‹ Les femmes d'après les auteurs françaisChapitre 140 sur 194 · CLOITRE · texte numérisé non relu

CLOITRE

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Si Vous Nouiez VOUS faire religieuse, mademoiselle; Taccueil (pic nos sœurs vous font, les caresses qu'elles vous prodiguent, les discours qu'elles vous tiennent, et les insiimations artilicicuses de madame de Sainte-Hermite, tout

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vous y j)Oitc. Vous allez vous engager dans notre étal sur la loi d'une vocation que vous croyez avoir, et que vous n'auriez peut-être pas sans tout cela. Prenez-y garde, mademoiselle ; j'avoue que si vous êtes bien ap|)elée, vous vivrez tranquille et contente ; mais ne vous en liez pas aux dispositions où vous vous trouvez, elles ne sont pas assez sûres, je vous en avertis : peut-être cesserontelles, avec les circonstances qui vous les inspirent à présent, mais (jui ne font ([ue vous les prêter. Je ne saurais vous dire quel malheur c'est pour une fille de votre âge de s'y être Ironqiée^ ni ce que ce malheur peut devenir pour elle. Vous ne vous figurez ici que des douceurs, il y en a sans doute; mais ce sont des douceurs particulières à notre état, et il faut être née pour les goûter. Nous avons aussi nos peines, que le monde ne connaît point, et il faut être née pour les supporter : il y a telle personne qui dans le monde aurait pu soutenir les plus grands malheurs, qui ne trouve pas en elle de quoi supporter les devoirs d'une religieuse, tout simples qu'ils vous paraissent. Chacun à ses forces ; celles dont on a besoin parmi nous, ne sont pas données à tout le monde, quoiqu'elles semblent devoir être bien médiocres, j'en fais l'expérience. C'est à votre âge que je suis entrée ici : on m'y mena d'abord comme on vous y mène; je m'y atttachai comme vous à une religieuse, dont je fis mon amie, ou pour mieux dire, caressée par toutes celles qui y étaient, je les aimai toutes, je ne pouvais m'en séparer; j'étais une cadette, toute ma famille aidait au charme qui m'attirait chez elles : je n'imaginais rien de si doux que d'être du nombre de ces bonnes filles qui m'aimaient tant, pour qui ma tendresse était une vertu, et avec qui Dieu me paraissait si aimable, avec qui j'allais le servir dans une paix si délicieuse. Hélas ! mademoiselle, quelle enfance! je ne me donnais pas à Dieu; ce n'était point lui que je cherchais dans cette maison ; je ne voulais que m'assurer la douceur d'être toujours chérie de ces bonnes filles, et de les chérir moi-même; c'était là le puéril attrait qui me menait : je n'avais ])oint d'autre vocation. Personne n'eut la charité do m'avertir de la méprise que je pouvais faire, et il n'était j)lus temps de me dédire quand je connus toute la mienne; j'eus ce[)cndant des ennuis et des dégoûts sur la fin de mon noviciat; c'étaient des tentations, venait-on médire affectueusement, en me caressant encore. A l'âge où j'étais, on n'a pas le courage de résister à tout le monde, je crus ce qu'on me disait, tant par docilité que |)ar persuasion ; le jour de la cérémonie de mes vœux arriva, je me laissai enliHÎner, je lis ce (pion me disait ; j'étais dans une émotion (pii avait arrêté toutes mes pensées; les autres décidèrent de mon sort, et je ne lus moi-même qu'une sp(!ctalrice slupide de l'engagement éternel que je pris, et (jui me fera éprouver toute la vie la plus giande douleui': la raison ne modère point les chagrins que nous causent Ut mal (pie nous nous sommes fait nous-mêmes. Ah! ma chère fille, \(»iis liémiriez d'horreur, si vouspoiivic/ entendre les cris de dêses|)oir dont i\o> cellules ik; retentissent (jue trop souvent.

