‹ Les femmes d'aujourd'hui: esquissesChapitre 28 sur 31 · SARAH ET LASTHÉNIE · texte numérisé non relu

SARAH ET LASTHÉNIE

Convié à passer ]a soirée chez un de mes amis, publiciste de grand renom, je me dirigeai vers le délicieux chalet qu'il possédait aloi*s dans la ville grand-ducale. Prenant l'escalier double qui conduit à la longue galerie festonnée, je me trouvai au milieu d'un groupe charmant de quatre femmes, qu'entouraient le maître du logis, puis un jeune duc de la vieille France, dernier héritier des Lauzun, un romancier célèbre de l'école de Voltaire, un artiste aussi connu par son esprit original que par son rare talent, et plusieurs hommes du monde.

L'une de ces femmes, d'une taille moyenne et qu'on eût souhaitée plus svelte, avec une épaisse chevelure blonde nouée sans artifice, des yeux verts pleins de langueurs et de fascination, une bouche aux lèvres de rose et aux dents éblouissantes, paraissait le centre de ce salon. Lorsqu'elle parlait, c'était avec un accent si traînant, une voix si douce, que chacune de

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ses paroles vous jetait comme un charme irrésistible. Un croyant à la métempsycose eût reconnu en elle quelque chose de la chatte. Une vraie créole enfin. C'était Sarah.

A côté d'elle se tenait Lasthénie, grande, au port majestueux, aux traits pleins de noblesse, aux cheveux noirs abondants, à l'œil glauque, au regard rêveur.

Noii loin de là, deux jeunes filles de quinze à seize ans, enfants par l'âge, mais déjà femmes par le développement physique et moral ; toutes deux rapproché^es par de secrets instincts de sympathie, quoique nées à des pôles opposés.

L'aînée, blonde comme sa mère, en avait toute la séduction, avec plus de grâce et de naïveté. C'était l'ingénuité interrogeant le destin, avec de vives aspirations au cœur. A voir son air mélancolique, on eût dit que, dès les premiers pas dans le chemin de la vie, elle en apercevait déjà toutes les ronces.

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La plus jcuae, mince et légère comme la gazelle, avait quelque chose d'étrange, voire même d'un peu sauvage dans les traits et dans la physionomie. A l'encontre de sa compagne, elle semblait tout attendre et tout espérer de sa mère, en se posant devant elle comme Pimage d'un père à jamais regretté. Jamais jeune fille ne me frappa autant par la maturité de ses pensées, et n'attacha davantage par l'intérêt qu'elle inspirait à l'observateur sympathique.

Ce jour-là, je sentis que j'allais assister au prologue d'un roman. L'avenir a prouvé que je ne me trompais pas. Ce roman, plein d'aventures, comme la vie de Sarah elle-même, a présenté ses côtés comiques, ses situations bizarres, et ses phases quasi-tragiques.

Mais le peintre n'empiétera pas sur le domaine du romancier ; il laissera même à demi voilées ces quatre figures que je ne revois pas sans me souvenir de cette admirable romance :

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Grâce pour moi-même^ qui pourrait servir d'épigraphe à ce petit tableau, et que Lasthénic nous chanta de celte voix qui lui valut tant de couronnes et avec Taccent poignant d'une âme aux prises avec la destinée.

Fjucie, fille unique d'un riche magistrat de province, n'a point connu sa mère, qui mourut en la mettant au monde. Confiée à une direction mesquine, son imagination vive et poétique, sa sensibilité naturelle, son cœur compatissant et tendre, son goût pour les arts, ses aspirations ardentes vers un idéal qu'elle avait sans doute rêvé, tout son être enfin fut comprimé dans un milieu étroit qui empêcha la jeune fille de se développer dans lé sens de sa riche nature.

Mariée jeune à un homme agréable d'esprit et de visage, et qu'onluidésigna,bien qu'elle eût pu le choisir, Lucie reconnut bientôt dans son mari le digne guide de ses premiers pas, l'affection d'un frère, la sollicitude d'un père de famille; mais elle ne trouva pas la passion qu'elle portait en elle, et dès lors elle dut en refouler les élans dans son cœur.

Il y a dix ans, Lucie, arrivée à son complet développement moral et physique, avait à peine marqué dans sa société, la plus élégante, la plus joyeuse, la plus fringante de France. A cette époque, les cheveux roux n'étaient point encore à la mode, et sa beauté fut fort discutée le jour où un étranger de qualité s'avisa d'en parler.

Assise au milieu d'un groupe de ses amies, dont deux ou trois ont été citées, même à Paris, l'une pour sa beauté majestueuse, la seconde pour son élégance un peu yoyante5 et la troisième

pour son charmant esprit, elle m'apparut comme une individualité intéressante.

Quelques moments, trop vite écoulés, me montrèrent que mon instinct ne m'avait pas trompé !

La taille souple et élancée de Lucie, le ton un peu chaud de son abondante chevelure, légèrement adouci par la poudre, ses yeux bleu clair, doux, rêveurs et voilés, une bouche fine et de jolies dents, tout un ensemble délicat et mélancolique, la faisaient distinguer entre toutes. Son esprit curieux et attentif, sa conversation animée, ses goûts sérieux, son langage plein de douceur, achevaient de séduire. Elle pouvait briller^dans les jeux de l'esprit, mais rarement elle s'y laissait aller, préférant les demi-teintes, la pénombre. Elle évitait les grands effets, et ne s'ouvrait à personne sur ses sentiments. Cependant elle vous charmait au plus haut degré dans l'intimité.

Lucie n'a point vu naître,, sous chacun de ses pas, de ces caprices passagers, de ces fugitives amours, provoqués par une coquetterie antipathique à son caractère ; mais si elle l'eût voulu, elle se fût attaché, dans le cours de son eîislence, deux grandes passions, fortifiées par une sincère afTection. Un homme de son entourage, parfois d'un esprit mordant, disait un jour devant moi, en parlant de Tun de ses amoureux : a II fera sagement de renoncer à cette conquête impossible, à moins qu'il ne promette à Lucie de la trans* porter dans la lune ! » Je crois qu'il avait raison.

En effet Lucie a peut-être encore plus d'imagination que de passion. Elle était née pour accomplir de lointains voyages, pour chanter sur la lyre les amours illustres, ou pour consoler et soigner sur un champ de bataille le soldat blessé. Ne Tai-je pas vue un joursuspendre.au cou d'un homme qui Taimait et qui la quittait, peut-être pour jamais, une mcdaiUe de la Vierge, qu'elle

avait portée el à laquelle elle allribuail quelque vertu secrète!

Mais la vie, dans nos sociétés modernes, ne se modèle point sur nos penchants. Tout n'est que convention ou sacrifice. Et ce sont justement les âmes passionnées, mais fortes, les imaginations vives, mais contenues, les natures d'élite, que le devoir enchaîne au foyer domestique, peudant que des voix intérieures leur crient : — Liberté!

Lucie a quitté le monde quand eU<^ pouvait y plaire longtemps encore. Elle vit à la campagne, se consacrant entièrement à son mari, à ses filles, chez lesquelles on retrouve toute la beauté et toute l'intelligence de leur mère.

ELEONORE

Le dévouement et les soins touchants qu'Éléonore prodigua à son mari dangereusement blessé dans un duel célèbre; la placèrent, il y a quelques années, au premier plan sur la scène du monde parisien.

La beauté classique d'Eléonore y parut dans tout son éclat. D'une taille élevée, parfaite de proportions et de formes, d'un port noble sans roideur, Éléonore a encore un galbe et des traits

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