M. THIERS
Certes, ce n'est pas nous qui céderons d'un cran.
(Douze tours de scrutin se succèdent, amenant toujours le même résultat. Les académiciens finissent par céder au sommeil.)
CHOEUR DES DOL'CETIENS, marmottant.
Doucet ! Doucet ! Doucet !
CHOEUR DES AUTRANIENS, de même.
Autran! Autran! Autran !
LE
J'admire les magasins d'aujourd'hui, mais je regrette les boutiques d'autrefois. Je le dis comme je le pense, autant en artiste qu'en homme déjà vieillissant. Les magasins sont hauts, vastes, clairs, tant que vous voudrez ; — les boutiques étaient basses, petites, obscures ; et, malgré cela, les boutiques avaient quelque chose d'accort et d'honnête ; c'était comme une rangée de commères le long des rues. Elles prêtaient les motifs les plus pittoresques à la peinture, et la plupart d'entre elles faisaient réver du jeune Poquclin. 0 mes chères boutiques!
Les magasins d'aujourd'hui sont loin de cette bonhomie; vous chercheriez vainement chez eux quelques traces de caractère national. Ils sont construits et décorés à la façon de Pompéi mon ami, ou de l'Alhambra. Les moins riches se distinguent par des
outrecuidances spéciales. Ainsi, par exemple, il n'est pas rare de lire au fronton d'un magasin puritainement peint de noir ces mots en lettres lapidaires : MODES. Pas autre chose. Que si vous essayez de plonger un regard curieux à travers la mousseline des rideaux, vous n'apercevez qu'un canapé de velours, et sur ce canapé une femme en cheveux qui lit un volume. D'ailleurs, pas le moindre chiffon. Voilà le magasin de modes d'aujourd'hui ; — combien je lui préfère la boutique de modes d'autrefois, qui offrait un si réjouissant assemblage de rubans de toutes les couleurs, et où de nombreuses jeunes filles, un œil à leur ouvrage et l'autre à la rue, étaient occupées à coiffer des marottes ou têtes de carton! — La marotte, encore une chose disparue !
Je regrette les boutiques, et je regrette aussi les enseignes des boutiques. Les unes n'allaient pas sans les autres. Je parle de l'enseigne originale, allégorique, compliquée, appelant à son aide la sculpture ou la serrurerie. Je parle des Barbes d'or, des Tours d'argent, des Chats voirs, des Saint-Esprit, des
Bons coings, des Paniers fleuris, des Puits d'amour, des Verts galants, de tous ces caprices qui étaient la poésie de l'ancienne boutique. Aujourd'hui, on se passe volontiers de l'enseigne, que l'on trouve de mauvais goût; on écrit simplement : Félix, pâtissier, là oii on aurait écrit jadis : Au Flan couronné. — Qui me rendra les vieilles enseignes, hélas! Il y en avait de naïves, et ce n'étaient pas celles que j'aimais le moins. Le bois y jouait un grand rôle; le bois se pliait à tous les attributs. Des saucissons en bois, balancés par le vent, invitaient à entrer chez les charcutiers; des gants en bois et des bas en bois d'une longueur interminable, disaient l'industrie des bonnetiers; les chapeliers étalaient des chapeaux en bois de diverses formes, depuis les demi-lunes démesurées des généraux de l'Empire, jusqu'aux élégants chapskades lanciers polonais.
Parmi ces boutiques et ces enseignes de la vieille roche, on remarquait encore, il y a une douzaine d'années, deux débits de tabac, l'un situé rue de
l'Ancienne- Comédie, — l'autre rue Fontaine, à quelques pas de la barrière Pigalle. Tous les deux avaient à leur porte une de ces statuettes en bois colorié, haute de deux pieds environ, dont la mode était fort répandue dans le dernier siècle et au commencement de celui-ci. La statuette du débit de tabac de la rue de r Ancienne-Comédie représentait un Turc : — celle de la rue Fontaine figurait un Grenadier.
Il me faudrait un style en bois pour décrire convenablement ce Turc en bois et ce Grenadier en bois.
Le Turc de la rue de l'Ancien ne-Comédie avait un turban comme tous les Turcs, une pelisse comme tous les Turcs, des babouches comme tous les Turcs; — et, comme tous les Turcs, il fumait dans un longnarghilé, avec toute la superbe et toute l'indolence que peut comporter la sculpture sur bois. Le vermillon, l'indigo et l'or étaient semés à profusion sur sa petite personne ; il rappelait les plus beaux Turcs du théâtre Feydeau ; et, tout entier à son narghilé, il ne s'apercevait pas même du rôle de portier qu'il remplissait, — tant sont grandes la majesté et l'indifférence orientales !
