L'ARBRE DE LA SCIENCE
Vénus naissant de la mer est un profond symbole : il faut à la beauté Ja plus parfaite un grain de sel dans l'esprit et des tempêtes dans le cœur.
Aspasie dit un jour a Platon, qui l'avait promenée dans tous les sentiers perdus du sentimentalisme : « Que de chemin nous avons faiti — Pour arriver où? demanda Platon. — Au commencement, » répondit la courtisane. •
« Que de temps perdu! » dira celui qui aime les chemin^ de traverse. Celui-là prend tout ce qu'il trouve
sous sa main. « Ne perd pas qui veut son temps, » répondra celui qui voyage pour n'arriver point. Celui-ci fait le tour du monde sans mettre pied à terre. Il arrive devant Naples. — Voir Naples et mourir 1 — Et il n'entre pas dans la ville.
Platon déraisonne, car Tamour est une ivresse; or comment s'enivrer sans mordre à la grappe?
Les platoniciens disent qu'Hercule, aux pieds d'Omphale, n'écoutait que les battements de son cœur. Mais, quand Hercule filait le parfait amour aux pieds d'Ompbale, c'était après avoir accompli ses douze travaux.
n y a des femmes qui sont envoyées sur la terre pour y répandre un parfum de la grâce divine. Celles-là, comme la vestale antique, veillent à la fois sur leur vertu et sur leur amour ; le berceau de leur enfant les protège dans les jours d'orage; elles abordent à la rive plus beureuses du triomphe que de la cbute.
La femme galante est un billet en circulation qui prend d'autant plus de valeur, qu'on y lit plus de signatures.
Où commence et où finit la femme galante? ïSk
commence à Sapho et à sainte Thérèse, elle finit à Ninon et à Sophie Ârnould. Elle i^a du libertinage du cœur à celui de Fesprit en passant par le yrai libertinage» comme Marion Delorme.
La femme ne se console de sa première chute que par une seconde, — et ainsi de chute en chute, — c'est-à-dire qu'elle se console toujours — et qu'elle n'est jamais consolée.
La femme la plus amoureuse a toujours un second amour dans le chemin du cœur/
Il en est des femmes qui passent pour être à tout le monde comme de la croix. « Tout le monde Ta, disaiton à M. de Salvandy. — Je ne suis pas de votre Opinion là-dessus, car tout le monde mêla demande, » répondit le ministre.
Contre la force il n'y a pas de résistance. Quel est le sage de la Béotie qui a dit cela?<
Contre la résistance il ny a pas de force, voilà ce qui est vrai. Demandez plutôt aux femmes!
Ne pas manquer à sa maîtresse, c'est manquer à son amour. Si vous ne donnez pas à une femme aimée la
lez mes vices, ils sont plus grands que tos vertus. » Nous ne sommes plus de Sparte, ni même d'Athènes. Chez nous la passion n'a plus ses coiidées franches au banquet; Tenfant prodigue tue lui-même le veau gras à sa première folie ; celui qui jette l'argent par la fenêtre en plein soleil se précipite dans la rue, quand vient le soir, pour ramasser ce qui en reste.
Il en sait plus, celui qui a feuilleté ce livre hardi qui s'appelle là femme, que celui qui a pâli dans l'austère parfum des bibliothèques.
11 n'est pas un savant à qui une femme ne puisse dire avec raison : «( La science, c'est moi. »
FjCS hommes disent : Faire une femme; les femmes disent : Faire une dupe. En effet, dans ce commerce de l'amour (je n'invente pas le mot), comme dans tous les commerces, on n'ouvre un crédit que parFappâtde gros intérêts. Il y a, comme ailleurs, le livre des recettes et des dépenses. Un homme et une femme, quelque passionnés qu'ils soient, calculent les hasards du compte qu'ils vont s'ouvrir. Madame *** disait à M***: « Je vous porte un si haut intérêt ! — A combien pour cent? » demanda M***. Et il avait raison.
