‹ Les femmesChapitre 28 sur 72 · LES IS VITE 1RS · texte numérisé non relu

LES IS VITE 1RS

moi. Il a raison ?

cazenave. Oui. C'est bon, à vous autres, Parisiens, cette vie de dissipation. C'est votre élément. moi, à pan. Des injures, par-dessus le marché.

(Prenant son sac de voyage.) Adieu.

cazenave. Je vous retiendrais bien à dîner, si je n'avais pas aujourd'hui ma belle-mère, qui est loin d'être gaie, la pauvre femme. Mais il faudra que vous me donniez un jour...

moi. Vraiment?

cazenave. Lorsque vous repasserez par Toulouse. . .

La scène est chez un photographe, — célèbre, cela va sans clir(?7 ns le sont tous. Le théâtre représente la salle de pose; plusieurs objectifs sont dressés çà et là, menaçants comme une batterie. Sur une estrade, un fauteuil sculpté, frangé, en velours vert; — à côté, une colonne en bois; — une toile de fond, figurant un paysage italien. Des livres et des vases de fleurs encombrent une table recouverte d'un tapis, qui tombe jusqu'à terre. Il est midi et demi ; le soleil boude, comme un associé mécontent. — Au lever du rideau, le photographe, habillé à l'instar d'un premier rôle de l'Ambigu, joue aux cartes avec un de ses apprentis.

l'apprenti. Je demande.

le photographe. Combien?

l'apprenti. Quatre.

LE PHOTOGRAPHE. Eli VOilà quatre. (A un domestique

qui se présente.) Est-ce qu'il y a beaucoup de monde au salon ?

122 LES FEMMES QL'l FONT DES SCÈNES.

le domestique. Six personnes, monsieur.

le photographe. Sont-elles inscrites?

le domestique. Oui, monsieur.

le photographe. Ont-elles donné des arrhes?

le domestique. Oui, monsieur.

le photographe. Fais-les attendre.

le domestique. C'est qu'elles attendent déjà depuis une heure.

le photographe. Donne-leur à feuilleter les collections, dans ce cas.

le domestique. Je les leur ai données, monsieur.

le photographe. Même la Galerie des rois de France ?

le domestique. Même la Galerie.

le photographe. Et V Album du Notariat aussi?

le domestique. Âh ! non, monsieur.

le photographe. Étourdi 1 le plus beau lleuron de ma couronne! Va vite leur faire admirer V Album du

Notariat. (Sortie du domestique. A l'apprenti.) NOUS disons...

l'apprenti. Le roi.

le photographe. Que le diable t'emporte !

l'apprenti. Valet de trèfle.

le photographe. Atout... atout... Conçois-tu quelque chose à la rage qu'ont tous ces individus de faire foire leur portrait ?

l'apprenti. Inexplicable.

le photographe. Il n'ont donc pas de miroir chez eux pour s'y regarder tant que cela leur plaît ! (Au domestique, qui se représente.) Encore ?

le domestique. Monsieur, ce n'est pas ma faute. On se plaint.

le photographe. Bah! murmures flatteurs de ma renommée grandissante... 11 fallait annoncer que j'étais avec les ambassadeurs du Pic de Ténériffe. Qu'est-ce que tu as à la main?

le domestique. C'est la carte d'une demoiselle qui insiste pour être introduite tout de suite.

le photographe. Folle naïveté!

le domestique. Elle prétend qu'elle vous est recommandée par M. Jules Prével.

le photographe. Diable ! M. Jules Prével, une influence, une tête de lettre ! Passe-moi cette carte : « Mademoiselle Acacia, artiste dramatique. *

l' apprenti. Joli nom.

le photographe. S'est-elle l'ait inscrire à l'avance?

le domestique. Non, monsieur.

le photographe. A-t-elle donné des arrhes?

le domestique. Non, monsieur.

le photographe. Fais-la entrer, (a l'apprenti.) Toi, misérable apprentif, au laboratoire!

le domestique. Par ici, mademoiselle.

mademoiselle acacia. Oh! la drôle d'odeur!

le photographe. Détestable, en effet... C'est du collodion... quelque chose d'infect, et qui s'attache aux vêtements. Il faut huit jours pour s'en débarrasser.

MADEMOISELLE ACACIA. Ail! lllOn Dieu !

le photographe. N'en croyez pas un mot. — Tiens ! mais je vous ai vue quelque part.

mademoiselle acacia. Au théâtre.

le photographe. Au théâtre, je veux bien : je ne suis pas méchant, moi. A quel théâtre ?

mademoiselle acacia. Vous savez : rue de la Tourd' Auvergne.

le photographe. Il y a donc un théâtre rue de la Tour-d'Auvergne ?

mademoiselle acacia. Voyons, vous n'allez pas me faire poser ?

LE PHOTOGRAPHE. 12.j

le photographe. Si... en pied.

mademoiselle acacia. A la bonne heure ! Promettez-moi de me faire aussi bien que mon amie Clémentine.

le photographe. Clémentine qui?

mademoiselle acacia. Eh bien, Clémentine. Vous ne connaissez donc rien ?

le photographe. Je ne connais pas Clémentine, voilà tout.

mademoiselle acacia. J'ai sa carte sur moi, tenez.

LE PHOTOGRAPHE, jetant un coup d'œil dédaigneux sur

La carte. Cela ne sort pas de nos ateliers. Ensuite, mademoiselle, nous n'aurons pas beaucoup d'efforts à vous faire aussi jolie que votre amie.