Le Grenadier de la rue Fontaine, d'une date plus
moderne, avait un bonnet d'ours comme tous les grenadiers, des moustaches comme tous les grenadiers, des guêtres comme tous les grenadiers; — et, comme tous les grenadiers, il fumait dans une pipe noire. Il était d'ailleurs très-bien ficelé dans sa mignonne taille de bois, l'air crâne, la poitrine effacée, les pieds en dehors. Héros bon enfant, il ne lui déplaisait pas de monter la garde à la porte d'un bureau de tabac, après avoir vu brûler le Kremlin.
A l'époque dont nous parlons, vivait un acteur qui jouait à l'Odéon et qui demeurait à Montmartre. Ce fait paraîtra peut-êtr-e singulier, et j'avoue que je ne suis pas en mesure de l'expliquer. Je l'appellerai Restout, pour cacher son véritable nom, sous lequel il a plutôt laissé une réputation de bohème et de mystificateur que de bon comédien.
Restout descendait régulièrement tous les jours la rue Fontaine, pour arriver une demi-heure après dans la rue de l' Ancienne-Comédie. A force de faire ce trajet, il avait fini par se préoccuper extraordinairement du Grenadier, qui l'attendait chaque matin au
port d'armes, comme pour le saluer, et du Turc, dont le regard oblique le suivait jusque sur la place de TOdéon. Ces deux bonshommes en bois tenaient une place énorme dans sa vie ; il en rêvait même éveillé ; et le soir, en jouant la comédie, il croyait les apercevoir dans la salle, — le Grenadier au parterre et le Turc à l'avant-scène.
Un jour, avant l'heure de la répétition, Restout, qui était, comme je l'ai dit, un mystificateur, entra dans le débit de tabac de la rue de l'Àncienne-Comédie, lequel était tenu par deux vieilles gens, le mari et la femme. La femme seule se trouvait au comptoir.
— Qu'est-ce qu'il faut vous servir? lui demandât-elle.
— Madame, dit Restout, je désirerais acheter votre Turc.
— Monsieur plaisante sans doute.
— Non, madame, je suis fort sérieux.
— Notre Turc n'est pas à vendre, dit-elle.
— Je suis disposé à y mettre le prix que vous fixerez, continua Restout.
]a marchande le regarda, et comme il s'exprimait
avec une parfaite politesse, elle appela son mari qui se chauffait les pieds dans l'arrière-boutique.
— Mon ami, voilà monsieur qui veut acheter notre Turc.
Le mari répéta machinalement sans comprendre :
— Notre Turc ?
Et lorsqu'il eut compris, il répondit sèchement, en faisant mine de rentrer dans son arrière-boutique :
— Non, non.
— J'en offre cent francs, se hâta de dire Restout.
— Nous ne vendons pas notre Turc, grommela le vieillard.
— Deux cents francs !
— Non, non.
— Deux cent cinquante !
A ce chiffre, la femme tourna les yeux vers son mari . Celui-ci, s'adressant à Restout :
— Je sais bien, monsieur, dit -il, que ce prix est au-dessus de la valeur de notre Turc; mais nous tenons à cette figure, nous y sommes accoutumés ; c'est notre enseigne depuis quarante ans; tout le quartier la connaît, et il nous semblerait faire une mauvaise action en nous en séparant
— Pourtant, trois cents francs... articula Restout. Mais enfin, monsieur, s'écria le marchand,
pourquoi voulez-vous acheter notre Turc ?
— C'est bien simple. Je collectionne ce genre de curiosités. J'ai déjà réuni plus de quatre-vingts personnages en bois ayant tous appartenu à des bureaux de tabac. Votre Turc a sa place marquée dans mon musée, entre un Sauvage du plus beau noir et un Jean Bart assis sur un baril de poudre.
— Ah! si c'est comme cela... murmura la femme. Mais le mari hochait toujours la tète en signe de
refus.
— Voyons, voyons, trois cent cinquante francs ! dit Restout.
La femme répéta :
— Trois cent cinquante francs?..,
— Agis comme tu voudras, dit à la fin le vieillard ; pour moi, je ne me mêle plus de cette affaire.
Et il rentra dans son arrière-boutique.
— Monsieur, reprit la femme d'un ton décidé, puisque votre désir est si vif, ajoutez encore cent francs, et le Turc est à vous.
Ce n'était déjà plus notre Turc, c'était le Turc !
