‹ Les féeries intérieures, 1885-1906Chapitre 23 sur 53 · LA POIRE · texte numérisé non relu

LA POIRE

A Georges Courteline.

Panse ronde, elle pend, unique en mon verger, comme une étoile du berger, elle pend sur le monde à la façon des lustres, cette poire illustre à cent lieues à la ronde.

Parents, amis, disciples, marchands, traiteurs, maîtresses, bonnes gens à foison, le cœur en pâmoison, les voici tous autour du tronc, faisant mûrir ce centre qui serait un ventre aux rayons convergents de leurs vœux, et vers sa gloire louis-philippe volutent l'encens de leur pipe, les roucoulades de leur flûte et Tophi-

dienne tresse de leurs blonds cheveux. Sous son masque où brille un œil à forme de nombril, le fruit de marbre assiste parmi l'arbre aux mille bruits de la foule en louanges, tel un ange bouffi suspendu par un fil à un nuage vert au-dessus d'une goule qui regarde en Tair. Elle pressent, la garce, tant d'essaims de dents là-bas dans la ruche des bouches que, dispose à la farce, de plus en plus elle enfle sa baudruche et s'arrondit comme une femme avant ses couches, et Ton te voit bientôt^, ô poire des espoirs, grosse en raison de l'appétit des grands et des petits, tandis que se dilatent tes pépins, tes pépins identiques aux rognons d'un lapin. Et de croître en croître elle s'enfle et se gonfle à ce point qu'elle semble à la Nature mettre un furoncle à moins que ce ne soit un goître, cette poire blette, énorme à croire que vraiment elle va pondre, et mûre tellement qu'un rien de plus elle va fondre. Mais un jour l'heure sonne où, cédant à son poids pour ne pas dire à son dessein, la poire entre les poires, notre Poire enfin.

rompt son fil à la patte, choit à travers l'espace, dég"ring-ole, éclate et pétarade ainsi qu'un derrière chargé de ricin, s'épate veule dans les gueules béantes au-dessous des nez, — et toutes les personnes sont empoisonnées !

Panse ronde, elle pend, unique en mon verger, comme une étoile du berger, elle pend sur le monde à la façon des lustres, cette poire illustre à cent lieues à la ronde.

LA RENCOxNTRE DES BEAUTÉS

^1 Pierre Qaillard.

Or ce fut dans un val — papillon à la fois énorme et délicieux, au corps de fleuve, aux ailes de coteaux.

Il planait des sourires et des enthousiasmes.

Là-haut florissait la virg-inité d'azur. Dans sa gloire de ducat sans émule, TAstre éclatait comme éclaterait le délire d'un cirque vaste ainsi que l'éternité où, sous l'impatience des foules incalculables, les lances divines crèveraient les Douleurs Humaines.

Flèches gracieuses échangées par les arbres

i/]f4 nEPOsoms de i.a procession

aux carquois de nids, les oiseaux se croisaient dans l'espace limpide hanté de parfums.

Les troupeaux courtisaient Tespérance des prés.

Le crapaud en chasuble diamantée song-eait, à Tombre moresque du trèfle; verdissant les balafres des rocs, les lézards sablaient la liqueur lumineuse.

Par le fleuve, le cyg-ne jouait à la galère, et des poissons de sang assaillaient sa neige de leur silence de langues coupées.

La cigale récitait les soleils de tout le dieu de ses miroirs.

Des baisers d'or volaient déguisés en abeilles.

La brise vannait des sonnets sur les bluets ouverts comme des yeux de blonde.

Lorsque, sans doute ambitieux de cet Eden, des Etres apparaissent au faîte d'un coteau et vers l'onde descendent*

L'hypocrisie des vêtements reniée sur les

LES FÉKUIES INTERIEURES l45

joncs, la nudité désigne des hommes et des femmes.

Comme une harmonie lassée s'exhale des formes et des mouvements. Une mélodie accusant la fente des écailles et le devoir à outrance des cordes. Et des charmes pourtant à ployer les genoux I Mais les pluies, la besogne (ou le loisir, autre besogne), les vents s'y laissent lire ; l'on surprend que le ciel, de par quelque jaloux découragement de ses cariatides, a pesé peu à peu sur ces tailles molles et soumises, et l'étoile des yeux évoque un soleil originel.

Cela fleurait Tanniversaire d'un triomphe fané par l'exigence des époques, pareillement à ces monnaies que les postérités reçoivent des ancêtres.

Enfin, se mirant dans l'onde semblable à du firmament qui coulerait, les Etres, enivrés des images, fendirent leurs lèvres et des voix, échos de péroraisons défuntes, clamèrent sur le mode orgueilleux des buccins : « Nous sommes la Beauté-des-Temps-Présents. »

Le cygne alla voguer plus loin tandis que les poissons fuyaient les jambes envahissantes.

