LA VIEILLE FILLE
Balzac a créé le type immortel de la Cousine Bette pour réhabiliter, — ne faudrait-il pas dire pour glorifier? — les pauvres et héroïques martyrs du célibat involontaire. Après lui, M. Ernest Legouvé a trouvé la belle page suivante :
® Une vieille fille est, pour ainsi parler, honteuse dans la vie; elle se sent sous le coup des regards et des suppositions moqueuses. Sa pauvreté ne paraissant pas à la malignité une raison suffisante de son célibat, on y cherche, on y trouve parfois, à force de fouiller le passé, quelque motif plus triste encore pour la pauvre victime, dans une défectuosité secrète ou dans une faute ignorée. Pourquoi donc cependant flétrir le célibat de la femme et ainnistier celui de l'homrne? Le vieux garçon offre-il un titre si digne de respect? Souvent égoïste, défiant, livré parfois à l'empire dégradant de quelque servante, il n'a cherché peut-être dans son célibat volontaire (|u'un moyen de prolonger les désordres de sa jeunesse ou de réserver toutes ses pensées pour lui seul ; la vieille fille, au
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conlraiie, est presque toujours restée lille par confiance en une promesse <pii la trompée, par fidélité à un amour qu'a suivi l'oubli ou par dévouement pour ses parents; son isolement nous représente une vertu ou un malheur.
Quelquefois aigre, parce (ju'elle est aigrie ; prude, parce qu'elle se fait un jeu de sa pudeur ; elle rachète, en plus d'une circonstance, ces défauts, qui sont ceux de sa position, par mille preuves de dévouement et d'affection. Il faut une famille à son cœur : orpheline, elle s'attache à ses grands p.ircnts; privée d'ascendants, elle cherche quelque sœur, quelque parente à aimer, et, dans cette famille quelle a choisie, elle prend un rôle qui tient de l'aïeule et de la gouvernante, que les Allemands ont exprimé par un mot charmant, le rôle de tanle berceuse. La vieille hlle se charge de ce que personne ne veut faire; seule assez patiente pour apprendre aux enfants leurs lettres et leurs notes de musique, elle les habille, les conduit à la promenade, les garde à la maison, et sa mémoire a toujours dans quelcjuc cas un conte qui les amuse, comme son tiroir une friandise qui les attire. Dans son besoin d'aimer et dans son indigence d'objet d'affection, elle s'attache aux animaux domestiques, aux Heurs, aux petits pauvres du village (prdle instruit, aux orphelines qu'elle habille, elle se sent la mère de tous ceux qui n'en ont pas. Ehnlst Legouvé.
DE LA l'ASSION SURANNEK
^ L'on ne doit plus prétendre d'être aimée lorsqu'une l'ois on a cessé d'être aimable, dit Saint-Evremont.
® Le plus dangereux" ridicule des vieilles personnes qui ont été aimables, c'est d'oublier qu'elles ne le sont plus, dit la Rochefoucauld.
®3 Imaginez-vous, dit Marivaux, ce que c'est que d'être humilié, rebuté, abandonné, vous aurez quelque légère idée de tout ce qui compose la douleur d'une fennne qui voudrait encore jilaire, et (jue son âge rend dégoûtante; ah! qu'elle sera[)pelle alors tristement son bonheur passé! Quel plaisir, dit-elle, d'être aimée d'un homme ! C'est êtie l'objet de toutes ses complaisances, c'est régm-r sur lui, disposer de son âme; c'est voir sa vie consacrées à vos désirs, à vos caprices ; c'est passer la vôtre dans la flatteuse conviction de vos charmes ; c'est voir sans cesse rpi'on est aimable. Ab ! (jue cela est doux à voir! le cbai'maiil point de vue \)()\w une feimne! Kii vérité, tout est perdu (|n:ui(l vous pcnle/, cclii . nos grâces nous attiient uik; cour brillante, nos rides l'ont (lis|tarailre toul l(> monde; (piiîlle op|)i()bre, (picllc vie, (|uellc lin tragiipie ! cela l'ait IVéïiiir ranuMupKtprc.
Le iiKiiic iiulciw conslale, :iv('c raison p(Mit-être, que
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VIKILLESSK. '^^)l
sMvont le plus ilo giv. 0'«;iH(l on est joiino, c'est quoique clioso <lo ))I;iin> déjà, ot c'est beaucoup de plaire encore ipiand ou est sur le retour.
