‹ Les femmes d'aujourd'hui: esquissesChapitre 6 sur 31 · BLANCHE · texte numérisé non relu

BLANCHE

fîère et douce, cette chevelure d'or qui ferait pâlir les diadèmes, cet œil qui commande et retient à vos pieds, cette bouche qui sourit et gronde, cette taille superbe, mon âme du moins peut franchir la grille qui vous retient captive, et pénétrer au sanctuaire.

C'est là que mon cœur vous suit ; c'est là qu'il vous adresse tout ce qu'il ne vous disait pas, quand jadis, appuyée sur mon bras, vous traversiez, inconnue et libre encore, les fêtes vénitiennes!...

Autant alors je sentais mon indignité, autant aujourd'hui, enhardi par la distance, j'ose vous laisser entrevoir des sentiments inutiles mais inaltérables. Ils vous suivront dans la retraite; ils s'y rajeuniront au spectacle de vos noble» actions, au souffle de vos grandes pensées, et ne s'éteindront qu'avec moi*

Voulez-vous .voir un charmant tableau, simple scène de famille comme en offrent les cottages de l'Angleterre, entrez avec moi, au mois de juin 1850, dans une gentilhommière de Touest de la France. A droite et à gauche de l'avenue qui y mène, vous verrez galoper les poulains escortant un instant votre voilure, puis regagnant à toutes jambes leurs mères qui paissent Therbe de la prairie. Dans la cour, et

sur la droite de rhabilation, s'ouvrent les écuries, où apparaissent, au-dessus des portes à demi ouvertes, quantité de têtes de chevaux de service, d'étalons et de futurs lutteurs d'hippodrome. Un peu plus loin, c'est le chenil où sont couchés trente harriers.

Il est près d'onze heures ; un valet, en tenue du matin, se présente et vous introduit dans une salle du rez-de-chaussée, que des persiennes closes garantissent du soleil. Une femme de vingt-cinq ans, en peignoir blanc, est assise près d'une table. A ses côtés deux petits garçons frais et blonds, les bras et les jambes nus, épèlent à tour de rôle dans un livre anglais, tandis que leur mère tient sut ses genoux une fille qu'elle allaite. Dès que vous aurez salué la châtelaine, elle vous dira, avec un accent légèrement étranger et presque mezza vocCj que son mari est aux courses de Chantilly ou au steeple-chase de Berny, n'ayant

pas Tair de se douter qu'on soit venu pour la voir.

Betty est le modèle des plus ravissantes figures de keepsake. Ses cheveux blonds encadrent en boucles soyeuses un ovale exquis au teint écla^ tant, qu'éclairent d'une lueur douce et timide deux yeux d'un brun clair. Un petit nez droit, une bouche finement railleuse, un cou de cantatrice, une taille à ravir l'artiste, des mains et des pieds faits à miracle : telle m'est apparue cette délicieuse créature, qu'un gentilhomme accompli avait conquise en des pays lointains.

Aujourd'hui Betty, après avoir, appuyée sur le bras de son mari, vaillamment conduit sa vie, regardé sans faiblesse les événements contraires,

jouit en paix du fruit de ses œuvres. Si son cœur de tendre mère supporte encore quelques assauts, si son regard s'étend souvent anxieux au delà des mers, qu'elle interroge sur des destinées qui lui sont chères, elle trouve au foyer.

6 BETW.

qu'elle charme de toutes les grâces de la femme, et aussi dans une sorte de calme inné, de flegme de race, la force de la résignation.

Betty, bien que sa position et celle de son mari l'obligent à fréquenter le monde, ne quitte qu'à regret son foyer,* encore embelli par la présence de sa fille, à peine sortie de l'enfance. Vous la retrouvez après quinze ans, telle que vous l'avez toujours connue. Son affection pour un petit groupe d'amis s'est fortifiée, et si elle se montre toujours peu communicatîve avec ceux qu'elle ne voit que par occasion, si sa réserve va jusqu'à la timidité, si elle redoute le bruit des conversations de salon, ce n'est pas qu'elle n'y puisse briller. Douée d'un grand esprit d'observation, d'une finesse de perception qui ne peut être surpassée, d'une pointe de malice tempérée par une bonté sans égale^ elle a su s'attacher pour la vie ceux qui ont le rare privilège d'être admis dans son intimité.