Il y a telle femme qu'on prend comme une charge d'agent de change. Nul n'est assez riche pour l'avoir
à lui seul. On est pour un quart ou pour un huitième dans sa vie. ••
On peut la comparer encore à un de ces carrosses de hasard qu'on loue à l'heure pour se donner des airs d*enfant prodigue aux courses de chevaux ou aux Champs-Elysées.
Ou peut dire encore que sa vie est un vaudeville qu'on fait à deux ou à quatre : qui le scénario, qui le dialogue, qui les couplets, qui le mot; mais c'est toujours elle qui trouve le dernier trait et qui a les applaudissements.
La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a. — Qui a dit cela? — Elle donne ce qu'elle n'a pas : l'amour.
Pour la femme, l'amour, c'est la curiosité; pour l'homme, c'est l'amour.
On a dit que les gens d'esprit ne réussissaient pas clans le monde, parce qu'ils ne croyaient pas les autres aussi bêtes qu'ils sont. Les amoureux qui ne réussissent pas sont aussi bétes que les gens d'esprit : ils ne croient pas les femmes aussi — Ëves — qu'elles sont.
L'amour n'aime pas Aristote. Il ne veut pas rester fidèleà l'unité classique. Sa comédie a cinq actes, commç
la tragédie, mais chaque acte change d'héroïne. Dans l'anliquité, l'amour était toujours multiple, — à part Héro et Léandre; aussi en sont-ils morts. — Dieu nous a donné cinq sens qui ne s'accordent jamais, parce que, la perfection n*étant pas de ce monde, nous la cherchons en détail comme le sculpteur antique qui, pour faire Vénus, prenait de radieux fragments aux belles filles d'Athènes. L'amour est un philosophe éclectique qui prend son bien où il le trouve : — à celle-ci une larme, à celle-là un sourire; ici le corps, là l'esprit; — comme l'enfant prodigue avec les courtisanes, qui cherchent l'ivresse à toutes les coupes.
L'amour, dans le cœur de la femme, est. le diamant dans le charbon. On y trouve le feu, la mort et la lumière.
L'amour ne donne jamais à un peintre le temps de peindre deux amants sous le même rayon d'amour et de lumière. Le portrait de Tun n'est pas fini que déjà l'autre n'est plus là.
Je connais peu de femmes qui donnent dans la prodigalité. J'en connais beaucoup qui donnent dans la prodigalité des hommes.
Nous ne voyons pas plus clair dans nos passions que
la cavale éperdue qui a pris la nuit le mors aux dents, et qui éclaire au choc des cailloux le chemin pour les autres.
L'amour n'a pas d'escarcelle et ne^ait pas compter.
Bienheureux les pauvres d'argent, le royaume de l'amour est à eux.
n en coûte cher d'être riche : on n'est jamais aime — que pour son argent — ou à cause de son argent.
Lesfemmes ontécritle poëme de l'amour, les hommes l'ont commenté, mais ne l'ont pas compris.
Un nouvel ambur est un renouveau pour le cœur. Dans les premiers jours de la passion , les amants ont des coquetteries charmeresses qui s'évanouissent aux premiers vents d'orage.
C'est l'aubépine toute blanche et toute parfumée qui bientôt n*est plus qu'un buisson. L'amour y chante encore, mais on lui dit comme le paysan au rossignol : « Tais-toi donc, vilaine bête qui m'empêches de dormir ! »
Il y a des femmes qu'on aime parce qu'on les a aimées dans une autre vie. Dès qu'on les voit — dès qu'on les revoit — il semble qu'on ressaisisse quelque rayon de sa vie ancienne. L'horizon se rouvre vers le
passé. c( Rien de nouveau sous le soleil, » disait Salomon. En effet, rien de nouveau — pas même la vie — mauvais livre qu'on a déjà lu.