Kl il trace, dans un de ses rouians, ce portrait d'une femme Agée qui veut encore plaire :
g3 Araminte est une grosse et grande l'emme de cinquante-cinq à soixante ans, qui étale glorieusement son embonpoint et qui prend l'épaisseur de ses charmes pour de la beauté. Elle est veuve et fort riche. Je la vis chez une de mes amies, elle avait auprès d'elle un jeune lionnne, un cadet qui n'a rien et qui s'épuisait en i)latitudes pour lui faire sa cour. On a parlé du dernier bal de l'Opéra : « J'y étais, a-t-elle dit, et jy trompai mes meilleurs amis ; ils ne me reconnurent point. — Vous, madame, a-t-il repris, vous, n'être pasreconnaissable; ah! je vous en délie. Je vous reconnus du premier coup d'reil à votre air de tête. — Eh ! connnent cela, monsieur? — Oui, madame, à je ne sais quoi de noble et d'aisé qui ne pouvait appartenir qu'à vous, et puis vous ôtâles un gant, et comme, grâce au ciel, nous avons une main qui ne ressemble guère à d'autres, en la voyant je vous nommai. » Et cette main sans pair, si vous l'aviez vue, est assez blanche, mais large, mais charnue, mais boursouflée, mais courte, et tient au bras le mieux nourri que j'aie vu de ma vie ; je vous en parle savamment, car la grosse dame au grand air de tète prit longtemps du tabac pour exposer cette main unique qui a de l'étoffe pour quatre, et qui tinit par des doigts d'une grosseur et d'une brièveté qui la rendent difforme. Il me parut qu'elle avait la plus grande envie de plaire, et cette envie, si singulière à son âge, répandait sur toute sa personne une dose de ridiculité qu'elle seule n'aperçut point, et qui fit rire tout le monde.
Une telle femme, — si le portrait est ressemblant, ou plutôt s'il y a de telles femmes, — doit faire pitié.
Y a-t-il donc de telles femmes ?
J^ Oui, répond la Bruyère, il y a des femmes déjà flétries qui, par leur complexion ou par leur mauvais caractère, sont naturellement la ressource des jeunes gens qui n'ont pas assez de bien. Je ne sais qui est plus à plaindre, ou d'une femme avancée en âge qui a besoin d'un cavalier, ou du cavalier qui a besoin d'une vieille.
Ces femmes-là devraient se retirer du monde des passions, où leur rôle est achevé ; mais elles sont de celles qui admettent avec Stendhal :
® Qu'une femme de quarante-cinq ans n'a d'importance que par ses enfants et par son amant.
Or, comme elles n'ont pas d'enfants, — gardons-nous de croire qu'elles en ont! — elles veulent avoir l'amant.
IUmUii l'ail de la passion surannée un cliàliment pour les femmes jadis coquettes et inconstantes :
^ La coupable beauté
Que nul aniaut na pu trouver consfanle, Dans son automne expiant sa fierté, Seule en un coin, plaintive et gémissante, A la lueur d'une lampe mourante, Conduit l'aiguille, ou, d'une main tremblante. Tourne un fuseau de ses pleurs luimecté. En la voyant, la maligne jeunesse
Triompbe et rit de sa douleur.
L'Amour, armé d'un fouet vengeur, De désirs impuissants tourmente sa vieillesse. Elle implore Vénus ; mais la fière déesse Détourne ses regards, et lui répond sans cesse
Qu'elle a mérité son mallieur.
Saint-Prosper donne à cette dernière ardeur du cœur féminin un caractère étrange, et en quelque sorte fort avouable.
® A un âge déjà avancé, on voit quelquefois des femmes s'éprendre pour des hommes d'un attachement qu'il est difficile de caractériser : c'est quelque chose de vif, d'ardent, auquel l'amitié ne peut atteindre ; ce n'est pas non plus de l'amour. Qu'est-ce donc ? Un dernier élan du cœur qui, avant de ne plus sentir, veut encore une fois se ranimer pour le bonheur.
Mais tout passe; « les passions de vieilles filles, qui sont, — an dire de Halzac, — des poésies condamnées à rester en portefeuille, » comme les ardeurs partagées des vieilles amoureuses; et enfin l'amour de la femme se change en : la Protection, « qui est, selon Alphonse Karr, la dernière forme de l'amour chez celles qui ne préfèrent pas chercher dans la dévotion, autre transformation de l'amour, — la consolation de n'être plus jeunes. »