BEi'TY. 7

Elle est bonne pour tous, même jusqu'à la faiblesse. Voyez-la entourée de ses enfants, elle en paraît la sœur ainée. Si elle vous nq^me son ami, vous la trouverez toujours compatissante, entrant dans vos vues et dans vos chagrins. J'ai dit qu'elle était vaillante, j'ajouterai qu'elle sait mieux résister à l'orage que le prévoir. Betty n'est point femme d'initiative. Son dévouement sans borne n'est pas militant, mais il est invincible.

Enfin Betty est le type accompli de la mère de famille, telle que l'ont faite les institutions et les habitudes de l'Angleterre. Un mot achèvera de peindre celte nature tranquille, cette femme tout.entière à ses enfants.

Il y a quelques années, se trouvant dans le château d'un grand souverain, elle arriva dans la salle à manger lorsque la cour était déjà à table : « Je craignais, madame, que vous ne fussiez souffrante, » lui dit le prince. Betty,

d'ordinaire si timide, lui répondit, sans le moindre embarras et le plus simplement du monde : c< Sire, j'étais avec les enfants! »

Le printemps venu, Betty se hâte de quitter Paris et de regagner ses champs. La vie qu'elle y mène, son goût pour le cheval, pour la chasse à couvre, exercices où elle s'est fait une réputation, est plus conforme que les amusements mondains à son caractère peu expansif, paisible et doux.

Comme ce nom vous va bien, Rose! On n'en pouvait choisir un qui vous peignît mieux. Que Ton vous nomme la rose du Bengale ou toute autre, pour moi, vous êtes et resterez toujours la rose des Quatre-Saisons.

Vos cheveux sont d'un blond cendré, vos yeux plus limpides que Teau des claires fontaines, et vos lèvres vermeilles toujours sou-

riantes. On m'a cependant dit, un jour, vous avoir vu bouder.

Il s'agissait d'un séjour en province. Et après la guerre des c< Deux-Roses, » on eut la guerre de Rose. La vilte fut émue, et la garnison s'en mêla. Mais vous ne pouviez être battue, tout Paris combattait pour vous.

D'ailleurs, comment vous résister? « Je ne puis, disiez-vous, ni vivre, ni fleurir sous les brumes du Nord. Ses grandes plaines et ses hautes cheminées me glacent. Ses longues routes noires et poudreuses n'offrent aucun ombrage, et ma jument ne saurait galoper ailleurs que dans les allées du Dois. N'ai-je pas sur ma table cinquante invitations de bals, de raouts et de dîners? » Mille autres raisons excellentes se joignaient encore à celles-là.

Voire mari, qui est aussi votre esclave, tenta un dernier assaut, en soldat qui s'y connaît.

Habitué à vaincre, il dut cependant cette fois capituler.

Fi! que c'est laid, madame, de faire ainsi la moue! — Mais, me direz-vous, Paris ne vaut-il pas une grimace?

C'était durant Thiver de 186., le jour de la réouverture du Théâtre-Italien. Les loges, étincelantes du feu des lustres et des diamants, étaient occupées par une société élégante, où Ton remarquait plusieurs étrangères arrivées à Paris pour y passer Thiver. Lorsque, après le premier acte, les bravi dont la salle venait de saluer une prima donna en vogue se furent calmés , les habitués de Torchestre se disper-

sèrent dans la salle, les uns entrant dans les loges pour y saluer les femmes de leur connaissance, les autres encombrant Tamphithéâtre pour y lorgner les beautés nouvelles ou déjà connues.

En tournant le dos à la scène, je restai tout à coup en extase, les yeux fixés sur une des premières loges de face. Une femme en grand deuil s'y tenait entourée de deux ou trois hommes. Je ne me souvenais pas d'avoir jamais vu rien d'aussi parfaitement beau et en même temps d'aussi attrayant que cette inconnue. L'impression que je ressentis fut telle, qu'il me devint impossible toute la soirée de détacher mon regard de cette loge, dont je m'approchai au dernier entr'acte, afin de me rendre compte de ma soudaine admiration.

Je ne pus, ce jour-là, savoir qui était cette femme, ni deviner sa nationalité. Sa voix n'arrivait pas jusqu'à moi, et son type bien rare aujourd'hui me rappelait lantôt l'art grec, tantôt

ÉLIANE. ib

aussi cette adorable Rebecca du musée de Madrid, par Murillo. Des cheveux d'un noir à reflets bleus ondulaient légèrement sur un front pur et mat, des sourcils bien dessinés, de grands yeux noirs et brillants, un nez correct, une bouche d'une expression intraduisible comme son regard, un cou superbe, fièrement attaché sur les plus belles épaules du monde, qu'une robe sombre rendait encore plus blanches, une taille imposante et languissante tout à la fois, un beau bras , un teint à défier les roses, tels sont les principaux traits de cette femme, à laquelle je donnai environ vingt-cinq ans.

