IL Y AURA
A Monsieur Marc Ducerneau, à Paris.
» Mon cher Marc,
» Paul a perdu son pari avant-hier soir. Je l'avais bien dit : c'était absurde! A peine avait -il fait soixante pas dans l'avenue des Champs-Elysées, les yeux bandés, qu'il est allé donner du pied contre le trottoir. Nous étions quinze h le suivre. Les ser gents de ville, indifférents, avaient l'air de dire : « Nous la connaissons ! »
» C'est jeudi prochain que Paul s'exécute, et nous invite à manger les cinquante louis en question à la Maison Dorée. On compte sur toi. Ne va pas inventer des prétextes d'affaires ou de moralité pour
manquer à ce rendez -vous solennel. A notre âge, le plaisir est la seule chose sérieuse; consacrons-lui nos jours! (Bis.)
» Donc, à jeudi, rendez-vous au Cercle, à sept heures, militairement. — Ail right !
» Ton vieux complice,
» Onésime Hébert.
» P. S. Il y aura des femmes charmantes. »
Coup de foudre.
C'était la première fois que madame Ducerneau osait se permettre de décacheter une lettre adressée à son mari. Mais elle avait été tourmentée, la veille, par des pressentiments; elle avait rêvé «d'eau trouble, de chat et d'oculiste, » ce qui, selon les livres sybillins, correspond à une série d'événements funestes. Alors, elle s'était portée à cet acte inouï d'audace conjugale. Il faut avouer qu'elle n'avait pas de chance. Je manque de la science dramatique nécessaire pour rendre la douleur et l'indignation de madame Ducerneau... Que devait-elle faire?
Elle pensa d'abord, et tout naturellement : 1° à anéantir cette impudente invitation.
Mauvais !
2° A la mettre soudainement sous les yeux de M. Ducerneau, en enfermant toute sa colère dans le « Qu'en dis-tu ? » de Manlius
Mauvais ! mauvais !
Après avoir hésité entre plusieurs partis, madame Ducerneau se décida à recacheter cette lettre, à la replacer parmi les autres, — et à voir venir son mari.