MADEMOISELLE ACACIA. Vrai?

le photographe. Surtout si vous consentez à poser dans le même costume qu'elle.

mademoiselle acacia. C'est bien comme cela que je l'entends... dans mes costumes de théâtre.

le photographe. De théâtre, puisque vous le von lez. Est-ce que vous en avez plusieurs?

mademoiselle acacia. Je le crois bien ! C'est moi qui joue les fées dans les revues, les lutins dans les

ballets, les sylphes dans les féeries, les pages dans le drame, les joekeys dans le vaudeville...

le photographe. Je vois cela d'ici, sans jumelles. Mais alors, vous allez entrer dans cette chambre, à côté.

mademoiselle acacia. Pour quoi faire?

le photographe. Pour vous habiller.

mademoiselle acacia. Oh ! il n'y a qu'à ôter.

le photographe. Raison de plus. Vous trouverez là une toilette garnie.

mademoiselle acacia. Y a-t-il une pomme d'api?

le photographe. Une pomme d'api elle-même... avec une boite à couleurs.

mademoiselle acacia. Peste ! vous faite s bien les choses, vous.

le photographe. En avez-vous pour longtemps?

mademoiselle acacia. Trois secondes! Changement à vue ! — Pourquoi cette question ?

le photographe. C'est que je vous demanderai la permission d'expédier une ou deux têtes de bourgeois, en vous attendant.

mademoiselle acacia. Autant de tètes que vous voudrez; je ne suis pas plus pressée que cela.

le photographe. Car je ne dois pas vous celer que je vous ai fait passer avant un secrétaire de ministre et deux agents de change.

mademoiselle acacia. Oh ! des agents de change ! On les connut tous, mon photographe. J'ai leur tableau dans ma chambre a coucher.

le photographe. Des agents de change ou des banquiers, je ne sais pas au juste. Enfin, des gens excessivement bien. — Vous ferez sonner le

timbre quand VOUS serez prête. (Mademoiselle Acacia entre dans une chambre voisine. Il appelle le domestique.)

Domitien !

LE DOMESTIQUE. Monsieur?

le photographe. Introduis les clients... par ordre alphabétique.

le domestique. Les clients sont partis, monsieur.

le photographe. Comment, partis? Depuis quand? Et de quel droit?

le domestique. Il s se sont impatientés.

le photographe. Bravo, c'est une réclame magnifique; ils vont se plaindre partout.

le domestique. Il y en avait de furieux.

le photographe. Je ne redoute pas la réclame au

courroux. — Pourtant, cela me gène à l'heure qu'il est; voilà justement le soleil qui se lève : un jour superbe! Il faudrait utiliser ce météore, comme dirait

un vaudevilliste. (Jetant les yeux sur son domestique.) Do-

mitien !

le domestique. S'il vous plait, monsieur?

le photographe. Ai -je fait ton portrait?

le domestique. Vingt-sept fois, monsieur.

le photographe. En vérité?

le domestique. Je suis exposé à tous les coins de rue du quartier, debout , assis, tète nue, en casquette, avec mon plumeau, sans mon plumeau, avec ma culotte de peluche, de face, de trois-quarts...

le photographe. C'est que tu as, en effet, une très- belle tète de serviteur. Allons, mets-toi là, et profitons du soleil.

le domestique. Quoi ! monsieur serait encore assez bon?...

le photographe. Oui, je serai encore assez bon. — Diables de clients !

le domestique. Cela fera la vingt-huitième fois.

le photographe. Bah ! bah ! je le retiendrai cela sur tes gages.

le domestique. C'est que si cela était égal à monsieur, moi je ne tiens pas beaucoup à avoir un nouveau portrait.

le photographe. Eh bien, je te le ferai pour rien. Dépêchons.

le domestique, grognant. Mon ouvrage n'avance pas pendant ce temps-là...

MADEMOISELLE ACACIA, sortant de la chambre, en maillot et en jupe de gaze. Là, me VOÏlà ! Suis-je bien ? (Apercevant le domestique, et riant.) C'est cà votre agent de change?

LE PHOTOGRAPHE, embarrassé. Non, C'est 111011 domes-

tique. Je faisais une étude... de queue- rouge. N'estil pas vrai qu'il a une bonne tète de Jocrisse? — Tu peux te retirer, mon garçon.

LE DOMESTIQUE, indigné. JoCHSSe ! (Il sort.)

mademoiselle acacia. Comment me trouvez-vous?

le photographe. Pas mal.

mademoiselle acacia. Est-ce que je ne suis pas assez décolletée?

le photographe. Oh! si, si.

mademoiselle acacia. Ma jupe est peut-être un peu longue... je vais la raccourcir.

le photographe. Non pas! non pas! Diantre 1 c'est déjà furieusement court comme cela.

mademoiselle acacia. Elle est coupée sur le modèle de celle de Clémentine.

le photographe. Ah ! c'est une garantie. — Et puis, d'ailleurs, nous mettrons au bas : « Mademoiselle Acacia, dans le rôle de... de...