Soudain, des hauteurs du fleuve, une galiote à la carène d'argent, aux agrès d'or, glisse. Il y règne d'illustres lig^ures, embaumant l'origine, sur lesquelles officie l'hymen de Kharis et de Kratos. Du corps fumf^ Tencens de l'âme, pensée, aussi loyale qu'un panache, flotte sur les chairs d'aurore. Les voir, c'est du génie. Leur simple hypothèse a le don d'éveiller des ailes au pinceau et de tarir les mamelles solides du Pentélique et de Paros. Splendides entre les cils, fulgurent des lacs ou des nuits au filigrane de visions ignorées du limon ; des narines invitant à allumer les cassolettes ; des oreilles provoquant l'éloquence ; des dents auxquelles d'inoubliables mélodies s'accoudent telles que les rêves des vestales à la balustrade des temples ; barbes équivalant aux sceptres; les seins

LES FÉEIilES I.NTÉHIECRES 7

écloseiit ; les croupes et les hanches copient la mer sous l'éventail de la brise inégale ; sur la nuque et le dos ruissellent des chevelures plu-s impétueuses que la course sa'ns frein des cavale blondes ou que les deuils désertant les remparts saccagés ; l'ambition des statures tressées de serpents de saphir, à travers la fanfare des sexes, escalade les cimes.

A l'appel d'une crique, la g-aliotc s'est arrêtée et se vide parmi la rive verte. Les V^oyageurs paraissent habillés des regards agrandis de la Beauté-des-Temps-Présen(s , accourue, qui, les harcelant de sa contemplation, les compare aux Idées prosternantes serties dans ses sommeils, aux Merveilles que l'on édifie sous le pampre éphémère des vig-nes surhumaines, sans espoir de les frôler jamais, l'extase une fois envolée.

L'un après l'autre sont descendus :les Inspirations descolossales immobilités des Acropoles et des Parthénons;la Gymnastique ayant dicté les synthèses radieuses des mythes des sculpteurs ;

les sérénités sublimes qui, pierre à pierre, portèrent les sphinx et les triangles de Gizèh sur les épaules; la Femme de la lutte superbe : les Tonnerres tramés dans les rhapsodies et qni creusèrent au Génie Tasile retentissant des masques; le Colosse au poing de massue; Adonis dont la cuisse affola le sanglier ; la Nymphe aux rires rayés de joncs; le Nazir dont les doigts servaient aux lions de potence ; les Athlètes fameux ; et tous les Concrets, raisons de Téclatante statuaire que lâche parfois, au supplice des pioches, le ladre fait de l'amas des poudres légères des siècles lourds.

Ils se répandirent, sous leurs talons les fleurs s'écrasant en caresses.

Tout à coup de la Théorie jaillit une phrase rare qui, pareille aux lettres d'or des façades sacrées, s'alla sculpter dans les échos du val : «Nous sommes la Beauté-des-Premiers-Ages. »

Signal éblouissant! Les harpes s'épandent, célestes et promptes. Les rayons en l'espace oscillent, encensoirs. Le val flambe transfiguré, car

le spectacle s'embellit de la splendeur des yeux; ot les versants ontTair de queues de paons ouvertes pour réloge, triomphales et curieuses.

La Beauté-des-Temps-Présents râlait prosternée. Mais elle se releva, bondit vers les roseaux incendiée de honte, s'engoulTra dans les habits d'abord méprisés et s'accroupit, implorant le néant, sous le talon d'un foudroiement.

Des rires, frères de ceux des baraques foraines, saisissables à la façon des poig^nards, des rires. enfonçant des épines, supérieurs, éclatèrent en fusées de la Beauté-des-Premiers-Ages.

Puis les rires s'éteignirent.

Alors, ayant cueilli des noix dans un massif, semblable à ceux qui, la farce achevée, soldent rhorreur des baladins, la Beauté-des-Premiers Ag-es les vint jeter au travers des cannes où se blasphémait la Confuse — un peu néanmoins comme on jette des sous à l'automne des chairs

l5o LES REPOSOIRS DE LA PROCESSION

et des sourires — et regag-oa le fleuve à pas majestueux.

Dég-énérée par ses plaies comparées au diadème du genre antérieur aux décadences, l'âme anéantie et recréée sans orient par le jugement de l'aumône, des illusions velues plein la peau, inopinément savante du seul rôle à tenir (ainsi qu'un hommage dû) devant l'Idéal incarné, l'orgueil au sépulchre, la Beauté-des-Temps-Présents s'écroula bestiale et grimacière sur les noix, puis, grimpant au hasard des branches et des troncs, se mit à les croquer silencieusement, cependant que là-bas la galiote d'argent aux agrès d'or, parmi le trésor mobile des poissons divers, disparaissait dans un soleil de pourpre impériale.

Octobre i885.

LES i-éi:iwl:s iNrEixiiiUUES

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