LA TORCHE DE TÉNÈBRE
A Georges Eekhoiid.
Si considérables étaient mes vices qu'à la longue ils se visibilisèrent à fleur de peau.
(Une chose qui tombe sous les sens n'est, à notre avis, qu'une masse de moralités parvenue de période en période à l'état physique^ si peu soit-ce, moyennant un multiple concours de tensions alluvialement accumulées. Le grain de rien jeté dans le moule d'une destinée fermente, s'émancipe, s'efforce vers le sensible, s'épanouit, et voici nouvelle une existence à la lumière. Tout saisissable spectacle est une
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résultante de néants ambitieux, une synthèse concrète de persévérances occultes. A combiner un être combien d'inanités se sont de connivence évertuées! Considère les innombrables épreuves photographiques d'un geste décomposé ou bien les préliminaires à-peuprès d'une statue, c'est davantage encore pour cette foule compacte que figure un être entier. Chacun nous sommes l'agrégat d'une myriade d'efforts, et la gravitation d'essais qui préludèrent à notre concentration persiste par devers notre foyer : chacun traîne avec soi une multitude de tentatives de soi-même, et nous ne paraissons en résumé que la volonté de nos respectifs prédésirs cristallisée. Ajoutons que le monde des apparences n'est que la condescendance du Mystère à servir de pâture aux sens qui sans cela mourraient d'inanition, charité consistant par surcroît à se divulguer pour un amoindrissement de l'ignorance comme aussi de la recherche scientifique. En effet, qu'est-ce l'ignorance ? sinon la pléthore de fan-
tomes; qu'est-ce la science? sinon l'apanage des fantômes diminué.)
Donc une insolite lèpre me vêtissait d'un odieux caparaçon.
D'abord, supposant cette lèpre l'effet d'une hallucination, je l'attribuai au remords qui excelle à mettre en poig-nants reliefs nos plus latents états d'âme.
Cette lèpre, pensais-je, est une imaginaire objectivité des motifs de ma honte. Heureusement le prochain n'a pas mes yeux, les yeux de mon âme: il ne voit point l'ignoble projection.
Hélas !
C'est bien par les yeux du visage qu'était saisie ma hideur,car, lors de ma première sortie dans la Cité de Sagesse, je vis les gens s'écarter de ma personne avec répugnance et je perçus alentour les regards se rouiller, s'aigrir le lait des mères, se faner la barbe-lys des patriarches...
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Bêtes et choses témoig-naient aussi, à leur manière, répouvantement de mon approche.
Au Carrefour des Vertus, une statue, symbole de pureté, croule de son piédestal et se réduit en g-rains trop menus pour qu'on la puisse jamais reconstituer. Un âne, qui galopait face à moi, s'arrache de la route en dépit de l'ânier, préférant à mon contact la vase funeste du canal. Les arbres invoquent l'aquilon et s'envolent, parasols échappés à de fantastiques titans, vers les cimes vierges. Les fleurs elles-mêmes, d'habitude clémentes au misérable, insinuent dans leur lang-age de parfums aux doig-ts qui passent : (( Cueillez-nous ! » afin de n'être pas flétries par mon voisinage. Les hirondelles, joies du salubre espace, s'abattent sur le sol, comme mordues par un mystérieux épervier...
La répulsion se propage, et le vide s'accroît autour de ma promenade à travers la ville.
Je n'ai bientôt pour compagnons que des taons, ig"nominieux courtisans de l'ordure, dont les vrombissements me nimbent d'Un ouragan.
Sig
Au coucher du soleil, la populace amassée sur la haute place me décrète fléau public.
— « Sus à l'impur des impurs I » vocifèrent derrière moi les Sages aux mains blanches, et devant moi vagabonde l'ombre violette de leurs gestes d'anathème.
Au crépuscule, des pierres m'assaillent la nuque et les reins en oiseaux de châtiment.
Le prompt instinct de vie me jette dans le désert.
Or, c'était le désert où les pontifes d'Israël chassent d'ordinaire les boucs chargés des malédictions des Douze Tribus.