— Quelle adorable chanson vous chantiez tout à l'heure, madame I
— Une vieille chanson toujours nouvelle, sur un vieil air toujours nouveau, monsieur.
— Votre chanson, je Tai entendue, si j'ai bonne mémoire, à la cour de Louis XIY, ou plutôt sous la Régence. Vous rappelez-vous, vous me la. chantiez alors dans quelque paradis de Watteau. La vie est un roman ; à chaque page on s'écrie : J'avais déjà lu cela. Sous la Régence, dans le paradis de Watteau, je m'appelais Adanif et vous vous appeliez Eve. Ah I comme vous portiez bien votre robe à queue!
— Je ne m'en souviens pas; pourtant je pense comme vous, la vie est un roman qu'on lit pour la seconde fois. Ainsi, au parfum des premières roses d'avril, le souvenir entraîne notre âme à travers les belles vallées de la vie que nous avons dépassées à jamais. L'horizon se rouvre derrière nous bien au delà du berceau, bien au delà du siècle. Je suis bien sûre de n'en être pas à ma première existence. Je ne sais si j'ai vécu sous la forme d'une cigale, d'une hirondelle, d'une tigrcsse; mais j'ai vécu dans d'autres temps. Qui sait? je ne serais pas très-surprise si on me disait que j'ai été une de ces belles filles de la Bible qui s'en allaient sur la montagne pleurer leur virginité. Mais pourquoi,
je vous le demande, le souvenir d'une autçe vie est-il si confus?
— Parce qu'on ne repasse pas impunément par le berceau 9 parce qu*il faut toujours laisser beaucoup d'espace à l'imagination, parce que l'histoire est là pour nous servir de géographie dans ce pays perdu du temps passé. Ne vaut-il pas mieux pour son orgueil supposer sa figure ancienne parmi les figures radieuses que de savoir, par exemple, qu'on a été un esclave obscur? Croyez-moi, la science de la vie, c'est de ne pas voir trop loin dans le passé ni dans l'avenir. Le Lélhé est un beau symbole.
Les amoureux sont aveugles : ils cueillent les épines et laissent les roses ; mais la suprême volupté, c'est de se déchirer les mains au buisson.
La rose est le symbole de la douleur, puisqu'elle est
teinte du sang de Vénus.
En amour, quand un homme manque de parole, il ne sait pas que celle qui a signé avec lui au contrat lui sait gré de prendre les devants.
On n'a ni esprit ni amour avec ceux qui n'ont ni esprit ni amour. Mais souvent on a de l'amour pour
ceux qui aiment ailleurs. On jette un fagot dans le feu pour chauffer les autres.
La femme qui inspire une grande passion la subit bientôt — quelquefois pour un autre — comme le thermomètre subit les variations de Tatmosphère.
Ce n'est jamais Thomme tel qu'il est qui fait des passions, c'est l'homme greffé sur l'homme, c'est l'héroïsme, c'est le génie. L'homme tel qu'il est ne porte qu'un fruit sauvage ; Thomme greffé sur l'homme porte un fruit meilleur. Le premier, c'est la vérité brutale; le second, c'est l'idéal cherché. On voit et on aime un homme par les yeux de l'esprit.
Mais la femme a tout à perdre en sortant des mains de la nature : on ne lui demande ni génie ni héroïsme; on lui demande d'être belle.
Et, quand elle est belle, on la veut simple.
Alexandre voulait qu'on l'appelât fils de Jupiter. « Cessez, mon fils, de me brouiller avec Junon, » lui écrivit sa mère.
Madame de Barncweldt se jetait aux pieds du prince d'Orange pour solliciter la grâce de son fils : <k D'où vient que vous n'avez pas sollicité en faveur de votre mari? — C'est que mon mari était innocent et que mon fils est coupable. »
Le comte de Nangis, devenu dévot, voulant détourner
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sa fille du mariage, lui citait saint Paul, qui dit : <c En se mariant on fait bien, on fait mieux en ne. se mariant pas. » La fille à marier répondit : a Faisons toujours le bien, fera le mieux qui pourra. »
Un tel langage n'est pas de ceux-là qui ont passé par la rhétorique.
