LA SCÈNE DE LA BROSSL
La scène de la brosse.
« Du temps que j'étais en garnison à Versailles, — me racontait mon ami Franolle, — j'avais une maîtresse préférée qui venait, de Paris, me voir tous les huit jours. C'était chaque fois de longues et chaudes scènes, d'autant plus singulières qu'elles ne portaient pas à faux, comme la plupart des scènes. Elle se posait en face de moi, les bras croisés, disant : « — Il est venu une brune pendant mon absence! » ou bien : « — Il est venu deux blondes ! » Et elle devinait juste. Moi, j'étais confondu.
« A la fin, j'eus le mot de cette énigme par mon ordonnance, qui la surprit un jour occupée à éplucher minutieusement ma brosse à tête, pour y découvrir un de ces longs fils bruns ou blonds sur lesquels elle basait avec certitude ses accusations, — puisque je portais les cheveux ras. »
la scène après minait.
lui, un peu gai; fredonnant. Buena sera... Docteur Barbe-à-1'eau... docteur Barque-à-1'eau ! Bon soir, mignonne ; pas encore couchée ?
elle. Oui, vous êtes dans un bel état; regardezvous, je vous y engage.
lui. Me regarder, moi? Jamais! Je crains trop le sort de Narcisse.
elle. Et votre chapeau ? Depuis quand est-ce qu'on se coiffe de cette manière?
lui. Mon chapeau penche un peu, c'est vrai. Tout penche en ce monde. — Tu es belle !
elle. S'il est permis de rentrer à des heures semblables! Ou vous ètes-vous fourré, je vous le demande? Votre redingote est toute blanche.
lui. On démolit tant dans ce Paris! (il s'assied.)
elle. Vous allez défoncer le divan. Vous feriez mieux d'aller vous coucher. Vous mettez de la boue par tout le tapis.
LA SCENE APRES MINUIT. Il
lui. Joue-moi sur le piano un air de Cimarosa.
elle. Et vous vous dites artiste ! Est-ce avec de telles mœurs qu'on peut prétendre à ce titre élevé ?
lui. Bah ! pour quelques flacons défaits en bataille rangée ! — Tout s'est fort aristocratiquement passé, je t'assure. D'ailleurs, tu vois, il me reste encore la légèreté dans la démarche, la souplesse dans les mouvements, la grâce dans le geste... (il heurte un
meuble.)
elle. Mais faites donc attention ; vous allez tout casser ici.
lui. Ne veuillez voir en cela, ma belle, qu'un prétexte honnête pour renouveler votre mobilier. — Palsambleu ! la jolie phrase ! — Ah ! ma Thérèse, que je t'aime !
elle. Vous me faites horreur.
lui. Jeté fais horreur?.. . horresco referens... Reviens de ce funeste sentiment.
elle. Je vous défends de m'approcher ! je vous considère comme un monstre !
lui. Ne disons pas de mal des monstres :
Il n'est point de serpent ni de monstre odieux Qui, par l'art imité, ne puisse plaire aux yeux.
J'ai pour moi l'opinion du législateur du Parnasse... Les monstres sont fort bien portés aujourd'hui. — Mais pourquoi te tiens-tu à une lieue de moi ? Viens t'asseoir, mon idole, sur ce cuir américain.
elle. Vous allez partir, n'est-il pas vrai?
lui. Tu vas voir comme je vais partir, (il commence
à ôter ses bottines.)
elle. 0 mon Dieu ! que vous ai-je fait, pour que vous m'ayez jeté sous les pas de cet homme !
lui. Mignonne, allons voir si la rose...
elle. Mais vous n'avez donc ni cœur ni dignité ? Le premier vagabond venu est au-dessus de vous par les sentiments. Entendez-vous?
lui. J'entends.
elle. Si vous n'étiez que méprisable, mais vous êtes ignoble ! On ne se dégrade pas à plaisir, comme vous faites. Vous sentez le vin !
lui. Forcé de l'avouer.
elle. Quand donc m'enverrez-vous la mort ?ô mon Dieu!
lui. Te reste-t-il encore de cet excellent thé de la caravane ?
elle. Ne me parlez pas! Ne ir.( \ ;.?,< ; \a l
lui. D'abord, vous allez me faire le plaisir d'élever moins la voix. Ensuite, si vous exigez de moi une réponse à peu près sensée, écoutez. J'éprouve sans doute beaucoup de satisfaction à boire de bonnes choses, et en grande quantité, puisque, malgré les indispositions qui en sont le résultat, je recommence tous les jours. J'ai connu le vin avant de vous connaître. Il m'a consolé avant vous. Cessez donc de lutter contre une affection aussi ancienne, — et ne refusez pas de me préparer une tasse de thé, avec un nuage de lait, comme dans le Caprice, de Musset.
l.a scène du bouquet.
A madame Cheneau, à Saint-Pierre-ks-Hauteaux, par Auxerre (Yonne.)
« Ma chère maman, » Je suis aux cent coups de ne pouvoir pas renvoyer tout de suite l'argent que tu me demandes par ta lettre du 28 de ce mois. Le blanchissage ne va pas, parce que le monde n'est pas encore revenu de la
campagne. Madame Philippe, qui est pourtant une brave femme et le cœur sur la main, n'a pas pu m'avancer une semaine; elle m'a dit d'attendre à mercredi. Attendre avec une petite fille et ne faire que des demi-journées ! Ça ne serait rien encore, si j'avais de la santé; mais les reins ont recommencé à me faire mal, et avec çà des étouffements qui me durent quelquefois toute la nuit.