— Diable ! cela fera quatre cent cinquante francs ! dit Restout.
— Oui, quatre cent cinquante francs. C'est notre dernier mot. Et encore est-ce un sacrifice que nous faisons.
— Allons !
Le marché fut conclu. Restout indiqua un domicile où l'on devait, le lendemain matin, apporter le Turc cl l'échanger contre la somme convenue.
Quelques heures plus tard , Restout répétait la même scène dans le débit de tabac de la rue Fontaine. Il marchandait le Grenadier. Mais là, il connut tout de suite qu'il avait atfaire à un industriel sans conviction, sans superstition, incapable de s'attacher à un morceau de bois. Le sentiment n'eut donc aucune part dans ce second marché. Le buraliste, exclusivement préoccupé d'une idée de bénéfice, ne fit aucune difficulté pour vendre son Grenadier ; il aurait vendu pareillement son lit ou son comptoir; ce n'était pour lui qu'une question de prix. A cet effet, il déploya toutes les ressources d'un esprit finaud et borné; il
232 LES FEMMES QUI FONT Des SCÈNES.
exposa que ces sortes de bonshommes étaient devenus très-rares, qu'on avait cessé depuis longtemps d'en fabriquer, qu'on n'en rencontrait plus qu'en province — et encore ! que le sien était une œuvre d'art et que le bois en était extrêmement précieux. Mais si engageante que fut sa faconde, elle lui rapporta moins que la résistance attendrie du vieux couple de la rue de l'Ancienne-Comédie. La vente du Grenadier fut arrêtée à cent quarante francs.
Rendez-vous fut également pris, le lendemain, pour la livraison et le paiement.
Ces deux importantes affaires terminées, le comédien Restout rentra sans sourciller dans sa banlieue escarpée, oii il eut l'heur de rencontrer le premier rôle du théâtre de Montmartre et de lui gagner trois glorias au noble jeu de billard.
Or, voici ce que, dans son imagination scélérate, avait combiné le comédien Restout :
Au débitant de tabac de la rue de T Ancienne-Comédie il avait donné l'adresse du débitant de tabac de la rue Fontaine, — et au débitant de tabac de
me Fontaine l'adresse du débitant de tabac de la rue de l' Ancienne-Comédie.
A tous les deux il avait assigné la même heure : dix heures du matin.
En conséquence, chacun d'eux partit de chez soi vers neuf heures et demie, portant entre ses bras, celui-ci le Turc, celui-là le Grenadier.
Gela faisait se retourner et sourire quelques passants.
Celui qui portait le Turc, le vieillard de la rue de l' Ancienne-Comédie, était le plus à plaindre : il baissait la tête et marchait précipitamment ; on eût dit un Romain fuyant avec ses Lares.
La veille au soir, il avait attendu pour desceller son Turc que ses clients fussent partis, que le gaz fut éteint , que la rue fût déserte ; et, à la lueur d'une chandelle, il avait accompli cet acte, comme une chose honteuse. Sa nuit avait été sans sommeil, et, au matin, il s'était vu sur le point de reclouer le Turc à sa place. Mais sa femme lui avait rappelé la parole donnée, et il était parti en soupirant.
L'autre, au contraire, le débitant de la rue Fontaine, portait arrogamment son Grenadier, et son air
semblait dire aux passants : « Riez à votre aise; moi, j'ai fait un excellent marché; je vais déposer cette marionnette chez un niais qui me l'achète six fois sa valeur! »
Vît
Une rencontre était inévitable entre les deux marchands ; elle eut lieu sur la place du Carrousel. ïls entrevirent la vérité comme dans un éclair; mais ils n'osèrent pas s'interroger, et ils continuèrent leur route, après s'être croisés en frémissant d'inquiétude.
Ils doublèrent le pas. Que devinrent-ils lorsque, arrivés au terme de leur course, l'un et l'autre se trouvèrent an face d'un débit de tabac concurrent?
Le vieillard se laissa tomber — avec son Turc — sur le trottoir...
La rage dans le cœur, au bout de quelques instants, chacun d'eux reprenait le même chemin, en remportant son enseigne bafouée. On ne dit pas s'ils se rencontrèrent encore.
Toutefois est-il que la crainte du ridicule les empêcha de replacer à leur porte les bonshommes de bois. Les deux débits de tabac existent toujours;
mais où est le Turc? Qu'est- devenu le Grenadier? J'ignore si le ciel fit de longs remords au mystificateur Restout. Je sais seulement qu'il changea son itinéraire de Montmartre à l'Odéon et de l'Odéon à Montmartre.