A quelque temps de là , je la retrouvai à la salle Yentadour. Un homme, qui me parut notablement plus, âgé qu'elle et décore d'ordres étrangers, l'accompagnait. J'appris que c'était son mari. A partir de ce jour, le hasard me mit souvent^ soit au théâtre, soit dans les promenades, sur le passage d'Élianc.

Ul ÉLIA^E.

L'hiver suivant, à mon entrée dans un salon, elle m'apparut assise dans une embrasure de fenêtre, causant avec un de mes amis de vieille date. Quelques instants après, il me présentait à Ëliane. Coiffée à la grecque, vêtue d'une robe blanche retenue par une ceinture et tombant en larges plis à la façon antique, sans autre ornement qu'un ou deux bracelets, elle répandait dans toute la pièce comme un rayon lumineux.

Aussi était-il facile de voir que les regards de tous ceux qui l'entouraient se portaient immédiatement sur JÉliane. Se levait-elle, on croyait voir s'animer une statuede Phidias, tantelle avait de simplicité et de grandeur. Parlait-elle, on l'écoutait comme on écoute une suave harmonie.

Cependant elle avait à vaincre un accent étranger assez prononcé , et de plus une certaine timidité. Je remarquai le peu de frais qu'elle faisait pour retenir près d'elle les hommes qui venaient la saluer, et que loin de

se soucier d'un entourage nombreux, elle recherchait, au contraire^ la solitude, même dans les lieux les plus bruyants. La grande simplicité de ses façons, de sa démarche et de sa conversation me frappèrent également.

Ces premières observations, en me charmant au plus haut degré, augmentèrent mon désir de la connaître davantage. Mais la maîtresse de la maison m'informa des goûts de re" traite presque absolue d'Éliane, qui ne recevait que peu de monde, tout occupée qu'elle était par l'éducation des deux jeunes enfants.

Le lendemain de cette soirée , je reçus la visite de l'ami qui m'avait présenté la veille à Éliane. Comme je le trouvais triste et songeur contre son ordinaire, je m'enquls de sa santé et de ses projets.

« Quels projets veux-tu que fasse, me répondit-il, un homme qui n'a ni femme ni enfants?»

18 ÉLIÂNE.

Cette réponse si vive , faite d'un ton si convaincu , m'étoniïa chez quelqu'un que j'avais toujours trouvé très-récalcitrant à toute idée de mariage.

« Eh bien, répliquai-je, que ne te maries-tu?

— Jamais ! » dit-il .

Et un torrent de larmes , depuis longtemps amassées, inonda son visage...

« J'aime Éliane, ajouta- t-il, lorsqu'il fut un peu remis de son émotion, et je l'aime sans espoir ! Après bien des mois de luttes , je lui ai fait l'aveu de ma passion. Elle m'écouta sans trouble apparent et murmura ces simples paroles :

« Ne m'entretenez jamais plus d'un mal que « je ne puis guérir, bien qu'il m'afflige profoncc dément. Vivez avec ma pensée, je vous la « donne!... »

c< A dater de ce moment, continua mon ami, je me suis voué au culte muet de cette adorable

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femme, qui vit entourée de raffection de son mari et de ses enfants. J'ai fermé mon cœur à toute autre pensée que la sienne; je me suis concentré dans cet amour exclusif qui me ronge, mais dont je veux vivre. J'ai mis mon âme avec son âme, puisant toute ma vie dans son regard profond et compatissant, dans un de ces mots tristement enchanteurs , comme sa voix douce et pénétrante en murmure de loin en loin à mon oreille inquiète. . . »

Je revois souvent Éliane. J'ignore quels sentiments agitent son âme, émanation d'une flamme céleste, et si la passion l'a jamais troijblée, tant le beau regard d'Éliane est calme jusque dans les effluves de tendresse qui s'en échappent! Quant à lui, il expie sans doute quelque grande faute, car rien dans sa vie n'est changé et ne changera jamais !

Le destin a parfois de ces arrêts funestes et irrévocables !