MADEMOISELLE ACACIA. De Tlilby.

le photographe. De Tiïlby... cela sauve tout. Essayons l'attitude, à présent.

mademoiselle acacia. Je vais me mettre à cheval sur une chaise, comme Clémentine.

le photographe. Fi! vous n'y pensez pas!

mademoiselle acacia. Aimez-vous mieux que j'aie un pied à terre et l'autre posé sur cette table?

le photographe. De pis en pis. Pourquoi pas tout de suite faire : Portez armes avec votre jambe?

mademoiselle acacia. Tout de même.

le photographe. Ou le grand écart?

mademoiselle acacia. Je peux essayer.

le photographe. Ma chère belle, ne sortons point des bornes de l'anacréontisme; laissons à Vénus si ceinture...

mademoiselle acacia. Laissons les roses aux rosiers. Cependant je ne peux pas rester droite comme lin piquet.

le photographe. Comme un piquet, non, mais comme un arbrisseau flexible. Voyons, montez sur ce tremplin; arrondissez le bras gauche par-dessus votre tète, d'une façon provocante; et, de votre main gauche, pincez votre jupe à la f.içon des danseuses espagnoles. La! Appuyer votre tète entre ces deux branches de fer. Oui. Laissez-moi juger de l'effet à dislance. Très-bien! Renversez un peu le corsage. Parfait! Est-ce assez Trilby, ô mon Dieu !

mademoiselle acacia. Oii faut-il que je regarde?

le photographe. Du côté de la porte. Ne craignez pas de forcer l'expression, (il vaàson objectif.) Oh! que c'est bien comme cela !

mademoiselle acacia. Dites donc, il n'est pas chargé?

le photographe. Laissez-moi tranquille... Moins de jupe, lâchez un peu de jupe.

mademoiselle acacia. Èles-vous donc amusant avec votre voile noir sur la tête !

le photographe. Pas de plaisanterie.

132 LES FEMMES QUi FONT DES SCENES.

mademoiselle agacia. Puis- je remue; les yeux?

le photographe. Tant que cela vous fera plaisir; mais vous ne ferez plus aucun mouvement quand je dirai : Stope!

mademoiselle acacia. Ne me regardez pas, vous allez me faire rire.

LE PHOTOGRAPHE. Y êteS-VOUS ?

mademoiselle acacia. Attendez. Il me prend une douleur au cœur.

HOTOGRAPHE. Bull !

MADEMOISELLE ACACIA. Cela paSSC

le photographe. Ne parlez plus. Une, deux,

trois... Stope ! (Quelques secondes s'écoulent.) MADEMOISELLE ACACIA, tressaillant. Hein?

LE PHOTOGRAPHE. CllUt.

MADEMOISELLE ACACIA, entre ses dents. Oll ! LE PHOTOGRAPHE, frappantdu pied. Là, Voilà que VOUS

avez tout fait manquer!

mademoiselle acacia. Écoutez donc j'avais des

fourmis dans les mollets. (Elle saute à bas de l'estrade.)

le photographe. Comme c'est agréable !

mademoiselle acacia. Et votre branche de fer dans

les oreilles, croyez-vous que c'est agréable aussi!

Et puis quoi? Nous allons recommencer, mon petit photographe, voilà tout.

le photographe. Voilà tout ! Lorsqu'il y a plus de quinze personnes qui attendent dans l'antichambre !

mademoiselle acacia. Connu!... Fume-t-on chez vous ?

le photographe. Parbleu !

mademoiselle acacia. Alors, passez-moi le pot à tabac.

LE PHOTOGRAPHE. C'est U11C idée. (Ils roulent dos cigarettes.)

mademoiselle acacia. Dites-donc, mon petit photographe, est-ce que vous me mettrez dans un grand cadre, sur le boulevard?

le photographe. Certainement.

mademoiselle acacia. En belle compagnie?

le photographe. Splendide!

MADEMOISELLE ACACIA. Ah ! quel bonlieurl (Elle vient

s'asseoir à côté de lui.) Voulez-vous être gentil, gentil, gentil?... Placez-moi à côté d'un général.

le photographe. Un général?

mademoiselle acacia. C'est un caprice. Clémentine est à côté d'un député.

le photographe. On tâchera de se procurer un général, (jetant sa cigarette.) Allons, recommençons.

mademoiselle acacia. Déjà! que c'est ennuyeux!

le photographe. Au fait, l'heure est bien avancée, le soleil baisse, et je suis rompu de fatigue. Remettons la séance. — Ah! la journée a été rude!

mademoiselle acacia. Quand faudfa-t-il que je revienne ?

le photographe. Eh bien, mais... ce soir... Entre dix et onze heures.

MADEMOISELLE ACACIA, pudiquement. Monsieur...

le photographe. Je vous ferai à la lumière électrique.

Tout est là : savoir où est le cadavre.

Et quand on lésait, on est le maitre de la situation.

Ah ! c'est une jolie langue que le parisien, et qui pour la plupart des habitants de nos fertiles provinces n'est pas sans rapport avec le tibétain. De nos jours, elle a été singulièrement enrichie par Gavarni, par les acteurs, par les ouvriers typographes et par quelques condamnés à mort.

Pourtant, il ne faut pas confondre le parisien pur avec l'argot.

L'argot crée des mots; — le parisien se contente des mots créés; il vit en bonne intelligence avec les dictionnaires français, et ne procède que par images.

Mais quelles images !

Tropes-clowns î Métaphores plus soudaines et plus hardies que des danseuses espagnoles î Comparaisons saisies de vertiges! Hyperboles qui ont dû s'épanouir dans un coup de foudre, comme la fleur de l'aloès.

Et adjectifs de toutes les couleurs!

Une illumination générale de la grammaire !

C'est en langue parisienne qu'on dit :

Avoir son plumet, — pour : être gris.

Attraper un papillon de guinguette, — pour : recevoir un coup de poing.

Lâcher la rampe, — pour : se laisser mourir.

Avaler un enfant de choeur, — pour: boire un verre de vin rouge.

Et 11 sait oh est le cadavre, — pour : il connaît un secret.