Les Grâces étaient habillées jusqu'à la soixante-dixseptième olympiade, où Ton s'est apergu qu'elles devaient aller toutes nues.
La nudité des Grâces est un symbole : la grâce des femmes ne doit pas se cacher sous les ornements étrangers.
Puisqu'ellcs-mêmes sont obligées de s'habiller — ^ pudeur atmosphérique — pourquoi ne sont elles jamais Têtues dans un style en harmonie avec leur beauté? — car la nature ne fait pas de monstres, et toute femme a sa beauté. — Telle femme a une beauté épique, qui recherche toutes les coquetteries du madrigal; telle femme a une beauté enjouée, qui s'affuble de toutes les splendeurs du poëme.
Les femmes qui ne soulèvent dans notre esprit que des points d'admiration sont comme les tragédies de Racine, — trop parfaites. — On aime mieux celles qui soulèvent des points d'interrogation.
L'amour, c'est un arc-en-ciel qui traverse la jeunesse
orageuse, — les larmes et le sourire, comme la pluie et le soleil. — Les uns appellent cela Tare de Gupidon, les autres la ceinture de Vénus. Quand Tare est détendu, quand la ceinture est dénouée, le prisme retourne au ciel, d'où il est venu.
L'amour est toujours à la recherche de l'inconnu. Le grand art, c'est d'être impénétrable. Quand le masque tombe, le carnaval cesse.
Il y en a qui aiment les fruits verts, il y en a qui aiment les fruits mûrissants, il y en a qui aiment les • fruits tombés de l'espalier.
Il faut aimer les fruits comme les aime le soleil, mais non comme les enfants ni les amoureux tombés en en« fance.
Une femme qu'on n^a pas aimée, c'est un air qu'on ne sait pas.
On va aimer la femme, — on commence à chanter l'air.
On aime, — on chante, — bien ou mal, — juste ou faux.
L'air connu, s'il n'est pas de Mozart ou de Rossini, vous persécute, parce qu'il vous revient à toute heure à l'esprit. — Vous ne le voulez plus chanter, il se chante tout seul. Vous le mettez à la porte, il revient parla fenêtre.
Ainsi de Tamour. Ainsi de la femme, — si elle ne chante pas dans votre cœur des airs de Mozart ou de Rossini !
Uamour donne une main à la vie, l'autre à la mort, / et le cercle fatal est formé .
Tout en lisant l'histoire de la vie, il faut en feuilleter toujours le roman. Les deux livres s'illuminent Tun par l'autre. On finit par les confondre, par se tromper de page, par ne plus savoir où Ton en est : c'est le point suprême de la science.
Toutes les femmes sont la même; qui a dit cela? Entre deux femmes ilj a un monde.
Voyez-vous là-bas c^lte jolie fille, si parée avec sa méchante robe, comme elle allume de ses yeux le regard deà passants.
C'est Madeleine.
Yoyez-vous, plus loin, cette franche et naïve beauté, haute en couleur comme les roses? Elle réjouit mes yeux, et je Tai surnommée la Folle du logis. Camille Roqueplan a peint avec amour, j'ai failli dire a cueiHi, sa charmante figure tout épanouie.
C'est Jeanne.
Où vont-elles, les deux sœurs? Elles vont où les en- .
traîne leur poésie; car la poésie, c'est comme Tair : tout le monde en vit.
Jeanne va gaiement à la barrière retrouver son amoureux, un beau de la barrière, qui l'épousera bravement par-devant Técharpe tricolore.
Elle sera battue et contente, la pauvre Jeanne! Elle souffrira toutes les douleurs de la maternité et de la misère, mais elle aimera son nid.— Elle aimera tous ceui qui auront déchiré son sein, elle aimera celui qui, deux fois par semaine, rentrera ivre, — ivre de vin violet ! — et la battra si elle n'est pas en gaieté.