Des boucs, des boucs, des boucs...
Il y en avait de maintes époques, depuis et même avant celle de Moïse jusques à la nôtre.
La barbe des plus anciens confluait avec le simoun, leurs cornes montaient piquer les étoiles.
Chaque bouc, son faix de péchés inférieur
au mien, paraissait moins vil que l'intrus de race humaine.
J'avais osé espérer un accueil aimable, mais devant l'hostile myriade de prunelles prestement il me fallut me réfugier sous le palmier d'un asile voisin^ l'Oasis de la Pénitence.
Là, j'occupai plusieurs années à me sculpter la poitrine avec l'artichaut d'ongles de ma dextre tandis que sur mes membres pantelants, sinistres musiciens, ricanaient les taons.
0 la rude et pitoyable besogne I
Allais-je périr ainsi dans l'abomination ?
Il advint qu'un Ange de neige descendit visiter mon cauchemar.
— « Certes grandement tu faillis, mais à tout péché miséricorde ! D'ailleurs suffisant nous semble ton repentir. Retourne donc au pays d'où tu vins et sache te purifier dans l'atmosphère quotidienne de Texemple. Néanmoins, afin de conjurer des courroux légitimes, que ceci te serve d'égide ! Chaque fois que tu quitteras ta demeure, prémunis-toi de cette torche
merveilleuse. Pour qu'elle agisse efficacement, tu l'approcheras soit d'un trou de fourmis, soit du g-osier d'un corbeau qui bâille, tu n'auras ensuite qu'à Télever au-dessus de tête. Ramasse. »
J'allais dire merci, l'Ang-e avait disparu — sans doute fondu par le soleil.
La torche ramassée, je quittai l'Oasis et, suivi de mon grossier nuage de taons, gagnai les confins des sables hérissés de cornes.
Sept fois sept nuits après je parviens devant la Cité de Sagesse à cette heure où l'immense fruit de lumière pend à la médiane branche de l'azur.
Le vrombissement des taons, telle une satanique fanfare d'assaut, fait les Sages accourir aux remparts et se pencher.
Dès qu'ils me reconnaissent, leurs mains d'agripper des pierres...
Déjà leurs bras, frondes de chair, se balancent,..
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Lors à la hâte j^approche d'une fourmilière la torche qu'ensuite j'élève au-dessus de ma tête, selon qu'avait prescrit l'Ang-e d'indulgence.
Soudain les pierres glissent des bras en suspens vers les pieds des Sages, cependant que, surpris et sans me trouver, les yeux ardents épellent l'horizon.
Je devinai que la torche, répandant une magique ténèbre autour de moi, rendait invisible ma personne.
Invisible!
Ce stratagème me permit d'ambuler impunément à travers la ville modèle et d'y cultiver en pleine sécurité les vertus en usage.
Les quelques libéraux qui malgré l'opprobre m'étaient restés fidèles me quérirent de toutes parts, mais si vainement qu'ils me crurent retourné au pays des sabliers.
Pourtant je vivais corps et âme au sein de la populace blanche.
Au milieu d'un groupe silencieux m'échap-
pait-il de parler, aussitôt les g-ens de chercher la bouche aux paroles et, ne l'ayant point trouvée, de conclure :
— « Diaboliques paroles apportées par le vent de Tenfer ! »
Peu à peu Tessaim de taons qui eût encore pu trahir mon étrange présence se clairsema par suite de la guérison graduelle de ma lèpre dont les écailles tombées une à une çà et là sur les chemins suggéraient le passage de quelque monstrueux dragon.
Il n'y a bientôt plus râlant sur moi qu'un taon : tel un point sur un i.
Je deviens de plus en plus fantôme.
Il m'est enfin possible de contempler sans rougir les cygnes, les colombes, les lys, l'aube...
Un jour de fête, jugeant opportune l'occasion, je me risquai (la torche d'invisibilité laissée en ma demeure) sur la grand'place.
Confessons que les Sages m'accueillirent sans malice, avec bonté plutôt, presque en égal, et que même, vu mes méritoires efforts de réhabi-
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litation, aucun ne me décocha la moindre allusion pénible au jadis.