Qu'il y ait une histoire sinistre sous ces paroles, on ne peut pas en douter. Seulement, les renseignements me manquent — ainsi que pour cette autre locution, qui m'a souvent fait rêver : < Croquer le marmot. »

Il est évident qu'il y a eu autrefois un marmot de croqué par quelqu'un qui s'impatientait.

Ça, revenons à notre cadavre.

Ii y a des cadavres de toutes sortes et de toutes dimensions : des cadavres bien embaumés dans des cer cueils de cèdre ; de jolies momies ornées de bandelettes élégantes ; des cadavres poétiques enfin, — comme la tète de cet amant qu'une femme des contes de Boccace enterre dans un pot de fleurs.

Il y a aussi des cadavres horribles,défigurés, crispés, que le coup de pelle d'un paysan expose soudainement au grand jour, et qui n'ont d'autre linceul qu'un haillon taché de sang...

Francbeignet se présente chez un riche négociant .

Francbeignet a une cravate jaune et un large pantalon; il mâche un cigare éteint.

Un garçon de bureau, qui lit le Pays dans un fauteuil de cuir, devant un pupitre, le toise et lui dit :

— Monsieur n'y est pas.

— Tu as vu cela, toi ? réplique Francbeignet avec un air goguenard.

Et, d'un revers de main, envoyant \cPays au plafond, il ajoute :

— Tu vas me faire l'amitié d'annoncer à ton maître que son ami Francbeignet a besoin de le voir sur-le-champ. Entends-tu? son cher petit Francbeignet.

Le garçon de bureau, abasourdi, se lève et accomplit la commission.

Francbeignet est immédiatement introduit auprès du négociant.

— Tu vas bien, Edouard ? lui dit Francbeignet en se jetant sur un canapé.

— Oui. . . Qui . . . Que me veux-tu ?

— Oh! presque rien.... Tu est fort bien logé ici, sais-tu? Jolie vue... le mouvement du port... Combien paies-tu cela?

Le négociant feint de remuer une masse considérable de papiers.

-— Si tues occupé, dit Francbeignet, je reviendrai.

— Non, non ! réplique vivement le négociant ; je suis tout à toi.

— Tes affaires vont comme sur des roulettes, à ce que j'entends répéter par tout le m onde. Je eneli-

cite. D'ailleurs, tu mérites ton bonheur; tu as toujours été très-actif, très-habile, très... Le négociant s'agite sans répondre.

— Oh mets-tu les allumettes ? continue Francbeignet, en se levant et en cherchant par la chambre.

Quand il en a trouvé une, et quand il a essayé de rallumer son tronçon de cigare charbonné :

— Ah! ça tu ne me demandes pas ce que je fais, mol? s'écrie-t-il.

— Eh bien, qu'est-ce que tu fais !

— Je suis à la tète d'une entreprise magnifique, mon cher! Je dirige une usine de décortication de haricots, à la Villetté... j'anoblis le soissonnais ; je réhabilite un légume estimable, en lui enlevant ce vernis de ridicule sous lequel le préjugé l'a tenu étouffé trop longtemps.

-Ah!

— La chance m'a souri à mon tour; d'ici à deux ans j'aurai deux cent mille francs. Mais pour faire face aux premières éventualités, j'ai besoin de dix mille francs... que je viens te demander, mon bon Edouard.

Le bon Edouard saute sur son siège, de façon à en rompre tous les élastiques.

— Dix mille francs! répète-t-il.

— Dix ou douze, comme tu voudras, dit Francbeignet insensible à cette expérience de galvanisme.

— Es-tu fou ?

— Peut-être bien... sans le savoir.

— C'est impossible, dit sèchement le négociant .

— Oh! je suis sûr du contraire! dit Francbeignet, essuyant tranquillement du revers de la main la poussière qui est au bas de son large pantalon.

— Comment cela ?

— Tu ne veux pas que je te fasse l'injure de m'adresser ailleurs, je suppose.

— Mais...

— Non, cela ne serait pas décent.

— Oh veux- tu que j e les prenne, ces dix mille francs ? dit le négociant en levant les bras vers l'Éternel.

— Dame!... où as-tu pris les autres, répond Francbeignet.

Le négociant emprunte les tons d'un parfait à la pistache.

— Te souvient-il de nos farces d'autrefois? dit Francbeignet; que d'imagination tu avais en ce temps-là! les bons tours que tu savais inventer! Et cette certaine nuit, chez...

Francbeignet n'achève pas.

Dix billets de banque sont tombés dans sa main.

Il sait ouest le cadavre.

— Je te chasserai, maraud! glapit un petit vieillard, écumant de colère et trépignant dans un salon décoré pompeusement.

Le maraud, qui est un valet de chambre, demeure indifférent et immobile.

— Je te ferai périr sous le bâton, faquin !

Le taquin se contente de hausser imperceptiblement les épaules.

— Je te livrerai à la justice, pendard!

Le pendard ébauche un sourire et compte les boutons de sa veste.

— Va-t'en ! dit le vieillard à bout de forces.

Le valet de chambre, comme s'il n'avait pas entendu, se dirige vers une armoire, et l'ouvrant, il dit :

— Monsieur le comte mettra-t-il aujourd'hui son corset bleu-de-ciel ou son corset amarante ?

Le vieillard pousse un cri étouffé.

Le valet de chambre poursuit :

— Monsieur le comte a reçu ce matin deux nouvelles perruques; laquelle des deux faudra-t-il lui essayer?

Le vieillard va fermer la porte.

Le valet de chambre dit :

— Monsieur le comte ne se souvient plus que mademoiselle Éléonore vient le voir dans deux heures, et qu'il n'a pas encore commencé sa toilette.