Elle aimera son homme et ses enfants, parce que Dieu sera avec elle.
Et Madeleine, où va-t-elle?
Elle va trouver un étudiant qui fume un cigare en retroussant sa moustache. Il lui achètera une robe à triples volants et un chapeau tout enguirlandé de fleurs et de dentelles. Apres quoi, ils iront danser ensemble à la Chaumière, — après quoi, ils iront souper ensemble, — après quoi, — ils n'iront pas voir lever l'aurore. . .
Après quoi, elle ira partout» excepté chez elle; car ce premier lit que protégeait le rameau de buis, sa sœur seule y reviendra.
Madeleine, comme Tenfant prodigue, dépensera tous les trésors de son cœur et de sa jeunesse, sans jamais trouver un homme qui l'aimera bravement — aujourd'hui et demain !
Elle courra toujours pour se fuir elle-même, parce que Dieu né sera pas avec elle.
Et un jour elles se rencontreront, les deux sœurs.
Et, en se voyant deini*nues, la mère féconde dira à la femme stérile, comme la voix de FÉcriture :
« Tu n'as embrassé que le vent et tu n*as écrit ton nom que sur les flots. Cache, cache tes seins flétris; moi, je les montre avec fierté, car j'y vois encore les lèvres de mes onze enfants. »
L'amour est un fil que la femme tient par les deux, bouts et qu'elle nous donne à retordre.
Il y a deux amours : l'un nous vient du ciel, l'autre de la terre ; l'un est frêle et diaphane comme les demoiselles qui voltigent sur les fontaines; l'autre est un chérubin bouffi comme les peignait Bubens.
Quand l'amour du ciel descend en nous, nous avons pitié des fleurs pour la première fois; nous les brisions dans nos jeux, nous nous agenouillons pour les contempler et pour respirer Tarome qu'elles versent. Souvent, l'âme voilée. par une mélancolie plus douce que la joie, nous nous demandons si la perle de rosée qui baigne le calice des fleurs n'est pas tombée de nos yeux.
Avant d'aimer, les filles se forment des guirlandes amoureuses : elles dérobent un regard à cet écolier qui va chez leur voisine, un sourire à ce fat qui joue avec elles aux jeux innocents; elles accordent un regard at-
tendrià cette cravate empesée qui pose devant elles, un doux sourire à ces bottes vernies qui valsent légèrement; eUes admirent la moustache de cet étudiant qui fume à sa fenêtre, les yeux ardents de cet oisir qui lève la tète. Et leur premier rêve voltige sur tout cela» comme au printemps Tab^ille éblouie erre sur toutes les fleurs de la vallée sans trop de souci de la ruche; mais, encore un jour, encore une heure, le plus simple accident, — un rayon de soleil, — un beau clair de lune, — la note perlée du rossignol, — une rose qui s'ouvre, — un roman lu en secret, — une musique lointaine, — une déclaration toute couronnée de fleurs de rhétorique, et voilà que les guirlandes amoureuses tombent à jamais pour faire un trône à Tamour.
Être riche, c'est bien pour quiconque a été pauvre : celui qui a porté Fhiver un manteau tissé de Tair du temps est heureux de sentir sur son épaule un manteau de laine;- — mais celui qui a toujours eu un manteau de laine, celui-là ne le sent plus.
Ainsi, quand un homme a donné ses vertes années à Tétude, et qu'il trouve l'amour dans la troisième jeunesse dont parle M. Flourens, il est plus près des vingt ans que tous ceux qui ont vingt ans sans amour.
f * Quand on aime, on a le diable au corps et Dieu dans le cœur. Quand on écrit avec passion, c'est avec la griffe du diable et le doigt de Dieu .