\a\ religion ne; change |)oint les cduns, et dans la retraite les vices (pi'on aurait eus (l;ins le monde n'en deviemient que plus profonds : rien, par exemple, n'est plus iiiépiis.ilile (pie Pjdivie, lien cependanl n'est plus eu vogue diiiis le siècle où

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nous vivons, ot rien n'est plus counnuu ilans los nionaslèros. Le malheur est que, (juanJ une fois celte passion s'est emparée d'une âme dévote, elle y cause les plus l'uneslcs ravages. Un cœur qui s'en laisse gouverner ne connaît, si j'ose le dire, ni probité ni religion. Une amie vous sacrifie, une parente vous abandonne, une inconnue vmis hait, une ennemie vous calonmie, une dévote, on pour mieux dire, une bigote jalouse de votre bonheur, est plus à craindre qu'une lionne en l'urie; elle lait jouer les plus artificieux ressorts pour vous trahir et pour vous perdre ; et ces ressorts ne manquent presque jamais : de là les cabales, les intrigues dans une communauté, les espionneries pour découvrir vos démarches et empoisonner vos actions. Les moindres fautes sont divulguées comme d'énormes scandales; on obscurcit vos plus droites intentions; un cœur gâté par le fatal venin ne se ressent plus de l'humanité : oui, cette passion inspire toujours les moyens de nuire. Tantôt, c'est une parole indiscrète qu'on traite de scandaleuse, une faible irrévérence qu'on nomme impiété. Est-on au parloir? on a entendu, publiera-t-on, des conversations tendres et équivoques. On fait voler ces discours de bouche en bouche, c'est un secret qu'on vous confie, très-persuadée qu'on ne le gardera pas. En effet, celle-ci le dit à une autre, une troisième à une quatrième, on augmente toujours la narration, insensiblement les supérieures en sont informées, elles se préviennent et s'indisposent contre vous : vous l'ignorez pendant un certain temps; leurs soupçons qui ne sont que de faibles indices, se fortifient peu à peu; ensuite on vous tourmente, la plus légère faute est punie avec la dernière rigueur : alors votre amour-propre s'irrite, le cœur se révolte, vous criez à l'injustice; en un mot, vous devenez le martyr de votre tempérament et la victime des faux préjugés.

L'esprit outragé par mille corrections s'afflige et devient tiède dans la pratique de la vertu ; la piété semble incommode, les devoirs s'observent avec une excessive nonchalance; on n'y tiouve ni goût ni plaisir, parce que vous ne jouissez pas de la tranquillité nécessaire. La ferveur de votre état se trouvant captivée sous le chagrin des mortifications qu'on vous fait essuyer, le ressentiment triomphe, et ce ressentiment vous dévore, parce qu'il est restreint par l'impuissance de se venger. Alors tout vous déplaît, rien ne vous console ; adieu la paix, le cœur n'est plus capable de la savourer.

Ces tracasseries, ma chère demoiselle, vous semblent peut-être en ce moment des puériles minuties ; mais elles deviendraient très-pesantes si vous y étiez exposée. Une âme qui a des sentiments, et qui pense d'une certaine façon, ne peut digérer ces chagrins. Quelque frivoles qu'ils vous paraissent, ils vous troublent, vous inquiètent, vous aflligent, et produisent la nonchalance, la froideur : or il est rare que la tiédeur n'enfante pas rindévolion. En bonne foi, dites-moi, mademoiselle, vous qui avez un cœur noble et sincère, si vous pourriez vous accommoder de cette manière de vivre? Vous sentez-vous assez de force pour vous élever au-dessus de tout ressentiment? Je n'en crois rien, chère fille. Je pense que vous ferez bien de vous consulter davantage. L'attachement que vous avez pris pour une de nos sœurs vous fait illusion ; permettez que je vous dise encore

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ma l'aron de jicnsor là-dessus; on ne saurait croire roinhien l'amitié crniie roliliieuse est attrayante, combien elle engage une fille qui n'a rien vn, et qui n'a nulle expérience; on aime alors cette religieuse autrement qu'on aimerait une amie du monde ; c'est une espèce de passion (jue l'attachement innocent qu'on prend pour elle ; il est sur (jue l'habit que nous portons, et qu'on ne voit qu'à nous, que la physionomie reposée qu'il nous donne, contribuent à cela, aussi bien que cet air de j)aix qui semble répandu dans les maisons, et qui les fait imaginer comme un asile doux et tranquille; enfin, il n'y a pas jusqu'au silence qui règne parmi nous, qui ne fasse une impression agréable sur une âme neuve et un peu vive.

Ne sentez-vous pas, ma chère amie, la vérité de ce que je vous dis? Plus vous en êtes persuadée, plus vous devez vous défier de votre vocation ; croyez-moi, vous avez besoin de faire bien des réflexions, afin de distinguer si elle vient de Dieu, si la vertu vous guide, et si des vues humaines ne vous engagent point à prendre un parti dont peut-être vous vous repentirez toute la vie. Après ce que je viens de vous dire, je vous livre à vous-même, vous avez assez d'esprit pour vous décider. Maiuvaux.

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