Le vieillard tend vers lui ses mains suppliantes. Le valet de chambre dit :

— Monsieur le comte oublie sans doute qu'il ma chassé.

Le vieillard tombe à genoux...

Le valet de chambre ne s'en ira pas, il ne s'en ira jamais.

Il sait oii est le cadavre.

Dans une des tribunes de l'hippodrome de la Marche, une jeune femme est assise. C'est une des

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plus séduisantes reines d'un monde de dissipation, d'élégance et d'amour. Elle est admirablement jolie, admirablement vêtue. Ses yeux ont de l'esprit. Elle a un nom aussi célèbre que eeux des chevaux qu'elle regarde courir.

Derrière elle, mais formant un groupe à part, se tiennent quelques jeunes gens à la mode, riant et pariant.

Arrive un gandin au milieu d'eux, un gandin heureux de sa personne, bruyant, chauve, portant aux bas-côtés des joues une paire démesurée de buissons flavescents qui semblent deux commencements d'incendie, habillé comme un garçon coiffeur qui voudrait faire rire ses camarades, c'est-à-dire couvert d'un paletot aussi court qu'un gilet de flanelle, le menton scié par un col d'un métal inconnu, l'œil clignotant, la bouche entr'ouverte.

Voici les paroles que laisse échapper ce gandin, d'une voix singulièrement claire :

— Bonjour... bonjour... Comment va? Je viens du pesage. Ou ne fera rien aujourd'hui, je l'ai dit à Mackensie. Qu'est-ce que vous faites là? Est-ce qu'il y a des femmes? les connaît-on! d'où cela sort-il?

Si vous voyez Jeanne, ne lui dites pas que je suis ici : elle me cherche partout pour me casser son éventail sur la figure. Avec qui est donc Frédéric... là-bas, oui?.. Ce n'est pas possible, le voilà remis avec Matbflde! A propos, avez -vous quelque chose d'arrangé pour ce soir ? Je suis parti hier après le quatrième acte ; j'ai soupe avec Anna et les deux Ghambuy- Roufflet; Anna a été étourdissante, elle a eu des mots... A qui dis-tu bonjour! Bah! la petite Lucie? elle va bien depuis cet hiver. Moi, je n'en peux plus! je suis dégoûté des femmes, je ne veux plus qu'on m'en parle. Je ne sais vraiment pas comment j'existe depuis quelque temps en menant un train pareil! Tout autre que moi serait sur les dents. 11 faut avoir une santé de fer comme j'en ai une...

Tout à coup, la jeune femme qu'il n'a pas encore vue se retourne vers lui, en montrant un visage moqueur.

Le gandin rougit et perd la parole.

On le presse en vain de continuer, il rompt la conversation, il cesse de se vanter de sa santé de fer.

Elle sait où est le cadavre.

Le grand critique s'est enveloppé dans sa grande robe de chambre , et il s'est préparé à écrire son grand article pour son grand journal.

Un de ses amis (l'avant- dernier) entre, et se penche sur son papier.

— Quelle est la victime d'aujourd'hui ?demande-t-il.

— Une victime de troisième choix, dit le grand critique, en essayant de sourire sans se compromettre; un jeune!

— De la chair fraîche?

— Oh! presque crue... un réaliste! Il est temps de réagir contre une école superficielle et simplement grossière. M. Constantin Goémon a osé m'envoyer son nouveau roman : le Couteau ébréché, scènes de la vie d'abattoir.

L'ami se gratte le nez.

— Je venais justement vous recommander M. Goémon, dit-il.

— J'en suis fâché, répond le grand critique ; mais il

sera égorgé avec son propre couteau, et il n'aura que ce qu'il mérite.

— C'est pourtant un jeune homme agréable, laborieux, modeste; je le connais intimement, et j'avais espéré...

— Son roman est mauvais et obtient du succès ; Goémon est condamné.

— Est-ce votre dernier mot?

— Parbleu !

— Alors, tant pis pour vous! dit l'ami.

— Qu'entendez -vous par ces mots? demande le grand critique étonné.

— J'entends que 31. Goémon est décidé à vous rendre la pareille ; il a ses entrées dans plusieurs journaux, et il peut vous faire un fort ridicule parti. Vous avez l'épiderme sensible, à ce que je crois me rappeler?

— Je l'avoue; je n'ai jamais pardonné à 31. de Chateaubriand de m'avoir traité en petit garçon ; et Balzac est rayé pour moi du nombre des vivants depuis quelques plaisanteries malséantes.

— Goémon ne vous épargnera guère.

— Bon ! menaces d'enfant ! quelles sont ses armes ?

— II a découvert sur les quais un péché de votre jeunesse, un petit livre burlesque, passablement compromettant, signé de vous et intitulé : Cocorico.

— Cocorico /s'écrie le grand critique ; cela est faux ! J'en ai fait rechercher et détruire tous les exemplaires.

— Pas tous, puisque Goémon en a un ; je l'ai vu, vous dis-je.

— 0 mon Dieu! murmure le grand critique.

— Et il est déterminé à en publier des extraits, dont le ton scandaleux contrastera étrangement avec la so lennité de vos articles actuels.

— Des extraits de Cocorico ! il faut l'en empêcher !

— N'est-ce pas ?

— A tout prix !

— Alors... dit l'ami, en replaçant sous ses yeux le volume de son protégé.

Le grand critique soupire et ne répond pas. Constantin Goémon peut être tranquille : il ne sera pas abîmé par le grand critique.

Il sait où est le cadavre.