Mais on n'en peut vouloir à Éiiane du mal qu'elle a causé, tant elle charme à son insu, et comme malgré elle, par sa grâce touchante, par son abandon , par une langueur pleine de séduction, par sa parole suave, par son esprit original, par ses réflexions inattendues, mais toujours justes. Sa voix est une douce musique, un chant mélancolique comme cette romance irlandaise de la Rose, qui semble composée pour elle.

Oue vous dirais-je encore? Éiiane est aussi bonne qu'elle est belle; c'est la femme dans son immense mansuétude, dans son infinie douceur ; c'est le modèle des mères, l'épouse qu'on avait rêvée et qu'on pleurera toujours. Éiiane , c'est la réunion de toutes les grâces chastes et simples; c'est l'idéal de la femme , réalisé : c'est l'Harmonie î

Olympe avait de Tambition et de la fortune ; elle a épousé un duc de vieille race, n'ayant guère que quelques bois, suffisant à peine pour subvenir aux dépenses les plus urgentes de son superbe manoir. Encore ne voudrais-je pas jurer que Teau du ciel ne tombât pas dans quelques pièces abandonnées, et que les dalles disjointes de l'antique salle d'armes fussent toujours remplacées, quand la longue suite des temps les

avait réduites en poussière. Donc, lorsque la jeune duchesse fît son entrée dans son nouveau domaine, elle trouva plus d'ancêtres illustres suspendus aux murs décrépits de la galerie, plus d'armures de chevaliers morts à la guerre, que de vassaux venus à sa rencontre pour lui offrir la dîme de leurs champs.

Si l'ambition d'Olympe avait été de taille à conquérir un duc et pair du royaume, sa fortune n'était point assez considérable pour faire grande figure dans cet immense castel. Aussi n'a-t-on pas, dans le pays qu'elle habite depuis vingt-cinq ans, gardé le souvenir d'aucune de ces fêtes comme le lieu l'eût exigé; n'a-t-on pas vu de ces réunions où la jeunesse de toute une province vient, au bruit des fanfares et de meutes nombreuses, se livrer aux nobles c( déduits » de saint Hubert. Jamais non plus on ne cita dans la ville voisine les attelages de la duchesse, pas plus qu'il n'était question

des progrès accomplis sur les terres du châtelain .

Celte situation ne permettait guèrequ'Olympe allât briller dans la capitale, et sa beauté un peu masculine, sa taille majestueuse, qui eût été plus à son avantage dans les vertugadins du grand siècle que dans l'étroite redingote des élégantes de son temps, n'eut pour cadre que les salons d'une province.

Olympe ne trouva donc pour lui faire cortège qu'un petit nombre de hobereaux. Les jaloux ajoutent que la fièrc duchesse ne dédaigna pas les assiduités de l'un d'eux, sans que sa physionomie impassible pût jamais faire croire qu'elle en était touchée.

Depuis lors, comme avant, l'amour ne semble pas avoir joué un rôle important dans une vie agitée par des ambitions contrariées et jamais satisfaites.

OlympCi après avoir essayé du rôle de reine

de village, que son esprit changeant n'a fait qu'ébaucher, s'est montrée tour à tour femme politique et « bas-bleu. » D'un esprit cultivé, elle s'est essayée dans quelques madrigaux, applaudis dans son entourage.

Puis, aux jours de fièvre révolutionnaire, et dans l'ivresse de la chute d'une bourgeoisie qui ne rendait point à la duchesse tout ce qui lui appartenait. Olympe a fait étalage d'idées libérales, mieux encore d'aspirations égalitaires et démocratiques.

Elle était abonnée aux journaux « ronges, »

dont les systèmes socialistes, communistes, phalanslériens, icariens, etc., ne l'effrayaient pas. Mais comme elle n'était pas de trempe à donner une forme à tout ce bagage d'occasion, soit en vers, soit en prose, et comme par un manque de galanterie les portes de la vie active en politique ne sont point ouvertes aux femmes, il en est résulté que la duchesse démocrate dut un

beau jour accrocher le bonnet phrygien au bâton de maréchal d'un des aïeux de son mari. Néanmoins, dans une ou deux circonstances, elle n'a pas craint de livrer son titre à la publicité et de signer des épîtres que les journaux ont reproduites à sa plus grande joie.

Au demeurant, Olympe est à cette heure ce qu'elle a toujours été, — bonne mère de famille.

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