COMMS ELLES SONT 19
La femme la plus iosouciante ou la plus éperdue n'oublie jamais que le temps passe vite comme Fétoile qui Gle. Pas une femme qui ne se mire une fois par jour pour voir si elle n est pas atteinte d'un mauvais coup d'aile.
L'amour ne vieillit pas, il meurt enfant.
 Paris les femmes ne commencent leur printemps qu'à l'heure de la moisson. Pareillement, les poètes ne deviennent les poètes des princes qu'après avoir été les princes des poètes.
Etre aimé, adorable supplice qu'on fuit et qu'on recherché; mais' n'est pas qui veut heureux au jeu de l'amour,
M. de Beaujon, conseiller d'État, trésorier et commandeur de Saint-Louis, était un homme digne d'être aimé; on se tromperait fort si on le comparait aux Turcarets de la Régence. D'abord il n'avait pas de ventre, ensuite il n'avait pas le nez rubicond. C'était un homme qui avait de la figure et de l'esprit. Il aurait joué les amoureux bien plutôt que les financiers à la Comédie- Française. Il lui en coûta cher d'être riche : il ne fut jamais aimé.
20 LES FEBIMËS
Les plus jolies filles de Paris, comédiennes ou cour-' tisanes, venaient à lui, la bouche en cœur et les'yeux en coulisse; mais pas un accent de vérité n'embellissait ces bouches profanes, pas un rayon de sentiment n'illuminait ces yeux menteurs. Au lieu d'inspirer Tamour, il n'inspirait que l'amour de l'or. « Je fame^ » lui disait-on; et on lui tendait une petite main aux doigts crochus qui, pour le premier venu^ était une main charmante aux doigts effilés. Il était toujours dans un cercle d'or, comme le soleil dans ses rayons. Aussi on ne le voyait pas. Des qu'il entamait une aventure, on s'appliquait à lui dérober un de ses rayons, mais on n'allait pas jusqu'à lui.
L'amour n'a pas d'escarcelle et ne sait pas compter. Bienheureux les pauvres d'argent, le royaume de l'amour est à eux.
Les femmes ne vivent pas dans l'avenir, leur règne est au jour le jour, car c'est le règne de la beauté, qui ne peut que perdre en avançant; les femmes de génie qui ont voulu gouverner le monde n'ont jamais contemplé les nuages d'un lointain horizoq; elles ont su voir autour d'elles, mais elles n'ont pu voir loin d'elles. Après moi le déluge! disait madame de Pompadour.
La poésie est une fille qui se souvient. Qu'elle s'appelle Calliope ou Erato, qu'elle chante les héros ou les amants, qu'elle écoute le monde ou son cœur, c'est
toujours vers le passé qu'elle se touri^e. Dieu s'amuse aussi à faire des romans : ceux-là sont immortels; ceux que nous faisons ne sont le plus souvent que de pâles paraphrases des romans du grand Maître. I/Héloîse de Rousseau, Abeilard d'un autre âge, vaut-elle THéloïse créée par Dieu lui-même?
C'est là le roman poétique et aventureux, — jusqu'au jour où Héloïse, — l'amante érudite et passionnée, prononce d'une voix entrecoupée de sanglots et de larmes cette plainte que Lucain prête à Cornélie quand après Pharsale elle revoit Pompée :
Nunc accipe pœnas Sed quas sponte luam.