Le grand salon des Provençaux. Une table magnifiquement servie. Soixante convives recrutés dans le Paris très- connu et très-mêlé : représentants de l'industrie, de l'art, de la dissipation. Éclairage à outrance. On vient d'annoncer que le dîner est servi ; tout le monde se place.

A ndnnte

— A côté de moi, monsieur Billeron. Vous, Edouard, ici, si vous voulez bien.

— Tiens, Vermot ! Il faut des circonstances comme celle-ci pour te rencontrer. Je ne te demande pas comment tu te portes. Mâtin I le ventre d'un homme arrivé. Change donc de couvert avec Alphonse. Que nous causions, au moins.

— Vous cherchez votre nom? Je crois l'avoir vu à l'autre bout de la table.

— Ah! merci.

— Sept heures moins le quart ; et l'invitation était pour six heures. Comme c'est agréable !

— Qu'est-ce que ça vous fait, mon cher !

— Ça me fait que c'est jour des Italiens, et que je serai obligé de partir à neuf heures.

— Bon ! voilà Lambert. Hé! Lambert, par ici, par ici. Il est myope comme Augustine Brohan.

— Oh ! mille pardons, monsieur, je vous ai heurté.

— Ce n'est rien.

— Lequel ? celui qui a la cravate blanche?

— Non ; l'autre qui est chauve et qui se tourne vers nous à présent.

— Àh ! je le vois. C'est le baron deMondénard, un homme très-distingué ; il est de tous les conseils de surveillance.

— Monsieur, il reste trois couverts inoccupés ; fautil les enlever?

— Non, laissez-les; on viendra peut-être.

— Je me félicite du hasard qui m'a rapproché de vous, monsieur; il y avait bien longtemps que je désirais faire votre connaissance.

— Monsieur... Croûte au pot ou printanier?

— Croûte au pot.

— On a fait 68 80 ; quant aux actions de chemins de fer, calme complet. Printanier.

— Madame va bien?

— Vous êtes trop bon. Elle va à merveille. Printanier, garçon. Elle se plaint, comme moi, de ne plus vous voir. Vous êtes rare comme les beaux jours.

— Si vous saviez combien j'ai eu d'affaires depuis deux mois ! Croûte au pot .

— Je n'ai pas cet honneur, non, monsieur. Je suis artiste.

— Ah! artiste... peintre, peut-être?

— Non, monsieur. Voulez-vous avoir la complaisance de me passer le menu, qui est auprès de vous?

— Gomment donc !

— J'espérais l'avoir aujourd'hui, messieurs. Il m'avait même promis de la manière la plus formelle. Mais il vient de m'écrire à l'instant pour s'excuser. Il paraît qu'il a perdu une de ses maîtresses.

— Ou qu'une de ses maîtresses l'a perdu.

— Oh! un mot?

— Déjà? au potage!

— Qu'est-ce que Martinet a dit ?

— Si vous craignez de vous trouver dans un cou-

rant d'air, monsieur le baron, nous pouvons changer de place.

— Du tout, du tout, je vous remercie ; je suis fort bien là.

— Ne faites pas de façons, au moins.

— Dis donc, Vermot, j'ai un voisin qui remue perpétuellement sa jambe gauche. Cela me promet de l'agrément pendant le dîner.

— Mords-le.

— Docteur, vous avez l'air inquiet. Est-ce qu'il vous manque quelque chose? Donnez donc les sauces anglaises au docteur. Pardonnez -moi, mon cher; c'est ce gros bouquet de fleurs qui m'empêchait de vous apercevoir. Otez cela, garçon; ces fleurs, oui. Là, c'est cent fois mieux comme cela ; on se voit au moins. Alphonse, je te recommande le docteur; c'est une de nos belles fourchettes.

— Dites plutôt une fourche.

— Et quel gobelet !

— Messieurs, vous me rendez confus, en vérité.

— Sauce genevoise?

— Oui, sauce genevoise.

— Je suis venu uniquement pour faire plaisir à

Gigomcr, qui est mon camarade de collège ; car les grands dîners n'ont aucun attrait pour moi. La soupe et le bouilli, je ne connais rien au-dessus de cela. Voilà des kramouski qui sont délicieux.

— Musicien, peut-être?

— Non, monsieur, non. Je ne suis pas musicien.

Scherzo

— Ce silence annonce la faim du monde.

— Martinet, vous êtes incorrigible.

— A la porte, Martinet!

— Comment appelez-vous ce vin, garçon ?

— Du château-larose, monsieur.

— Ça, du château-larose ? Vous voulez plaisanter sans doute. Il n'y a pas deux maisons à Paris où l'on puisse boire du château-larose. Vous comprenez bien, garçon, que ce n'est pas à moi qu'il faut conter de ces choses-là. T'ai été au Ghâteau-Larose, je sais ce qu'on y récolte.

— Oh! il est assommant, ce monsieur! Sais-tu qui c'est?

— Moi ? jamais de la vie !

— Dans le principe, je ne dis pas non... Mais

Gaete ne pouvait pas tenir plus longtemps; c'était impossible. Admetfons une minute, seulement une minute, comme vous le désirez, que la solution soit entre nos mains. Très-bien ! Voilà donc la solution entre nos mains. C'est un grand pas, je l'avoue ; tout est là, je le sais. Mais après? après?

— Après, tout va de soi; l'intervention se reconstitue.

— Sur quelles bases, s'il vous plaît? Vous me feriez plaisir de me dire sur quelles bases.

