LIVRE TROISIÈME
Ah!
Âh!!
Ah!!!
Un dimanche, Anaïs, ne sachant où pêcher, s'en alla pêcher à la Chaumière, pendant qu'Adolphe s'ennuyait au Cirque-Olympique avec des parents de Château- Thierry. En revanche, quelques jours après, Adolphe s'éprit violemment de mademoiselle Frétillette.
En revenant du théâtre, il finit d'aimer Anais. En revenant, à la même heure, d*un rendez-vous qui Tavait ennuyée, Anaîs commença à aimer Adolphe : il n'était plus temps.
ANAIS A ADOLPHE.
a Adolphe, je m'ennuie ; il me prend une grande
« tristesse; je ne sais pas si cela vient du mauvais
« temps : oh! non, je suis triste de ne pas te voir. Si
« tu étais près de moi, je t'embrasserais et je pleure-
« rais. Il fapt que je te fasse une confidence : tu vas
« rire, tu vas être méchant, mais je saurai bien t'apai-
« ser. Voilà : hier je ne t'aimais pas, je t'adore aujour-
« d'hui. Tu diras que je suis folle, oui, folle de toi,
a folle pour toute la vie. Ahl si tu voulais retourner
c( dimanche à l'Elysée t Non, pas à l'Elysée, il y a trop
c( de monde ; nous passerons Taprès-midi dans ta petite
« chambre : c'est mon paradis.
(( Je faime.
« Anaïs.
« P. S. Tu m'as donné, lundi, un bouquet de roseç
n que je viens de retrouver sur ma cheminée. Me voilà
c( toute réjouie, ma tristesse s'en va. Quelle douce
« odeur! je crois encore être à lundi. Oh! comme je
^ « t'embrasserai demain !»
ADOLPIIB A A5A1S.
« Ma chère belle,
(K Voufl avez trop d'esprit pour être amoureuse. « Comme les fleurs que vous faites, vous êtes artili- « cielle, vous êtes même artificieuse, et je ne crois « guère à vos lamentations. Du reste, si cela vous « amuse, aimez-moi de toutes yos forces; moi, je ne ce vous aime plus : chacun son tour.
(f Adolphe, i
ANAIS A ADOLPHE.
<x Est-ce bien vous, Adolphe, qui m'avez écrit cette « lettre si dure? Mon pauvre cœur en est brisé. Je viens « d'aller à votre porte; je vous ai attendu en dévorant « mes larmes. Pourquoi ne vous ai-je pas vu? Vous caa chez-vous de moi? Ma tète se perd, je ne puis écrire. « Adolphe, il faut que je vous voie ; je vous dirai toutes « mes fautes. Étant petite, avec ma mère, à Metz, au « Palais de Justice, j'ai vu un pauvre criminel qui s'ac- « cusait devant ses juges ; lés juges lui ont fait grâce.
ce Serez-vous plus cruel, Adolphe, mon jug«, quand je t( vous avouerai tout?
« Votre pauvre et désolée
« An AÏ s. »
ANAIS A ADOLPHE.
« J'ai beau aller au-devant de vous, vous vous dé- « tournez de moi ; hier, vous m'avez coudoyée sans me «r regarder: quel coup j'ai reçu dans le cœur! Vous « refusez de m' entendre ! cependant je lie veux parler <c que de mon amour; j'en puis parler à présent.... c( Je suis malade; tant mieux I Si tu ne viens pas, la c( mort viendra... Je suis bien malheur^se, Adolphe! <aL Où est ma gaieté? En vous perdant j'ai tout perdu. c( Si je voulais des amants, je n'aurais qu'à me baisser, « encore pas trop bas. D'abord j'espérais me distraire c( dans un autre amour : mon pauvre coaur n'est pas « une girouette; il est tourné vers toi; il ne pourrait « tourner ailleurs. Depuis que je ne vous vois plus, je « suis tombée dans une tristesse affreuse. Ahl si vous c< saviez comme je souffre! Ecrivez-moi; votre lettre « me fera du bien, fût-elle plus méchante que la der- « niére : ce sera quelque chose de vous. Ahl si nos et amours pouvaient recommencer! Je te renvoie lés « cheveux de ta sœur; je te les ai pris un soir par jalou"
204 LES Ffi3IMES
Adolphe lui revint & la pensée; elle se remit à la fenèlre et pleura longtemps.
En essuyant ses dernières larmes :
— Voilà que je n'ai plus rien dans le cœur, murmura-t-elle ; il me semble que j'eutends chanter les oi« seaux du printemps.