête
Et il lève alors sa tête
Lourde
Et comme il y a de Talcool dans sa gourde
11 y boit longuement et puis, à pleins poumons,
Il lance vers les cieux
Un refrain oublié de la Guerre des Gueux.
Et les anges autour de lui dansent en rond.
Il y avait des anges et de bons ouvriers. Ils ont moissonné tout le jour.
Les moissonneurs ont bu, et puis ils ont prié, Et mon cœur, ce soir-là, était crevé d'amour.
Les anges se sont enfuis à la première étoile.
Une à une, et dans l'ordre où notre œil les attend,
Au ciel apparaissaient les premières étoiles
Et les derniers rayons tonnant sur les bleuets
Mourants
— Sortilège ! — mêlaient
En un seul cri de joie
L'Azur et les Etoiles !