— Etienne? Cinquante ans, lui? Allons donc! Etienne n'a pas plus de quarante-cinq ans. Quarantesix, au maximum. Je dois le savoir, puisque nous avons quitté Rouen tous les deux la même année. J'avais alors... dix-huit mois de plus que lui. Mon calcul est donc parfaitement juste, et je le disais bien : si Etienne a quarante-cinq ans, c'est tout le bout du monde. '

— Les Bordelais s'en vont !

-— Par ou !

— Vois-tu, Vermot, la Revue des Deux Mondes est le seul endroit où l'on vous apprenne à ne pas vous compromettre. Une fois, j'y ai apporté une nou-

velle commençant par : « Il faisait jour. » Je L'ai remportée parce que l'on exigeait cette variante diplomatique : « Il n'était pas impossible qu'il fit jour. »

— Je te trouve bon! Pourquoi veux-tu que je m'étonne de la vogue de ces filles-là? Je m'étonnerais bien davantage de la vogue d'une honnête femme. L'étonriement est la plus aristocratique des sensations, que diable! et je n'en suis pas prodigue.

— Brasseur est magnifique. La pièce, c'est lui; ça ne signifie rien, mais c'est sublime.

— Théâtre ou lanterne magique, pour moi, je n'y fais pas de différence. Ce sont deux arts aussi primitifs l'un que l'autre. Il n'y a qu'une question de boite plus ou moins vaste...

— Mais Shakspeare ?

— Quel admirable romancier il aurait fait !

— Gela vous serait-il égal, monsieur, de ne pa. agiter ainsi votre jambe gauche ? Je ne saurais vous dire à quel point ce mouvement m'est désagréable.

— Excusez-moi, monsieur ; cela est d'autant plus involontaire que, moi non plus, je ne peux pas souf frir ce mouvement chez les autres.

— Est-ce sain, docteur!

— Quoi ? ces quenelles de volaille aux truffes ? Rien de plus sain.

— Elle n'a ni gorge, ni épaules, ni cheveux. De jolies dents si vous voulez, mais voilà tout,

— Et la jambe?

— Plus qu'ordinaire.

— Eh ! là-bas, dans le coin? de quoi causez-vous donc ? Plus haut, s'il vous plait !

— Messieurs, il s'agit de l'honneur d'une femme...

— Oh! oh! Ah ! ah ! Prrrrt! Ksss!

— Je vous ferai remarquer, monsieur le baron, que vous ne buvez pas. Votre verre est toujours plein.

— Mais vous vous trompez ; je bois énormément au contraire; vous me faites faire des excès aujourd'hui.

— La photographie, Edouard ? La photographie ! Attends vingt-cinq ans, et tu m'en diras des nouvelles.

— Attendre vingt-cinq ans? Je suis prêt.

— Mes amis, disons du mal des femmes autant que vous voudrez, mais n'en disons pas de l'amour. Ah! j'ai bien aimé, j'aime encore, et je sens que j'aimerai toujours, comme le troisième compagnon de la ballade d'Uhland.

LA SYMPHONIE DU BANQUET. i57

— Diable î l'heure du lyrisme a sonné ; faisons frapper le Champagne.

— Moi, je n'aime plus depuis sept ans; mais ce n'est pas ma faute, parole d'honneur! Mon cœur est dans le statu quo. J'attends un coup de sympathie, sans le chercher, par exemple.

— Nous te comprenons ; tu es en congé militaire, et tu attends qu'on rappelle ta classe.

— Si nous rappelions quelques grands crus, classe de 1811?

— Edouard est peut-être dans le vrai.

— S'il n'est pas dans le vrai, il est à coup sûr dans le vin.

— A bas les concetti !

— Je ne me plains pas outre mesure d'avoir été souventes fois trompé par les femmes ; cela ne m'a jamais étonné, et cela m'a toujours instruit. Il arrive un âge où l'on se trouve savoir par cœur le conte de Joconde, sans l'avoir étudié. Après tout, c'est un charmant conte, où la jeunesse, la poésie et l'expérience font un assez bon ménage... pour le temps.

— Bah ! bah ! ta philosophie n'est qu'une duperie. A d'autres le rôle de patient ! Pour ma part, j'ai tou-

jours eu le soin, et je l'ai encore, de rendre aux femmes blessure pour blessure, œil pour œil, dent pour dent... et ainsi de suite.

— Ainsi de suite est un mot léger. Je le fusille !

— Demandez à Lucienne, à Emma, à Armande, si elles n'ont pas gardé un douloureux souvenir de mes flèches? Interrogez Juliette, Fanny, Olympe, Ernestine...

— Tais-toi, grand fat ; tu me fais l'effet du marchand de mort-aux-rats, avec sa perche.

— Vous dites, garçon ?

— Clos-vougeot !

— Ça, du clos-vougeot! ça? ca? Montrez-moi le bouchon.

— Pardieu! voilà un animal qui a le don de m'agacer, et jje ne veux pas qu'il l'ignore plus longtemps. Monsieur...

— Tais-toi donc, Alphonse; allons!

— Non; c'est plus fort que moi. Monsieur... oui, vous, monsieur... c'est étonnant comme vous ressemblez à Jud !

— Gomment l'entendez-vous, monsieur?

— En bien; oh! en très-bien!

— Accordez-moi, monsieur, de trouver votre plaisanterie au moins singulière.

— Je vous l'accorde, monsieur.

— Allons, Alphonse, sois raisonnable.

— Gomment appelez-vous donc ce monsieur, qui a le verbe si haut ?

— Faisan ou bécassines ?

— Bécassines, garçon ; et faisan aussi. Alors, monsieur, vous êtes sculpteur?