» La petite devient bien gentille, excepté qu'il lui est venu des feux sur la figure depuis huit jours; mais le pharmacien m'a dit qu'il ne fallait pas s'en inquiéter, que cela passerait tout seul. Je crois que c'est la nourriture ; Céline n'aura pas un bon estomac, elle aime mieux manger son pain sec qu'avec du hareng ou des radis noirs. Elle me dit d'envoyer des baisers à sa bonne grand'maman de Bourgogne, qu'elle ira voir au printemps prochain. Elle a bon cœur et ne se plaint jamais, quoique la pauvre enfant en ait souvent l'occasion. A la Saint-Charles, elle aura huit ans : c'est tout mignon, un corps blanc comme la neige. J'avais peur qu'elle ne fût nouée ; m is, depuis sa dernière maladie, elle s'est bien développée; c'est une grande fille, à présent. Elle aura
tes yeux, mais, pour le reste, son père tout craché ; et cette ressemblance me met souvent les larmes aux yeux, comme tu penses. Alors, je lui dis : « Céline, » va jouer en bas. »
» Apropos de son père, j'ai eu une bien malheureuse idée le mois dernier. Tu sais que je ne peux pas m'habituer à l'abandon de cet homme qui m'a tant aimée et que j'ai vu pleurer si souvent à mes genoux. J'ai beau me faire une raison, c'est plus fort que moi. J'ai donc eu l'idée d'habiller la petite en bouquetière et de lui acheter des violettes ; je lui avais mis sur la tête le petit bonnet que tu lui as envoyé au premier de l'an, et c'était le coiffeur qui avait arrangé ses cheveux; mais, depuis, je les ai fait couper, car elle en avait trop et çà la fatiguait. Enfin, elle était jolie à croquer, et tu aurais ri de voir ses petites coquetteries déjà.
» Nous sommes sorties toutes deux à trois heures, et nous avons été nous poster dans le faubourg Saint- Honoré. J'avais choisi un beau temps. Quand j'ai vu la porte cochère s'ouvrir, et lui tout seul dans sa voiture, j'ai dit vite à Céline de courir dans l'avenue Marigny et de lui présenter toutes ses violettes en disant : « C'est de la part de Louise ! »
» Elle savait bien sa leçon, la petite futée ! elle a fait arrêter la voiture; il a pris son bouquet avec étonneraent et lui a donné un louis. De loin, je le regardais; j'avais la bouche dans mon mouchoir. En rentrant chez nous, j'ai dit à la petite : « Ce sera pour ta » bourse, ma chérie. »
» Ah bien, oui! la misère!... Le surlendemain, il a fallu changer la pièce.
» Mais voilà le pire, ma chère maman. J'ai voulu recommencer onze jours après. Madame Philippe avait bien voulu, cette fois, me prêter une robe claire à sa fille, qui est de l'âge de la mienne. J'ai attendu une heure dans l'avenue. « Tiens! le voilà! » lui ai- je dit, pendant que mon cœur sautait et m'étouffait. Elle a couru comme l'autre fois ; elle criait, elle tendait ses fleurs; mais le cocher l'avait reconnue, et il ne voulait pas arrêter. La petite y a mis de l'entêtement ; elle a cramponné ses pauvres doigts à la portière, elle s'est accrochée et a vidé ses fleurs dans la voiture. Je lui criais : « Reviens! reviens! » C'est peut-être çà qui lui a perdu la tête. En lâchant, elle est tombée sur le pavé et s'est fait au front une bosse grosse comme le poing. Elle n'a pas souffert sur le moment;
mais il lui prend quelquefois des douleurs qui doivent venir de là. M. Herel, notre voisin, m'a recommandé de soigner ça, parce que, dit-il, il pourrait bien lui venir un dépôt.
» Tu le vois, nous ne sommes pas nées sous une bonne étoile, naman. Du reste, cette chère Céline n'a pas de ranime; et même, en portant la main à sa pauvre petite tète et en se plaignant, elle me parle de son papa, qu'Ole trouve bien beau et bien habillé. Ah ! si elle l'aval connu il y a six ans ! il était bien plus beau encore. Quelquefois je me demande si je n'ai pas eu des torts envers lui, mais je ne trouve rien. Que Dieu lui pardonne !
» Mercredi, je ferai tout mon possible pour l'envoyer sept francs pi- la poste; tâche que cela te conduise jusqu'à la fin lu mois. Voici l'hiver, où tout va doubler : il va fallo^ de la chandelle et du feu. Mes meubles sont restés rue des Barres-Saint-Paul, en garantie des deux Arniers termes; je les retirerai en donnant des à-conpte, à tant par mois. La petite couche par terre, ce qui n'est pas bon pour elle. Enfin, il ne faut pas si désespérer.
» Je ferme ma lettrlen l'embrassant de tout mon
cœur, et Céline aussi, qui fait sa prière chaque soir pour sa grand'mère.
» Ta fille dévouée,
» Louise Ghekeau.
» A présent, rue des Moineaux, 1 ; adresse tes lettres à M. Vidry, marchand decharbm, pour remettre à Madame Cheneau. »