Bien plus, on tua le veau gras et les vierges condescendirent à me sourire.
L^une après l'autre me sont restituées mes prérogatives et je redeviens un citoyen honorable, tel auparavant.
Mais — axiome dont j'allais être un exemple nouveau — combien il est constant que nul n'est davantage fervent qu'un pécheur converti !
En effet, ayant fini par estimer précaire l'officielle morale courante, je me pris dans la noble solitude de ma Conscience à m 'inciter vers la sagesse immuable, absolue, hors des lignes et des heures.
Lorsqu'après des mois de persévérance et de méditation je retournai parmi mes concitoyens je leur parus si supérieurement blanc que, loin de se pâmer dans une durable admiration, leurs prunelles dès le premier regard s'offusquèrent
comme d'une poignée de poivre d'or jetée par le soleil fixé.
— « Sa blancheur fait sembler grise la nôtre ! » chuchotaient mes voisins dépités.
Les premières fois on me toléra avec à vrai dire une certaine hypocrisie d'allure, mais sans trop manifester d'acrimonie néanmoins.
Ce jeu devait changer à brève échéance.
Une lente ivraie de jalousie se leva dans les blés coutumiers des âmes, laquelle céda la place à un brusque chardon de haine dès que mon excès de vertus, s'extériorisant à son tour, se projeta sur mes épaules en deux magnifiques ailes d'une candeur surnaturelle et qu'une légion de papillons survint me courtiser comme une ileur exceptionnelle.
Un vide similaire à celui d'autrefois ne tarda pas à m'isoler.
Puis on m'accusa de vouloir à chaque sortie faire parade d'une pureté présomptueuse, et me fut donné le sobriquet de paon d'albâtre.
Bref, un jour, au lever du soleil, la multitude
convoquée sur la Jiaute place me décréta scandale public.
Finalement, exaspérés par mes ailes apparues là-bas, ils vociférèrent à l'unisson :
— « Sus au pur des purs 1 »
Et devant moi vagabondait l'ombre noire de leurs gestes de confusion.
Je dus gagner la mer, — celle des pauvres nefs qui fuient les contrées vulgaires.
Ma nef appareilla pour une île meilleure, mon désir en guise de gouvernail.
Et j'avançai , le dos tourné aux vanités humaines, lorsque derechef neigea l'Ange d'antan.
Droit à la proue, il gazouilla :
— « La cité parfaite n'a pas mission de florir ici-bas, frère, lors à quoi bon chercher plus loin ce que tu ne trouveras qu'après la mort, audelà ? Rebrousse donc chemin et daigne prendre en patience les banalités terrestres ; et, puis^ que les hommes n'aiment pas plus la pureté
suprême que l'extrême souillure, en conséquence, de même que jadis tu rendais invisible ton opprobre, sache, afin de vivre en paix, sache rendre ta merveille invisible de même aujourd'hui ; ce que tu fis par esprit de prudence, refais-le par esprit d'humilité. »
Depuis ce conseil je hante chez autrui sans être vu, g^râce au précieux refuge de la torche paradoxale que j'allume dès l'aurore en le bâillement d'un corbeau familier.
Mes papillons eux-mêmes j'ai cru bon de les parer d'invisibihté. Aussi le peuple m'imaginet-il reparti sur la mer, cinglant vers un rivage extraordinaire.
Les rares amis qui m'avaient pardonné ma supériorité me hèlent de leurs vœux, mais je les évente de mes ailes fantômales sans répondre.
Parfois, oubliant ma situation de mystère, il m'arrive de parler. . . Alors on cherche la bouche aux paroles et, ne la trouvant pas, on s'accorde à dire :
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— (( Divines paroles apportées par la brise du ciel ! »
Poète, tiens-tu à l'estime des hommes?
Ne sois ni petit ni g-rand, ni faible ni fort, ni inférieur ni supérieur, maintiens- toi dans une habile moyenne : sois simplement médiocre,
Paris, i894.