— Non, monsieur, je ne suis pas sculpteur.

Allegro

— Gustave Doré est un grand peintre!

— Gustave Doré n'est qu'un dessinateur qui a de la main.

— Ah ça! on n'entend que vous, là- bas! Est-ce que vous n'avez pas encore de Champagne ? Garçon ! prenez donc soin de ces messieurs.

— Toi?

— Moi!

— Ils prennent ça pour du Champagne! J'en hausse les épaules, vraiment. De quelle marque, ce Champagne, garçon ? Vous allez voir ; je connais le cham-

pagne, moi. Je suis passé deux fois à Épernay. De quelle marque?

— Je ne sais pas, monsieur.

— Qu'est-ce que je vous disais?

— Bon! voilà M. Jud qui refait des siennes? Hé, monsieur Jud! Il n'y a donc que vous en France qui ayez le privilège de boire du bon vin ?

— Je ne vous parle pas, monsieur.

— Je l'espère bien. Je ne vous en accorderais pas la permission.

— Qu'est-ce qu'il a dit?

—De grâce, monsieur, faites attacher votre jambe gauche, je vous en supplie!

— Gomment ! est-ce que je la remue encore ?

— Tenez, regardez, en ce moment même...

— Tu crois que l'on fera un petit lansquenet ?

— Oui, j'ai demandé à Julien. Dans le salon bleu du troisième étage. J'ai joliment besoin de me refaire.

— Messieurs... messieurs! !

— Quoi ? qu'est-ce qui se passe ?

— Un peu d'attention, messieurs. Martinet demande la parole. Parlez, Martinet.

— Mon Dieu, messieurs, c'est bien simple. Je crois

ne remplir ici que l'office d'un écho, en portant un toast qui est dans la bouche de tout le monde...

— Hein ! Vermot, quelle littérature!

— Messieurs, à la santé de notre excellent amphitryon Julien de Gigomer !

— Bravo! bravo! hourra! A Julien! à Gigomer! à Gigomer de Julien ! Hou! Psitt! Ohé! Tends donc ton verre, là- bas ! Et toi, Alphonse? A Julien ! au clergé! à la magistrature ! à l'armée de terre et de mer ! aux sénéchaleries ! Non! non! A Julien, au seul Julien Au Julien des boudoirs ! Vive Julien !

— Réponds, à présent, Julien.

— Tune peux pas te dispenser de répondre. Julien va répondre. Chut !

— Messieurs...

— Quelques paroles bien senties; vas-y, mon bonhomme.

— Messieurs et amis... je vous remercie profondément d'avoir bien voulu accepter...

— Parfait!

— Allons, c'est indécent! Silence! Taisez-vous! Ça ne se fait pas, ces choses-là! Laissez-le parler? Chut ! chut !

— ...D'avoir bien voulu accepter mon accept... non, mon invitation. Vous avez prouvé une fois de plus.

— Deux fois de plus!

— Trois fois de plus!

— Quatre fois de plus !

— Zut! vous êtes tous des crétins! Je bois à la santé de Georgette. Voilà mon opinion.

— Julien n'a jamais été aussi beau que ce soir.

— Je vote un ban pour Julien.

— Adopté! Un ban pour Julien! Pan, pan, pan... pan, pan... pan, pan, pan, pan... pan! !

— Ces messieurs me paraissent un peu partis.

— Je suis de votre avis. M. de Gigomer a invité beaucoup d'artistes ; cela se voit.

— Peut-on fum:T?

— Si l'on peut fumer ? Je crois bien! D'abord, moi, je me trouverais mal si je ne fumais pas. Il faut que je fume avant tout.

— Laissez-moi alors vous offrir ce cigare. Sentezmoi ça. Deux ans de boite!

— Quel vacarme!

— Tu m'ennuies ; cela me plaît ou me déplaît ! Eh bien, cela me déplaît.

— Un gilet perdu!

— Non ; le Champagne ne tache pas.

— Messieurs... messieurs... on réclame un peu de silence. M. Lucien Formel va nous chanter le Voyage aérien, de Nadaud.

— Toujours donc? Je demande : J'ai du bon tabac dans ma tabatière.

— Nadaud, un charmant garçon.

— D'accord ; unis le Voyage aérien, j'en ai assez. G'estl'école du bon sens en ballon; Godard regrettant papa et petite sœur, et demandant: Cordon, s'il vous plaît.

— Comment! vous nous quittez, baron?

— Masquez ma retraite. Je suis attendu à dix heures, à une séance du comité de surveillance de l'Orphelinat des casernes; vous comprenez, je ne peux pas y manquer.

— rai rompu le dernier lien...

— Ainsi, vous voulez bien me permettre, monsieur le baron, «de vous faire ma petite visite, après-demain mercredi ?

— Mercredi, c'est convenu. Apportez vos huit mille francs. Adieu. Avant midi! car à midi un quart, vous ne me trouveriez plus.

— Et dans V immensité je plane... aane... aaaane!

— Ah ! bravo ! bravo ! délicieux ! exquis !

— Tiens-moi les poignets ou je vais faire un malheur.

— Silence donc! Au deuxième couplet.

— Le deuxième couplet !

— Au moins, donne-m.ii à boire! Verse-moi quelque chose... de l'eau forte, tout ce que tu voudras. = . pourvu que je n'entende pas ce scélérat !

— Bonjour mes sœurs, bonjour ma mère... èère... èèèère.

— Bis! bis! bis au dernier!

— Messieurs, vous êtes priés de vouloir bien passer au salon pour prendre le café.

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