Le sacrifice fut grand, infini, digne d'elle-même : elle abandonna son amant, toutes les joies de l'amour, du monde et de la liberté, pour s'enchaîner sans foi et sans espérance à l'Epoux divin qui devait occuper sa pensée sans descendre dans son cœur. En vain Abeilard cherche à lui prouver qu'elle travaille pour le ciel et qu'elle est agréable au Seigneur : « Prends garde de n'être plus qu'une femme, toi qui surpasses les hommes et qui as changé la malédiction d'Eve en bénédiction de Marie. »
Mais Héloïse s'honore et s'effraye de sentir encore dans son sein battre le cœur de la femme : elle est fille d'Eve autant que fille de Marie. C'est lui qui n'est plus un homme ni parle cœur, ni même par l'esprit; chaque mot qu'il dit à l'abbesse du Paracict a l'accent glacial des paroles des trappistes : « Frère, il faut mourir. » Oui,
frère, il faut mourir. Voilà ce que son cœur, éteint et jaloux encore, dit sans cesse au cœur de son amante. Non, je ne connais pas de plus solennel et de plus douloureux poëme que cette mort trop lente du cœur d'Hé^ loïse. C'est en \ain qu'elle y appuie le livre de prières et qu'elle couronne sa pensée des épines sanglantes du Christ, son nouveau maître ; c'est en vain qu'Abeilard creuse chaque jour la fosse de plus eù^plus profonde : le cœur n^ veut pas mourir, il brûle sous les glaces de l'âge, il bat sous le linceul» il fait tressaillir leurs ossements de siècle en siècle. Doit-on s'étonner que la légende ait dit : a Lorsque la ftiorle fut apportée à cette tombe qu'on venait d'ouvrir, son mari, qui bien des jours avant elle avait cessé de vivre, éleva les bras pour la recevoir, et les ferma en la tenant embrassée. » Si jamais Dieu a permis un miraclct peut-on ne pas croire à celui-là? Quelle femme en ce monde fut si digne, après un veuvage si long, d'être embrassée dans la tombe par celui qui l'attendait à ce sombre et dernier rendez-vous?
Pour arriver à connaître la femme, il faut les avoir étudiées toutes; il faut avoir voyagé, avec le fil d'^^riane, dans ces labyrinthes charmants, où si peu de philosophes se retrouvent. Diogène cherchait un homme; le romancier cherche une femme, car, lorsqu'il a trouvé une femme, il a trouvé son roman. Mais combien peu de vraies femmes et combien peu de vrais romans!
GOMME ËLLBS SONT 25
lies filles d'Eve, il les faut connaître au bon moment, •— à rheure où elles agitent les branches savoureuses de Tarbre de la science, — à l'heure où elles s'enfuient effrayées et repentantes, mais avec un divin sourire d'amour, consolées des orages de la passion par les joies amères du souvenir.
La vie ne commence bien que le jour où Ton ap* proche ses lèvres du vin et de la femme. Un baiser sous la treille quand la grappe jaunit, voilà à certains jours toute la science humaine.
Dieu a dit aux hommes : « Les coteaux sont couverts de vignes, les femmes sont pleines de roses, les oiseaux chantent dans les bois : écoutez, moissonnez, vendangez. » Aux femmes Dieu a dit : « Laissez cueillir les roses, elles refleuriront sans cesse. » Et les femmes ont toujours suivi la parole de Dieu.
Le tiers des femmes se donne pour de Targent, le second tiers pour de Tamour, le dernier tiers pour rien. — Celles-là sont les plus faciles.
Dans les affaires d'amour, la griffe du diable se trouve toujours è côté du doigt de Dieu.
On ne donne qu'aux pauvres. Que voulez-vous que fasse une femme pour un homme qui demande au lieu de prendre?
Si j'étais femme et qu'on me chantât des sérénades pour me demander le trésor de mon cœur, sur toute la somme je ne donnerais qu'un sou, comme aux joueurs d'orgue.
Les roses de Tamour ont des épines dans notre cœur.
Quand nous voulons regarder la mort, l'amour nous éblouit.
Il y a sept péchés capitaux pour les sept jours de la semaine. La femme est le huitième péché capital.
Quel mot d'un rustre qui est mon voisin quand j'habite la montagne : « Je suis aussi content que si je battais ma femme et que si j'avais bu dix bouteilles de vin. » Aussi sa femme dit de lui : « S'il y avait une fontaine de passions, il irait y boire. »
AVENTURES SENTIMENTALES